L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843
Part 2
Entre ces deux vieillards pieusement inflexibles, comme entre les deux branches dures et polies d'un étau d'acier, l'enfant pouvait périr, lentement consumé par l'ennui et la contrainte;--mais je n'avais pas le droit d'y trouver à dire; cela n'était pas mon affaire;--cette agonie, ce désespoir, ce meurtre, ne me regardaient en rien. Toute intervention de ma part eût été jugée inconvenante. Un mouvement d'humanité m'eût rendu ridicule.
Maintenant, voulez-vous savoir l'histoire de l'enfant chétif?...
AVIS AU LECTEUR.
--Sans doute, nous la voulons savoir.
--Eh bien, lecteur curieux, cherchez, s'il vous plaît, dans _Nicholas Nikkleby_, les chapitres où Charles Dickens a raconté les horreurs de Dotheboys-Hall. Si vous n'êtes pas ému, après cela, je vous engage à vous méfier désormais de mes conseils.
O. N.
(_Sera continué._)
Quelques réflexions sur l'Apprentissage.
Il y a quelques jours à peine, le tribunal de police correctionnelle de Paris était appelé à soulever un coin du rideau qui cache les misères et les limites de notre civilisation, si fière parfois de ses triomphes, de ses progrès, qu'il est bon de mettre en évidence ses plaies secrètes, ne fut-ce que pour lui indiquer qu'il n'est pas temps de se féliciter encore, et que ce qui reste à faire est immense.
Un brocheur, nommé D., rue de l'Hirondelle, sa femme et sa fille, exerçant toutes deux la même profession, ont, pendant six ans et demi, exercé sur une fille placée chez, eux en qualité d'apprentie, les traitements les plus barbares, la cruauté la plus inexplicable. Cette pauvre fille, entrée à l'âge de onze ans et demi chez ses maîtres, et le mot maître est exact cette fois, car jamais esclavage n'a été aussi odieux, est arrivée sans se plaindre jusqu'à dix-huit ans, et pendant ce long supplice la barbarie des deux malheureuses femmes et de l'ouvrier chargés de faire l'éducation industrielle de cette pauvre enfant ne s'est pas ralentie un seul jour. Ils faisaient travailler leur apprentie pendant seize et dix-sept heures de suite, et pour toute nourriture ils ne lui ont jamais donné autre chose que des croûtes de pain trempées dans de l'eau chaude, eau très-sale quelquefois; et un jour ne s'est jamais passé sans que la malheureuse fille ne fut meurtrie de coups donnés avec un bâton, une corde ou une tringle en fer.
Elle était à peine vêtue, et couchait sur des rognures de panier, grelottante l'hiver, sans couverture et sans feu; quelle fût malade ou non, elle devait faire sa tâche, et jamais le régime de sa nourriture n'a été amélioré, pendant les quatre premiers mois de son séjour dans la maison D., l'apprentie est allée à l'école; mais on l'en a bientôt empêchée, et on ne lui a jamais permis de remplir ses devoirs religieux; ainsi, à dix-huit ans, elle n'a pas encore fait sa première communion.
Plusieurs fois elle a été blessée à la suite des mauvais traitements dont elle était l'objet: et on la bâillonnait de peur que ses cris n'éveillassent la sollicitude des voisins; son corps était noir et meurtri par les coups, et une femme de la maison a dit dans sa déposition que l'intention des D. était sans doute de faire, mourir leur apprentie, car ils lui donnaient une nourriture «dont un animal n'aurait pas voulu.»
Nous n'insistons pas sur une foule de détails hideux; ce que nous venons de dire suffit pour faire comprendre la gravité du fait que nous rapportons, qui a sans doute un caractère exceptionnel, mais qui est l'indice d'un mal profond, d'un désordre général. L'apprentissage, cette éducation professionnelle de l'enfance, doit éveiller au plus haut degré la sollicitude des administrateurs et des hommes d'État, et il importe de mettre en évidence les maux qu'engendrent, d'une part, l'ignorance et la brutalité de quelques-unes des classes ouvrières; de l'autre, l'absence de direction industrielle et morale parmi les producteurs, afin que les chefs de la société, fatigués de voir le désordre se dresser sans cesse devant eux comme un sanglant reproche, se demandent enfin si leur devoir n'est pas d'y porter remède.
Déjà, pressé par des réclamations semblables, l'État a réglé le travail des enfants dans les manufactures, et une loi est intervenue, qui a prescrit le nombre d'heures que les manufacturiers pouvaient, à la rigueur, exiger de ces pauvres créatures abandonnées. Cette mesure, quoique insuffisante, avait cependant paru de bon augure, et on pouvait croire que l'administration allait étendre son bras protecteur sur nos classes ouvrières, et assurer, non le bien-être, non le travail, non l'éducation, on n'exige pas autant encore, mais du moins veiller sur ses enfants, les protéger contre les vices et la cupidité des maîtres auxquels on les confie.
Il n'en a pas été ainsi. La loi qui limite le travail des enfants dans les manufactures n'a pas été exécutée, et il n'est pas sûr qu'aujourd'hui encore les mesures qui doivent assurer son exécution aient été prises.
Et cependant le mal est grave, il est immense, et la loi dont nous venons de parler, fût-elle rigoureusement exécutée, serait impuissante à le prévenir. C'est surtout dans les grands centres industriels que les enfants de la classe ouvrière sont exploités d'une façon odieuse, soumis à un régime rigoureux, livrés sans contrôle au caprice et à la brutalité des maîtres, exténués de travail, étiolés, chétifs; et il faut s'étonner encore qu'après une enfance ainsi passée, nos ouvriers puissent retrouver parfois, au fond de leur coeur, ces généreux instincts, ces bonnes inspirations qui, se manifestent tout à coup dans des circonstances solennelles, placent notre peuple à la tête de tous les peuples du monde.
On évalue à plus de soixante mille, à Paris seulement, le nombre des enfants et jeunes gens des deux sexes qui font leur éducation professionnelle chez les maîtres exerçant les industries si nombreuses et si variées du commerce parisien. Dans ce nombre il en est beaucoup, sans doute, qui, placés dans des maisons honorables, chez des hommes bons, intelligents, humains, au sein de familles laborieuses et honnêtes, apprennent, sans de trop cruelles souffrances, la profession qu'ils devront exercer un jour; il est même quelques maîtres qui traitent leurs apprentis en pères de famille, qui comprennent les devoirs que leur impose cette paternité industrielle, et qui, sentant que devant la société et devant Dieu ils ont charge d'âmes, font de généreux efforts pour instruire et moraliser leurs apprentis, pour développer leur intelligence et élever leur coeur. Mais c'est là, il faut le dire, une rare exception; le plus grand nombre croupit dans l'ignorance, dans les privations, on s'énerve dans l'excès d'un pénible travail.
Les enfant de la classe ouvrière sont généralement placés en apprentissage pour un temps fort long; quatre, six, huit et même dix ans quelquefois. Le maître, consentant à apprendre sans rétribution à son apprenti l'état qu'il exerce, se réserve ainsi, connue paiement, les bénéfices qu'il prélèvera sur son travail, lorsque après quelques années l'apprenti, devenu habile, pourra tenir lieu d'un ouvrier. Il y a déjà, dans ce fait seul, une exploitation du fort par le faible, dont une administration prévoyante et juste devrait déterminer la limite, et certains devoirs devraient être imposés aux maîtres qui se chargent de l'éducation professionnelle des enfants du peuple. Non-seulement le temps du travail de l'apprenti devrait être fixé, mais une heure par jour au moins devrait être consacrée à suivre un cours public, où l'enfant pût acquérir les connaissances théoriques les plus indispensables à la profession qu'il exerce; une heure et plus, s'il le fallait, pour une son intelligence et sa moralité pussent se développer et le préparer à entrer utilement dans la vie.
Mais telle est la conséquence de ce principe exagéré de l'économie publique: «laissez faire, laissez passer, chacun chez soi, chacun pour soi.» Il faut que de temps à autre les tribunaux soient appelés à réprimer quelqu'un des actes nombreux de cruauté exercés par certains maîtres sur des malheureux apprentis, pour que l'on porte les yeux sur un état de choses aussi grave, sur un abus aussi douloureux.
L'État exige de l'instituteur primaire des conditions de moralité et de capacité; il ne pense pas, avec raison, qu'on puisse confier au premier venu le droit d'instruire l'enfance; sa sollicitude se porte sur tous les établissements où elle est admise, écoles, salles d'asile, collèges, cours publics; et lorsque l'enfant arrive à l'âge où les passions, s'éveillant dans son coeur, peuvent le plus facilement l'entraîner et le perdre, l'administration, si jalouse de veiller sur son instruction primaire, l'abandonne sans protection et sans surveillance aux soin des hommes chargés de faire son éducation professionnelle. Il y là une négligence contre laquelle les organes de l'opinion ont trop négligé jusqu'ici de protester.
Les faits qui se sont révélés dans l'enceinte du tribunal de police correctionnelle sont cependant de nature à provoquer les plus sérieuses réflexions et à éveiller la sollicitude des hommes qui, à quelque titre que ce soit, se préoccupent de l'avenir de notre société et de la place considérable que le travail et les travailleurs tendent à y occuper. S'il est vrai que l'amélioration du sort des classes ouvrières doive commencer par un système d'éducation générale; s'il est vrai une pour contribuer au progrès des masses et à la réalisation des destinées pacifiques de notre pays, l'État n'ait rien de mieux à faire qu'à développer dans les jeunes générations le goût du travail, l'amour de l'ordre, le respect des droits de chacun, n'est-ce pas par l'extension de sa sollicitude aux enfants du peuple qu'il doit commencer, et doit-il laisser sans contrôle, en dehors de toute surveillance, le fait immense de l'apprentissage?
L'apprentissage des jeunes filles est surtout la source de désordres très-graves qui réagissent profondément sur notre état social. Ce sont surtout les ateliers on les femmes et les jeunes filles sont admises qui fournissent le plus large tribut au fléau de la prostitution. La famille de l'ouvrier peut rarement exercer une surveillance active sur l'enfant placé en apprentissage, et il est peu d'ateliers qui ne soient, pour toutes les filles du peuple, un foyer d'ardente corruption. Loin de veiller sur leurs apprenties, loin de les protéger contre leur propre inexpérience, contre leurs mauvais penchants, contre les brutalités auxquelles elles sont exposées, la plupart des maîtres sont au contraire l'instrument le plus actif de leur perte; et quand l'État se plaint de la corruption des classes ouvrières, des excès de la prostitution, du nombre de plus en plus considérable des enfants abandonnés à la charité publique, n'est-ce pas à son indifférence qu'il devrait d'abord s'en prendre'?
La question de l'apprentissage est une question immense. Nous y reviendrons avec des chiffres exacts, des documents officiels, des renseignements précieux; nous descendrons dans ces bas-fonds de notre civilisation, et en mettant à nu cette plaie vive et saignante, nous tâcherons, dans la mesure de nos forces, d'éclairer l'opinion publique; et l'opinion publique, à son tour, entraînera, il faut l'espérer, le gouvernement dans la voie des réformes salutaires, des améliorations utiles que l'état de nos classes ouvrières réclame impérieusement.
Nous nous bornerons pour aujourd'hui aux réflexions rapides qu'a éveillées en nous le crime odieux de la famille D. Mais, avant de terminer, qu'on nous permette un rapprochement qui nous a vivement frappés nous-mêmes le jour où la lecture des faits signalés au commencement de cet article avait soulevé en nous une si amère indignation.
Ce jour-là même, un bataillon de conscrits appartenant à l'un des régiments de la garnison de Paris faisait aussi, aux Champs-Elysées, son _apprentissage_ du métier des armes, triste métier qui ne produit rien, ne crée rien, ne donne rien que la mort! Tous ces apprentis soldats s'exerçaient sous les yeux de leurs chefs, qui veillaient non-seulement à ce que l'instruction leur fût bien donnée, mais qui s'occupaient aussi de la tenue, de la propreté des apprentis, ordonnaient les heures de travail et les heures de repos, pendant lesquelles une excellente musique servait de noble et utile distraction.
Pourquoi, disions-nous, pourquoi l'État, qui veille aussi paternellement à l'apprentissage militaire de ces jeunes hommes, qui sait les récompenser et les punir suivant leurs mérites, qui leur donne pour chefs, pour guides, des hommes instruits, honorables, distingués entre tous par leurs services, par leur bravoure, par leur loyauté; pourquoi l'État, qui témoigne une si active sollicitude pour les besoins, pour l'instruction de cette petite société, guerrière et improductive qu'on appelle l'armée, laisse-t-il la grande société, la société qui produit les richesses, qui paie l'impôt, livrée au désordre, à la misère, à l'ignorance? Pourquoi les enfants de troupe sont-ils bien vêtus, nourris, logés, enseignés? et pourquoi les enfants de l'ouvrier sont-ils abandonnés à la misère et au vice? L'État n'a-t-il donc pas mission de gouverner toutes les classes? Pourquoi vois-je ici l'ordre, la discipline, et pourquoi là-bas, dans ces ateliers infects, dans ces maisons malsaines, les cadets de la famille humaine grouillent-ils dans l'opprobre et dans la corruption? Pourquoi le gouvernement protège-t-il l'ouvrier, l'agriculteur, qu'il enlève au travail pour en faire un soldat, et pourquoi laisse-t-il sans protection l'ouvrier qui travaille et qui crée? Pourquoi l'enfant du soldat est-il protégé, et pourquoi ne fait-on rien pour empêcher la fille du peuple de rouler dans l'abîme du vice?
De même que le gouvernement règle et surveille l'apprentissage militaire, il peut et doit évidemment surveiller l'apprentissage industriel. Il y aurait sans doute inconvénient à ce qu'un soldat ne sût pas bien faire la charge en douze temps et le feu de peloton, mais il y en a, ce me semble, beaucoup plus à ce que l'apprenti, devenu ouvrier, soit faible, chétif, ignorant, vicieux; à ce que la jeune fille, qui eût pu devenir une bonne et tendre mère de famille, aille grossir la liste des femmes dépravées, et donner en charge à l'État des enfants conçus dans la corruption.
Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu.
(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.)
Madame de Staël a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la première fois dans un salon, est préoccupée de l'effet qu'elle va produire, et songe, avant tout, à faire valoir ses avantages de corps et d'esprit. Après l'aveu de l'illustre écrivain, quelle femme oserait se défendre de cette légitime préoccupation? Moins qu'une autre, la reine qui, à ce titre, est doublement femme, pouvait y échapper, et elle s'en est peu cachée.
Un journal célèbre et qui eut jadis beaucoup d'abonnés, a décrit, en style de bulletin des modes, la toilette élégante et simple de la reine, le jour de son arrivée au Tréport; mais ce qu'on ne nous a pas dit, c'est la longue délibération qui précéda ce choix, ce sont les hésitations et les coiffures et les toilettes essayées, puis rejetées, puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix fut difficile à faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de curieuses qui se pressaient sur la jetée, nous avons entendu plus d'une dame louer le bon goût et la simplicité de la toilette de la reine. Il n'en fut pas de même pour tous les spectateurs qui s'attendaient généralement à la voir étincelante de diamants, le front ceint du diadème, et, qui sait? peut-être même le sceptre en main.
L'embarras d'une première entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les fanfares, le canon, l'avaient un instant troublée, et elle ne dut se croire bien réellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement emportée, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont _l'Illustration_ n'a pas manqué de vous donner le dessin. En entrant dans la cour du château, la reine était redevenue elle-même, Des troupes d'élite, disposées en carré, remplissaient la cour. Nos pelotons procédaient, il faut l'avouer, à leurs acclamations, avec une ponctualité, un ensemble, une régularité, qui faisaient au moins honneur à leur esprit de discipline.
Le soir, au souper, la reine, placée entre le roi et le prince de Joinville, portait à son bras, outre le grand cordon de l'ordre n sautoir, les insignes de la Jarretière. Quand Édouard III fonda cet ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prévu cette difficulté qu'un jour des femmes en seraient les maîtresses. Toutes les autres décorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-là s'attache où s'attachent les jarretières, mais à cette place elle eût été invisible.
Trois cents valets, galonnés du haut en bas, faisaient le service du château d'Eu; tous les équipages avaient été brossés et mis en état; à chaque but de promenade s'élevaient des tentes richement décorées; une table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce genre de divertissement est assez du goût de nos voisins d'outre-Manche.
Le lundi, après une longue promenade à travers les plus beaux sites de la forêt, le cortège arriva et mit pied à terre au mont d'Orléans, où se pressait une foule considérable. La reine Victoria, sortit de la tente où elle s'était reposée un instant, et, ayant accepté le bras du prince de Joinville, s'avança vers les groupes de spectateurs, où se trouvaient beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passèrent, en s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulière; elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant était loin d'être jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mélancolie profonde. Elle était venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde, courir pour la voir, et elle était venue comme tout le monde. Le prince expliqua en quelques mots à la reine l'existence de ces pauvres enfants dépaysés et à demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans nos cités quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-être vu de si près tant de misère, elle qui habite le pays du monde où la misère exerce le plus de ravages. Quelques instants après, un officier portait à la pauvre petite vielleuse deux napoléons que la pauvre enfant reçut d'un air presque hébété; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces deux belles petites pièces de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle à aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'éloigna joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulière bonne fortune. Après le repas, la reine se promena sur le plateau, conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique. Mais dans les intermèdes, les causeries recommençaient: le souvenir de la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu même des enivrements de cette soirée? Il est peu probable. Les rois et les reines devraient bien adopter un usage qui serait assurément moins bizarre et aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens, une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle qu'en fût la forme, aurait pour objet de faire apparaître la misère, ne fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs fêtes, afin que jamais ils n'oublient où ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur magistrature suprême.
Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais toujours présent au souvenir: ce convive était le pauvre. On répondra que nous proposons là un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine encore que, de notre temps, on puisse songer à se divertir sincèrement sous le poids d'une couronne?
Théâtre de l'Opéra-Comique.
_Lambert Simnel_, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. SCRIBE et MÉLISVILLE, musique posthume d'HIPPOLYTE MONPOU.
Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait été représenté sans la cruelle maladie qui vint tout à coup arrêter l'auteur au milieu de son travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une perte déplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait été touché du sort de ce jeune artiste qui avait déjà tant produit, et qui pourtant n'était encore, pour ainsi dire, qu'au début de sa carrière.
Monpou s'était d'abord fait connaître par un grand nombre de morceaux de salon, romances, chansons, nocturnes, etc., où l'on avait remarqué surtout un vif sentiment mélodique, des effets de rhythme très-variés et quelquefois très-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oublié l'_Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'étais Ange_, etc. Il débuta à l'Opéra-Comique par _les Deux Reines_, dont une romance, _Adieu mon beau navire!_ décida du succès. Cependant il y avait dans sa partition des morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour le fond et pour la forme, était également original; un très-beau _quintetto_, et plusieurs choeurs écrits avec beaucoup de verve. Établi par ce premier succès au théâtre et dans l'opinion, il donna successivement le _Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur_, et au théâtre de la Renaissance _Perugina_ et _la Chaste Suzanne_. Tous ces ouvrages sans doute ne réussirent pas également, et l'on sait du reste à quel point le mérite du poème influe sur le sort d'une partition, quel que soit son mérite. Mais il n'y en eut point où l'on ne remarquât des mélodies franches, décidées, souvent très-expressives, et dont la physionomie avait quelquefois une piquante originalité. Chargé, en 1841, de mettre en musique _Lambert Simnel_, il avait fait, dit-on, avec l'administration de l'Opéra-Comique, un traité qui l'engageait à livrer sa partition à jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne le sait que trop, la barrière qui jadis séparait l'art du métier n'existe plus, et il n'y a guère de travail intellectuel qui ne soit en même temps une opération commerciale. Malheureusement Monpou avait de la conscience, et n'était pas homme à se passer d'idées quand les idées ne venaient pas. Mal disposé quand il avait commencé son ouvrage, il s'était attardé peu à peu. Le terme approchait, impérieux et menaçant, et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer à sa parole lui donnèrent une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau.
Il avait écrit presque entièrement les deux premiers actes. Son manuscrit fut depuis confié à M. Adam, qui se chargea de le mettre en ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou à peu près, dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit à une part des applaudissements qui ont salué _Lambert Simnel_, quoiqu'il ait eu le bon goût de ne la point réclamer.
--Deuxième acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard; le père de Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier; la princesse de Lancastre, mademoiselle Revilly.