L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843
Part 3
Dans la durée d'une heure, ramasser avec la bouche, à genoux, et rapporter l'un après l'autre, au punit de départ, cent oeufs disposés à égale distance, sur une ligne droite de cent mètres, en sautant chaque fois une haie de steeple-chase d'un mètre de hauteur; tel est le programme d'un exercice qui a eu pour témoins, lundi dernier, sur les terrains du tir de M. Renette les membres du Jockey-Club et quelques amateurs profanes.
Coots, né à Londres, âgé de trente-neuf ans, est venu d'Angleterre, où sa renommée comme coureur et comme boxeur est depuis longtemps établie, pour donner à l'illustre club ces preuves de sa merveilleuse agilité.
Lundi dernier, à quatre heures douze minutes, vêtu de flanelle, il s'est mis en marche et a exécuté le programme; mais, hélas! le malheureux! il a dépassé d'une minute, d'une seule minute, les soixante minutes convenues. Toutefois, les spectateurs se sont montrés indulgents; le Jockey-Club a bien voulu être un peu moins sévère pour lui qu'il ne l'aurait été pour miss Atalante ou toute autre miss en retard «d'une tête:» on l'a consolé d'un échec qui véritablement n'en est pas un.
Il est certain qu'en soixante minutes s'agenouiller cent fois, sauter cent fois une haie, et parcourir, en répétant ce fatigantes évolutions, une distance que l'on évalue à dix kilomètres (environ deux lieues et demie), c'est assurément une tâche difficile, et qui suppose autant de force de volonté que de vigueur musculaire.
Un des élégants Mécènes de Coots propose de parier que le meilleur piéton de Paris, marchant d'un pas direct et accéléré, ne traverserait pas le Bois de Boulogne aussi vite que Coots marchant à reculons.
On assure que plusieurs élèves de nos gymnases ont offert d'entrer en lutte avec Coots. C'est bien: cette émulation n'a rien que de fort convenable; mais que le Jockey-Club n'outrepasse point son but, et qu'il ne lui vienne pas en fantaisie, comme on le soupçonne sans doute trop légèrement, de nous attirer à Paris des boxeurs ou des tauréadors.
De l'autre côté de l'Eau.
SOUVENIR D'UNE PROMENADE.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le voyageur le plus exact est justement celui qui le paraît le moins, et qui, sans s'occuper de l'ordre ou de l'exactitude des faits, raconte fidèlement, dans toute leur naïveté, non l'histoire de son voyage, mais celle de ses sensations.
Il est malheureux que cette idée soit venue à beaucoup de gens d'esprit avant de traverser mon cerveau. A compter de Sterne, je ne sais pas un de ces prétendus voyageurs sentimentaux qui ne se soient crus dans l'obligation d'orner singulièrement la vérité de leurs souvenirs, pas un qui n'y ait mêlé des incidents évidemment romanesques. Comme si la vérité ne suffisait pas toujours et partout.
Et, en parlant de Sterne, je veux bien croire à l'histoire du Sansonnet, mais j'attesterais devant toutes les cours de justice de ce monde ou de l'autre qu'il n'a jamais rencontre, à une demi-lieue de Moulins, sous un peuplier, Maria la folle tout de blanc vêtue, avec un ruban vert-pâle en sautoir, un chalumeau pendu à ce ruban, un cordon attaché à sa ceinture, et, au bout de ce cordon, un petit chien. Un petit chien nommé Sylvio!--à une demi-lieue du Moulins.
UN LIEU CONSACRÉ.
_Chambre de Sterne_.--Ces mots étaient écrits sur une porte grise, dans le corridor où me conduisit le factotum de l'hôtel Dessein.
J'aurais pu faire le sceptique ou le dédaigneux, mais à quoi bon? Tandis qu'on montait mes malles, je poussai doucement la porte entr'ouverte et posai ma main sur mon coeur pour y surprendre les symptômes d'une émotion quelconque; mais, à l'aspect d'un lit défait, d'une table de nuit toute neuve et de deux serviettes mouillées qui séchaient paisiblement sur le rebord des fenêtres, je ne ressentis qu'un léger désappointement. Dans la cour je jetai un coup d'oeil pour voir, sous quelque remise, une vieille _désobligeante_; il n'y avait que du gazon et quelques jeunes arbres frémissant au souffle du vent de mer.
J'entendis à ce moment craquer, sur l'escalier, les escarpins vernis du factotum, et, craignant de lire sur son visage sévère la désapprobation de mon indiscrète conduite, je rentrai en deux sauts dans mon domaine privé.
BIOGRAPHIE EPISODIQUE.
Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le, Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour. Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira dans _ses terres_ pour y vivre _comme il plaisait à Dieu_, c'est-à-dire très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil, l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que le sait du reste tout lecteur instruit.
On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas, une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'un _milord anglais_, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme; quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des cabaretiers de Calais.
La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique, prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi différentes que celles d'être trompeur ou trompé.
Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre.
Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son intelligence.
Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon.
HISTOIRE PRÉSUMÉE D'UNE FEMME PÂLE.
Ce ressouvenir égyptien me fait songer qu'à l'entrée de l'établissement des bains de mer, à Boulogne, j'ai vu se promener une momie en chapeau rose. Elle descendait d'une calèche magnifique, et se mit à marcher avec une lenteur sépulcrale, appuyée, au bras d'un gentleman frais et rougeaud, tandis que trois ou quatre jolis chiens blancs, traînant après eux de longues laisses vertes, gambadaient follement autour de ce couple respectable.
Cette momie, était maigre; sa peau tannée avait la couleur des figues sèches, et ses yeux, fixes, soucieux, enfoncés dans de creuses orbites, exprimaient l'inexorable ennui dont on doit être dévoré après quelques siècles de séjour dans ces énormes fourreaux de pierre noire, en forme de boîte à violon, où les Égyptiens cachaient leurs morts.
J'eus beau soutenir à mon compagnon que cette exhumée sentait le camphre, le benjoin et toutes sortes de vieux aromates, il ne distinguait que l'odeur du patchouli, et une momie n'était pour lui que la veuve remariée de quelque riche nabab.
Dans tous les cas, il était impossible de ne pas remarquer cette apparition, qui nous donnait un avant-goût de la riche et triste Angleterre. Elle glissa lentement dans les allées sinueuses, sans retourner une seule fois la tête, et se perdit avec sa mente élégante entre les colonnes bariolées du pavillon composite qu'un décorateur d'Opéra est venu élever sur la grève de Boulogne.
Pour réconcilier avec l'humble poésie de sa misère la plus pauvre de ces jeunes filles pleines de vie et de santé, aux yeux desquelles une calèche et des domestiques à livrée sont l'indispensable apanage du bonheur, il ne faudrait, je pense, que leur montrer dans tout l'éclat de son luxe inutile découragé quelque misérable créature comme celle-ci; un seul de ses regards pesants, un seul de ses pas allongés, leur en dirait plus long que bien des homélies sur le néant des richesses.
J'aime par-dessus tout à recomposer sur la donnée la plus fugitive toute l'existence d'une personne à peine entrevue; et tandis que nous gravissions l'espèce de promontoire sur lequel s'élève le monument napoléonien, je me racontai la vie de cette livide Anglaise.
Elle était, il y a quinze ans, jeune, belle et pauvre, dans un faubourg de Londres. Son mari, qu'elle avait épousé sans l'aimer, à condition qu'il l'aiderait à vivre elle et sa mère, non content de dissiper en orgies le peu d'argent qu'il pouvait extorquer à ces deux femmes, les battait et les humiliait à chaque instant du jour. Néanmoins, dans ce pays où le lien conjugal a conservé toute sa force, Elisa n'eut jamais songé à se séparer de cet homme cruel; mais un jour il la quitta de lui-même et disparut.
La mère et la fille, débarrassées de lui, songèrent à lutter de leur mieux contre la misère, et tout d'abord elles mirent à louer une partie de leur modeste habitation. Là vint s'établir, après quelque temps, un de ces jeunes gens aventureux, dont la volonté, de bonne heure exercée, se plaît à soumettre tout ce qui leur offre une résistance. Il n'eût peut-être pas aimé sa jeune hôtesse, s'il n'eût été attiré par la froideur même et le dédain qu'une première trahison avaient laissés dans le coeur de cette pauvre femme. Le jour où elle lui raconta,--sans y mettre de coquetterie,--qu'elle se croyait pour jamais à l'abri des séductions, ce jour-là, comme éveillé par un défi, le jeune homme voulut être aimé.
Il avait trop d'avantages et de persévérance pour ne pas réussir. Après bien des combats, et non sans de vifs remords, Elisa devint la maîtresse de celui qu'elle ne pouvait épouser.
Par bonheur il l'aima aussi fortement qu'il l'avait désirée; et, bien que ces noeuds illégitimes, dans un pays comme l'Angleterre, paralysent encore plus que chez nous les efforts qu'un homme doit faire pour s élever, il résolut de n'abandonner jamais sa compagne; seulement, lorsqu'il se fut bien convaincu, par de dures et fréquentes épreuves, qu'en s'unissant publiquement à la femme d'un autre il avait jeté le gant à d'implacables préjugés, cet homme énergique ne vit qu'un moyeu de dompter l'opinion, et devint ambitieux d'argent comme il l'avait été jusque-là d'amour et de renommée.
A Londres, la fortune l'aurait fait trop longtemps attendre; mais dans l'Inde, lorsqu'il veut mettre sa vie au jeu, l'homme de talent peut largement réaliser les bénéfices du quitte ou double. Les deux amants engagèrent sans hésiter cette partie redoutable, décidés, perte ou gain, morts on millionnaires, à partager les résultats qu'elle aurait.
Dix ans après, elle était à moitié gagnée, à moitié perdue. La richesse était venue, la mort allait venir, Elisa semblait la plus menacée, car c'était sur sa frêle constitution que les ardeurs dévorantes du ciel indien avaient exercé le plus de ravages.
Le départ était résolu, le jour fixé, le navire choisi. Chaque soir, quand la brise, de mer se levait, Elisa se faisait porter en palanquin sur le port pour contempler avec une joie d'enfant le magnifique _steam-boat_ qui allait la ramener dans sa patrie. C'était l'heure des apprêts, et son amant voulait qu'elle présidât elle-même aux mille soins qu'il se donnait pour lui rendre la traversée moins pénible. Entre autres formalités nécessaires, il fallait un permis d'embarquement nominalement délivré à chaque passager. L'employé du gouvernement, chargé de cette portion du service, après avoir pris le nom et le signalement des autres voyageurs, vint, chapeau bas, demander celui de la dame au palanquin. Elisa lui répondit sans le regarder; mais, à peine avait-elle articulé son nom de famille, qu'une exclamation de surprise échappée à cet homme, la tira brusquement de son indolente rêverie.
Et, lorsqu'elle leva les yeux sur lui, un tressaillement nerveux la fit frémir de la tête aux pieds: elle venait de reconnaître son mari.
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Mortellement blessé, son amant, avant d'expirer, lui légua l'énorme fortune qu'il avait acquise pour elle. Son mari la contraignit d'accepter, et ramassa hardiment cet héritage souillé pour lui de boue et de sang. Honte à la loi qui consacre et légitime de telles infamies! Honte à l'homme qui abuse de sa force et de sa volonté pour dominer une femme à demi brisée par le mal, anéantie par le désespoir!
Mon roman une fois bâti, selon toutes les règles de la poétique moderne, je me laissai aller à toute l'indignation que m'inspiraient les procédés de ce mari si gros et si rubicond.
Malheureuse femme! m'écriai-je-, j'espère bien qu'elle l'empoisonnera tôt ou lard!
Mon compagnon, qui me précédait de quelques pas, tourna brusquement sur ses talons, et me demanda d'une voix émue à qui diable j'en avais.
Je compris que j'étais tout à coup devenu suspect,--moi, célibataire,--à cet homme éminemment marié.
PRÉVENANCES.
Environ une lieue avant Boulogne commence un insuportable régime d'obsessions et de véritables violences faites à la volonté des voyageurs. Les aubergistes, dépêchent sur la route des émissaires à cheval qui viennent occuper les portières de la diligence et accabler ses malheureux habitants de renseignements intéressés. Les cartes lithoraphiées pleuvent de tous côtés; des recommandations contradictoires se croisent et se démentent avec une énergie effrayante. Le chevalier de _l'Etoile_ jette un insultant défi au champion du _Lion-d'Or_; le tournoi va sans doute s'engager; mais tandis qu'ils s'écartent pour prendre champ, une petite paysanne à l'air éveillé saute lestement sur le marchepied, m'offre un bouquet frais cueilli, et me vante les charmes du _Boeuf-Couronné_. Cette manoeuvre perfide attire les regards des deux paladins à _tweeds_-gris; ils se précipitent, la cravache haute; mais cette charge de cavalerie n'effraie pas l'héroïque pucelle; d'un seul bond, elle est à terre, ramasse deux gros cailloux, et fait hardiment face à l'ennemi étonné. Trois _groans_ pour le _Lion_ et _l'Étoile; hussah_ pour le _boeuf_; le _Boeuf for ever_, sa couronne lui reste.
A Douvres, ce fut bien pis. Quarante ou cinquante sacripants déguenillés nous attendaient sur le quai. Le prisme du mal de mer n'embellit rien, et je tiendrais pour un galant Amadis l'homme enthousiaste que la beauté soumettrait à son empire sur un paquebot aussi violemment secoué que l'avait été le nôtre. Si j'ai quelque raison de penser ainsi, jugez ce que durent être àmes yeux, encore mouillés des pleurs de la traversée, les physionomies atroces de ces truands en haillons qui nous entourèrent en hurlant des que nous eûmes mis pied à terre.
Ils jargonnaient tous les idiomes de l'univers: _Gentleman! --Herren!--Signori!--Caballeros!--Messieurs!--the Star hotel!--die Kanone!--l'Osteria del Orsa!-l'Albergia de la Anela!-les Trois Maures!_
Les cris de cette canaille étourdissante que notre silence semblait encourager, les regards impudents dont elle nous assiégeait, l'inquiétante activité qu'elle déployait autour de nous, ajoutaient à la prostration générale de mes facultés, et au lieu de tomber à coups de canne sur ces fâcheux cosmopolites, je me laissais naturellement palper et entraîner par eux, hébété, stupide, vaincu d'avance et résigné à tout à qui pouvait m'arriver de pis.
Déjà l'un de ces croquants avait passé son bras sous le mien avec un sourire de triomphe, je vois encore d'ici sa figure de zingaro, ses cheveux gras, noirs et frisés sa redingote d'un bleu sale boutonnée jusqu'au menton, ses lèvres ironiques et ses yeux noirs rayonnant d'un éclat fascinateur Celui-là n'était ni Anglais, ni Français, ni Espagnol, ni Allemand, ni Romain, ni Russe, j'en répondrais sur mon âme Juif on Bohémien, je ne dis pas, voleur et peut-être, assassin, j'en ferais serment au besoin.
Tels étaient cependant mon indifférence et mon apathique désespoir que je me laissais entraîner machinalement par ce monstre à figure humaine. Nous allions tourner ensemble dans une ruelle déserte, et je cherchait à deviner d'avance quel était, de toutes ces maisons grimaçantes, le coupe-gorge où devait s'accomplir ma fatale destinée, quand un incident imprévu me tira d'affaire.
Mille cris s'élevant derrière moi me forcèrent à tourner la tête. Ils saluèrent la chute de mon déplorable compagnon de voyage, qui avait butté sur les degrés de la _Custom-house_. Etendu au milieu de ces sauvages, il courait autant de risques que le capitaine Cook dans la baie de Katakakooa.
Je dois le dire à mon éloge: ce spectacle me rendit aussitôt toute l'énergie que je n'avais pu trouver pour ma propre défense. Je me débarrassai par un mouvement soudain de mon assassin futur, et, brandissant d'un air martial un innocent parapluie, je courus à la rescousse de mon malheureux ami.
Cette scène incontestablement tragique se passait le 20 mai dernier, aux pieds des rochers de Shakspeare.
O. N.
_(La suite à un prochain numéro.)_
Agriculture
LABOUR ET MOISSON.
La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.
Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification; l'_Aramon_ phocéen et le _Fourca_ romain ont conservé leur nom et leur forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.
Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche, portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs, par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement illettrés, étrangers aux mathématiques.
Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans le jonc.
Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail; les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au collier, comme les chevaux.