L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843
Part 2
Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles, le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en 1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème, auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva.
Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi Ferdinand, alors prisonnier en France.
Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui inspirèrent un poème intitulé _Saragozza_, cri d'indignation et de douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation du poète.
Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée française en faisait le siège, sa tragédie de _la Vence de Padilla_, un des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique, que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez, eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se pressait pour voir cette grande figure historique, cette _tirana de Toledo_, comme dit un historien, _que todos le acalaban no como à muger mas como à varon heroico_.
Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de 1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie en face de ses injustes oppresseurs.
On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes constitutionnels qui lui avaient conservé son trône.
Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa tragédie de _Morayma_, un des plus poétiques épisodes de ces longues guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les historiens contemporains.
La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme, la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les partis extrêmes, les _communeros_ et les _descamisados_. Il fut renversé le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant.
La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons citées déjà, la spirituelle comédie de la _Nina en casa y la madre en la Mascara_, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la tragédie d'_Oedipe_.
Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue, lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé: _Aben-Humeya_, ou _les Maures sous Philippe II._
Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la mère patrie. Le 10 avril, il publia l'_Estato real_, oeuvre pleine de sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle du pouvoir populaire.
Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil, si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires, et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de l'exilé. Nous citerons entre autres la _Soledad_, la _Muerte_, un sonnet intitulé _Mis Penas_, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré: «Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut l'être jamais!»
Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.
Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez, dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et de la vraie liberté de sa patrie.
Inauguration de la statue de Bichat
SUR LA PLACE DE LA GRENETTE, A BOURG.
Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans l'auditoire pouvait le remplacer.
On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste; nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette, dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non, monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous deviendrez un jour.»
Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez, lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville; de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous me succéderez un jour... bientôt peut-être.»
Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.»
Tel fut, en effet, le début à Paris de Marie-François-Xavier Bichat, l'un des génies les plus étonnants qui aient illustré la médecine. Après avoir passé sa première enfance près de son père, médecin et maire du petit bourg de Poncin-en-Bugey (Ain), il avait fait ses études classiques au collège de Nantua, puis au séminaire de Lyon, et s'était ensuite livré à son goût pour l'art de guérir. Interrompu dans ses travaux par les troubles politiques, il avait quitté Lyon après le siège de cette ville, non sans regretter les leçons et le savant patronage de son premier maître; heureusement le génie de Desault devina celui de Bichat, et loin de lui porter envie, loin de chercher à l'arrêter dans son essor, il l'adopta et ne négligea rien pour le développer, donnant ainsi un grand exemple.
Bichat se montra digne d'une pareille amitié; il se livra à l'étude avec plus d'ardeur que jamais, partagea tous les travaux de son illustre maître; et quand, dix-huit mois après, la mort vint le lui ravir inopinément, il devint à son tour l'appui de la veuve et du fils de celui qui l'avait traité en père.
De 1795 à 1798, il publia plusieurs ouvrages résumés des leçons de Desault, ou fruits de ses propres études. En 1797, il entra dans la carrière du professorat, et fit un cours d'anatomie et d'opérations chirurgicales. En 1798, il aborda la physiologie et la médecine proprement dite, et publia, en 1800, ses belles _Recherches physiologiques sur la vie et la mort_. La même année il fut nommé médecin de l'Hôtel-Dieu, quoique à peine âgé de vingt-huit ans.
Entièrement livré à son service d'hôpital et aux études de l'amphithéâtre pendant la journée, il passait les nuits à composer ses immortels ouvrages; et ce fut ainsi que, grâce à une immense capacité pour le travail et à une facilite prodigieuse, il publia en quelques années des chefs-d'oeuvre qu'il devait, ce semble, avoir à peine le temps d'écrire, et parmi lesquels son _Anatomie générale_ est un de ses beaux titres de gloire.
Cherchant sans cesse dans l'examen de l'homme mort les traces laissées par la maladie, il fit faire un grand pas à l'anatomie pathologique, dont on peut le regarder comme le créateur; enfin il méritait ce que Corvisart disait de lui: «Personne, en aussi peu de temps, n'a fait tant de choses et aussi bien.»
Épuisé par le travail et par les veilles, il refusait de suivre les conseils de ses amis, qui cherchaient en vain à lui faire prendre du repos. Depuis quelque temps il souffrait d'indispositions fréquentes, lorsque, vers la fin de juin 1802, il fit une chute en descendant un escalier de l'Hôtel-Dieu, et perdit connaissance. Le lendemain il voulut, néanmoins, faire encore son service à l'hôpital, mais il s'évanouit au milieu de sa visite. Ramené chez lui, il succomba quatorze jours après, dans la maison de Desault, et fut pleuré par la veuve de son père adoptif, qu'il n'avait pas quittée.
Sur la demande de Corvisart, et par les soins du premier Consul, une table de marbre, placée, le 2 août 1802 dans le vestibule de l'Hôtel-Dieu, atteste, la reconnaissance du pays envers Desault et Bichat; on lit avec plaisir dans la même inscription funéraire les noms de ces deux grands hommes si unis pendant leur vie.
Un monument a été élevé à Bichat dans la ville de Lons-le-Saulnier (Jura). La ville de Bourg vient à son tour d'inaugurer pompeusement, le 24 août, une statue de cet illustre savant sur la place de la Grenette. La cérémonie avait attiré un concours immense, et les médecins surtout y affluaient. Le vénérable Pariset représentait l'Académie royale de Médecine, dont il est le secrétaire; les Facultés de Pans et de Strasbourg avaient pour délégués M. Hippolyte Royer-Collard et M. Forget; Lyon, où Bichat commença ses travaux d'anatomie et de médecine opératoire, avait envoyé à cette fête médicale MM. Brachet, Berrier, Bonnet, Martin, Pravaz, Repiquet, Montain, Gommier, Bouchet, etc. Le cortège s'est mis en marche à dix heures, escorté par la compagnie des pompiers, et précédé de la musique de l'artillerie. En tête s'avançaient M. le préfet de l'Ain, M. le maire de Bourg, M. le général commandant le département, MM. d'Angeville, Perrier, Latournelle, Poizat, députés de l'Ain; les membres du conseil général, les médecins, les fonctionnaires publics, les maires de Poncin et de Thourette, suivaient avec les souscripteurs du monument. La place de la Grenette était garnie d'estrades circulaires, ou se tenaient des dames élégamment parées: «Jamais ou n'en vit tant et de si jolies,» dit le galant journal de la localité. Une foule considérable occupait les abords de la place et les hauteurs du bastion.
La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu d'artifice a terminé la soirée.
La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers), est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille. Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition rappelle les _Recherches physiologiques sur la vie et la mort_, l'un des principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini, la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé, de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments originalement conçus.
Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets..
M. A. Vattemare et son projet d'échange.
Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul, dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes.
M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dans _l'Auberge de Calais_ et autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques. Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M. Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M. Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une idée utile.
M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières. Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M. Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui. Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars 1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26, à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans la nécropole des cartons ministériels.
M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète: «Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé d'États en États, provoquant des _meetings_, remuant les congrès et les populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M. White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains «en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.»
Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices, d'enthousiasme, de discours et de _meetings_, ont amené d'imperceptibles résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston, New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21 décembre 1842, par l'expédition des _Comptes et Budgets de la Ville_, de _l'Histoire du choléra_, des _Ordonnances de la Préfecture de Police_, et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare. Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette exposition.
Une Soirée orientale à Paris.
Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez et croyez.»
Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite Babel.
Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales, causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France; le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies, entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère; un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens, des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y était représenté.
Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était en carnaval.
Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet, qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de M. H....
Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos artistes et des savants les plus célèbres.
Coots.
EXPÉRIENCE DU 27 AOÛT.