L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843

Part 2

Chapter 23,786 wordsPublic domain

Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari: très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela fait bien, cela est bien porté!»

Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude!

Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands de deuil ruinés du coup!

Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre: comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie, l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme, dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va bien.» dit-il.

N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce!

Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants.

Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue. Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et il est encore le meilleur homme du monde.

M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait que par M. de Pixérécourt: _Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone, le Chien de Montargis_, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide qu'autant que M. Marty s'en était mêlé.

Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se décida à jouer le personnage du _traître_. Le parterre était stupéfait et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui aurait envoyé promener le tentateur.

Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M. Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré d'épines.

Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.»

Aussi M. Marty, pendant cette longue carrière de persécutions et d'honnêteté, ne trouva-t-il jamais que des geôliers sensibles, des bourreaux pleins d'humanité et des haches qui ne coupaient pas. Qui aurait pu se décider à faire seulement une égratignure à ce brave homme?

Le dénouement de la carrière de M. Marty a prouvé, en fait, la vérité de cette maxime prêchée par le mélodrame classique, à savoir que la vertu est tôt ou tard récompensée: M. Marty s'est retiré depuis quelques années avec une jolie fortune, fruit légitime d'une vie laborieuse et de succès mérités; il a une charmante maison des champs, il respire un air pur; il jouit de l'estime de ses concitoyens, qui ne le persécutent plus, Dieu merci! Les électeurs municipaux de Charenton le nomment leur maire à l'unanimité, et le ministre confirme l'élection; les électeurs ont raison, le ministre n'a pas tort, et vive cet excellent M. Marty!

--Les théâtres sont dans un état de stérilité déplorable; depuis un mois ils ont à peine mis au jour un embryon de vaudeville; pourquoi se donneraient-ils, en effet, la peine de créer et de mettre quelque chose au monde? A quoi bon? Le ciel est beau; l'automne nous invite à ses derniers jours de soleil et d'azur; bientôt novembre, le sombre novembre, au front humide et chargé de brouillards, attristera le ciel, et de son souffle mortel flétrira la prairie et enlèvera à l'arbre sa dernière feuille. Jouissons donc de ce suprême sourire de la douce saison. Allons aux champs si nous pouvons, si nous avons un coin de charmille, on seulement si notre bon génie nous ouvre la barrière pour quelques jours, et nous dit: Va devant toi, à la grâce de Dieu!

Voilà pourquoi les théâtres sont stériles et déserts; c'est qu'en effet une moitié de Paris court sur la grande route ou se repose dans sa maison des champs, tandis que l'autre moitié se promène le soir au boulevard, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, partout où ce pauvre prisonnier peut trouver une apparence d'air libre et de verdure.

Novembre venu, tous les déserteurs reviendront: le Paris fantasque, le Paris pittoresque, le Paris bucolique, le Paris errant, le Paris châtelain rentrera chez lui: alors il reprendra ses airs mondains et viendra perdre, à la pâle lueur des bougies et des lustres, le hâle de sa vie champêtre.

En attendant, mes chers amis, roulons-nous un peu sur l'herbe, tandis qu'il en est encore temps.

Pour un observateur, ami de la flânerie, il est évident qu'à cette époque de l'année une espèce de fièvre s'empare d'une certaine partie de la population parisienne. Cette fièvre est totalement inconnue à nos médecins; je l'appellerai fièvre cynégétique: c'est toujours bon de donner un nom grec à une fièvre quelconque. Vous ne vous en êtes peut-être pas aperçu, vous qui parcoures les boulevards pour regarder les belles dames qui passent; mais moi, qui ne m'occupe plus de ces drôleries, à mon grand regret, je vous assure; moi qui fréquente les armuriers, qui entretiens des relations suivies avec les marchands de carniers et autres ustensiles de chasse, je vois chez ces messieurs une recrudescence de visites égale à celle qu'éprouvent les confiseurs aux approches du Jour de l'An. Le 1er ou le 10 septembre arrive, et pour les chasseurs ce jour est le plus solennel de l'année: on va, on vient, on s'informe; chez un tel on trouve des bourres nouvelles qui font serrer le coup: «Il faut que je m'en procure, car mon fusil écarte;» ailleurs on vend des poudrières, des sacs à plomb, dont l'ingénieux mécanisme abrège le temps que l'on met à charger: «Vite, courons-y, car un jour d'ouverture on ne saurait trop économiser le temps.»

Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la facilité qu'ont certains chasseurs à délier les cordons de leur bourse lorsque vient ce grand jour, ils ont trois fusils, les voilà qui veulent en acheter un quatrième; le plus gros calibre est celui qu'ils choisissent, dans l'espoir qu'en le chargeant d'une livre de plomb toute la compagnie de perdreaux tombera sous leurs coups. Ils se souviennent que l'année dernière M. un tel fut roi de la chasse; son fusil, calibre de 12, lui décerna probablement cet honneur; ils veulent un calibre de 8, le succès sera plus certain. Oh! s'ils pouvaient traîner une pièce de canon à travers les luzernes et les taillis, quel ravage ils causeraient! en mettant seulement double charge de poudre et quatre kilogrammes de petit plomb, ils couvriraient de mitraille une demi-douzaine d'hectares, ils pourraient tuer à la fois plusieurs compagnies de perdreaux, sans compter les lièvres gîtés dans les intervalles. Ces pauvres lièvres seraient passés de vie à trépas, sans avoir prévu que le plomb les atteindrait, de si loin! Les chasseurs dont je parle se tiennent au courant de tous les progrès que fait l'arquebuserie: si l'on invente un fusil nouveau, tirant cinquante coups par minute, cent coups sans amorcer, ils l'achètent; ils ont bien raison, ces dignes gobe-mouches: posséder une arme qui fonctionne aussi vite est un avantage inappréciable; il ne manque plus qu'une chose, c'est l'occasion de la faire fonctionner.

Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville, une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines, montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question, ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera nécessairement un _pouillard_ non vendable. Au mois d'août il a spéculé sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la vendange.

Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer. L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose, excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière, attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais, à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires; il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette, car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval.

Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des quatre espèces.

Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien, manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent, se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse, légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas, je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour; il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année suivante.

Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam, _telum imbelle et sine ictu_. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre, fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au retour.

Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien.

«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.»

L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien, et je m'approche du beau monsieur.

«Il y a donc des cailles par ici?

--Des cailles? il y en a par centaines; en voilà quatorze que je manque.

--Diable! mais c'est charmant; alors, je m'arrête ici, je n'irai pas plus loin.

--Oh! si vous savez tirer, vous en aurez bientôt rempli votre carnier. J'ai tué la dernière que j'ai tirée, mais je ne la trouve pas.

--Je vais faire chercher mon chien. Où est-elle tombée?

--De ce côté.

--Allons, Modus, cherche, apporte.»

Modus parcourt le champ de salsifis, trouve une alouette morte, la secoue et ne l'apporte pas. Je vous dirai que Modus dédaigne l'alouette. Vous savez que cet oiseau aime à voltiger près des objets brillants: le costume du fashionable l'avait probablement attirée, comme un miroir.

«Voilà ma caille! s'écrie mon chasseur, se jetant à corps perdu sur sa proie.

--Vous appelez cela une caille? lui dis-je.

--Certainement.

--Vous vous trompez.

--Et qu'est-ce donc?

--Un perdreau.

--Un perdreau! répondit-il tout enthousiasmé.

--Oui, monsieur. Il est jeune, c'est vrai, mais c'est un perdreau.

--Comment! j'aurais tué un perdreau!

--Et le mérite est d'autant plus grand que la pièce est plus petite.»

Le chasseur fashionable aime à suivre un bon chasseur en plaine. Si son compagnon tire, il tire aussi en même temps. Deux chances sont pour lui: si la pièce tombe, on la lui offrira peut-être, ou si on la joue à croix ou pile, comme cela se fait en pareil cas, il peut deviner juste, chose plus facile que de bien tirer, dans cette circonstance, il soutient toujours que son coup a porté: il tenait la pièce au bout de son canon, il la laissait filer, il aurait pu la vendre, etc.--J'avais un jour semblable discussion avec un beau monsieur que j'avais rencontré au champ d'honneur, et qui s'obstinait à me suivre comme mon ombre. Nous tirons un perdreau ensemble: le perdreau tombe et il jure qu'il l'a tué: son coup l'a complètement enveloppé, le mien s'est perdu dans l'air à quatre pas au moins sur la gauche.

Ce brave homme tenait beaucoup à mettre ce perdreau dans sa carnassière encore vierge: je le lui laissai. Tout en chargeant nos fusils, j'examinai par hasard sa baquette, et à la hauteur démesurée dont elle dépassait son canon, je lui fis observer qu'il mettait double charge. Il voulut enlever le surplus avec, son tire-bourre, mais bientôt nous fûmes certains que son coup n'était point parti; l'amorce seule avait éclaté.

«Croyez-vous encore, lui dis-je, que mon coup a frappé sur la gauche?

--Oh! pardon, monsieur; je vais vous rendre le perdreau.

--Permettez-moi de vous l'offrir.»

J'eus le plaisir de faire un heureux ce jour-là. Il dissimulait au moins les trois quarts de son bonheur, mais à sa figure on pouvait voir la complète satisfaction que son coeur éprouvait.

Un jour que, pendant l'entr'acte d'une belle journée de chasse, nous nous apprêtions à déjeuner sur l'herbe, chacun exhibait le contenu de son carnier; un beau monsieur de notre compagnie n'avait rien à montrer, ce qui lui donnait une contenance fort embarrassée. Tout à coup le garde nous dit qu'il connaît un lièvre au gîte, et demande si quelqu'un veut le tirer: «J'y vais, s'écrie le fashionable; et tout le monde fut d'avis de lui faire les honneurs de ce lièvre, puisque nous avions tous plus ou moins de gibier, et qu'il n'avait rien encore. Nous le suivons en lui donnant des conseils: «Ne vous pressez pas.--Visez bien.--Tirez aux pattes de devant.--Tirez à la tête.--Tirez, en plein corps, etc.» On lui montre le lièvre blotti dans un sillon, et ayant l'air de songer, ainsi que doit faire au gîte tout lièvre bien appris. Le coup part; l'animal ne bouge pas, «Il est mort! il est mort!» dit notre chasseur apprenti. Aussitôt il court, le ramasse, et l'apporte triomphant: «Savez-vous qu'il sent bien bon, votre lièvre!» lui dis-je, effectivement, il était tout rôti, artistement piqué: il figura fort bien à notre déjeuner, dont il fut le plus bel ornement.

Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre grand naturaliste.

Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin, d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins! sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans toute l'année.