L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843
Part 1
Produced by Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843
Nº 30. Vol. II.--SAMEDI 23 SEPTEMBRE 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. pour l'Étranger. 10 20 40
SOMMAIRE.
Manoeuvres et Fête militaire à Saumur. _Gravure_.--De l'autre côté de l'eau. Souvenirs d'une promenade. (Suite.)--Quelques réflexions sur l'Apprentissage.--Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu. _Entrée de la reine Victoria dans la cour du château d'Eu; Repas royal dans la forêt; Pavillon Montpensier_.--Théâtre de l'Opéra-Comique. 1re représentation de Lambert Simnel. _Une scène du deuxième acte; Portrait de Monpou_.--Explosion de gaz à Londres. Moyen de prévenir de semblables accidents. _Gravure_.--Fête de Saint-Louis à Tunis. _Gravure_.--Fêtes des environs de Paris, Saint-Cloud. _Un Mirliton, dessin allégorique par J.-J. Grandville; la Lanterne de Diogène; les grandes Eaux de Saint-Cloud; le Retour de Saint-Cloud._--Romanciers contemporains. Dickens. Arrivée à New-York. (Suite.)--Margherita Pusterla. Chapitre VIII, les Désastres. _Huit Gravures_.--Annonces.--Ameublement en cuir. _Cinq Gravures_.--Échecs.--Rébus.
Manoeuvres et Fête militaire
A SAUMUR.
Les fêtes se succèdent, cette année, avec une telle rapidité, que le zèle le plus actif parvient à grand'peine à les suivre. Obligés de faire un choix parmi celles qui ont eu lieu dans les départements au passage des princes, il en est plusieurs que nous avons dû négliger d'illustrer, parce qu'elles n'avaient point un caractère d'intérêt ou d'utilité, assez général. Il était, au contraire, dans notre plan et de notre devoir de chercher à conserver le souvenir de celles qui ont été des occasions de cérémonies vraiment nationales, soit qu'elles aient exprimé un sentiment de piété pour les grands hommes, par exemple les inaugurations de statues, soit qu'elles aient permis de déployer l'art, l'industrie, ou de faire ressortir la physionomie particulière de quelques-unes des principales villes du pays, par exemple les régales, les camps de manoeuvres, etc.
C'est à ce dernier titre que le carrousel de Saumur devait trouver place dans nos colonnes, et, l'abondance des matières en a seule retardé jusqu'ici la publication.
L'itinéraire du duc de Nemours, publié d'avance, avait appris à la ville de Saumur que le prince arriverait dans ses murs le 8 août, et qu'il y séjournerait jusqu'au 11.
Le 9, de sept à dix heures du matin, le prince visita les bâtiments de l'École, quartiers, écuries, manèges, haras, etc. A trois heures, le carrousel devait avoir lieu; depuis plusieurs heures déjà, les curieux remplissaient le Champ-de-Mars; les tentes préparées pour les spectateurs invités, les débouchés des rues qui donnent sur le Chardonneret, la levée qui borde la Loire, les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons voisines, tout était rempli par la foule.
Les tambours et les trompettes annoncèrent enfin l'arrivée du duc et de la duchesse de Nemours, qui prirent place dans une loge réservée, immédiatement après, on fit traverser la carrière par les plus belles juments du haras, puis par un cheval indompté, _le Caravant_, et par le bel et docile _Othon_.
Cinquante officiers, montés sur les magnifiques chevaux du manège, revêtus de riches et élégants uniformes, parurent ensuite. Ils passèrent d'abord devant la princesse, la saluèrent de leurs armes, et exécutèrent, aux trois allures, avec, une grâce et une adresse remarquables, tous les exercices de l'équitation: voiles, courbettes, ballottades, cabrioles, etc., puis le saut de la barrière. En ce moment, deux trompettes parurent à chaque extrémité du Champ-de-Mars; à leur signal apparurent deux escadrons, l'un de lanciers et l'autre de chasseurs; ils se formèrent en bataille, puis exécutèrent diverses manoeuvres et plusieurs charges avec une précision qui ne laissa rien à désirer. Ils se reformèrent aux extrémités du Champ-de-Mars, et les cinquante officiers, qui avaient fait repos, se mirent en mouvement et commencèrent le carrousel.
Le carrousel est une sorte de ballet où les chevaux remplacent les danseurs. Les figures qui le composent sont exécutées au son des instruments et avec une sorte de cadence. Les cavaliers qui l'exécutent sont divisés en deux troupes et par quadrilles. On commence par les exercices de la lance, au pas, au trot et au galop. On fait ensuite le maniement du dard. En exécutant ces mouvements d'armes, on décrit les diverses figures du carrousel, qui sont: les doublements dans la longueur et dans la largeur de la carrière, les changements de main, la serpentine, la demi-volte, les doublements par quadrille, le cercle et la spirale; on fait ensuite la course de la bague, celle des têtes et celle du dard. Tous ces mouvements ont été exécutés par les officiers de Saumur avec un aplomb et une habileté qui ont dû satisfaire les princes et les spectateurs. Après le carrousel il y eut une mêlée autour de l'étendard. C'est une scène qui se représente souvent à la guerre après les charges de cavalerie.
Après quelques instants de repos, remplis par une distribution de croix d'honneur, le 63e régiment de ligne, une batterie d'artillerie et la cavalerie se mirent en mouvement et exécutèrent des manoeuvres de guerre, des attaques de tirailleurs et des charges de cavalerie sur des carrés d'infanterie. Le défilé eut lieu enfin, et les troupes rentrèrent dans leurs quartiers sans avoir aucun accident à déplorer. Après le dîner, un feu d'artifice eut lieu en face de l'hôtel du Belvédère. Le bouquet représentait la brèche et l'explosion à l'assaut de Constantine.
La journée du 10 fut consacrée à des travaux plus paisibles, à des visites d'établissements publics. Le 11 au matin, le duc et la duchesse de Nemours quittèrent Saumur.
De l'autre côté de l'Eau.
SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.
(Suite.--Voyez tome II, pages 6 et 18.)
LE MARTYR.
Rapprochez ces dates, et vous verrez qu'il faut détruire tout ce qui existe aujourd'hui pour recomposer le décor de la terrible scène qui se joua le 29 décembre 1170 dans l'enceinte de l'église de Cantorbery, à l'entrée du choeur, dans le transept du nord (_the Martyrdom_).
C'est là une grande déception pour le touriste. Aussi, quand la bonne vieille sacristine qui nous promenait dans le vaste édifice nous eut conduits sur le lieu même où périt, nous dit-elle, Thomas Becket,--je me mis en frais d'imagination, distribuant de mon mieux les entrées et les sorties d'après le souvenir de mes lectures récentes, les indications de la _Vie Quadripartite_, et l'habile narration du docteur Lingard, si dramatiquement reproduite par M. Amédée Thierry.
Les meurtriers, me disais-je, étaient sans doute cachés dans le cloître, ou dans un de ces couloirs étroits et sombres qui débouchent sur la chapelle de Saint-Bennet. Serrés l'un contre l'autre, la dague et l'épée au poing, ils attendaient leur vénérable victime.
«L'archevêque, ayant traversé la nef, était sur la troisième ou quatrième marche de l'escalier qui conduit à l'Aile du nord, se dirigeant vers le Choeur, lorsque les quatre hommes qui avaient résolu sa mort s'élancèrent par la porte du cloître dans la très-sainte église, tenant dans leurs mains des épées nues. Celui qui marchait en avant s'écria d'une voix forte:
_Où est le traître? où est le traître? où est l'Archevêque?_--Sur ce dernier mot, il tourne la tête, et, descendant les degrés qu'il venait de monter, il dit: Aucun traître n'est par ici mais si fait bien l'archevêque? Me voici. Que voulez-vous?--Et à l'instant même ils le frappèrent de leurs épées sur la tête tandis qu'il tombait sur ses genoux, recommandant son âme au seigneur; et, dans la même minute, il fut étendu mort au pied de l'autel de Saint-Benoît (1).»
[Note 1: Traduction littérale de la relation du meurtre, donnée par John Batteley, d'après John Gandisson, évêque d'Exeter. Elle diffère de la version commune, et, plus simple, nous paraît plus vraisemblable.]
Mais, en jetant les yeux sur le _Handbook_ de Summerly quel ne fut pas mon désappointement!
En 1174, nous l'avons dit,--quatre ans après le meurtre de Becket,--l'église fut incendiée. Le choeur actuel date de 1175; les transepts occidentaux, de 1379 seulement; le choeur, de 1184; la nef et la plus grande portion des cloîtres, de 1460, sous Henri IV.
Ainsi Thomas Becket avait traversé une nef qui n'existe plus, il montait un escalier dont il ne reste plus vestige; il était entre des murs écroulés depuis lors et rebâtis. Ses assassins s'embusquèrent dans un cloître impossible à retrouver; ils ouvrirent une porte qui n'est point la porte actuelle: leurs cris éveillèrent un autre écho, leurs épées froissèrent un autre granit. A quoi donc le souvenir peut-il se prendre?
Non pas même aux dalles sur lesquelles l'archevêque tomba et qu'il rougit de son sang.
«Ces dalles, dit l'impitoyable _Handbook_, ont été enlevées en 1177 par le prieur de Peterborough, qui en a fait deux autels consacrés.»
Ainsi, voilà qui est clair et net. Il n'y a pas plus de raison, --logiquement parlant,--pour songer à Thomas Becket, quand on traverse le transept nord-ouest de la cathédrale qui porte son nom, que lorsqu'on se promène sur le bitume des boulevards, dans notre bonne ville de Paris.
Est-ce bien la peine d'aller au loin recueillir sur les lieux des impressions et des souvenirs?
INTERRUPTION.
«Hé quoi! s'écrie mon cousin de Ch., singulièrement scandalisé par cette conclusion inattendue, vous ne seriez pas ému, en songeant à Léonidas, sur les rochers mêmes des Thermopyles?
--Permettez, interrogatif parent. Sans aucun doute je ne saurais penser au dévouement des trois cents Spartiates, qu'une fièvre patriotique ne circule aussitôt dans mes veines;--je me reproche alors volontiers mon apathie civique.--Je suis même honteux, je l'avoue, de ne pas monter ma garde avec plus de zèle.--Mais les Thermopyles, c'est-à-dire trois ou quatre méchants blocs de pierre jaune, très-certainement modifiés de forme et d'aspect depuis deux mille trois cent vingt-trois ans qu'ils entendirent le fameux _Viens les prendre!_--les Thermopyles, quand bien même on trouverait moyen de les _restituer_ complètement, n'ajouteraient rien à ces pathétiques dispositions. En un mot, le lieu où s'est consommé un grand événement, le meuble que le hasard en rendit témoin, le vestige même qu'il laisse après lui,--que ce soit une plume d'oie, comme celle qui servit à signer l'abdication de Fontainebleau;--un couteau de cuisine, comme celui de Jacques Clément;--une planche ou une pierre tachée de noir, comme celle qui reçut le sang du musicien David Rizzio ou celui de Monaldeschi;--toutes ces _incidences_ purement _matérielles_ n'augmentent en aucune façon, pour moi, la _valeur morale_ d'une tragédie quelconque... et je crois...
--Misérable! tu n'es donc pas poète?
--Apparemment.
--Et tu oses l'avouer?
--Pourquoi donc pas?
Mon cousin cherche encore à ce _pourquoi_ un _parce que_ raisonnable.
LE DINER.
J'espère,--et c'est fatuité pure de ma part,--que l'on n'a pas oublié le menu du dîner commandé à notre respectueux aubergiste par mon compagnon de voyage.
Premier service, _roast-beef_; deuxième service, _stockfish_; troisième service, _new cottage pudding_.
Master Robertson, quand nous entrâmes au _Star-Hotel_, nous précéda, de noir toujours plus habillé, dans la salle à manger du rez-de-chaussée.
Un subalterne, également en noir, également attentif, également obséquieux, marchant à l'arrière-garde, portait sous une cloche d'argent que nous enlevâmes en grande hâte...... un magnifique quartier de mouton!--qui fut suivi d'une tranche de saumon bouilli!!--puis d'un gâteau à la rhubarbe (_rhubarb pie_)!!!
Cette triple métamorphose s'était accomplie sans bruit, sans vaines excuses, sans tout le bavardage dont un hôtelier français ou italien n'aurait pas manqué de l'assaisonner. _Mine host_ avait la figure sereine et calme d'un homme qui a rempli ponctuellement tous ses devoirs. Au fait, n'avait-il pas _écouté_ nos ordres avec la plus irréprochable déférence?
Toute réclamation expira sur nos lèvres à l'aspect de cette placide impassibilité! Le temps donné aux plaintes eût été perdu pour l'appétit. D'ailleurs, à l'exception du pâté pharmaceutique dont tâta seul mon compagnon plus aguerri, le repas substitué n'avait rien que de très-tolérable.
DUNGEON, OU DANE JOHN HILL.
C'est le nom des promenades publiques de Cantorbery. Elles occupent remplacement des anciens remparts, et forment comme une longue chaussée bordée de jolies maisonnettes et dominant les fossés maintenant plantés en jardins. Cette terrasse vous conduit à un petit monticule gazonné, que surmonte un obélisque municipal parfaitement absurde, et destiné à perpétuer la mémoire d'un banquier (James Simmons), aux frais duquel la promenade et les plantations se sont faites.
Au lieu de perdre son temps à lire les inscriptions qui m'apprirent ce fait important, le voyageur avisé devra laisser aller son regard sur les riches paysages qui environnent Cantorbery; puis il descendra sur les gazons des _Public Walks_, gazons peignés brin à brin et tondus au ciseau. Enfin, la nuit venant à tomber, il s'enfoncera, comme nous, sous l'allée sombre qui remmène à la ville.
Cependant,--dût en rougir la morale Angleterre,--nous devons le prémunir contre les dangers de ce lieu charmant et mystérieux: on est choqué de trouver à ce parc de province, si paisible et si chaste au premier abord, les allures effrontées, le dévergondage attristant d'un trottoir de Londres ou de Paris.
LE STAGE COACH.--HERNE-BAY
Le lendemain, après déjeuner, nous primes congé de notre hôte, dont l'habit noir et la politesse sérieuse ne se démentirent pas un seul instant, et je montai pour la première fois sur _l'outside_ d'une de ces petites diligences proprettes, lestes et fringantes que mon compagnon m'avait fait admirer.
Le _stage coach_ semble construit pour résoudre ce problème curieux; une voiture publique étant donnée, y faire entrer, quelles que soient ses dimensions, le moins de voyageurs possible. Nous étions quinze; quatre seulement d'entre nous avaient trouvé place dans l'intérieur. Le surplus s'était hissé tant bien que mal,--et, à vrai dire, plus mal que bien,--sur une foule de banquettes extérieures, ménagées avec un art infini. Figurez-vous une pelote roulante où l'on aurait piqué des bipèdes en guise d'épingles. Mes idées françaises étaient complètement bouleversées. Après avoir cru pendant vingt-neuf ans les voitures faites pour abriter les voyageurs, il me fallait adopter la conviction,--fondée sur les usages d'un peuple renommé par ses _comforts_,--que les voyageurs sont, au contraire, destinés à servir d'enveloppe à la voiture, et à la protéger contre l'intempérie des saisons.
J'aurais certainement fait part de mes reflexions sur ce point délicat au _driver_, ou cocher, près duquel j'étais assis; mais j'avais cru m'apercevoir que pas un mot de son patois n'arrivait intelligible à mon oreille étonnée, et j'en concluais assez naturellement qu'il ne goûterait guère le sel de mes plaisanteries, rédigées dans l'idiome d'Addison et de Steele. Aussi gardai-je un profond silence, qui me fit prendre pour un Anglais pur sang.
Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de l'erreur flatteuse dont j'étais l'objet. Le _driver_, ayant à descendre pour je ne sais quelle menue réparation, me jeta les rênes de l'attelage, sans plus me regarder qu'un duc et pair ne regarde son groom en sautant à bas du tilbury laissé à la garde de ce dernier.
Or, j'avouerai sans hésiter que, très-différent de Néron à beaucoup d'autres égards, je n'excelle pas, comme il excellait, à guider un char dans la carrière. J irai plus loin,--bien que cette franchise puisse me fermer l'accès du Jockey-Club;--je ne me crois pas en état de guider convenablement la plus inoffensive rosse qu'on ait jamais attachée au char à bancs le moins susceptible d'un mauvais procédé.
Jugez de ma profonde stupeur, quand je me vis investir tout à coup, sans avoir été consulté, de fonctions superlativement responsables, et chargé de quinze existences, dont la mienne n'était pas à mes yeux la moins intéressante.
Peut-être les chevaux partagèrent-ils mon étonnement. En tout cas, ils se conduisirent avec une magnanimité dont je ne puis m'empêcher de leur tenir compte. Les» nobles animaux n'abusèrent pas de leurs avantages, et feignant de se croire maintenus, ils donnèrent le temps à leur légitime directeur de remonter sur sa banquette. Le cher homme m'arracha les rênes avec autant de grâce qu'il en avait mis à me les confier; mais j'étais trop satisfait, au fond, de ce dernier geste, pour lui chercher noise sur la brutalité de la forme.
Maintenant filez avec moi, cher lecteur, sur un joli chemin encaissé de haies vives, uni comme la main, sinueux comme un labyrinthe. La matinée était belle; le soleil, voilé de quelques nuages, ne nous envoyait de rayons que par moments et comme pour dorer çà et là quelque village fleuri, quelque pelouse enveloppée d'arbres, quelque ruisseau écumant sous les roues d'un moulin.
Seulement, sur ce chemin si bien entretenu, de trois en trois lieues, se hérissait le _turnpike_, la barrière fiscale, telle espèce de forteresse où l'impôt direct s'embusque pour détrousser les passants. Au bruit de nos roues, un homme ou un enfant sortait de sa tanière, et tendait la main pour recevoir le péage que le cocher y déposait sans s'arrêter, sans ralentir l'essor de la voiture, avec une dextérité que la grande habitude peut seule donner à l'homme qui paie.
Quand on a vu le turnpike et subi ses exigences tracassières, on comprend les exploits meurtriers de mistress Rébecca et de ses aimables filles.
Herne-Bay, où nous allions nous réembarquer pour arriver à Londres par la Tamise, est un petit bourg tout neuf composé d'une chapelle, d'un grand hôtel qui ferait honneur à une vieille capitale, et d'une longue jetée (_pier_) au bout de laquelle stationnent toujours deux ou trois bateaux à vapeur.
Là, pour la seconde fois depuis notre départ, je donnai carrière à mes facultés interprétatives en me racontant un nouveau roman.
HISTOIRE PROBABLE D'UN ENFANT CHÉTIF.
Le héros de cette histoire était au nombre des passagers qui s'embarquèrent avec nous à Herne-Bay.
Je ne l'aperçus pas tout d'abord, mon attention se trouvant détournée par une des figures les plus originales que j'aie rencontrées dans la patrie de Cruieshank. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, gras, frais, un peu chauve, en culotte courte et bas de soie; un ruban bleu de ciel passait dans une des boutonnières de son gilet noir: décoration mystique dont je n'ai pu me faire expliquer l'origine.
Jusque-là, rien de moins offensif que cette espèce de prédicant méthodiste, qui pouvait être ou le père Mathews lui-même, ou quelque agent de la _Biblical Society_; mais ses manières n'avaient rien d'évangélique,. tant s'en faut. Il allait à grands pas sur le pont, furetant et regardant de tous côtés, incivil et gênant pour ses voisins, auxquels il semblait n'accorder aucune attention; je remarquai dans ses yeux ronds, à fleur de tête, l'expression d'un orgueil têtu, d'une âme fermée à toute pitié, un éclat rigide, intolérant, monacal.
L'habitude du despotisme se trahissait dans le soin minutieux avec lequel il était rasé. Ses mains, tenaces et actives, étaient celles d'un abbé du Moyen-Age; ses mollets eux-mêmes, charnus et musculeux, avaient une physionomie brutale et un peu féroce.
Je ne tardai pas à découvrir la femme de cet être singulier: une créature grasse et blafarde, emmitouflée dans toutes sortes de vêtements noirs, bizarrement surannés. Elle cachait sa tête, constamment penchée vers un _prayer book_, sous un curieux assemblage de bandelettes en crêpe noir et en mousseline blanche, que surmontait un chapeau de taffetas dont la calotte en dôme et la passe en éventail comportaient toute une série de recherches archéologiques.
Dans ce travestissement,--et comme intimidée de son étrange tournure,--elle s'était réfugiée au fond d'une de ces petites guérites pratiquées, sur presque tous les bateaux à vapeur, aux deux côtes du pont, et qui ouvrent vers la poupe.
Auprès d'elle était assis l'enfant chétif.
Imaginez la douce et rêveuse figure de _Master Lambton_:--vous connaissez, au moins par la gravure, cet admirable portrait de Lawrence;--imaginez-la, dis-je, dépouillée de sa fraîcheur et de sa transparente carnation; ôtez-lui ces boucles abondantes de cheveux bruns, pour y substituer des cheveux blonds, clair-semés, tombant en mèches plates sur un front flétri; au lieu de ce regard intelligent et profond avant l'âge, qui va demander aux clartés nocturnes des pensées précoces, un reflet poétique,--supposez deux pauvres yeux, rougis par les pleurs,--que fatigue l'éclat du jour,--et que la crainte, d'ailleurs, tient baissés vers la terre; ajoutez-y une prostration générale dans l'habitude du corps,--des membres grêles et faibles qu'une gêne constante semble avoir étiolés,--des lèvres livides,--des épaules déjà voûtées,--des genoux en dedans et comme noués.
Tel devait être Louis Capet,--le petit prisonnier du Temple,--l'enfant martyr de 95.
J'étudiais avec intérêt la misère anticipée de cet être souffreteux et malingre, quand je le vis, levant obliquement les yeux, s'assurer à la dérobée que sa vieille et blême gardienne, absorbée dans sa dévotion, avait cessé de s'occuper de lui. Alors, par une série de mouvements réfléchis et furtifs, il se laissa glisser à bas de son banc,--passa, plié en deux, sous le prayer book, dont la reliure massive protégeait son escapade,--et s'en alla, vers l'avant du bateau, se cacher dans un groupe de braves matelots occupés à la manoeuvre.
Cette fuite,--riez de moi tant qu'il vous plaira,--m'avait vivement intéressé. Casanova, s'échappant des Plombs vénitiens, ou l'enfant chétif, se dérobant pour quelques minutes au vieux tyran femelle, sous la surveillance duquel on l'avait mis, me paraissaient, en ce moment, deux héros du même ordre;--et même, tout bien considéré, l'évasion du dernier pouvait passer pour la plus dramatique des deux. L'innocence et la faiblesse méritent bien quelque préférence, quand on les compare au vice audacieux et fort.
D'ailleurs, le drame du bateau à vapeur allait avoir, sans aucun doute, un dénouement triste, dans l'attente duquel mon coeur battait avec force.
Hélas!--connue je l'avais prévu,--le méthodiste au ruban bleu vint jeter un coup d'oeil inquisitif sur la dunette, où sa compagne marmottait encore des prières, sans s'être aperçue de rien. Lorsqu'il la vit seule, il haussa les épaules, en proférant à demi-voix je ne sais quelles imprécations, et je le vis, en quelques grandes enjambées, faire le tour du bateau.
Je ne sais où s'était tapi le fugitif; mais il ne pouvait échapper longtemps à la recherche obstinée, aux yeux, de lynx de son robuste persécuteur. Ils revinrent tous deux, l'instant d'après;--l'enfant chétif se débattait sous l'étreinte de l'homme noir, qui le poussait devant lui. En passant devant nous, il me jeta une sorte d'appel plaintif, une protestation inarticulée contre l'oppression brutale dont il était victime, et je me levais à demi pour y faire droit... lorsque la réflexion, toujours égoïste et froide, réprima chez moi ce premier élan du coeur.