L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843

Part 4

Chapter 43,919 wordsPublic domain

Un Anglais fort honorablement connu dans le monde artistique, mais dont nous tairons le nom pour nous conformer à son désir de modestie et d'incognito, adresse à l'un de nos collaborateurs le récit de ce qu'il a vu et éprouvé pendant ces quatre jours de gala royal. Cette description froide et calme, contraste assez avec tout ce qui a été écrit sur ce sujet pour que, nous l'espérons du moins, nos lecteurs la lisent avec intérêt. Nous sommes malheureusement obligés de supprimer les appréciations politiques, les observa lions piquantes où les deux gouvernements sont jugés avec esprit et impartialité. Voici cette lettre:

Monsieur et ami,

J'étais à Paris encore, attardé par quelques travaux assez importants, et me disposant à partir pour Bade avant la fin du mois d'août, quand tout à coup la presse parisienne retentit d'une grande nouvelle: La reine d'Angleterre va venir en France!

Ce fut d'abord, comme dit don Basilio, _rumeur légère_, successivement affirmée: et démentie; puis l'ombre prit corps, et vos politiques discouraient encore à perte de vue sur les avantages et les inconvénients de cette manifestation, que le yacht royal mouillait devant Tréport, et notre reine bien-aimée entrait, par un beau soleil couchant, dans la demeure de Louis-Philippe à Eu.

Moi, cependant, je n'avais pas perdu de temps. La rumeur n'était pas encore devenue bruit, et le bruit certitude, qui; déjà, pour une occasion aussi solennelle, j'avais laissé plume et pinceaux, toiles et livres, afin d'aller assister à ces fêtes, et saluer de loin, sur la terre de France, comme c'était mon devoir, cette jeune femme, ma souveraine, pour me servir d'une expression qui, plus d'une fois, dans mes bonnes réunions de cet hiver, vous a fait sourire presque de pitié.

Je partis le matin, et, grâce à votre tronçon du chemin de fer, j'étais le soir à Dieppe. J'y trouvai déjà les hôtels encombrés, les maisons particulières envahies par les curieux; des voitures, des pataches, des chaises de poste arrivaient de toutes parts. Les oisifs, les touristes, qui abondent dans cette saison, arrivaient là, attirés par le plaisir du voir, d'être asphyxiés dans la foule, écorchés par les aubergistes et les voituriers, et de pouvoir dire chez vous, dans quelques mois; «J'y étais, j'ai vu, etc.;» les Français adorent ça. Les nouvelles les plus contradictoires circulaient et étaient toujours accueillies par quelqu'un. J'ai rencontré un de mes malheureux compatriotes à qui on venait d'affirme que la reine Victoria venait d'arriver à Paris, à bord de son yacht; tous mes efforts pour le dissuader ont été inutiles; il a pris la diligence en se moquant de ma crédulité, et ne redoutant qu'une chose: c'était d'arriver trop tard à Paris.

Le 2 septembre enfin, la petite escadre anglaise à vapeur, précédée par le beau yacht royal _Victoria-and-Albert_, longeait les côtes de France, Cherbourg saluait la reine, à son passade, de cent-un coups de canon, et un prince français, l'amiral Joinville, allait au-devant d'elle et l'escortait, comme pour lut faire les honneurs de vos rives amies.

Le soir du même jour, la flottille mouillait devant le Tréport. Le loi Louis-Philippe était allé au-devant de sa royale visiteuse dans un magnifique canot fort élégamment décoré. Le roi monta à bord du yacht, fut reçu au haut de l'échelle par la reine; ils s'embrassèrent tous deux, conformément au cérémonial; et, quant au prince Albert, il lui donna nue simple poignée de main. Si c'est le cérémonial qui a prescrit cette différence, le cérémonial à tort; il me semble qu'il eut été plus décent que Louis-Philippe baisât la main de la reine et embrassât rondement son mari; qu'en dites-vous?

Ce fut à ce moment que la reine, apercevant M. Guizot, lui dit ces paroles, qu'un de vos grands journaux a si éloquemment paraphrasées: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici.» J'ai parlé de cette apostrophe, devenue célèbre aujourd'hui, à l'un de mes bons amis, W. B, enseigne à bord du yacht, et il m'en a expliqué la haute portée. Après le premier embrassement et les premiers mots échanges, la conversation languissait furieusement, comme vous vous l'imaginez, bien, et il n'appartenait à personne de la relever. La reine était visiblement embarrassée; déjà elle avait parlé du beau temps, du beau soleil, de la belle mer; une fois ces graves sujets épuisés, il fallait du génie pour en trouver d'autres, et elle creusait sa royale tête, quand elle aperçut M. Guizot, qu'elle se rappelait fort bien avoir vu ambassadeur de France à Londres, à une époque........

Et elle trouva fort à propos cette banalité, à laquelle on a prêté un sens si profond: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici». M. Guizot s'inclina et eut l'esprit de ne rien répliquer; sans cela, Dieu sait ce qui serait advenu.

Louis-Philippe offrit galamment son canot à la reine, qui l'accepta de bonne grâce; elle y était à peine descendue, que le yacht royal amenait notre pavillon, qu'il avait hissé au mat de misaine, et le pavillon anglais qui flottait à son grand mât; au même instant, le canot remplaçait le pavillon tricolore par le _royal standard_, et tout cela au bruit de salves d'artillerie, des _hourra_ et des _vivat_ des matelots.

Quelques minutes après, le canot abordait au rivage, où un débarcadère très-commode avait été installé; Louis-Philippe donnait la main à la reine Victoria, qui avait le pied beaucoup plus marin que le sien; et arrivée sur la jetée du Sud, la reine y était accueillie par la reine Marie-Amélie, la soeur du roi, les princesses, etc. Une batterie, placée sur l'un des tertres qui domine l'entrée du port, remplissait l'air de fumée et de bruit; la musique jouait notre air national, qui, pour la première fois, a retenti en France dans une circonstance officielle, notre _God save the queen_, aussi populaire encore à Londres que l'air de _Vive Henri IV!_ le fut jadis chez vous. Cette scène présenta un coup d'oeil fort animé; je vous en envoie un croquis.

La jeune reine présenta à la famille royale son époux, le prince Albert, jeune homme d'une fort belle venue, beau garçon que j'avais vu tout enfant dans un de mes voyages en Allemagne, mais que j'aurais eu de la peine à reconnaître aujourd'hui, nature bonne, courageuse et dévouée: le fait seul des fonctions ingrates et difficiles qu'il remplit auprès de la reine subirait à le prouver.

Après cette première entrevue, le roi conduisit S. M. sous une tente que dominaient les deux pavillons nationaux mêlant leurs couleurs au souffle d'une légère brise. La tente était simplement mais élégamment décorée: sous les pieds un tapis, au-dessus des draperies de soie orange. Le choix de cette couleur m'a paru un galant calembour; la reine l'aura compris sans doute.

C'est là que des présentations ont eu lieu, et j'étais à quelque distance, mêlé parmi les curieux, que maintenait une haie de soldats, quand des paroles assez vives s'engagent derrière moi: «Je passerai!--Non, monsieur, vous ne passerez, pas.--Il faut que je passe, la reine m'attend!» A ces mots, je retourne la tête, espérant voir quelqu'un de mes plus nobles compatriotes, ou l'un de vos ministres attardés. Je me trompais, c'était un petit homme gros, court, avec un uniforme de lieutenant de la garde nationale: «Ah! monsieur, me dit-il en me voyant et de son plus pur accent normand; ah! monsieur, vous me _laisserez_ bien passer, vous qui me _connaissez!_» Je regardai mieux alors l'individu qui venait de m'apostropher aussi directement, et je reconnus un aubergiste d'un village des environs, qui, la veille, m'avait fait payer dix francs un souper composé de trois oeufs et d'une bouteille de cidre, et cinq francs le droit du m'envelopper dans une vieille couverture et de me rouler par terre, en compagnie de trente personnes, dans une chambre ouverte aux quatre vents. J'aurais eu quelque peine, en effet, à le _reconnaître_ sous ce travestissement, lui que j'avais vu la veille en sabots, en blouse, et exploitant parfaitement notre badauderie à tous. Je lui fis place, les soldats qui formaient la haie en firent, et il courut vers la tente, à peu près comme court un canard; mais, au moment où il y arrivait, la reine en sortait et montait dans une voiture attelée de huit chevaux caparaçonnés. Le roi, la reine d'Angleterre, la reine des Français et la reine des Belges étaient dans ce carrosse; les princes caracolaient aux portières, et huit voitures à six chevaux suivaient de près.

Le cortège, précédé, et suivi d'un escadron de cavalerie, se rendit lentement au château en suivant la route du Tréport et parcourut les grandes allées du parc. Des troupes formaient le carré dans la cour d'honneur. Des acclamations, aussi régulières et aussi bien nourries qu'un feu de peloton, accueillirent le cortège à son arrivée dans la cour d'honneur. La reine parut un instant sur le balcon pour remercier vos bataillons du geste et du sourire; puis elle fut conduite dans son appartement, elle s'y reposa, se para, et, à huit heures du soir, la cour se mettait à table. Jamais la reine n'avait mis à sa parure tant d'élégance et de bon goût. Elle devait être bien heureuse en ce moment de se sentir en France, elle qui avait si souvent rêvé de votre pays et des merveilles exagérées que l'on en raconte; mais, j'en suis sûr, ce n'est pas là seulement, c'est dans vos grandes réunions, dans un bal à la cour, ou à l'Hôtel-de-Ville, dans une loge d'Opéra, au balcon des Tuileries, en présence de votre population si vive, si facile à enthousiasmer, qu'elle eût voulu briller de tout l'éclat dont l'environnent sa jeunesse et le prestige de son rang.

Vous savez, combien me laissent froid les manifestations les plus bruyantes, les plus chaleureuses. J'ai été ému en voyant vos ouvriers combattant dans les rues de Paris le 28 juillet 1830; mais le lendemain, quand la victoire était assurée; quand, autour de moi, on chantait _la Marseillaise_, et quand on criait à tue-tête _vive la Charte!_ tout cet enthousiasme m'attristait plutôt qu'il ne m'émouvait; et je disais à un des jeunes hommes qui depuis lors sont devenus vos hommes d'État: «La civilisation vient de faire un pas, on s'imagine qu'elle a atteint le but; à demain les désenchantements!» Et on raillait impitoyablement ce que vous appelez mon flegme britannique.....

Je ne vous ai pas dit avec quel acharnement on s'est disputé les places dans les voitures, dans les hôtelleries, dans les auberges. Ce que je vous ai dit de mon honnête aubergiste, transformé en officier de garde nationale, peut vous donner une idée de l'encombrement qui règne dans tous les environs du Tréport, et de la voracité des indigènes. Sans doute il n'y a pas foule par rapport à un jour de fête aux Champs-Elysées et aux boulevards, mais il y a foule, et foule immense par rapport à l'exiguïté des habitations.

Après que la reine eut quitté le Tréport, je me rendis à Eu, on j'avais trouvé la veille une mansarde que je partageais avec six de mes compatriotes. J'allais reprendre une petite valise qui, avec mon portefeuille de dessins, forme tout mon bagage, et me disposais à retourner au Tréport, bien sûr que W. B., le même qui m'a raconté la première entrevue, et l'embarras de la reine, et ses paroles à M. Guizot à bord du yacht royal, me donnerait l'hospitalité. Vous ne vous figurez pas quelle affreuse disette de logements et de vivres! J'ai vu des jeunes gens qui attendaient depuis trois heures leur tour de souper, et ce tour n'était pas près d'arriver; et ce souper, Dieu sait de quoi il devait se composer. Pendant que les uns maugréaient en attendant, d'autres sortaient de l'auberge en se plaignant d'avoir payé 15 fr. un poulet sur lequel on avait déjà dîné une fois. C'est dans ces circonstance que le Français est admirable de verve, d'esprit, de bonne humeur, de jovialité. Je voyais quelques-uns de mes compatriotes qui attendaient aussi; mais ils étaient sérieux, secs, muets, impassibles, tandis qu'autour d'eux brillaient, comme des étincelles, toutes ces milles facettes de l'esprit français. Que de plaisanteries plus ou moins mauvaises j'ai entendues ce soir-là! Vous savez que la maison du roi, cédant sa place à ses hôtes, avait retenu presque tous les logements habitables de la ville. «Pourquoi ne nous mettez-vous pas ici? disaient des étudiants en vacance au garçon de l'hôtellerie.--c'est retenu pour les gens du roi.--Et ici?--Retenu pour les gens du roi.» Er là, et partout, et toujours c'était la même réponse. «Ne vois-tu pas, dit l'un des jeunes gens, qu'ici tout est à eux, puisque tu y es toi-même.--A Eu, parfait!--Et heureusement que c'est à cause d'elle; si c'était pour un roi, Dieu garde! je sifflerais comme un sansonnet.»

Je ne puis vous dire combien de fois j'ai retrouvé ce sentiment dans la foule où je me suis trouvé. Il est difficile de prévoir quel accueil le peuple de Paris eût fait à un roi d'Angleterre; mais la reine y eut été reçue au moins avec convenance et urbanité.

J arrivai à bord un peu tard; les officiers s'entretenaient de la réception faite à la reine, et en étaient fort contents. Là, du moins, je trouvai bon souper, bon gîte, et c'était beaucoup déjà.

Le lendemain, j'étais à terre de bonne heure avec mes crayons, et je vous envoie quelques-uns de mes croquis.

Vous ne vous attendez, pas à ce que je vous répète le détails que les journaux ont reproduits sous tant de formes. Pendant ces quatre jours, ce furent des promenades, des concerts, quelques spectacles, mais point de fête officielle, point de divertissements populaires. La réception a été surtout intime plus que bruyante. Le dimanche, la reine entendit le service divin dans un oratoire disposé pour elle auprès de ses appartements. Un _Te Deum_ fut chanté, dans l'église cathédrale d'Eu avec accompagnement de vingt-un coups de canon; je n'ai pas bien compris le sens de cette cérémonie religieuse; c'était trop ou trop peu.

Les chaudes et longues heures de l'après-midi ont été généralement consacrées à des promenades dans le parc, et dont le but était tantôt la ferme du roi, tantôt le plateau du mont d'Orléans, ou le rendez-vous de chasse de Sainte-Catherine; toujours les sites les plus ravissants. La foule des curieux s'y portait, comme vous pensez bien, et les méchantes places des plus méchants coucous se vendaient à des prix déraisonnables. Dans ces fêtes, vraies fêtes de famille, l'étiquette perdait ses droits, on riait de bon coeur, et la reine surtout a plus d'une fois montré ses blanches dents quand Louis-Philippe lui racontait tout bas quelque amusante chronique.

Le lundi soir, il y eut dans une galerie du château, dite galerie des Guises, un concert dont la direction, confiée à Auber, et l'exécution ont été sans reproches. Les choeurs d'Armide surtout ont excité une émotion générale, et, n'y eût-il d'autre mérite que la composition du concert, le choix des parties, qu'il faudrait encore en féliciter Auber. Mais la reine, qui s'y connaît, a été très-satisfaite et a témoigné plusieurs fois le plaisir qu'elle éprouvait.

Le soir de ce jour, en rentrant à bord, je vis trois vaisseaux anglais en panne devant la rade. L'amiral sir Ch. Rowley était descendu à terre sur l'invitation du roi, et devait, le lendemain, rentrer à bord et repartir.

W. B. me raconta une fête qui avait eu lieu en rade. Les commandants des bateaux à vapeur français avaient réuni dans un grand banquet, à bord du _Pluton_, les officiers de la marine anglaise; ils avaient bu et bien bu à la gloire et à la prospérité des deux pays, à leur union, à tous ces beaux rêves enfin que les gouvernements semblent chacun de leur côté prendre à tâche de réaliser..........

Le 6, pendant que le prince Albert le due d'Aumale se baignaient au Tréport, l'amiral de Joinville visitait _le Cyclopus_ et quelques autres bateaux de l'escadre anglaise. J'ai fait un croquis du beau yacht _Victoria-and-Albert_ et du canot de la reine, mais, sans la couleur, tout cela n'est qu'un squelette. Le soir, à quatre heures, sous les beaux arbres de la forêt, par un temps admirable, la cour faisait un repas champêtre, et, rentrée au château, elle riait aux larmes des bêtises d'Arnal dans _l'Humoriste_. Le choix du spectacle fait peu d'honneur au goût de mes compatriotes, je l'avoue; car je suppose que le roi a fait tout ce qu'il savait bien devoir leur être agréable. S'ils eussent goûté votre inimitable Molière, Louis-Philippe leur en aurait servi comme il leur a servi du _porter_ et nos meilleurs fromages anglais. Tant pis pour eux, ma foi! J'estime fort Arnal, mais j'aime mieux le _Misanthrope_ ou même _Sganarelle_.

Ce soir-là, je débarquai avec mon léger bagage, la reine devant partir le lendemain; mais, grâce à W. B., je trouvai place dans une des baraques de M. Packham.

Le 7, le cortège royal se rendit dés le matin du château à Tréport, dans le même ordre où il y était venu le samedi soir. L'artillerie, les fanfares, les musiques, les vivat, retentissaient de toutes parts.

Toute la famille royale conduisit la reine à bord du yacht, dont elle fit elle-même les honneurs. Je fus assez, surpris de voir le prince Albert décoré du grand cordon de la Légion-d'honneur. J'appris d'un aide-de-camp que le roi lui avait fait, la veille, cette gracieuseté; quant à la reine, Louis-Philippe l'avait priée d'agréer deux magnifiques tapisseries des Gobelins, merveilleuses peintures dont notre industrie est fière à juste titre.

Le prince de Joinville, celui de tous les membres de la famille royale avec qui la reine semble liée d'une amitié plus intime, raccompagne à bord du yacht jusqu'à Brighton. Trois bateaux à vapeur français se sont joints à la flottille anglaise, et naviguent de conserve avec elle.

Aujourd'hui tous ces lieux si retentissants, si animés naguère, sont rendus à leur solitude habituelle. Les gens du château se partagent les 25,000 francs de gratification que la reine leur a laissés; les pauvres qui ont vécu je ne sais comment, pendant qu'un morceau de pain se vendait au poids de l'or, se réjouissent de la mince libéralité du prince Albert, qui leur a laissé 3,000 francs. Ceux qui, comme M. Vatour, par exemple, ont reçu, pour prix de quelque léger service, bagues, tabatières, bijoux en brillants, montrent à leurs amis ces marques de munificence. Hier il n'était bruit que de cette visite; aujourd'hui on en parle moins; demain on n'en parlera plus. Eh! Dieu veuille qu'un jour, d'un côté ou de l'autre du détroit, pessimistes anglais ou alarmistes français n'aient pas quelque occasion inattendue de s'écrier: «Ah! nous l'avions bien dit!»............

(Nous donnerons dans le prochain numéro d'autres dessins et quelques détails qui n'ont pu trouver place dans celui-ci,)

Petits Poèmes du Nord.

LA PENSÉE.

Quelquefois la pensée dort tandis que la parole, dont elle est l'amie ou le guide inséparable, se hasarde imprudemment, et s'avance seule: sa démarche parait d'abord assurée, parce que, habituée à se soutenir sur sa compagne, elle peut ainsi faire quelques pas sans elle; mais bientôt elle chancelle, et tombe étourdie; alors la pensée se réveille, elle court après la parole, la rejoint, la relève, la raffermit, la soutient, puis elle voltige autour d'elle, la devance, et lui dit avec un doux sourire: Ma soeur, me voici.

LE JOUR DE NAISSANCE.

Hélas! est-ce donc un jour de fête que celui qui voit finir une année, et le Temps ravir à l'homme une part de son avenir? Oh non, ne célébrez pas cette journée, elle est trop triste; ou bien il faudrait le faire avec des pleurs et des habits de deuil.

Hier, j'étais plus jeune, et je voyais avec douleur arriver ce moment, cette transition singulière qui me donne un autre âge, et me fait faire ce grand pas d'une année vers la mort, vers cet autre moment on l'on tombe du temps passé dans l'éternité.

Et je me croyais si jeune encore, il y a peu de jours: j'étais si insouciant de la vie, de mes pensées et de mon avenir; et, aujourd'hui, dans ce jour de fête, je vois qu'elle s'éloigne, la jeunesse, qu'elle emporte ce temps qui n'est plus, et ne me laisse que l'avenir incertain.

Dans ce jour de fête, j'appelle à moi ma pensée, et lui dis: Vole auprès des souvenirs de ma jeunesse, ramène-les moi; mais je les revois sans plaisir, car ma pensée revient triste, et ses ailes ne sont chargées que de chagrins.

Comme l'abeille, lorsqu'elle sort de sa niche avec le soleil, elle va au loin baiser les fleurs; mais l'ouragan terrible accourt, la pluie et le sable tombent et s'élèvent, tournent autour d'elle, enveloppent les sucs recueillis, et les empoisonnent d'un mélange impur; et la pauvrette revient attristée dans son palais de cire.

Hélas! ce jour de fête m'apporte une mélancolie qui me tue; je ne sais pourquoi je voudrais une horrible rencontre dans cette journée; il serait étrange que le jour de ma naissance fût celui de ma mort: cela accourcirait ma vie, mes pensées et aussi mon épitaphe.

On y lirait: Il est né et mort le 11 de mai: c'est un beau mois pour naître et pour mourir, diraient-ils en y jetant les yeux. Mais ce mois est souvent triste comme la pensée: et, aujourd'hui, il fête mon anniversaire avec un vent glacé, un ciel obscur et des nuages de plomb qui ne laissent pas voir le soleil.

UN SIÈCLE.

Dieu détache un siècle du trésor infini de l'éternité, et il le jette au monde pour que le monde ait le Temps.

Le siècle, ainsi échappé des mains de Jehovah, marche pendant cent années dans l'univers, et quand il a terminé sa course, il va se réunir à ses frères qui ne sont plus.

Un autre le suit, qui le remplace, qui vit aussi de cette vie égale et mesurée, et il court aussi s'abîmer dans le passé.

Chacun emporte avec soi ou les trésors d'une grande gloire, ou le poids d'un oubli profond.

Celui-là est le siècle de Charlemagne, cet autre celui de Napoléon, d'autres sont des siècles d'ignorance et de misère.

Quand ils ont ainsi vécu, ils se réunissent tous dans un antique palais, et, se tenant par la main, ils forment une longue chaîne, et ils dansent.

Quelquefois ces fantômes centenaires s'assoient autour d'un foyer, comme de graves vieillards, et ils se racontent leur vie.

LA COMÈTE.

Regardez-la marcher dans ses écarts, cette comète insensée, qui ne vit pas dans les limites que mesure au monde le doigt de Dieu.

On dirait une folle qui traverse les champs loin des routes, qui, les cheveux épars, court sans but et sans pensée, pousse des cris, et laisse flotter derrière elle ses vêtements.

Ainsi cette planète vagabonde vole brûlante dans l'espace; sa chevelure enflammée se développe derrière elle... mais elle est terrible dans ses pas irréguliers.

Les autres globes la voient approcher avec effroi, et voudraient reculer devant elle, mais la règle les retient. Elle passe dédaigneuse auprès d'eux, et ne les touche point... Ils respirent quand elle n'est plus là.

Ou bien, aveugle et furieuse, elle court d'une ligne droite sur un monde; elle le brise en mille éclats, qui rejaillissent dans l'espace, et forment peut-être de nouveaux globes, qui se façonnent au milieu de leurs atmosphères nouvelles.

Ou bien, elle les brûle, elle les entraîne dans ses cheveux de feu; ils s'y mêlent et ne peuvent plus s'en dégager; et les êtres des différents mondes les cherchent dans les cieux et ne les y trouvent plus.

Et quelquefois encore, par un autre caprice, elle recommence avec une bizarre régularité cette immense ellipse qu'elle avait décrite; oubliée pendant des siècles, elle reparaît et sème de nouvelles terreurs.

Et cependant elle traîne peut-être avec elle des myriades d'êtres inconnus qui l'habitent et vivent sur elle, qui pleurent sans cesse ses écarts, volent éperdus avec elle, et sillonnent sans cesse l'étendue.

Enfin, Dieu parle! ce globe rebelle à ses volontés l'importune, il ne trouve plus grâce devant lui; Dieu lui assigne aussi une place dans ses desseins, et l'enchaîne dans le grand ordre; ou bien, pour la punir, il la brise, l'efface, et elle disparaît.

(_La suite à un autre numéro._)

MARGHERITA PUSTERLA.