L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843
Part 3
La pièce de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers actes. Son héros, qui ne ressemble guère au Lambert Simnel de l'histoire, est, au lever du rideau, premier garçon d'hôtellerie ou de taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom, par la raison que M. Scribe n'a point jugé à propos de nous l'apprendre. Mais, quelque soit le lieu où maître John Bread exerce sa noble profession, il n'en a pas moins de droits à la considération et à l'estime de ses concitoyens. Ses _roast-beefs_ sont toujours cuits à point, et ses _puddings_ sont des chefs-d'oeuvre, excepté pourtant lorsque Lambert les laisse brûler; car, nous devons l'avouer au risque de perdre notre héros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point à l'activité de son âme. Or, maître John a une fille à la taille légère et svelte, au pied mignon, à l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu se défendre de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde. Et connue il n'y a qu'un pas de l'admiration à l'amour, et que l'amour est une maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert. Songez maintenant qu'il ne possède pas un _penny_, et que madame Simnel, sa mère, n'a jamais eu d'époux, et vous ne vous étonnerez plus que maître John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous les égards que méritent ses talents et son caractère.
Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hélas! un fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les émeutes,--il y a des émeutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge, une dépense de coups de poing, de pied et de bâton qui va jusqu'à la prodigalité. Il se vante même d'avoir assez, rudement traité le constable, et de l'avoir apostrophé d'un: vive Lancastre! _Lancaster for ever!_ dont cet agent de la force publique a été singulièrement touché. De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'être pour York quand c'est Lancastre qui règne!
Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrière ne plaisent point à maître John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur doit donner à manger à toutes les opinions, sans se mêler jamais d'en avoir aucune pour son propre compte. La conséquence, lorsque les partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui leur a assuré la victoire, John met le triomphateur à la porte, sans avoir le moindre égard pour son courage ni pour ses lauriers.
Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit traité avec si peu de cérémonie. S'il n'a pas de père, elle veut du moins qu'il ait une femme, et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus, elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu'à dire tout bas il l'oreille de maître John grand secret que Lambert ne doit pas savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne tavernier apprend que l'amant de sa fille est protégé par un noble personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il déclare n'avoir plus rien à lui refuser.
Voilà Lambert Simnel bien heureux! Mais, hélas! qui peut compter sur la fortune?
--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de roast-beef, manant!--Qui se présente, d'un air si gracieux et s'exprime avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme d'un pot de grès, et casserait sans scrupule la tête chaperonnée du comte, s'il n'était arrêté à propos et un peu calmé par le langage plus insinuant du docteur Richard Simon.
Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons.
Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche, timbrée et retentissante.--_By God!_ voilà notre affaire. Quand on a besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.
Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée. Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté.
Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit.
Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout, la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon; _Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail._ Ou plutôt, comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.
Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros. Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle, riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.)
Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus, Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.
Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales; il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste, Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons voir.
Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense d'insister davantage sur cette scène originale et piquante.
Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis. C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable personnage.
Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle était allée chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui apprend qu'on lui a révélé tout le mystère, qu'elle n'a jamais été que sa nourrice, et qu'il est le roi légitime de l'Angleterre et de l'Irlande!--» En voilà bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils! qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien mon fils, que voici la dot que ton père t'envoie, et voici les papiers, ou parchemins, qui établissent la naissance. Voyez, plutôt, madame la duchesse.» Car la duchesse est présente, et, s'il faut tout dire, elle ne quitte guère la tente de Lambert Simnel.
Vous croyez celui-ci bien désappointé? Tant s'en faut! Il est au comble de ses voeux, et l'on dirait un avoué qui a fait sa fortune et qui peut enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur! Savez-vous que c'est un métier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme à voler le bien d'autrui, et puisque le trône appartient légitimement à Henri VII, vive Henri VII! vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince Édouard!
Certes, il est impossible de trouver à redire à un dénouement aussi moral.
Indépendamment des scènes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agréables, l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air chanté par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le finale du premier acte, un air chanté par la duchesse au commencement du second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de charmantes phrases dans le duo, la première surtout. Le trio est vif, léger, décidé; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous les frais, ont une physionomie également originale, et quand le violon s'empare, à la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit _pianissimo_, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une marche exécutée par les instruments et répétée par les voix, qui a beaucoup de style et de caractère.
En général, cette dernière partition de Monpou est très-riche d'idées mélodiques, et l'on y remarque, indépendamment de ses qualités habituelles, une facilité et une ampleur de développements dont il avait jusque-là donné peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui progrès véritable, et ce dernier ouvrage fera encore déplorer plus amèrement sa perte prématurée.
Explosion de Gaz à Londres.
MOYEN DE PRÉVENIR DE SEMBLABLES ACCIDENTS.
Il y a quelques jours, un fumeur, passant dans le quartier populeux de Clerkenwell, à Londres, jeta par mégarde, dans la grille de l'égout, au carrefour des rues de Rosamond, d'Enmouth et de Middelton, le petit morceau de papier avec lequel il avait allumé sa pipe.
Aussitôt une explosion terrible s'ensuivit. Le gaz, qui s'était accumule dans l'égout, s'enflamma; quarante maisons furent ébranlées; d'énormes grilles de fer ont été arrachées et jetées à plus de cinquante mètres de distance; le pavé des rues, les dalles des trottoirs, ont été déracinés, brisées, bouleversés. On eût dit une éruption volcanique.
Les journaux qui rendent compte de cet accident ajoutent qu'on ne prévoyait pas jusqu'à présent ce nouveau danger que le gaz hydrogène fait courir aux habitants des villes qu'il éclaire. On était loin de s'imaginer, disent-ils, que les égouts pouvaient devenir le réceptacle et le loyer de si formidables explosions.--En sorte qu'à Paris comme à Londres, la population insouciante qui foule les dalles des trottoirs où saute un ruisseau, _marche sur un volcan_.
Cette plaisanterie n'est malheureusement que trop vraie au fond. L'événement du Clerkenwell n'est pas un fait isolé, comme on le répète; il est déjà souvent arrivé que les fuites de gaz provenait! des conduites voisines ont pénétré à travers les pieds-droits des égouts, et même à travers les fondations des caves; et si la bonne ville de Paris n'était pas si oublieuse, elle pourrait se souvenir d'explosions semblables dont elle a été elle-même le théâtre. Nous devons le répéter, non pour effrayer sans motifs, mais pour appeler de nouveau l'attention sur les moyens faciles d'éviter un danger qui, pour être éloigné, n'en existe pas moins.
La plupart des Parisiens, heureux mortels qui jouissent de tout sans s'inquiéter de rien, se promènent à la clarté des becs du gaz et regardent couler les bornes-fontaines, sans savoir comment le gaz arrive dans les candélabres où il brûle, et l'eau dans les fontaines où elle coule. L'un et l'autre y parviennent, la plupart du temps, de fort loin, à travers de longs tuyaux qui s'enfoncent, circulent et se croisent de mille manières sous le sol des rues, et dont le tissu ingénieux ne représente pas mal les veines et les artères circulant sous l'épiderme. Le nombre en est même peu croyable, et il est tel point du faubourg Saint-Honoré où, sous le pavé de la chaussée, d'un trottoir à l'autre, on compte jusqu'à sept conduites cheminant côte à côte et ce croisant par intervalles; mais ces conduites, sans cesse; ébranlées par le tassement des terres, par le roulement des pesantes voitures, s'usent promptement, et se rompent souvent. Alors, gare l'inondation, si c'est une veine d'eau; et si c'est une veine de gaz, l'odorat du passant qui franchit ce pavé perfide l'avertit bien vite qu'il faut presser le pas, et que la présence de l'ouvrier est nécessaire.
La boue, inévitablement causée par la réparation, et quelquefois l'inondation des caves voisines, sont les seuls inconvénient qu'entraîne la rupture d'une conduite d'eau; mais celle d'un tuyau de gaz est beaucoup plus grave: il peut toujours en résulter des accidents semblables à celui de Clerkenwell.
Je me souviens que, rentrant chez moi par une belle nuit d'hiver, il y a trois ou quatre ans, et suivant le faubourg Saint-Honoré, je vis de loin une immense gerbe de feu qui s'élançait du pavé, précisément au milieu de la chaussée. Je m'arrêtai fort surpris de cette sorte de prodige, et je vis que cette flamme gigantesque sortait en bruissant d'un égout alors en construction dans la rue. Les gardiens des travaux ayant senti le gaz sortir du regard, avaient jugé plaisant de l'allumer. Moi, je jugeai prudent de presser le pas. Deux jours après, ils s'amusèrent à recommencer. Cette fois, le gaz fut moins patient: une effroyable détonation s'ensuivit; le tampon de l'égout placé un peu plus loin, vers l'Elysée-Bourbon, fut arraché et lancé à une vingtaine de pieds. Toutes les vitres des maisons voisines furent brisées.
Un autre accident plus déplorable arriva dans un égout sur un autre point de Paris. Une des compagnies d'éclairage au gaz avait obtenu de l'administration municipale, à titre d'essai, l'autorisation de poser une conduite en cuivre dans l'égout-galerie des Martyrs. Cette conduite s'étant oxydée, il en résulta une fuite qui remplit l'égout, et asphyxia ou brûla quatre ou cinq malheureux ouvriers qui avaient eu le courage de descendre dans ce tombeau pour la réparer.
Un malheur semblable arriva rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Un tuyau s'étant rompu, le gaz s'introduisit, à travers les murs et les fondations, jusque dans un rez-de-chaussée dont le plancher était en contre-bas du sol de la rue. Deux malheureuses femmes qui s'y trouvaient furent asphyxiées et périrent sans qu'on pût leur porter secours.--Il y a quelques jours, on vient d'annoncer qu'un accident pareil était arrivé dans une des casernes de Paris. Plusieurs soldats asphyxiés n'ont pu être que difficilement rappelés à la vie.
Aussi, l'attention de l'administration et des hommes compétents s'est-elle depuis longtemps portée sur cet objet; c'est dans la crainte de ce danger, dont l'événement de l'égout des Martyrs avait déjà révélé toute la gravité, que l'administration municipale parisienne a résisté aux sollicitations peu réfléchies qui l'exhortaient à placer dans les égouts, ou dans des galeries voûtées, les conduites dont la présence sous le sol de la chaussée est une cause permanente de dépavage et de remaniements. C'est aussi ce qui proscrit à jamais l'emploi, sur de grandes surfaces, de tous les pavages adhérents imperméables, tels que les pavages bitumes ou en bois et fondés sur béton, dont on a tenté jusqu'ici des essais partiels, et qui, en empêchant les fuites de se révéler à la surface, rendraient inévitables les accidents souterrains.
Toutefois, nous devons indiquer ici un système qui a été proposé il y a quelques années, et dont l'emploi préviendrait entièrement les malheurs dont nous avons été témoins. Ce système, fort simple et d'une exécution peu dispendieuse, consisterait dans l'isolement complet de la conduite, dont les fuites seraient immédiatement transmises à la superficie du sol, même au travers d'un pavage adhérent imperméable. La figure ci-jointe, qui représente la coupe d'une chaussée sous laquelle passe une conduite posée selon ce système, en donnera facilement une idée.
La conduite A serait placée au milieu d'une couche de sable B, dont le diamètre serait au moins double du sien. Cette couche de sable serait revêtue d'une chape bitumée C, ou maçonnée en chaux hydraulique, qui l'envelopperait de toutes parts, et formerait ainsi comme une seconde conduite enfermant la première. De distance en distance, la couche de sable serait traversée dans tout son diamètre par des cloisons bitumées ou maçonnées D D, reposant sur la conduite; et au droit de chaque cloison un petit évent en fonte E viendrait affleurer le pavé.
Il est évident que, si une fuite se manifestait sur un point quelconque de la conduite munie de cet appareil, l'eau ou le gaz, au lieu de miner les terres et de remplir les caves et les égouts voisins, glisserait dans le sable entre les cloisons imperméables, et, sortant par l'évent à la superficie du pavé, avertirait immédiatement de la nécessité d'une prompte réparation.
Nous ne connaissons qu'un point de Paris oz un moyen préservatif de cette nature ait été appliqué, et encore fort imparfaitement: c'est la rue Saint-Denis. La conduite de gaz qui passe en cet endroit devait forcément être posée le long du pied-droit de l'égout, et très-près des fondations des maisons riveraines. Il y avait donc double danger: pour y remédier, on enveloppa la conduite d'une couche de sable et d'une chape maçonnée en mortier hydraulique. Mais on négligea l'évent, qui cependant nous semble indispensable pour révéler au dehors l'existence des fuites.
Il n'est donc pas exact de dire que l'accident de Clerkenwell est un fait nouveau qui doit appeler l'attention sur un danger auquel on n'avait pas encore songé. Déjà le danger est connu, et on a songé à le prévenir; mais il faut espérer que ce nouvel accident qui frappe nos voisins, engagera notre administration municipale à s'occuper activement des moyens de s'en garantir, en adoptant, soit le système que nous avons décrit, soit tout autre qui lui paraîtrait atteindre encore mieux le but qu'elle doit se proposer.
Fête de saint Louis, à Tunis.
Le 25 août 1843, on a célébré à Tunis, au milieu d'une population immense, l'anniversaire de la fêle de saint Louis. Dès le point du jour, les vaisseaux français _le Jemmapes, l'Alger_, et le brick _la Cigogne_, ont annoncé la solennité par des salves d'artillerie. A huit heures du matin a commencé le service divin; le chapelain français, M. l'abbé Bourgade, a officié, assisté du clergé romain et maltais de l'église de Tunis. Parmi les personnes présentes, on remarquait M. de Lagan, consul-général de France à Tunis; les commandants et les états-majors des trois bâtiments français; M. Charles Jourdain, directeur des travaux de la chapelle; les consuls de Naples, de Sardaigne, de Hollande et de Belgique; le chevalier Raffo, conseiller intime de S. A. le bey. Pendant tout le temps du service divin, la musique militaire du vaisseau _l'Alger_ a fait entendre des airs graves et guerriers. Le _Te Deum_ a été accompagné de salves d'artillerie.
Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute qu'en 1840 le bey de Tunis, Ahmed, a fait don au roi des français, sur sa demande, d'un terrain à l'ouest de la Goulette, entre la mer au nord, et des ruines romaines et carthaginoises au midi, à l'endroit même où mourut Louis IX le 25 août 1270.