L'Illustration, No. 0026, 26 Août 1843
Part 7
Qui eût vu Alpinolo entrer en fureur lorsqu'il entendit prostituer à la foule un nom si sacré pour lui, l'eut comparé à un basilic se dressant contre celui qui l'a tiré de sa retraite. Rouge comme la pourpre et le feu dans les yeux: «Tu en as menti par la gorge, bavard effronté!» hurla-t-il, les cheveux en désordre; et, jetant la main sur son épée, sans plus de paroles, il allait arracher la vie à l'indiscret. Les assistants aidèrent celui-ci à s'échapper des mains de son adversaire, puis, par leurs paroles et surtout par la force de leurs bras, retenant Alpinolo, ils parvinrent à l'apaiser. Toutefois, jurant à haute voix qu'il tirerait vengeance d'une pareille injure, criant au mensonge, les poings levés et grinçant des dents, il courut en furie à la maison des Pusterla. Là, sans proférer une parole, il alla aux écuries, jeta la bride au premier cheval qu'il rencontra, sauta dessus avec promptitude, et partit ventre à terre. «Prenez garde! prenez garde!» criaient les mères en le voyant venir ainsi au galop, et elles s'empressaient d'arracher leurs enfants à leurs jeux de la rue. Il eut bientôt gagné la porte de Côme, située peu après le pont Vieux. Il sortit, et son cheval frappait, dans sa course emportée, le sol alors étroit et tortueux de la route, lorsque, Inès de Boisio, il reconnut la troupe de Luchino qui revenait de Montebello.
Il n'en crut point d'abord ses yeux, tant il avait le coeur navré de voir la vérité d'une nouvelle qu'il avait si fièrement démentie devant Monelozzo. Plus que jamais exaspéré, il enfonce ses éperons dans les flancs de son cheval, et le lance à travers un champ couvert d'épis pour éviter la troupe abhorrée. Ce fut alors que Grillincervello le remarqua; mais celui-ci ne put entendre les imprécations qu'Alpinolo lançait contre eux, non-seulement en pensée, mais encore en paroles, si ou peut appeler ainsi le râle de la rage et des rugissements à demi étouffés.
Il arriva ainsi, à travers champs, à Montebello. Au milieu de la cour, il sauta de cheval, et sans même y songer, les vêtements poudreux et en désordre, il se présenta aussitôt devant Marguerite. Jamais il ne s'était permis avec elle une telle dérogeance à l'étiquette; mais c'était aussi la première fois qu'il l'abordait avec un autre sentiment que celui de la vénération. Mais à peine eut-il vu le suave et paisible aspect de la belle châtelaine, encore un peu troublée par la visite qu'elle venait de recevoir, comme un beau ciel sur lequel le zéphyr, après l'ouragan, laisse encore quelques flocons de nuages, toute indignation tomba dans le coeur d'Alpinolo, tout soupçon s'évanouit. Autant il avait été prompt à supposer un crime, autant il se reprochait amèrement d'avoir pu douter un instant de cet ange. Il baissa donc les yeux, comme s'il les eût crus indignes de la fier, et il ne put lui dire que ces mois: «Luchino est-il encore ici?»
Marguerite, avec la dignité de la vertu que n'atteignent point les injures, leva la tête, et avec l'accent d'un doux reproche, s'écria: «Alpinolo! tout autre que vous eut pu me faire cette demande; mais de votre part, je ne l'attendais pas.»
Alpinolo éclata en sanglots, et se jeta aux pieds de Marguerite en lui demandant pardon. Il raconta ses doutes, il entendit les explications de sa maîtresse, et la conclusion de leur entretien fut qu'il irait aussitôt avertir frère Buonvicino. Le lendemain ne s'était pas écoulé, et le moine était déjà chez Marguerite. Il lui conseilla de prendre les devants et de revenir sans délai à la ville; elle suivit ce conseil, et se renferma dans son palais pour se laisser ignorer jusqu'au retour de son mari.
Cependant Luchino revint bientôt à la charge, plein d'une insolente confiance. Il approche de Montebello, et tout n'y est que silence; les fenêtres sont closes, aucune bannière ne flotte sur les tours. Un violent soupçon commence à torturer l'âme de Luchino, et Grillincervello de se prendre à rire. II lance son âne en avant, fait quelques pas, puis revient en disant: «La porte est fermée; c'est le visage de bois. «Ils avancèrent néanmoins, et lorsqu'ils furent à la ferme ils demandèrent au paysan si la dame Pusterla n'était pas au logis.
«Elle est partie.--Quand?--Hier au soir, Excellence.--Oui est-elle allée?--Les actions de mes maîtres ne me regardent pas.--Tout n'était-il pas disposé pour qu'elle demeurât ici plusieurs jours?--Plusieurs mois aussi, Excellence.--D'où vient donc cette subite résolution?--Les actions de mes maîtres ne me regardent pas. Mon devoir est d'obéir, Excellence.»
Il importait, à Luchino que personne ne s'aperçût qu'on lui avait fait injure; aussi montra-t-il qu'il prenait la chose gaiement, qu'il s'en réjouissait même, et donna-t-il à entendre que ce départ n'était rien qu'un accord, une intelligence entre Marguerite et lui. Mais cette nécessité de feindre ne fit qu'attiser le feu de sa colère, et, plein de ressentiment, il jura de se venger de ce qu'il appelait un outrage. Il était encore excité par les lazzi du bouffon, qui ne voulait point paraître dupe de la feinte de son maître, et par le vil courtisan Ramengo, qui, ayant ses raisons de haïr Marguerite, savait, avec un art extrême, animer contre elle les passions du prince, dans l'espoir d'amasser sur la tête de l'innocente un orage terrible. L'espérance du scélérat ne fut point trompée. L'amour, disons mieux, le voluptueux caprice de Luchino, ainsi contrarié, se changea en une animosité violente, et, dès lors, avec une résolution atroce, il se proposa de perdre l'infortunée. Les occasions ne manquent pas à l'homme puissant de nuire à son ennemi, et trop souvent les victimes s'offrent d'elles-mêmes à ses coups, ou sont conduites au sacrifice par leurs propres amis. C'est ce qui arriva dans cette circonstance.
Alpinolo, avec l'impétuosité sans frein qui lui était naturelle, ne se borna point à remplir la mission dont il avait été chargé par Marguerite. Elle lui avait même enjoint d'épargner à son mari la connaissance d'une injure qu'elle se sentait assez forte pour repousser, tandis qu'elle savait que son mari n'était pas assez grand pour la supporter en homme, ni assez puissant pour la laver par un juste châtiment. La prudence lui avait appris à ne point révéler les maux irrémédiables; Alpinolo, au contraire, pensait que découvrir la plaie, c'était la guérir. A peine eut-il donc envoyé Buonvicino près de Marguerite, que, sans en avertir personne, il sortit de la ville et fit route vers Vérone.
Lorsqu'il y arriva, il fut témoin de la pénitence publique accomplie par Mastino della Scala, seigneur de la ville. Excommunié par le pape pour avoir égorgé, dans les rues de Vérone, l'évêque Bartolomeo della Scala, Mastino avait d'abord voulu se rire des foudres du saint-siège; mais, voyant que l'anathème avait pour sa prospérité les plus fâcheuses conséquences, il se résolut à expier son crime dans la forme que lui prescrivait le saint-père, et à rentrer dans le giron de l'Église.
Une fois réconcilié avec le pape, Mastino reculait devant la conclusion d'un traité avec Luchino Visconti, qui, au reste, ne la désirait pas davantage. Celui-ci n'avait envoyé Pusterla à Vérone que pour l'éloigner de Marguerite, et parce qu'il croyait que son nouvel ambassadeur, peu affectionné pour lui, traînerait les choses en longueur, et ne terminerait point d'alliance entre les Scala et les Visconti.
Les négociations en étaient là, lorsque Alpinolo entra à Vérone et vint y trouver Pusterla. L'ambition seule, et le désir de plaire au maître avaient conduit celui-ci à se prêter aux desseins de Luchino. On pense quelle fut son indignation lorsque Alpinolo, avec les couleurs sombres que lui fournissait l'exagération de son esprit, lui peignit les tentatives de Luchino. Rien n'est plus cruel que d'éprouver l'ingratitude de ceux qu'on a servis aux dépens de l'équité. Franciscolo le ressentit; d'autant plus exaspéré contre le prince qu'il était tout à l'heure mieux disposé pour lui, et découvrant un nouvel outrage dans ce qu'il avait regardé comme une reparution des outrages passés, il résolut aussitôt d'abandonner son poste. Il prit donc le chemin de Milan, plein de noires pensées, et de l'espoir non-seulement d'éviter l'injure, mais encore de s'en venger.
Bulletin bibliographique.
_Oeuvres philosophiques_ du père ANDRÉ, de la Compagnie de Jésus, avec Notes et Introduction, par M. VICTOR COUSIN. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_. 3 fr. 50 c.
La vie de l'auteur d'un _Essai sur le Beau_, justement estimé, le Père André, de la Compagnie de Jésus, était demeurée presque complètement inconnue avant la publication de l'intéressante notice que M. Victor Cousin a mise en tête de la nouvelle édition de ses oeuvres choisies. Deux courtes biographies, l'une de l'abbé Guyot dans l'_Éloge historique_ qui précède les _Oeuvres posthumes_ (Paris, 4 vol., 1766), l'autre du père Tabaraud, ancien oratorien, dans le tome II de la _Biographie, universelle_, ne contenaient, sur les instructives agitations de son existence, que des renseignements vagues et insuffisants; des documents nouveaux nous ont apporte des lumières inattendues, et, «en ajoutant des détails authentiques et douloureux à ce que nous avait appris le père Tabaraud», dit M. Cousin, «ils transforment à nos yeux le père André en un personnage digne de l'attention et de l'intérêt de l'histoire par les longues disgrâces, absurdes et cruelles, qu'il souffrit dans le sein de la Compagnie comme cartésien à la fois et comme janséniste; par l'attachement éclairé et courageux qu'il garda toute sa vie à une grande cause proscrite; par le rare talent d'écrivain ingénieux, délicat, élevé, quelquefois éloquent et pathétique, que nous revoient les pages, jusqu'ici inconnues, échappées à sa plume pendant une persécution de près de cinquante années.»
Ces nouveaux documents viennent de deux sources différentes. En 1839, M. Leglay, archiviste du département du Nord, acheta, chez un libraire de Lille, un manuscrit qui contenait quatre-vingt-trois lettres inédites du père André, embrassant une période d'environ quinze années (de 1707 à 1722), adressées à Malebranche, à un jésuite nommé Larchevêque, et à M. l'abbé de Marbeuf, de l'Oratoire. M. Cousin, devenu possesseur de cette correspondance, en publia des extraits dans le _Journal des Savants_ (janvier et février 1841), sur deux points intéressants: 1º la persécution trop peu connue du père André; 2º les matériaux qu'il avait amassés pour composer une Vie de Malebranche.
Vers la fin de 1811, M. Mancel, conservateur de la bibliothèque de Caen, découvrit, dans un ballot de papiers manuscrits qu'on se disposait à vendre à la livre, la majeure partie îles manuscrits, autographes et inédits de railleur de l'_Essai sur le Beau_ (dix); plus, trois cahiers contenant la correspondance du père André avec les jésuites Guimond, Hardouin, Porée et Dutertre, lors de sa persécution comme malebranchiste; avec Fontenelle (dont seize lettres autographes de ce dernier) et avec Malebranche. Ces précieux manuscrits appartenaient à une demoiselle Peschet, légataire d'une demoiselle de La Boltière, héritière elle-même d'un avocat littérateur de Caen nommé Charles de Quens, élève du père André; leur authenticité ne saurait donc être contestée, car le père André mourut à Caen en 1764, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Achetés par M. Mancel, ils ont été déposés à la bibliothèque publique de Caen, et M. Mancel, le conservateur, aidé de ses collaborateurs, MM. Trébulien et Leflaguais, les étudie, afin de reconnaître ce qui mérite d'en être publié. Toutefois, ils ont eu la complaisante attention de communiquer à M. V. Cousin la correspondance du père André avec plusieurs de ses confrères et de ses supérieurs de la Compagnie de Jésus, pendant le temps qu'il lut persécuté comme partisan de la nouvelle philosophie de Descartes et de Malebranche. Cette correspondance, suite et complément nécessaire de celle que M. Leglay avait retrouvée à Lille, et qui avait déjà été imprimée en partie dans le _Journal des Savants_, a permis à M. Cousin de réunir toutes les lumières qui peuvent éclairer ce triste et intéressant épisode de l'histoire du cartésianisme.
Une différence grave, qu'il importe de signaler, distingue la nouvelle correspondance de la première. «Dans celle-ci, dit M. Cousin, le père André écrit à des amis qui pensent comme lui, à Malebranche, à l'oratorien de Marboeuf, disciple de Malebranche, ou à M Larchevêque, qui parait avoir partagé ses sentiments; il leur ouvre son coeur, il se complaît à leur montrer son goût vif et constant pour la nouvelle philosophie; ses études secrètes et obstinées, son pieux et fidèle attachement à leur commun maître et son dédain courageux pour leurs communs ennemis. Ici la scène est toute différente. Ce n'est plus le père André parlant à son aise à des amis et à des hommes étrangers à sa compagnie; c'est le père André dans le sein même de cette compagnie, aux prises avec ses supérieurs, entouré d'ombrages, de menaces et de tracasseries, obligé de cacher ses études, de dissimuler ses amitiés et ses opinions sans les trahir; perpétuellement placé entre une circonspection qui pourrait ressembler à de l'artifice et une franchise bien voisine de la révolte; réclamant sans cesse la justice, prodiguant les explications et les apologies; abandonné peu à peu par ceux de ses confrères qui paraissaient d'abord plus ardents que lui dans la môme querelle; se débattant en vain contre de sourdes intrigues ou contre une persécution déclarée; gêné et tourmente dans les plus petits détails de sa vie; renvoyé de ville en ville et de collège en collège; tour à tour accusé de cartésianisme et de jansénisme, en butte à une inquisition qui ne se relâche jamais; une lois même livré au bras séculier, emprisonné à la Bastille, et traînant ainsi une vie inquiète et agitée pendant toute la première moitié du dix-huitième siècle. On voit ici l'intérieur de la Compagnie de Jésus, sa forte hiérarchie, le mystère dont s'y enveloppe l'autorité, ses ménagements astucieux ou ses coups d'éclat, des esprits d'une souplesse infinie et des coeurs de fer, une politique toujours la même sous les formes les plus diverses, et, au milieu de tout cela, dans cette nombreuse société, toutes les variétés de la nature humaine, bien des mécontents, quelques hommes excellents, beaucoup de gens faibles, plus d'un lâche, l'empire de l'habitude et de la routine, le monde enfin tel qu'il est et sera toujours. Ajoutez que nous avons ici tous les noms propres, que les masques sont ôtés, et qu'on voit comparaître dans cette affaire les principaux personnages du jésuitisme de cette époque. On peut donc, se promettre plus d'une révélation inattendue et piquante; c'est en quelque sorte la chronique philosophique de la fameuse compagnie et comme un chapitre inédit de son histoire intérieure, dans la dernière période de sa domination et de son existence légale en France.»
Outre cette longue introduction de 200 pages, dont M. Victor Cousin a rédigé lui-même, avec un certain art, le piquant sommaire, et qui, connue on le voit, offre un intérêt d'actualité, le nouveau volume dont M. Charpentier vient d'enrichir sa bibliothèque philosophique contient l'_Essai sur le Beau_, composé de dix discours, et douze antres discours académiques sur l'âme, sur l'union de l'âme et du corps, sur la liberté, sur la nature des idées, sur l'idée de Dieu, sur l'amour désintéressé, etc. «Ces discours, dit M. Cousin, tout en se sentant un peu trop de l'occasion à laquelle ils durent naissance, portent la vive empreinte de la pensée et de la langue du dix-septième siècle. On y reconnaît partout le philosophe cartésien, le disciple de saint Augustin et de Malebranche. Mais, il faut l'avouer, et dans l'_Essai sur le Beau_ et dans les discours, on est bien loin de soupçonner la netteté, la force et la verve qui paraissent à chaque ligne des lettres que nous avons publiées. Elles placent André parmi les meilleurs écrivains, et, dans la Compagnie de Jésus, immédiatement après Bourdaloue.»
Le père André avait écrit une _Vie de Malebranche_, remplie d'une foule de faits curieux et importants pour l'histoire de la philosophie au dix-septième siècle. Malheureusement, le détenteur actuel de ce précieux manuscrit s'obstine, par égoïsme ou par un misérable esprit de parti, à priver le public d'un écrit qui lui était destiné, et dont la perte ne peut pas même servir le plus violent ennemi des doctrines de Malebranche, puisque désormais rien ne peut abolir les oeuvres de ce grand homme. M. V. Cousin publie à ce sujet un grand nombre de renseignements curieux, empruntés au manuscrit de Lille; puis il termine par une allocution que nous sommes heureux de reproduire, car elle nous prouve qu'il a compris enfin que la _suppression ou la mutilation des oeuvres posthumes d'un philosophe_ devait soulever contre son auteur tous les honnêtes gens de tous les partis.
«Avant de quitter cet important sujet, dit-il, nous voulons adresser encore une fois, avec toute la force qui est en nous, notre publique et instante réclamation à celui qui possède encore aujourd'hui les matériaux de ce grand ouvrage; qu'il sache qu'il ne lui est pas permis de retenir ce précieux dépôt tombé entre ses mains, encore bien moins de l'altérer. Tout ce qui se rapporte à un homme de génie n'est pas la propriété d'un seul homme, mais le patrimoine de l'humanité. Malebranche aujourd'hui, élevé par le temps au-dessus des misères de l'esprit de parti, n'est plus l'ami de Port-Royal et le confrère de Quesnel; ce n'est pus que le Platon du christianisme, l'ange de la philosophie moderne, un penseur sublime, un écrivain d'un naturel exquis et d'une grâce incomparable. Retenir, altérer, détruire la correspondance d'un tel personnage, c'est dérober le public, et, à quelque parti qu'on appartienne, c'est soulever contre soi les honnêtes gens de tous les partis.»
_Les Poésies du duc, Charles d'Orléans_, publiées sur le manuscrit original de la bibliothèque de Grenoble, conféré avec ceux de Paris et de Londres, et accompagnées d'une préface historique, de notes et d'éclaircissements littéraires; par M. AIMÉ CHAMPOLLION-FIGEAC (de la Bibliothèque Royale). 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50,
«Charles d'Orléans, père de Louis XII, tournait la ballade et le rondeau avec assez de facilité.» Telle est la dédaigneuse mention que Laharpe accorde en passant, dans son _Cours de Littérature_, à ce prince poète, proclamé plus tard par M. Villemain de plus heureux génie qui soit né en France au quinzième siècle, et à qui on est redevable d'un volume de poésies, le plus original de cette époque, le premier ouvrage où l'imagination soit correcte et naïve, où le style offre une élégance prématurée. «Il n'est pas d'étude, ajoute avec raison M. Villemain, on l'on puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme de génie, offrent déjà de créations heureuses. Il y a dans Charles d'Orléans un bon goût d'aristocratie chevaleresque, et cette élégance de tour et cette fine plaisanterie sur soi-même, qui semblent n'appartenir qu'à des époques très-cultivées. Il s'y mêle une rêverie aimable, quand le poète songe à la jeunesse qui fuit, au temps, à la vieillesse. C'est la philosophie badine et le ton gracieux de Voltaire dans ses stances à madame Du Delfant. Le poète, par la douce émotion dont il était rempli, trouva de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant toujours vraies, ne passent pas de la mémoire et de la langue d'un peuple.»
Cependant, malgré tout leur mérite littéraire, malgré leur importance historique, et, bien que leur auteur eût été le père d'un roi de France, les poésies de Charles d'Orléans, si peu comprises et si mal jugées par Laharpe, sont restées presque entièrement ignorées pendant plusieurs siècles. Il y a 109 ans, en 1734, l'abbé Sallier, bibliothécaire des manuscrits du roi, fut le premier critique qui songea à les retirer de l'oubli où elles avaient été si longtemps enfouies. Il en fit le sujet d'un mémoire lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et il en publia même quelques fragments. Plus tard, l'abbé Gouget, dans sa _Bibliothèque française_, tome IX, consacra quelques pages au père de Louis XII. Depuis, M. de Pauluy, les auteurs des _Annales des Muses_ et de la _Bibliothèque des Romans_, M. Anguis, M. Villemain, M. F. Michel, M. Ferriat-Saint-Prix, M. Sainte-Beuve, M. Ch. Lenormant, M. Michelet (_Histoire de France_, tome IV), ont écrit sur sa vie et sur ses oeuvres diverses notices biographiques et critiques; mais jusqu'ici il n'avait été publié qu'une très-incomplète et très-imparfaite édition des poésies de Charles d'Orléans (Grenoble, 1805). L'année dernière en a vu paraître deux éditions nouvelles: l'une d'après les manuscrits de Paris, par Mario Guichard (_Bibliothèque d'élite_), l'autre d'après les manuscrits de Grenoble et de Paris, celle qui nous occupe en ce moment.
Les poésies de Charles d'Orléans nous ont été conservées par onze manuscrits: celui de Grenoble, que M. Champollion-Figeac regarde comme le plus authentique et le meilleur de tous incontestablement; celui qui se trouve dans la bibliothèque de Carpentras; les trois de la Bibliothèque Royale de Paris; deux à la bibliothèque de l'Arsenal, et quatre que possèdent les bibliothèques de Londres. (On sait que l'infortuné fils de Valentine de Milan, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt, passa vingt-cinq années en Angleterre.) Dans la notice historique qui précède l'édition qu'il vient de publier, M. Champollion-Figeac explique pourquoi il préfère aux dix autres le manuscrit de Grenoble, exécute par les soins d'un secrétaire du prince, homme très-versé dans les lettres, et écrit par le frère de ce secrétaire, Nicolas Astezan, aussi attaché en la même qualité à la maison du duc.--Il l'a suivi très-exactement pour son texte; toutefois, après l'avoir collationné avec les deux manuscrits de Paris, il a adopté, dans quelques vers, des variantes tirées de ces derniers manuscrits. Enfin, comme le manuscrit de Grenoble ne contenait que les poésies composées jusques et y compris l'année 1453, M. Champollion a suivi, pour les poésies postérieures, le manuscrit de Colbert (Bibliothèque Royale), conféré, complète et corrigé au moyen du manuscrit de la Vallière (_Idem_). Il a relégué dans les notes «celles sur lesquelles un peu de goût lui laissait quelque incertitude.»
_Jeanne d'Arc_, par _M. Alexandre Dumas_, suivie d'un appendice contenant, une analyse raisonnée des documents anciens et de nouveaux documents inédits sur la pucelle d'Orléans, par J.-A. BUCHON; avec une introduction par _M. Charles Nodier_, de l'Académie Française.--Paris, 1843. 1 vol. in-18 de 450 pages. _Gosselin_ (Bibliothèque d'élite), 3 fr. 50 c.