L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843
Part 1
Produced by Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843
L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL.
Nº 29. Vol. II.-SAMEDI 16 SEPTEMBRE 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. pour l'Étranger. 10 20 40
SOMMAIRE
Inauguration de la Statue du roi René, à Angers: _Statue du roi René, par M. David (d'Angers)_: de la Statue de l'abbé de l'Épée, à Versailles: _Statue de l'abbé de L'Épée, par M. Michaud._--Courrier de Paris.--Ouverture de la Chasse. _Frontispice; le Départ pour la Chasse; le Chasseur au canon; le Chasseur dévastateur; le Chasseur fashionable; Députation du Gibier à la Chambre de Pairs; le Marchand de Chiens; le Chasseur parisien; le Feu de peloton; le dernier lièvre européen; 8 dessins de Grandville, 1 dessin de Cham, etc._--Visite de la reine d'Angleterre au roi Louis-Philippe (Suite). _Vue du château d'Eu; Canot du roi; Débarquement de la reine Victoria; Louis-Philippe présente la reine d'Angleterre à la reine des Français; Voiture du roi; Départ de la reine d'Angleterre du Tréport; Embarquement de la reine Victoria et du prince Albert; le Yacht Victoria-and-Albert; Canot de la reine d'Angleterre; Dessins de Morel-Fatin. Loeillot, etc._, --Petits Poèmes. La Pensée; le Jour de Naissance; un Siècle; la Comète.--Margherita Pusterla. Chapitre VII, la Noyée, _14 Gravures_.--Annonces.--Modes. --_Bracelets Victoria_.--Moeurs algériennes. _1 Gravure_.--Rébus.
Inauguration de la statue du roi René.
A ANGERS
Il y a une douzaine d'années, plusieurs savants, qui n'avaient rien des mieux à faire, réalisant une pensée de M. de Humboldt, créèrent les congrès scientifiques. Ils invitèrent les érudits de toutes les nations à se réunir, à des époques déterminées, pour traiter simultanément des questions d'histoire, d'archéologie, de médecine, de physique, de mathématiques, de littérature et de beaux-arts. Afin de grouper et de disperser en même temps les lumières, ils convinrent que l'assemblée, annuellement nomade, se tiendrait à tour de rôle dans les principaux chefs-lieux. L'institution des congrès, accomplissant pour la onzième fois ses révolutions périodiques, s'est réunie en 1843 dans la ville d'Angers, sous la présidence de M. le comte de Las-Cases. Là, après avoir discuté bon nombre de questions importantes, les membres du congrès ont honoré de leur présence l'inauguration de la statue du roi René.
Le roi René, comte d'Anjou et de Provence, comte de Lorraine, roi de Naples et de Jérusalem _in partibus_, fut, par ses qualités aimables, le Henri IV du Moyen-Age. Né à Angers en 1408, il commença la vie en chevalier pour la finir en troubadour, et ses succès dans les arts purent le consoler de ses revers sur les champs de bataille. Les malheurs de la guerre l'obligèrent à renoncer successivement à la Lorraine, qu'il tenait de sa femme Isabelle, et au royaume de Naples, que la reine Jeanne II lui avait légué. De cet héritage, René ne garda que le comté de Provence, où il s'installa paisiblement pour rimer, chanter, peindre, courtiser les dames, instituer des processions, et oublier autant que possible qu'il avait des États à régir. On ne peut dire que ce fut un bon prince, car il s'occupait médiocrement d'administration; mais c'était à coup sur un homme spirituel et généreux, qui faisait également bien des sirventes, de la peinture et des dettes; il avait le mérite plus rare encore de payer exactement, quoique les sommes fussent souvent considérables, et il disait à son trésorier: «Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir déshonneur à la parole que j'ai donnée.» Insoucieux artiste, il peignait une perdrix quand on lui annonça la perte du royaume de Naples, et il ne quitta pas le pinceau. Toujours disposé à écouter des requêtes, à récompenser des services, à signer des grâces, «La plume des princes, disait-il, ne doit jamais être paresseuse.»
La ville d'Angers, qui doit élever une statue en bronze au bon roi René, en a préalablement inauguré le plâtre dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville. Cette solennité a eu lieu à huis clos, le 7 septembre, et l'on n'y a convié que les notabilités de Maine-et-Loire et les honorables membres du congrès. La séance a été ouverte à trois heures et demie, et presque entièrement remplie par la lecture des commentaires que M. Quatrebarbes prépare pour une édition nouvelle des _Oeuvres complètes du roi René_; publication dont le produit sera consacré à l'érection de la statue de bronze.
Le monument nouveau est de M. David. Le sculpteur, songeant que le roi René n'appartenait à Angers que par sa naissance et ses premières années, l'a représenté jeune, vigoureux, le regard fier, une main sur la garde de son épée, l'autre prête à saisir un casque. Le bon prince est armé de pied en cap; sur sa poitrine pendent les insignes de l'ordre du Croissant, qu'il institua à Angers, en 1438, et dont la devise était _loz en croissant_. A droite de la figure, sur un support, sont les pinceaux, la palette, et la plume qui écrivit le _Petit Traité de l'Abusé de Court_, imprimé à Vienne par Pierre Schenck, en 1484. L'écu armorié du prince est à ses pieds, et derrière lui la lyre dont il s'accompagnait en chantant le soleil et les femmes d'Occitanie. Le costume tout entier est d'une rigoureuse exactitude; l'artiste n'a rien omis de ce qui peut caractériser la vie, l'époque et les travaux du roi René. La tête, un peu grosse peut-être, est pleine de noblesse; une tunique ajustée avec art recouvre l'armure. Condamné à emprisonner les membres dans des plaques de fer, l'artiste s'en est consolé en modelant admirablement les méplats de la Face, et en ajustant la tunique avec une élégante légèreté. On retrouve, dans la conception générale de la statue, le génie inventeur de M. David, qui, contrairement à la plupart de ses collègues, cherche avant toutes choses une pensée neuve et originale.
Inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée.
A VERSAILLES.
L'inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée, remise, plusieurs fois, a eu lieu enfin le 5 septembre, à Versailles, dans la rue royale, au centre du marché dit Neuf, bien qu'il y ait un autre marché bâti depuis.
La vie de _Charles-Michel_ DE L'ÉPÉE est trop connue pour que nous ayons besoin de lui consacrer de longues pages. Né à Versailles, le 24 novembre 1712, il montra dès son jeune âge un grand amour de l'étude, beaucoup de piété et une conduite irréprochable. Sa vocation le portait vers l'Église; cependant, pour plaire à ses parents, il commença à dix-sept ans l'étude du droit. Mais la vie du palais, les discussions du barreau, n'allaient pas à sa douce et bienveillante nature; il reprit bientôt ses études théologiques et entra dans les ordres en 1736. Il fut d'abord nommé curé de Fenges; ni 1738, il reçut le canonicat de Fougy. Il prêchait depuis quelques années avec succès, lorsque le hasard lui ouvrit la carrière où il devait s'illustrer. Un prêtre nommé Vanin avait entrepris l'éducation de deux jeunes filles sourdes-muettes, à l'aide d'images. Ce prêtre mourut. Les pauvres orphelines furent recommandées à l'abbé de L'Épée. Il se chargea de continuer l'oeuvre de Vanin; il s'y attacha. Ce qu'il n'avait fait d'abord que par pitié, il le continua par goût; il chercha un meilleur moyen d' instruction, l'inspiration vint un jour. En 1760, il créa sa méthode, il la développa, et appela successivement un grand nombre de sourds-muets, qu'il initia à une vie nouvelle.
Quelques tentatives d'instruction des sourds-muets avaient été faites avant l'abbé de L'Épée, mais aucune n'avait atteint le but. L'une consistait à leur faire comprendre le sens des paroles par le mouvement des lèvres et à leur faire articuler des sons; une autre avait pour base l'alphabet manuel, appelé dactyologie ou dactylologie. Dans cette méthode, les doigts, par leurs mouvements, représentaient les lettres et les mots. L'abbé de L'Épée sentit l'insuffisance de ces deux moyens, ainsi que de la méthode par estampes; il chercha mieux, et trouva sa méthode des signes combinés, ici, les gestes expriment la pensée plutôt que les mots; cependant ils sont soumis à des règles grammaticales. Ce langage par gestes reçut le nom de _mimique_. Il put s'adapter également à l'instruction des sourds-muets de toutes les nations, car dans toutes les langues la même pensée s'exprime par le même geste; le geste est une langue universelle. Quelquefois l'abbé de L'Epée joignait à sa mimique l'enseignement de vive voix; il réussit même à faire parler quelques élèves.
Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa méthode et il ouvrir des cours publics. Son livre _de l'institution des Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques_ parut en 1776, et fut accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe.
L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14. Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même. Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et la propager dans leurs États.
L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le 25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet 1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité, qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du calendrier des peuples.
La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription:
L'ABBÉ DE L'ÉPÉE, PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS. NÉ A VERSAILLES, LE XXIV NOV. MDCCXII.
Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom: Dieu!
La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison, c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la vertu.
Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure, quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par la foule.
M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter, au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui fut applaudie.
Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand Berthier, dont le _Mémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé de L'Épée_ a été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences morales de Versailles, prononça ensuite un _discours mimique_ sur la solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme: ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux nobles sentiments et leur esprit à la science.
Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu, après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée.
On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux, tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr, compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis avec eux.
Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir, pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble. «C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant avec désespoir le cadavre glacé de sa fille.
Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même. Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée, ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs.
Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles Vacquerie, fille de M. Victor Hugo.
Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de toute la vivacité d'une union nouvelle.
Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie.
Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo; elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie, jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait.
Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.»
M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas prématurés:
Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles!
Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge.
Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan, âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV, mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par milliers!
On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent, c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais, nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents: la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui, demain peut-être, et, à coup sûr, après demain.
Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie éternelle.
Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous, la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela sert-il?» dit mon homme d'un air jovial.
Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue; le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu. Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits.
Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré; quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement de votre douleur et d'habiller votre désespoir.