L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843

Part 3

Chapter 33,746 wordsPublic domain

Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous ses frais, et même il lui reste un petit _boni_ qui doit servir dans ses prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois, de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale. Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits, à ce que dit le chasseur-épicier.

Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année. Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant: laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes. Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette infâme caverne de brigand.

Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort. Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants, tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes. Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces gens-là.

Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des indigestions dans le but de rattraper leur argent.

Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme.

On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province, on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.» Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores: «Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le beurre!

[Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style, après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où il va lâcher la détente.

«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon, qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»]

Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes, élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde civilisé. _La compagnie du poil et de la plume_ est constituée régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur, son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant, que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé. On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez plus de perdreaux.

Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers, d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens, transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne, elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard, où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas, c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière. D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse indécis.

Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du moins, d'en attraper avec leur fourchette.

Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!» il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique. C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du moment en était le héros.

Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers. Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur; mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal.

Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé, le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas, sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le renvoya.

Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans les _voies et moyens_: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore, faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne ferez pas usage de ma méthode.

Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle. Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements, vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la popularité! c'est la plaie de notre époque.

Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah! mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite fricassés quand ce vote sera obtenu.

Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs, nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage, espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant, et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre coeur paternel.

E. BLAZE.

Visite de la Reine d'Angleterre au Roi Louis-Philippe.

(Voir pages 23 et 24.)

Une jeune femme à qui le hasard de la naissance (si toutefois la naissante est un hasard) a donné une des premières couronnes de l'Europe, a eu la fantaisie, par ce bienheureux temps de migrations aristocratiques, de venir mettre le pied sur la terre de France, terre bénie à laquelle nos pères ont fait une telle réputation de galanterie, de générosité, de bon goût, qu'il n'est pas de femme au monde qui, de loin, ne regarde avec envie notre capitale, nos modes, nos fêtes, nos plaisirs. Il n'est donc pas surprenant que la jeune reine d'Angleterre ait eu, comme toute femme, le désir de voir notre patrie, de voir de près ce peuple brave, ardent, original, enthousiaste. Heureusement pour elle, la constitution anglaise ne s'y opposait pas, et pourvu qu'elle fut escortée de deux ministres responsables, elle avait la liberté de sortir de son royaume et d'aller où rappellerait son caprice.

«Allons en France! s'est-elle écriée; allons tendre la main à cette éternelle rivale; allons saluer cette royauté bourgeoise, voir cette cour citoyenne; allons montrer à ce peuple, qui tant de fois a rugi contre nous, ce que la renommée veut bien accorder de grâces à notre personne, de douceur à notre royal visage, de splendeurs à notre majesté!» Et, ce disant, elle est partie, suivie d'une escadrille de bateaux à vapeur, suivie, avant tout, de son mari le prince-Albert, de lord Aberdeen, qui peut-être grommelait entre ses dents contre cette royale fantaisie, accompagnée de lady Canning, sa dame d'honneur, une des plus ravissantes figures que jamais le burin anglais ait idéalisées, et de quarante personnes environ. Le roi Louis-Philippe a fait aussitôt ses préparatifs de réception: il a fait construire des baraques, emménagé de nouveaux meubles, fait des provisions de bouche. Ce journal fort grave, assurément, a donné à ce jet des détails qui ont vivement ému tous les coeurs. Le roi a voulu, au dire de la famille enthousiaste, offrir à sa royale soeur six espèces de fromages, dont l'un égalait en dimension la roue d'un wagon. La maison Basset a fourni les comestibles; le porter en bouteilles vient de la maison Gilburg, etc. O puff! Protée aux mille formes, où ne te glisses-tu pas?

La reine est arrivée au château d'Eu; on a banqueté, fait un peu de musique, promené dans la forêt, on a goûté sous les arbres; puis, après quatre jours de cette vie enivrante, la reine Victoria s'en est allée comme elle était venue, désolée de ne pouvoir visiter Paris et Versailles, de ne pouvoir, en un mot, faire un voyage en France, car sa visite au château d'Eu ne mérite guère ce nom. Ses ministres se sont opposés à ce désir, malgré le mot qu'on prête à lord Aberdeen: «Nous laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette voie-là.» Il parait que le noble lord s'est ravisé. Soyez donc souveraine, après cela! ne pas pouvoir même venir à Paris quand on en meurt d'envie!

Il est difficile d'imaginer, si on a eu le bonheur de ne pas l'avoir lu, tout ce que cette visita produit de premiers-Paris dythirambiques, de rêves, d'espérances, d'allusions, de craintes, de railleries, de prévisions, de voeux, que sais-je encore? Depuis le prince de Joinville, qui s'est écrié, en parlant de cette visite: «C'est tout un poème!» jusqu aux plus burlesques parodies du _Charivari_ et de la _Mode_, toutes les exagérations possibles, hostiles ou amies, ont été épuisées; depuis le _Journal des Débats_ jusqu'au _National_, il n'est pas un point de la question politique qui n'ait été soulevé, examiné, débattu dans tous les sens, et, comme il arrive toujours, le problème est beaucoup moins clair après qu'avant la discussion. _L'Illustration_ elle-même, qui, Dieu merci! n'a rien à débrouiller avec la politique, a dit aussi son petit mot samedi dernier; elle a été sobre cependant; mais la curiosité bien naturelle de ses lecteurs de province et de campagne ne lui permettait pas d'en rester là, et elle s'apprêtait à raconter les fêtes d'Eu à sa manière, lorsqu'il lui est arrivé une lettre qui a rendu tout article inutile.