L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843

Part 4

Chapter 43,762 wordsPublic domain

LE GENDARME.--Vous n'êtes pas Français, ça se devine; mais vous êtes encore moins vêtu, ça se voit. Et zeste! plus vite que ça. Qu'on se mette en tenue, mon bonhomme, ou sinon...

--By God! s'écria le matelot, moà plus jamais venir en France pour baigner moà, never, never!

Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire d'un air vainqueur, et naïades de revenir sur l'eau.

--Il existe depuis quelque temps une bande de malfaiteurs dont l'autorité suit les traces avec vigilance; déjà plusieurs affiliés sont tombés entre les mains des sergents de ville et des hommes de police. Ces misérables sont désignés sous le nom d'_endormeurs_; c'est aussi à ce qu'il paraît, qu'ils s'appellent eux-mêmes; ils exercent principalement leur industrie scélérate hors barrière, sur les boulevard extérieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus déserts; l'heure qui leur convient est l'heure préférée des larrons, la unit! Dès que les ténèbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent à l'oeuvre; pareils à des bêtes féroces alléchées par l'odeur d'une proie, ils rodent çà et là; un pauvre ouvrier revenant du travail vient-il à passer, ou quelque soldat attardé, ils l'accostent, lui parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternité dans le premier bouchon venu. Notre crédule se laisse faire; on entre dans quelque horrible bouge isolé; puis arrivent les bouteilles et les verres; au moment où les fumées du vin commencent à troubler le cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond. Quand il s'éveille, il se trouve dépouillé des pieds à la tête; on lui a volé son petit pécule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent. Puis, cours après, mon pauvre diable!

La police n'est, heureusement, pas aussi facile à endormir. Nous verrons bientôt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec M. le procureur du roi.

Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est excessivement étendue: ils ne ressemblent pas tous à ces endormeurs farouches dont nous venons de raconter les misérables exploits; beaucoup même sont de très-honnêtes gens; mais ils n'endorment pas moins. L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous tous les habits: vous allez à la Chambre des Députés; un orateur monte à la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un endormeur.--Césias vous invite à venir entendre la lecture de son poème ou de sa tragédie; quelque grand poète sans doute, pensez-vous chemin faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour.

Et tenez, dans ce procès qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu sait comme les endormeurs vont être traités par le procureur du roi et par M. le président, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des endormeurs en toge et en bonnet carré!

--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à l'angle du théâtre pour lequel M. Scribe a pétri tant de petits gâteaux délicats, croustillants et parfumés, s'élève cette fabrique de galettes d'une réputation européenne. Qui n'a pas goûté de la galette du Gymnase, n'a pas vécu; c'est à s'en manger les doigts. Toute galette pâlit à côté de celle-là: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la déclareront détestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes.

On a souvent dit qu'on avait vu des rois épouser des bergères: je n'en ai pas la preuve, mais je suis bien tenté de croire que des rois ont tâté de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un prince héréditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux sous: M. le duc de Brunswick!

Il y a des gens qui viennent de la barrière de l'Étoile et de la barrière du Trône pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis marchand, se sont détournés de leur route pour arriver à cette admirable galette par un long circuit.

Voyez où deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette merveilleuse galette est devenu un riche propriétaire: il possède trois ou quatre maisons à Paris et un château en Normandie; il est électeur, éligible, et quelque arrondissement de bonne pâte en fera tôt ou tard son représentant.

Cette richesse commence à éclater sur le boulevard Bonne-Nouvelle même. Tout à côté de l'humble échoppe où il a fait fortune en débitant sa denrée sou à sou, notre homme vient d'ouvrir une élégante boutique de pâtisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir éclatant de lumière, mignon, coquet, paré; on le regarde, on s'extasie, mais personne n'y entre; la pâtisserie y sèche sur place. Heureusement que le marchand de galette, plus avisé que tant de parvenus et d'enrichis, n'a pas tué sa poule aux oeufs d'or; son échoppe à galette est toujours là, et tout le monde y court. Que cela vous serve de leçon, ô pâtissiers!

--La famille Félix est une mine à tirades: elle a produit mademoiselle Rachel, et, après un tel trésor, on aurait pu la croire épuisée; mais point du tout; on y découvre tous les jours, à ce qu'il paraît, quelques filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle Sarah, soeur puînée; là, mademoiselle Rébecca, soeur cadette; plus loin, M. Raphaël, frère imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les Jéroboam qui sont peut-être encore au berceau.

Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphaël sera un don Rodrigue, et mademoiselle Rébecca une Chimène. Laissez pousser toute cette Judée, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant sa tribu, lui donnera le Théâtre-Français pour empire, et pour arche sainte le trou du souffleur.

--Nous avons fait dernièrement au _Don Pasquale_ de Donizetti un cadeau que nous sommes très-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant ouvrage avait été froidement accueilli à Vienne, nous était arrivé je ne sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annoncé le fait ingénument. Entre nous, loin d'en vouloir à _Don Pasquale_, c'était aux Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le goût de l'applaudir, que nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne méritait pas cette rancune; Vienne s'était conduite pour _Don Pasquale_ en ville musicale qu'elle est, et _Don Pasquale_ l'avait ravie; peut-être même, à l'heure où je vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel ouvrage.

La France, il est vrai, avait donné le signal l'hiver dernier; et, depuis, _Don Pasquale_ a fait son tour de France escorté de bravos.

Bon augure pour le _Don Sébastien_ que l'Opéra nous prépare à grands frais, et pour la _Maria di Rohan_ qui charmera bientôt les dilettanti de notre Théâtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du succès; Vienne, en saluant dernièrement _Maria_ avec enthousiasme, a regagné l'avance que nous avions prise pour _Don Pasquale_: Paris et Vienne sont maintenant manche à manche. Voyons! à qui gagnera la belle!

--Revenons cependant à la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en parler _de visu_, c'est-à-dire après l'avoir vue de sa propre personne, il faut bien que quelqu'un y supplée et fournisse au moins l'image, si l'original fait défaut. Ce quelqu'un-là, qui se charge aussi de procurer aux amateurs le profil des Majestés absentes, ce complaisant daguerréotype sera _l'Illustration_. Et ce n'est pas une vaine promesse que je fais: aussitôt promis, aussitôt exécuté. Voici, en effet, le portrait de Sa gracieuse Majesté britannique, que _l'Illustration_ a l'honneur de le présenter, chéri lecteur. Examine, prends-en tout à ton aise, et tu seras presque aussi avancé que si tu avais entrepris le voyage d'Eu et bivouaqué au Tréport.

Le mot roi ou reine est un mot qui séduit les imaginations. Qui dit roi, pour beaucoup d'honnêtes gens, parle d'un être surnaturel, doué de la fierté de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une reine, de son côté, n'est pas reine à moins d'avoir le profil de Junon et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de théâtre en sont cause.

Mais, en réalité, rois et reines se rapprochent singulièrement des simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en jour davantage, maintenant qu'on les touche de si près.

La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgré la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjoué et doux, ce qu'on appellerait ici une agréable petite femme. A quoi bon autre chose?

A côté de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du prince consistant spécialement à être le mari de la reine, Dieu nous garde de les séparer!--Le prince appartient à l'espèce des beaux hommes: il est grand, élancé, résolu, et possède toutes les qualité de son emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui peuple, depuis quelque temps, la plupart des trônes d'Europe.

Après la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus nécessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord Aberdeen était naturellement désigné par ses fonctions pour l'accompagner au château d'Eu; pour un voyage à l'étranger, rien ne vaut, ce me semble, un ministre des affaires étrangères.

Ce n'est pas la première fois que lord Aberdeen tient le portefeuille des relations extérieures, comme on disait du temps de Napoléon; il a eu deux fois cet honneur. En outre, milord a été ministre des colonies, sous la présidence de Wellington.

Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrième comte de sa race; quant à ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un conseiller privé, membre de la Société Royale, président de la Société des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc.

Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a été marié deux fois; la première fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille de l'honorable J. Douglas.

Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grâce et peu recherché dans sa parure; on en ferait très-difficilement _un lion_. Son vêtement est toujours trop large et mal coupé; mais en revanche il est rarement neuf.

Bien que milord tienne habituellement ses mains croisées derrière le dos, il ne se donne pas pour Napoléon. A tout prendre, c'est un homme calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-là entend les affaires.

Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait à l'image des matelots employés sur le yacht de la reine; peut-être est-ce le héros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter là-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le gendarme n'a point à intervenir.

_Item_ deux petits dessins représentant l'un le débarquement de la reine, l'autre son passage du yacht dans le navire français.

Mais ce n'est là, ô lecteur! mon ami, qu'une dragée pour te faire prendre, patience; _l'Illustration_ te réserve d'autres dessins pour la semaine prochaine. Au revoir!

Romanciers contemporains.

CHARLES DICKENS.

C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.

Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant, les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices, stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native, l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs. Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur, comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.

Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail, la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.

Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant, habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez, entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur, de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste, de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeois _clubiste_ de Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur? Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la caricature l'intérêt de la vie du roman.

A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but, et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver. Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés, conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?

Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire. Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué d'une si perçante et si fine observation.

TRAVERSÉE DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR MARK TAPLEY. SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.

La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir, portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes. Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.

Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à leurs terribles jeux?

Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent, tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là, dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent, guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une tourbillonnante rage.

En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague, lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un vaisseau!» vient dominer la tempête.

La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux, chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié: «un vaisseau!»

Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!

An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et, admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.

«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout sur ma tête!

--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard des _amures_(4), grommela un homme du fond de sa cabane(5).

[Note 4: _Amures_, cordages qui tiennent la voile en la rattachant du côté d'où vient le vent.]

[Note 5: _Cabanes_, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et aux passagers de seconde classe.]

--En regard de quoi?» demanda Mark.

L'homme répéta son observation.

«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un vaisseau.»

L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la couverture sur sa tête.

«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer. Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité!

--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.