L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843
Part 3
M. le gouverneur-général Bugeaud a bien voulu nous communiquer le fait suivant: Un chef arabe nommé Ben-Kadour-Ben-Ismaël, qui accompagnait le général en qualité d'aide-de-camp dans une partie de chasse aux environs d'Oran, tomba de son cheval qui s'abattit sur lui; on releva le cavalier tout _foulé, broyé_, et on le fit transporter sans connaissance dans une tribu voisine. Quatre jours après, le général, qui le croyait blessé mortellement, ou tout au moins estropié pour toute sa vie, ne fut pas peu surpris de le voir reparaître à cheval dans une revue. On lui apprit qu'un tehib (médecin) appelé près de l'Arabe aussitôt après l'accident, lui avait promené un fer rouge sur les articulations principales des membres supérieurs et inférieurs, après quoi il avait fait bassiner les brûlures avec la teinture du _henné_, espèce de solution astringente du _Lausonia inermis_ dont les indigènes se servent pour donner une teinte jaunâtre aux ongles, aux mains et quelquefois aux bras et aux jambes. C'était à l'emploi de ces moyens énergiques qu'était due une guérison si prompte et si merveilleuse.
On comprend que de semblable cures, si rares qu'elles soient, suffisent pour perpétuer la foi des Arabes dans les traditions médicales de leurs ancêtres.
L'appareil que les Arabes emploient pour les fractures consiste en une peau de la largeur du membre fracturé; ou pratique sur cette peau des trous suivant une ligue perpendiculaire, et dans ces trous on introduit une lame de roseau on de bois flexible pour chaque colonne; on forme ainsi un appareil complet, pouvant servir à la fois d'attelle et de bandage, qu'on solidifie avec, un amalgame d'étoupe et de mousse, quelquefois de terre glaise et de filasse.
L'entropium, ou renversement des paupières et des cils en dedans, est une maladie très-fréquente en Afrique. Les anciens chirurgiens avaient déjà compris que le seul moyen de guérir radicalement l'entropium était de détruire d'une manière quelconque l'excès de peau de la paupière qui, en se relâchant, se roulait dans l'oeil; pour cela ils se servaient d'un morceau de potasse caustique qu'ils promenaient le long de la paupière; la plaie et la forte, cicatrice qui résultaient de cette brûlure rapetissaient la paupière, qui se dégageait alors du globe de l'oeil, et la guérison était plus on moins complète.
Le procédé arabe, rempli d'une foule d'inconvénients, a été préconise dans ces derniers temps par Helling et par le nommé Quader: ce dernier se l'est approprié en substituant tout simplement de l'acide sulfurique à la potasse caustique.
Quelques Arabes de l'ouest de l'Algérie guérissent l'entropium en faisant un pli à la peau des paupières et en la traversant avec plusieurs soies de cochon, qu'on noue sur le pli, et qu'on serre jusqu'à ce que le bord libre des paupières soit complètement en dehors.
Dans l'Algérie, les barbiers sont les chirurgiens des Maures, et les thalebs savants leurs médecins; quelques secrétistes juifs font aussi de la médecine parmi les habitants des ville».
Les saignées se pratiquent avec des rasoirs, en faisant des mouchetures aux jambes, après les avoir serrées fortement au-dessous du genou avec la corde de leur turban; quant aux saignées du bras, ils les font comme nous, seulement la plupart, ne connaissant pas la position de l'artère brachiale et du tendon du biceps, blessent souvent l'un et l'autre, d'autant plus qu'ils ne se servent que d'une lancette très-longue comme celle des abcès; nous avons été témoins de quelques accidents de ce genre pendant notre séjour en Algérie. Pour saigner à la tête, les tehibs maures serrent le cou à d'aide d'une corde en poil de chameau, de manière à former une turgescence de la face; cette turgescence obtenue, ils incisent la veine qui passe au-dessus de la racine du nez. Pour faciliter l'effusion du sang, les tehibs roulent un bâton sur les incisions; et, pour arrêter la saignée, ils se servent d'une espèce d'emplâtre fait avec de la terre argileuse par-dessus lequel on attache un mouchoir.
Pour les Arabes les plus superstitieux de quelques douairs, les défenses d'un sanglier réduites en poudre, et prises dans un breuvage, guérissent la fièvre.
Le cerveau du chacal donne à l'enfant qui en a mangé la méfiance et la ruse nécessaires à un guerrier maraudeur.
La tête de l'hyène rendrait fou l'homme qui en aurait mangé, et, lancée au milieu d'un troupeau, elle produirait le vertige chez les boeufs, les moutons et les chevaux, etc., etc. Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les aberrations de cette singulière thérapeutique des indignes des douers.
Les Arabes n'ont aucune notion d'une science toute moderne, l'orthopédie; il est vrai de dire qu'on ne rencontre pas parmi eux cette multitude de difformités qu'on observe en Europe; cela tient à la nature de leur organisation forte et vigoureuse, à leur vie très-sobre, exempte de ces travaux pénibles et assidus qui déforment la taille, et surtout à ce que les enfants rachitiques et scrofuleux, manquant presque toujours de soins, meurent de très-bonne heure; on prétend même que les enfants qui, d'après leur vice de conformation, ne paraissent pas destinés à vivre, n'ont pas à souffrir ou à végéter longuement... les Arabes de quelques tribus passent pour suivre, à l'égard de ces malheureux, la coutume des Spartiates... Nous ne garantissons pas le fait, mais il semble probable, d'autant plus que l'infanticide peut se commettre avec une grande impunité, par la raison qu'on n'a pas pu obtenir, même des indigènes des villes, la déclaration des morts et des naissances et un état civil en règle.
L'art des accouchements est la partie médicale la plus arriérée en Afrique. Dans un grand nombre de tribu les femmes, pour accoucher, s'asseyent sur une espèce de chaise, se tenant par les deux mains à une corde fixée au plafond ou au sommet d'une tente, tandis qu'une matrone, placée derrière, comprime le ventre du haut en bas avec une serviette pliée en long.
Pour les maladies des yeux, malgré leur fréquence en Afrique, la médication arabe n'est guère plus progressive. De temps immémorial, même avant Averrhoës, Albucasis et les anciens médecins de ce pays, on avait cru remarquer que certaines chairs avaient la propriété de fortifier et d'éclaircir la vue, comme par exemple celles de pied d'hirondelle, d'oie, de vipère, de loup, de bouc et d'oiseaux de proie. Aujourd'hui, les Arabes, aussitôt qu'une ophthalmie grave se manifeste, ne songent qu'à deux choses: 1º soustraire l'oeil à l'action de la lumière; 2º le préserver du contact de l'air. Pour cela, ils couvrent, tamponnent et compriment l'oeil avec plusieurs compresses et des mouchoirs de coton fortement serrés autour de la tête. Ils ne touchent pas à cet appareil pendant une semaine; les personnes qui le peuvent restent en repos, et celles qui sont obligées de sortir pour travailler, et qui n'ont qu'un oeil malade, arrangent leur mouchoir de façon à le couvrir complètement, en laissant l'oeil sain à découvert. Au bout de huit jours on ôte les compresses: quelquefois le malade est guéri, d'autres fois l'oeil est fondu et l'on ne trouve qu'un moignon charnu.
Cette médication, quelque étrange qu'elle paraisse, pourrait néanmoins être employé avec succès dans quelques cas; i! s'agirait alors de faire une compression graduelle et de bien choisir l'époque de la maladie; car, dans la période aiguë, lorsque l'oeil se trouve dans un état d'irritation et de turgescence très-prononcées, ce moyen thérapeutique n'aurait d'autre résultat que la perte de l'oeil. Les égyptiens, d'ailleurs, se servent souvent de cette compression au début même de l'ophthalmie purulente, et quelquefois ils guérissent. On sait en outre que cette médication a été employée avec avantage à Paris, dans la maison de refuge des orphelins du choléra. Les Arabes font rarement usage de collyres et de pommades; le plus souvent ils lavent les yeux encore tout enflammés avec du jus de plantes astringentes on avec de l'eau froide, ce qui contribue quelquefois à faire passer des conjonctivites simples à l'état catarrhe purulent.
Il m'est arrivé (et cela est sans doute arrivé à d'autres praticiens qui ont exercé la médecine en Afrique) de faire des prescriptions à des indigènes malades, et de les rencontrer une ou deux semaines après avaient l'ordonnance _pendue au cou_ comme un scapulaire, on bien religieusement cachée sous leurs vêlements, sans avoir fait aucun usage des médicaments présents.
Au mois de juillet dernier, j'ai été chargé par M. le directeur de l'intérieur de l'Algérie d'examiner et de classer, d'après la nature de leurs maladies, les musulmans affectés de maux d'yeux ou de cécité complets, qui pourraient être reçus dans l'établissement qu'on projette de fonder à Alger pour ces malheureux indigènes. Parmi le nombre des personnes qui nous ont été amenées au bureau de Mecque et Médine par les employés de la police maure, il y avait le nommé Mohammed-ben-Quassen, Arabe affecté de fonte de l'oeil droit et de leucoma complet sur l'oeil gauche; la vision était abolie. Ce malheureux portait sur le front, autour de la corde en poil de chameau, _quatorze_ amulettes en peau de la forme d'un carré allongé, et sur lequel on remarque des carrés magiques, quelques lignes écrites en arabe et un grand nombre de signes cabalistiques et de chiffres rangés dans une espère de table pythagoréenne; c'est par leurs différentes combinaisons que les thalebs croient découvrir les choses les plus mystérieuses et opérer les miracles de la sorcellerie.
Voici la traduction libre d'une de ces amulettes,--nous devons cette traduction à l'obligeance de M. Reinaud, membre de l'institut:
On lit en tête: «Au nom du Dieu clément et miséricordieux; que Dieu soit propice à notre seigneur Mahomet, à sa famille et à ses compagnons.»
Vient ensuite le commencement de la sourate XXXVIe du Coran, où Dieu est supposé parler ainsi à Mahomet: «Y.-S., par le Coran sage, tu es du nombre des envoyés divins, et tu marches dans une voie droite. C'est une révélation que l'Être glorieux et clément t'a faite, afin que tu avertisses ton peuple de ce dont leurs pères avaient été avertis et à quoi ils ne songent guère. Notre parole a été prononcée contre la plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leurs cous de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une barrière derrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient pas.»
Ces dernières paroles font évidemment allusion à l'état de la personne pour laquelle on les a mises en usage. La suite de l'écrit est destinée à procurer au malade la guérison. Elle commence ainsi: «Au nom de Dieu, par Dieu... Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il n'y a de force qu'en Dieu...» Malheureusement l'écriture est si mauvaise, qu'il serait bien difficile d'offrir un sens complet.
Les deux carrés placés au milieu de l'écrit et celui qui est au bas à droite, sont ce qu'on appelle du nom de _carrés magiques_. Il en est parlé dans nos livres de mathématiques, et ils appartiennent à la science des nombres, qui tenait une si grande place dans les doctrines de Pythagore. Seulement ici, au lieu de chiffres, on a employé des lettres de l'alphabet arabe, qui, à l'exemple des lettres des alphabets hébreu et grec, ont une valeur numérale.
Le carré du milieu, du côté gauche, renferme les lettres [arabe] ou 492, [arabe] ou 357 et [arabe] ou 816. Ces neuf signes représentent les neuf unités, les seules qui, pendant longtemps, ont été exprimées dans le calcul, jusqu'au moment où l'on a marqué le zéro. Si, comme cela se rencontre souvent dans les traités arabes de magie, on se borne à marquer les lettres qui occupent les quatre angles, on a [arabe] ou 8642; ce qui, en procédant comme font les Arabes, de droite à gauche, présente une progression arithmétique. Le groupe [arabe] 8642 est précisément celui qui occupe le carré du bas, et ce groupe est répété quatre fois, chaque fois dans un ordre différent. Sur les divers usages de ces carrés chez les Orientaux, on peut consulter le deuxième volume de mon ouvrage intitulé: _Monuments arabes, persans et turcs du cabinet de M. le duc de Blacas._»
Chacune de ces amulettes, vendue par les savants ou par les marabouts, coûte aux Arabes de dix à douze sous; quelquefois le panier mystérieux est simplement couvert de sparadrap, et dans ce cas _l'ordonnance_ ne vaut que six sous.
A voir ce charlatanisme superstitieux, croirait-on que ces hommes sont les successeurs d'Aetius, d'Avicenne, d'Haly-Abbas, de Ithaxès, d'Albucasis, d'Averrhoës, et de tant d'autres praticiens arabes qui ont illustré la médecine et la chirurgie dans ce même pays?
La croyance religieuse des Arabes est tellement puissante, que quelquefois, malgré la désorganisation des yeux et la cécité complète, ils ont beaucoup de confiance dans ces sortes de remèdes, et ne désespèrent pas de leur guérison. Eh bien! ces idées absurdes, ces pratiques contraires au bon sens et à la raison, nous étonneraient beaucoup chez un peuple barbare, si l'histoire ne nous avait pas transmis des absurdités pareilles, qui furent longtemps en crédit chez des nations civilisées et parmi les plus hautes classes de la société. N'a-t-on pas vu une reine de France (Catherine de Médicis), qui, pour se préserver des malheurs physiques et moraux, portait sur son ventre une peau de vélin étrangement bariolée, semée de figures et de caractères grecs diversement enluminés? Cette peau avait été préparée par Nostradamus, et plusieurs auteurs contemporains prétendent que c'était la peau d'un enfant égorgé.
Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas?--Telle est la question qui circulait de proche en proche.--Oui, dit l'un.--Non, dit l'autre.--J'en suis sûr.--J'en ai la certitude.--Je le tiens d'une source authentique.--Une personne digne de foi vient de me l'assurer.--Elle sera demain de retour à Brighton.--Elle arrivera demain à Paris.--Son yacht l'attend pour partir.--Sa loge est toute, prête à l'Opéra,--Elle visitera Versailles.--Elle ne le visitera pas.--Vous verrez!--Je ne verrai rien du tout.
Ainsi parlaient les curieux, les donneurs de nouvelles et les oisifs; mais, pour être véridique historien, je dois dire qu'au milieu de tout ce cliquetis de demandes et de réponses, Paris restait indifférent. Le grand éclat qui se faisait à Eu, le grand bruit qui arrivait des bords de l'Océan s'éteignait, pour ainsi dire, aux portes de la ville et n'y apportait qu'un écho affaibli et presque imperceptible.
Vous dites cependant qu'on se questionnait de tous côtés. Oui, sans doute; dans ce Paris immense et perpétuellement agité, il y a eu tout temps, une foule qui se tient aux écoutes et saisit à la volée les nouvelles qui passent dans l'air, pour en causer et s'en distraire; cette population, toujours prête à se mettre à sa fenêtre ou sur sa porte, s'occupe souvent de la première bagatelle venue, d'une tuile qui se détache du toit d'une maison, ou d'un oiseau échappé de sa cage. Comment ne s'occuperait-elle pas de la visite problématique d'une reine étrangère? D'ailleurs, la reine Victoria est jeune, à coup sur, et aimable, dit-on; c'est un hameçon suffisant pour amorcer cette bonne ville de Paris, qui n'aurait pas manqué de lorgner S. M. britannique avec une attention particulière, afin de savoir à quoi s'en tenir sur son compte.
Je ne prétends donc pas que l'arrivée à Paris de la reine d'Angleterre n'eût pas produit un certain effet, comme on doit s'y attendre de tout spectacle singulier et rare; ce que je veux dire, c'est une Paris ne s'est une médiocrement inquiété de cette arrivée, et que, ne la désirant pas, il n'a jamais eu l'air un seul instant d'y croire; la grande scène du Tréport ne lui faisait nulle envie: il en parlait comme, d'une pièce dramatique toute locale et représentée sur un théâtre particulier; quant à prendre, à son tour, sa part de la représentation, encore un coup, c'était le moindre de ses soucis.
Quoi donc! est-ce que Paris aurait perdu la tradition de son antique galanterie et de son hospitalité si renommée? est-ce manque de chevalerie? est-ce rancune?
Pour la galanterie et pour l'hospitalité, je crois, quoiqu'un en dise, que le Paris d'aujourd'hui vaut bien le Paris d'autrefois; ce sont toujours les mêmes moeurs confiantes, affables et faciles; Paris offre volontiers la main à qui vient le visiter; il n'y a pas de ville qui sourie de plus loin à un étranger, et se livre à lui avec plus d'abandon. Ce n'est certes pas Londres qui lui disputera le prix de l'aménité, et de la bienveillance. La reine Victoria aurait donc pu se rendre à Paris à coup sûr; comme femme et comme jeune femme, elle n'y eût rencontré qu'égards et que politesse; Paris, que l'Opéra-Comique a surnommé le _paradis des femmes_, ne se serait pas changé en enfer tout exprès pour notre royale voisine; et même il aurait loué de grand coeur ses _belles dents blanches_ et jusqu'à sa _robe puce_, son _chapeau de paille_, ses _rubans jaunes_ et sa _plume d'autruche_.
Mais être poli ou empressé, ce sont deux affaires différentes, et certainement Paris n'eût pas poussé les choses jusqu'à l'empressement. Or, pour une jolie femme et pour une reine qui vient à travers la mer vous rendre visite, la froide politesse est-elle une indemnité de voyage suffisante et suffisamment agréable?
Paris a donc de la rancune?--Non vraiment, dans la triste acception du mot; mais Paris a de la mémoire; on l'a souvent traité de ville légère et oublieuse; à la surface, soit! mais dans le fond, Paris est plus sérieux qu'on ne le dit, et se souvient longtemps. Pendant quinze ans, ne semblait-il pas avoir oublié la Restauration? Au 27 juillet 1830, on a vu si la mémoire lui était revenue! d'autres ressentiments, qui datent de la même époque, vivent toujours dans son souvenir, et le présent n'a pas contribué à effarer le passé; il vaut donc mieux que la reine d'Angleterre n'ait pas prolongé son voyage jusqu'à cette ville de mémoire tenace.
Là-bas, où elle est descendue, sur le rivage de la mer, le terrain est neutre en quelque sorte: ce n'est, pour ainsi dire, ni la France ni l'Angleterre; mais ne vous semble-t-il pas que si une reine anglaise, même pour quelques jours de courtoisie et de fête, se fut avancée au coeur du pays et dans la capitale, la terre de France eût éprouvé un douloureux saisissement?
Ah! je vois; vous êtes de ces gens à passions aveugles et inflexibles qui veulent que les peuples se regardent toujours d'un oeil plein de soupçons et de haine. Ne deviniez-vous donc pas que ces entrevues royales rapprochent les gouvernements, adoucissent les ressentiments de nation à nation, et travaillent à l'harmonie générale? Je n'en crois pas un mot:
Le flot les apporta, et le flot les remporte!
Quant à l'amitié des peuples, il est sans doute de leur intérêt de s'entendre le mieux possible, mais de ne pas trop s'aimer. L'amitié extrême est comme l'amour excessif; elle se donne tout entière, sans garantie et sans sûreté, et dans ces passions à deux, il y en a presque toujours un qui perd sa volonté, tandis que l'autre la garde, et celui-là finit par être la dupe de l'autre. Il est bon aussi que les peuples se souviennent.
Paris n'aura fait ainsi aucune avance à la reine d'Angleterre. Quant aux frais de sa solennelle réception, il y a contribué pour une portion bien petite; tandis que le vieux château des Guises étalait un grand luxe d'hospitalité, Paris, la ville souveraine, la capitale du monde civilisé, comme on l'appelle, se contentait d'envoyer à la reine Victoria, pour sa contribution de galanterie, l'Opéra-Comique et le théâtre du Vaudeville, mademoiselle Darcier et M. Moreau-Sainti, d'une part, de l'autre, madame Doche et M. Arnal. Il est difficile de faire moins d'étalage.
Je dois dire que si Paris n'a rien offert de plus, ce n'est pas la faute de messieurs les directeurs et de messieurs les comédiens; tous se sont proposés pour chanter, danser ou déclamer en l'honneur de Sa Majesté Britannique.
Le Théâtre-Français appuyait sa demande sur son vieux blason et son vieux titre de comédien ordinaire du roi; l'Académie royale de Musique parlait de sa couronne lyrique, et semblait vouloir faire des roulades de puissance à puissance; M. Delestre-Poirson s'écriait: «Prenez mon Gymnase!» M. Ancelot: «Mon Vaudeville, je vous en supplie!» tandis que M. Crosnier mettait son Opéra-Comique aux pieds de l'Angleterre; M. Crosnier et M. Ancelot l'ont emporté. Le Théâtre-Français, l'Académie royale de Musique, quittant la partie d'assez mauvaise humeur, se plaignent de leur grandeur méconnue; quant au Gymnase et à M. Poirson, ils déclarent vouloir en référer à madame la duchesse de Berri. M. Crosnier a soutenu sa bonne fortune avec modestie; le jour ou l'Opéra-Comique s'est transporté au château d'Eu, une affiche, placardée sur les grands murs de Paris, disait tout bonnement aux passants: «Théâtre de l'Opéra-Comique, aujourd'hui, relâche.»
M. Ancelot, ancien lecteur de Charles X. n'a pas su contenir sa joie et la garder à huis clos; il a fallu qu'il l'étalât au dehors et la fit déborder. On a pu lire pendant deux jours, sur l'affiche du Vaudeville, ces mots en lettres colossales: «Relâche, pour le service du roi.» Cette formule, _pour le service du roi_, n'est d'ordinaire employée que pour les ambassadeurs en mission et pour les officiers qui risquent de se faire tuer à la tête d'un régiment ou d'une armée. M. Ancelot, avec le tact et la convenance qui le caractérisent, en a fait emploi à propos d'Arnal et des _Cabinets particuliers_; c'est une déviation un peu forte de l'usage consacré, qui a d'abord surpris tout le monde; mais on s'est rappelé bien vite que M. Ancelot était fourré dans cette affaire-là, et aussitôt la surprise a cessé; on connaît M. Ancelot; on sait depuis longtemps, qu'il est naturellement porté à entrer en service.
Il s'est passé une singulière aventure au Tréport, le lendemain du débarquement de la reine: la foule avait disparu dès la veille avec le cortège royal: il ne restait plus que de simples mortels, venus là depuis quelques jours pour prendre des bains de mer, et parmi eux des jeunes femmes revêtues de la blouse de toile grise, que les garçons baigneurs plongeaient dans le flot mugissant. Les navires qui avaient accompagné S. M. Victoria ce voyaient, du rivage, immobiles et à l'ancre; quelques matelots seulement étaient à terre. Un d'eux, apercevant cette foule charmante qui s'abandonnait au flot, et séduit sans doute par l'exemple, s'arrêta tout à coup, jeta bas son chapeau, puis sa veste, puis ses vêlements un à un, jusqu'au plus intime, si bien qu'en un clin d'oeil il se montra dans un costume qui n'aurait causé aucune sensation aux îles Marquises ou chez les Hottentots, mais qui parut, au Tréport, d'une mode un peu hasardée. Des _holà!_ partirent de tous côtés, et les naïades scandalisées se plongèrent de plus belle dans le sein d'Amphitrite. A ce bruit, un gendarme chargé de veiller au vestiaire s'avança vers le délinquant. Je ne dirai pas précisément qu'il le saisit par le collet, il n'y avait pas prise; mais il l'apostropha en ces termes;
LE GENDARME.--Que faites-vous là, monsieur?
LE MATELOT.--Moà vôloir promener moà.
LE GENDARME.--Dans ce costume?
LE MATELOT.--Moà vôloir baigner moà.
LE GENDARME.--A la bonne heure! mais on ne se baigne pas ainsi. C'est un peu trop négligé, mon vieux!
LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.
LE GENDARME.--M. le maire le défend.
LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.
LE GENDARME.--Vous voyez bien que vous faites honte à ces pauvre petits anges.
LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.
LE GENDARME.--Allons! vous allez, me suivre.
LE MATELOT.--Moà vôloir...
LE GENDARME.--Finirez-vous?
LE MATELOT. _se débattant_.--Goddam! Moà pas Français, no French!