L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843
Part 1
Produced by Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843
L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.
Nº 28. Vol. II.-SAMEDI 9 SEPTEMBRE 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. pour l'Étranger. 10 20 40
SOMMAIRE.
La Fête des Loges. 3 septembre. _Gravure._--De l'autre côté de l'Eau, souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite,)--Les Régates du Havre. 27 août. _Courses des grandes embarcations; Course des Baleiniers._--Inauguration de la Statue de Henri IV, à Pau. _Statue de Henri IV, par M. Raggi; Inauguration de la Statue; Berceau et Lit de Henri IV, au château de Pau; Maison à Bithères, près de Pau, où Henri IV a été nourri._--De la Médecine chez les Arabes,--Courrier de Paris, _La reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre dans le canot royal; Arrivée de la reine au Débarcadère; Matelot anglais; Portrait de lord Aberdeen; la reine Victoria et le prince Albert._--Romanciers contemporains. Charles Dickens. _Portrait_. Un chapitre de son dernier roman.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre VI. Une Imprudence. _Dix Gravures_.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements des sciences. _Gravure_. Voiture de mariage de l'empereur du Brésil, _Gravure_.--Météorologie.--Rébus.
Fête des Loges
Les fêtes de la Saint-Louis, à Saint-Germain-en-Laye, sont à peine terminées, les dernières fusées fument encore, les derniers groupes de danseurs regagnent la capitale, et déjà une autre fête, plus brillante, plus animée plus pittoresque, rappelle vers ces parages la population parisienne; des affiches, placardées à profusion dans Paris et dans la banlieue, au nom de. M. Petit-Hardel, maire du Saint-Germain, annoncent que la fête des Loges s'ouvre le 3 septembre, pour durer jusqu'au 5 inclusivement. Les chemins de fer organisent des départs supplémentaires; de demi-heure en demi-heure, vingt wagons déversent au Pecq des milliers de voyageurs; et non-seulement des voyageurs, mais encore des fiacres, des cabriolets, des omnibus, qui vont stationner à l'embarcadère, pour conduire de là les curieux dans la forêt, Partons aussi, suivons la foule, foule compacte, diaprée, bigarrée, citadine ou rustique, en frac ou en veste, en chapeau ou en bavolet; partons, le ciel est sans nuages; l'arrière-saison se revêt des splendeurs de l'été; et les arbres de la forêt, déjà nuancés par l'automne, nous assurent de frais abris contre la chaleur du jour.
Il importe d'abord de savoir où nous allons, et quelle est l'origine de cette fête si joyeusement chômée. Les Loges, situées dans la forêt de Saint-Germain, à trois kilomètres de la ville, sont aujourd'hui une succursale de la Maison Royale de Saint-Denis. Au seizième siècle, les rois y avaient fait construire un rendez-vous de chasse, qu'ils abandonnèrent, et dont un cénobite prit possession. En 1644, la reine Anne d'Autriche transforma le modeste ermitage en un couvent d'augustins déchaussés, qu'on appela les pères des Loges; elle se réserva, au milieu du jardin du monastère, un petit pavillon, où elle aimait à se retirer; elle y conduisait parfois Louis XIII, et obtenait de lui des dotations pour la fondation nouvelle. Par degrés, le couvent acquit de l'importance et des terres. Les courtisans, pour plaire au roi, vinrent tous les dimanches entendre la messe à l'église des Loges, et la confrérie de Saint-Fiacre prit l'habitude de s'y rendre processionnellement le 30 août, jour de la fête de son patron.
Les curés de Saint-Germain consentirent, pendant plus de cinquante ans, à marcher à la tête du pieux cortège; mais l'un d'eux, nommé Benoît, eut des discussions avec le prieur des Loges, et suspendit la procession. Il en fut de ce pèlerinage comme de celui de Longchamp: les motifs religieux disparurent, la promenade resta: on était venu aux Loges pour prier, ou y vint pour se divertir. La Révolution expulsa les moines, et fit de leur résidence une fabrique de poudre à canon. Le Directoire vendit les bâtiments à un particulier qui y fonda un pensionnat. Napoléon les racheta en 1811, pour y installer de jeunes orphelines, filles de membres de la Légion-d'Honneur. Ces changements de destination n'interrompirent point la fête des Loges, qui commence annuellement le premier dimanche après la Saint-Fiacre.
Vers cette époque, la pelouse des Loges s'anime à l'improviste; une colonie passagère y débarque; d'innombrables charrettes sont remisées dans les bois, et les chevaux, errants sous les ombrages, paissent sans contrôle l'herbe et les feuilles. Bientôt marchands forains et saltimbanques, sous la direction d'un commissaire de police spécial, travaillent à dresser leurs tentes; cafés, restaurants, boutiques, salles de bal ou de spectacle, s'élèvent connue par magie. Le matin du 3 septembre, un village de planches et de toiles occupe l'espace, naguère solitaire et vide, qui s'arrondit devant la Maison Royale. En y arrivant par Saint-Germain, on aperçoit tout d'abord des charrettes, des fiacres et des omnibus; on avance encore, et l'on découvre des fiacres, des omnibus et des charrettes. C'est seulement après avoir franchi d'épaisses murailles de véhicules, qu'on parvient au théâtre des ébats populaires. Pénétrons dans la foule: que de tapage, de poussière, de cliquetis, du sons discordants! Quelle variété de saltimbanques! Ici l'Hercule du Nord s'acquiert le surnom de _bras-de-fer_; là, un _neveu_ de M. Auriol s'efforce de justifier, en se disloquant, du la parenté qu'il assume; plus loin, une grande collection de serpents et de crocodiles vivants s'agite avec furie... sur une toile peinte. Vous voyez dans cette baraque le successeur de Bébe; dans cette autre, un phénomène qui porte sur le blanc de l'oeil un cadran d'horloge. D'un côté est un manège desservi par la _troupe amériquaine_, de l'autre, un tir au pistolet et à la carabine. Vous pouvez opter entre les jeux d'adresse et les loteries foraines, entre la femme forte et l'albinos, entre la _cervante de Palezau_ et le _grand jugement du roi Salomon_, mélodrames historiques. Le soir, tout cela s'illumine; les orchestres appellent à la danse; l'élégant et le maraîcher, le bourgeoise et la paysanne figurent face à face dans des quadrilles. Le bruit, les rires, les gambades, les libations, se prolongent: il est une heure du matin, et l'on songe à peine à la retraite. D'ailleurs, une grande partie de cette population flottante campe dans la forêt, dans les lentes, sous les charrettes, comme une bande d'Arabes ou de Gaskirs.
En ces journées de plaisir, les pensionnaires de la Maison Royale sont seules à plaindre, car elles doivent se contenter de regarder la fête par les fenêtres, à travers un réseau de barreaux solides. Comme elles briseraient volontiers les portes de leur prison! Qu'il leur serait doux de se perdre dans la foule, de s'arrêter aux étalages des boutiques, de se promener un bande joyeuse et babillarde, si la règle austère ne les retenait captives dans leur sombre cloître!
Les cuisines en plein vent sont au nombre des traits caractéristiques de la fête des Loges. Ou trouve en d'autres lieux des banquistes et des bimbelotiers, mais les cuisines des Loges n'ont point d'égales dans l'univers; elles sont établies par les aubergistes de Poissy, Maisons, Conflans, Andrésy et autres lieux. Chaque foyer se compose d'un monticule en terre revêtu d'un mur en pierres sèches, et flanqué aux deux extrémités d'assises en pierres. Devant le feu tournent, à l'aide de contre-poids, deux ou trois broches chargées de viandes de toutes sortes, que, pour répondre à l'avidité des consommateurs, on transporte à moitié cuites à la salle du festin. Des draps et des rideaux de lit, décorés de guirlandes de fleurs et de gigots crus, festonnés de branchages et de longes de veau, couvrent d'un dais blanc la tête des convives. Sur des tables placées au premier plan sont exposés des quartiers de boeuf, des lapins de garenne, des pains de deux kilogrammes empilés, des melons et autres appétissants comestibles. Vous connaissez ces noces de Gamache, où Sancho Pança écumait de grosses poulardes: les restaurants des Loges présentent un spectacle analogue; seulement, loin que l'hospitalité, s'y donne, on y dîne grossièrement et à grands frais; on a de plus l'inconvénient d'être assailli, pendant le repas, par des chanteurs, des guitaristes, des joueurs de vielle, des montreurs de souris blanches, des enfants qui exécutait les quatre premières souplesses du corps. Si donc la danse n'est pas ce que vous aimez, si vous ne désirez jouir du coup d'oeil de la pelouse illuminée, remontez en voiture et allez, chercher un repas confortable au pavillon Henri IV.
A propos de cet établissement, cher aux gourmets, nous nous empressons de faire droit à une réclamation du propriétaire, M. Gallois, que, dans un précédent article, nous avions qualifié de restaurateur. A la vérité, M. Gallois dirige le restaurant du pavillon Henri IV, mais il n'exerce point la profession de restaurateur, M. Gallois est un spéculateur qui a employé une partie de ses fonds dans une entreprise gastronomique, mais il nous assure que nous le verrons briller incessamment sur un plus vaste théâtre.
De l'autre côté de l'Eau.
SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.
(Suite.--V. t. II, p. 6.)
EXCURSION CRITIQUE..
Ce sont ces rochers de Douvres, en effet, que Shakspeare a décrits dans le _Roi Lear_: ces rochers crayeux--ces _chalky bourns_:--
Whose high and bending head Looks fearfully in the confined deep.
C'est là que Gloster, les yeux crevés par la farouche Régane veut être conduit pour se précipiter dans les flots. Mais Edgar a deviné ce projet sinistre, et sa pieuse désobéissance recourt à la ruse pour sauver de sa propre fureur le père qui l'a maudit. Ils sont encore en rase campagne lorsqu'il s'écrie:
«Arrêtez, seigneur... n'allez pas plus loin: voici l'endroit. Spectacle terrible, étourdissant, en vérité, qu'on aperçoit en regardant à nos pieds. Les corbeaux, les choucas, qui volent entre nous et la terre paraissent à peine de la grosseur des escargots... à mi-chemin, pend au bout de sa corde un chercheur de crête marine: moisson périlleuse!... ou le dirait à peine aussi gros que sa tête; les pêcheurs qui se promènent sur le rivage semblent autant de souris; cette grosse barque à l'ancre est réduite aux proportions du son batelet; son batelet lui-même à celles d'une bouée presque impossible à distinguer; la lame sonore, qui brise en frémissant sa colère sur les cailloux paresseux de la grève, n'envoie pas à la hauteur où nous sommes son puissant murmure.»
Sans être un commentateur forcené, n'est-il pas naturel de suivre ici la trace du poète et de se le représenter errant, par quelque belle journée d'été, sur la cime de ces noirs promontoires? Qui sait s'il n'y rencontra pas un pauvre mendiant aveugle guidé par un jeune _clown_, figures insignifiantes qui, s'amalgamant à son rêve poétique, y firent germer comme une fleur brillante l'épisode touchant de Gloster et du son fils méconnu?
Quant à la scène même, elle a, sous une apparence de puérilité, cette portée ironique des prétendues facéties shakspeariennes. Le vieillard aveugle veut en finir avec la vie; dès qu'il se croit au bord de l'ardu précipice, il renvoie son guide, qui feint de s'éloigner; il adresse une dernière prière à Dieu, il s'élance... et tombe seulement de sa hauteur sur les bruyères de la plaine. Son fils le relève insensible, et craint un instant que l'imagination, la pensée du fait, n'aient, de concert avec la volonté, dérobé le trésor de vie.
And yet I know not how conceit may rob The treasury of life, when life itself Yields to the theft.
Remarquons ou passant qu'Edgar se pose ici un des problèmes les plus insolubles de la physiologie. De même se montre-t-il ensuite grand philosophe, lorsqu'au lieu de heurter de front le désespoir suicide de son père, il le trompe pieusement et lui fait croire à ses jours conservés par un miracle. Le vieillard ne se fût pas résigné à être dupe; dès qu'il se croit protégé par un bienfait inouï de la Providence, enorgueilli, consolé, flatté de cette illusion, il voudra vivre, il souffrira sans se plaindre.
..........Henceforth I'll bear Affliction, till it do cry out itself, _Enough, enough_, and _die_.
DANS UN OMNIBUS.
Ils sont doux et riants les paysages du comté de Kent. Lorsque les haies vertes qui bordent la route étroite laissent un instant l'oeil du voyageur s'égarer sur le vaste horizon, rien ne trouble la riche harmonie de ce tableau consolant. De tous côtés ondulent mollement les croupes vertes des collines indécises; de tous côtés les grands parcs groupent leurs massifs ombrages autour des demeures seigneuriales, et les hameaux proprets que nous traversions au galop semblaient s'être mis en frais de coquetterie pour nous arrêter un moment. Chaque maisonnette, tapissée au dehors de rosiers et de cobéas, nous laissait entrevoir au dedans, derrière le sceen entr'ouvert, d'autres fleurs plus rares épanouies dans la porcelaine peinte. La porte des plus modestes habitations est d'un vert aussi vif et revêtue; d'un vernis aussi frais que celle du château voisin. Leur fenêtre a cinq pans, qui s'avance en relief sur la route, comme ces logettes pratiquées naguère aux flancs des épais donjons, semble dire aux passant, en leur montrant ses vitres étincelantes et chaque jour lavées: «Vous voyez qu'on pense à vous.» Il n'est pas jusqu'aux grands capots noirs des petites filles jouant au bord du chemin qui ne donnent l'idée du décorum caractéristique et du respect d'autrui si fort en honneur chez nos voisins.
Le premier abord, dans un pays étranger, a ceci de charmant qu'il donne du prix aux incidents les plus simples, aux types les plus vulgaires. Je contemplai longtemps la bonne femme de Douvres qui s'était embarquée avec nous dans l'omnibus de Cantorbéry, avant de m'apercevoir quelle ressemblait de tout point à une Bourgeoise du Marais: c'était le même chapeau de paille à passes de gros de Naples fané, la même robe d'indienne à rayures multicolores, le même col de mousseline brodée, rabattu sur le même châle café au lait, les mêmes gants de fil d'Écosse gris et trop larges, autour des mêmes mains,--trop larges aussi,--les mêmes pieds enflés et débordant sur les mêmes souliers de prunelle éraillée à cothurnes.
Je pus apprécier, en écoutant la conversation engagée entre elle et mon ami, cette disposition toute bienveillante que l'Anglais témoigne aux étrangers, pour peu que ceux-ci ne l'effarouchent point par des manières trop étourdies. Après, s'être assurée que nous prendrions ses renseignements au sérieux, notre compagne de voyage nous fit les honneurs de son pays avec zèle, intelligence et cordialité. Nous ne passions jamais dans un village sans qu'elle ne nous en dit le nom, devant un parc ou un _gentleman's seat_ sans qu'elle ne nous en fit connaître le propriétaire. Elle poussa la préoccupation de nos intérêts jusqu'à s'informer de l'auberge où nous allions descendre, et parut apprendre avec satisfaction que nous avions le projet de nous arrêter au _Star-Hotel_,--établissement, selon elle, très-respectable.
MINE HOST RICHARDSON.
Nous longions au petit trot les premières maisons de Cantorbéry, lorsqu'un homme âgé, vêtu de noir, figure d'ecclésiastique, et dans lequel je voulais à toute force reconnaître le ministre de Wakefield, sortit d'un jardin et se mit à suivre l'omnibus. Il donnait la main à une petite fille qui pouvait à grand'peine, en courant, tenir tête aux rapides allures, aux longues enjambées de son vénérable guide. Tous deux, cependant allaient aussi vite que nous, et je compris le motif de leur empressement, lorsque je vis le prétendu ministre, debout sur la porte du _Star-Hotel_, nous accueillir avec la déférence à demi souriante qui caractérise l'aubergiste anglais. Sa femme était à coté de lui, également vêtue de noir, et rappelant assez, par la dignité étudiée de son maintien, les charmantes veuves du Gymnase. Quant à la petite fille, elle avait disparu; mais, derrière un rideau de porte furtivement soulevé, j'entrevis deux yeux bleus pétillants de curiosité. Je fis honneur de ce sentiment, qu'on est toujours bien aise d'inspirer, au ruban ronge que mon compagnon portait à sa boutonnière; il le renvoya poliment à mes favoris et à mes moustaches, qui sont aussi, de l'autre coté du détroit, une décoration étrangère. Quoi qu'il en soit, cette importante question ne nous fit pas oublier de commander le dîner. Quand je dis nous, c'est uniquement par habitude; ce soin regardait exclusivement mon ami, qui, à titre de voyageur émérite, avait naturellement la direction absolue et la responsabilité complète de notre campagne.
Je l'entendis très-distinctement demander du _roast-beef_, du _stock-fisch_ et un _New College pudding_. A chacune de ces indications, le grave hôtelier s'inclinait respectueusement et semblait loger nos ordres dans sa mémoire avec la plus exemplaire soumission. Cette précaution prise, et sans même nous donner le temps de secouer la poudre du voyage, nous courûmes à la cathédrale.
SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY.
Ceux qui voudront accepter docilement les inspirations du _Guide du voyageur_ feront un grand détour pour aller rejoindre par George-street. Guidhall-street et Palace-street, ce qu'on appelle la Cour-Verte (Green-court); ils y trouveront une porte surbaissée,--l'ancienne _porta Prioratas_,--ornée de quelques sculptures grotesques et surchargée après coup de fortifications massives qui en ont fait disparaître le caractère originel. Ces arceaux romains à forme demi-circulaire se retrouvent encore encastrés dans les murs de quelques constructions récentes, et enfin, toujours au nord de cette cour, on découvre l'escalier normand, échantillon presque unique d'une architecture admirablement appropriée au climat. Cet escalier couvert, et dont le toit est soutenu par des piliers de hauteur décroissante, conduisait jadis à ce que les vieux plans appellent _Aula-Nova_, ou la Salle-du-Nord. Les antiquaires ne sont point d'accord sur l'usage primitif de ce bâtiment, démoli en partie vers 1730, et dont les derniers débris ont disparu récemment. L'hypothèse la plus vraisemblable en fait néanmoins la salle des séances de la Haute-Cour. Tout ceci est affaire aux Oldbuck contemporains.
Sans prendre tant de souci de la méthode et du savoir historique, nous vous mènerons par le chemin le plus court à l'extrémité S.-O. de la cathédrale, et nous entrerons dans le cimetière par la porte basse qui ouvre sur le Marché au Beurre, à l'extrémité de Burgate-street.
Une fois là, nous sommes sur une place étroite, irrégulière, pressée entre les maisons basses des prebandiers, çà et là séparées par quelques vieux arbres, et le vaste édifice qui lance hardiment vers le ciel ses trois tours carrées.
Il est impossible, à leur aspect, de ne pas comprendre la vérité de cet axiome qui se popularise peu à peu parmi les architectes modernes, à savoir: que la ligne horizontale domine dans les constructions grecques, la ligne verticale dans celles du Moyen-Age (1). Peut-être faudrait-il ajouter que cette tendance eut pour cause la nécessité des contrastes; l'idée-mère du temple grec semble éclose dans le cerveau d'un montagnard, qui veut opposer la ligne pure, harmonieuse et droite aux rudes contours, aux formes massives et irrégulières des rochers voisins. Il pose son édifice sur une hase élevée qui le dispense de donner à l'édifice lui-même une hauteur considérable; enfin, en l'isolant comme il le fait, il se crée la nécessité de le concevoir dès le principe dans un ensemble complet, et tel, qu'il ne fois réalisé, aucune addition après coup ne peut en altérer l'unité puissante.
[Note 1: _Horizontalism_, if the expression may be used, is the characteristic of the Grecian.--_Verticalism_ of the Gothic.--_Quarterly Review_, for December 1811.]
La cathédrale gothique, tout au contraire, jaillit pour ainsi dire de terre, au centre d'une étroite enceinte; elle doit dominer, pour l'oeil qui va la chercher dans la plaine, et les murailles fortifiées qui la protègent, et le groupe sans cesse exhaussé des maisons qui se pressent autour d'elle. Bâtie sous un ciel inclément, elle a besoin d'offrir de tous côtés à la pluie des pentes glissantes où nulle humidité ne puisse séjourner longtemps; enfin, entourée à sa base ou de verdure ou de constructions bourgeoises, elle imite la fleur qui, pour épanouir son calice, le porte fièrement au-dessus du feuillage envieux. Les ornements recherchés, les sculptures délicates, les enroulements capricieux, les fines ciselures de la pierre, sont ou réservés à la façade, qui s'ouvre toujours sur quelque, place, ou jetés à profusion au haut des tours, ou plaqués en arêtes le long des flèches.
Puis, comme c'est une oeuvre gigantesque qu'une génération qui la commence est certaine de léguer inachevée aux générations à venir;--comme l'ambition ecclésiastique prévoit d'avance l'accroissement des richesses du clergé, l'agrandissement nécessaire des monuments qu'il élève, une sorte d'instinct avertit l'ouvrier qu'il emploie de ne pas donner à son premier plan un caractère définitif. C'est l'agrégation des détails toujours plus magnifiques à mesure que la cathédrale s'exhausse et se développe, c'est cette agrégation qui doit constituer sa beauté; or ces détails ne peuvent être préconçus; ils subiront la loi des temps et des événements humains. Une part doit être faite à l'influence agrandie du culte, une autre aux progrès de l'art, aux variations de la mode, aux caprices mêmes des individus.
Quiconque voudrait étudier à fond le jeu de ces influences diverses trouverait amplement de quoi satisfaire sa curiosité sous les voûtes de cette magnifique église, dont la fondation remonte au premier roi chrétien du la Bretagne (le Romain Lucius, en l'année 181 de l'ère chrétienne), et qui devint cathédrale quatre siècles plus tard, sous le Saxon Ethelbert. Consumée deux fois par l'incendie, en 1011, lors de l'invasion danoise, et en 1070, elle fut reconstruite sur le plan actuel par l'archevêque Lanfranc (1075-1080). Les orgueilleux successeurs de ce prélat renversèrent une partie de l'édifice qu'ils ne trouvaient pas digne d'eux. Le choeur tout entier disparut et fut réédifié à grands frais(1114), puis soixante ans après, survint un troisième incendie qui dévora le nouveau choeur et toute la partie orientale de l'église.
Ici commence à se débrouiller l'histoire architecturale de Cantorbéry. On a la description de l'édifice bâti par Lanfranc(2). On sait, par des vers écrits en 1172, que la grande tour du centre, élevée entre la nef et le choeur, était surmontée d'un faite et d'un ange doré qui lui donnait son nom.
[Note 2: Par le moine Gervais.--_Decem scriptores_, vol. 1295.]
A bright and glorious cherub is advanced On this high tower like angel guardian, That from the neighbouring sky swiftly descends, Over this sacred place strict watch to keep.