L'Illustration, No. 0026, 26 Août 1843

Part 6

Chapter 63,767 wordsPublic domain

C'était là que s'était retirée Marguerite, lorsque Franciscolo, séduit par la fausse confiance que lui montrait Luchino, avait accepté, malheureusement pour lui, la conduite de l'ambassade envoyée à Mastino della Scalla. Ni les dissuasions de Buonvicino, ni les caresses de sa femme, n'avaient pu le détourner de prendre une de ces charges qui, honteuses sous un gouvernement honteux, semblent un assentiment donné à l'oppression de la patrie, ni l'amener à une retraite honorable, protestation muette et sans péril contre les gouvernements tyranniques. Dès qu'il fut parti, Marguerite résolut de quitter la ville, de s'épargner, dans le repos de la campagne, le déplaisir de voir le triomphe des méchants, et d'y chercher de plus fréquentes occasions de répandre des bienfaits.

Ramengo de Casale interpréta ou voulut interpréter autrement cette retraite. Ce flatteur de Luchino, dont nous avons eu déjà occasion de parler, se présenta chez Visconti peu de temps après le départ de Francesco Pusterla pour Vérone. «Seigneur, lui dit-il, madame Marguerite s'est retirée à Montebello. Certainement elle ne cherche la solitude que pour inspirer à quelqu'un le désir d'aller la consoler. Votre sérénité ne l'honorerait-elle pas d'une visite?»

L'utilité la plus directe que les méchants princes tirent de leurs courtisans, c'est de se faire suggérer par eux les mauvaises actions qu'ils méditaient déjà, et de se ménager ainsi une excuse devant leur propre conscience. Luchino, dissimulant ses sentiments, ne montra pas qu'il fit grand cas d'une suggestion qui concordait pourtant si bien avec ses secrets désirs; mais, peu de jours après, il ordonnait une grande chasse dans les bois de Limbiate.

Lorsqu'on lui annonça la venue de Luchino, un pense bien que Marguerite fut troublée. Vêtue avec cette élégance sans apprêt qui convient à la campagne, pleine de toutes les grâces, mais pourtant majestueuse, elle accueillit la cour du prince, lorsqu'il vint se reposer dans son palais. Par ses ordres, la salle à manger et les offices étaient garnies de rafraîchissements délicats pour les seigneurs et pour leur suite. Lorsqu'ils se furent rafraîchis au milieu de la joie, des bruyantes saillies et des affectations déplacées de Grillincervello, auxquelles Marguerite n'opposait qu'un silence plein de dignité, Luchino demanda à la belle hôtesse de lui faire admirer, seul à seul avec elle, la belle position du château et toute l'élégance de son site. Marguerite y consentit, et, du haut des tours d'où on dominait toute la plaine, elle montra à Luchino le paysage animé par sa suite. Celle-ci, se formant en groupes, admirait un ciel si salubre et les riants accidents de la lumière et des terrains, qui, dans cette saison, montraient toute chose sous le jour de la beauté et de la perfection. Mais la châtelaine tenait toujours par la main son jeune Venturino; une grave suivante ne la quitta pas d'un instant, et quelques domestiques, comme pour faire honneur à son hôte, ne cessèrent de l'accompagner. Luchino put à peine lui dire quelques galanteries, qu'elle reçut sans paraître y attacher plus d'importance qu'à des politesses banales et insignifiantes. A son départ, Luchino, après avoir exalté la beauté du site et le parti qu'on en avait tiré, murmura à l'oreille de Marguerite: «Dans une solitude, madame, il serait à désirer que vous fussiez moins entourée.»

Le téméraire crut avoir fait comprendre ses désirs; il l'espéra d'autant plus, qu'il avait été charmé de l'aimable accueil de sa belle cousine. La pudeur bien connue de la noble dame, loin de le détourner de ses honteux desseins, ne l'excitait que davantage à y persévérer, en vertu de ce penchant de l'âme humaine qui nous fait aimer les obstacles. Ramengo et les autres courtisans ne manquèrent pas d'attiser la flamme en élevant aux nues les mérites de cette beauté, et les grâces, et les honneurs avec lesquels elle avait reçu le prince, son parent. Seul, le bouffon osa lancer à son maître quelques mots de chasse manquée, et je ne sais quelles autres baies, qui, en faisant rire Luchino, aiguillonnaient son amour-propre et l'excitaient à assouvir sa passion.

Cette première tentative n'était que comme la course qu'on fait sous une place ennemie pour reconnaître les lieux, les campements favorables et les endroits propres à l'assaut. Peu de jours se passèrent, et Luchino, avec un petit nombre de ses affidés, revînt audacieusement à Montebello. Ce retour désagréable n'était point inattendu. Marguerite n'avait, que trop compris le perfide usage que le prince voulait faire de la familiarité que le sang autorisait, de l'autorité de son rang et de l'éclat de ses richesses. Le péril grandissait donc, non pour la vertu de Marguerite, mais pour son repos qu'elle allait perdre dans sa lutte contre un audacieux, incertaine encore du caractère que prendraient à la fin les persécutions de son parent.

Un jour Luchino revenait vers Milan, calculant en lui-même les pas qu'il avait faits vers le terme de ses désirs. Il cherchait, par sa gaieté et par la marche bruyante de sa troupe, à faire présumer un triomphe qu'il était encore à souhaiter, et voulait en hâter l'heure en inspirant l'idée qu'il était déjà accompli. Tout à coup Grillincervello lui dit: «Regarde, regarde, maître! celui-là est certainement un de tes débiteurs.» Et il lui montrait un jeune homme qui venait à bride abattue par le chemin, et qui, dès qu'il aperçut le cortège du prince, se jeta à travers champs pour l'éviter. C'était Alpinolo que, s'il vous en souvient, nous avons rencontré, dans le premier chapitre, marchant à côté de Pusterla; et, comme il aura désormais une grande part dans notre récit, il convient d'en dire ici quelques mois. On le tenait pour un de ces infortunés qui, dans ces temps de désordre et d'orages, ignoraient leurs parents, et il avait grandi comme une plante au milieu du désert.

Ottorino Visconti, frère de notre Marguerite, avait obtenu en 1329, de l'empereur Louis de Bavière le fief de Castelletto, sur le Tésin, et la juridiction du Novarais, domaine resté depuis dans la maison des Visconti d'Aragona, descendants de cette famille. Pour témoigner sa gratitude à ce souverain, il l'accompagna jusqu'à Pise. A son retour de cette ville, après avoir passé le Pô près de Crémone, il lui arriva de s'arrêter dans une chaumière du rivage, habitée par des meuniers qui transportaient dans des barques leurs moulins mobiles là où ils croyaient trouver le meilleur courant, et, par occasion, prenaient avec eux des passagers. Ottorino, désirant se reposer un instant en cet endroit, demanda que l'un des enfants du meunier tint son cheval pour le faire brouter un peu l'herbe du pré devant la maison, «Ce n'est pas moi,--ni moi,» répondirent les enfants craintifs; et ils s'enfuyaient, se retournant de temps en temps pour observer le cavalier et son cheval» qui leur semblait une dangereuse merveille. Mais l'un d'eux, qu'à sa taille un aurait cru plus âgé, quoiqu'il ne comptât réellement pas sept années, s'avança hardiment et dit: «Qui est-ce qui a peur? A moi le cheval!» Et il le prenait par la bride, le regardait, le caressait, s'amusait à lui donner de l'herbe dans sa main, à sentir le souffle du destrier sur son visage, tout fier de pouvoir dominer un si gros et si noble animal. Puis, avec un soupir qu'on n'aurait point attendu de son jeune âge et de sa contenance à la fois pleine d'ingénuité et de résolution, il s'écria: «Oh! que n'en ai-je un aussi, moi!

--Eh! qu'en ferais-tu? lui demanda Ottorino, charmé de cette vive franchise.

--Oh! je sais bien ce que j'en ferais. Je voudrais courir par terre et par mer pour chercher mon père.

--Ton père n'est donc pas ici? reprit Ottorino.

--Oh! non! reprit le jeune garçon en secouant la tête avec une tristesse enfantine. Ils m'ont trouvé sur le rivage, ils m'ont porté dans cette maison, ils m'ont élevé! mais je n'ai point de parents! Je ne puis jamais dire comme tous les autres: cher père!

--Et ta mère?»

Les yeux de l'enfant s'emplirent de larmes, et, pendant qu'il les essuyait d'une de ses mains, de l'autre il tendait un doigt en disant: «Elle est là!» Et il montrait un monticule surmonté d'une croix à laquelle pendait une couronne de marguerites et d'oeillets fraîchement cueillis.

Ottorino, ému de pitié: «Viendrais-tu avec moi?

--S'il ne tenait qu'à moi! Je crains de déplaire à ces braves gens... Ils me veulent tant de bien!... Mais ce n'est pas ici qu'est mon père.»

Ces meuniers s'étaient en effet pris d'un grand amour pour cet enfant. Quand Visconti les pria de le lui laisser l'homme répondit: «Oh! votre seigneurie, elle est trop bonne! Qu'il parte pourtant: trop de bonté de la part de votre seigneurie!»

Mais la Nena, sa femme, qui avait ouï parler en général des malheurs du monde, des caprices des seigneurs, manquait de courage, et disait à l'enfant: «Ne prends pas garde à ce qu'il dit; reste ici. Le pain ne te manquera pas si tu veux travailler, et tu seras tranquille, et du moins tu demeureras dans la crainte de Dieu.»

Au contraire. Maso (c'est ainsi qu'on nommait le meunier), homme qui avait parcouru le monde, c'est-à-dire qui était allé prendre du grain et porter de la farine jusqu'à Crémone et à Castelmaggiore, et qui croyait avoir quelque connaissance des hommes, parce qu'il avait connu beaucoup de marchands de grains, lui coupa la parole et dit: «Comment, tu voudrais lui ravir cette bonne fortune? Ne vois-tu pas? c'est un petit diable: grande santé, grand courage, grand appétit; il a tout ce qu'il faut pour faire un grand homme. Laisse-le emmener par sa seigneurie, et tu verras qu'il fera son chemin. Il n'est pas né meunier, et ce n'est pas là ce qu'il doit faire.»

L'avis du mari prévalut. La Nena, au moment de prendre congé de son enfant d'adoption, et en lui rajustant sur le dos les méchants haillons qui le couvraient, pendant qu'il sautait de joie, lui dit: «Garde-toi du danger, fuis les mauvaises compagnies, les femmes et les cabarets.» conseils dont toutes les mères entremêlent leurs adieux à leurs fils. Maso ajouta: «Respecte sa seigneurie et fait fortune.» Puis Ottorino emmena le jeune garçon avec lui.

C'était précisément notre Alpinolo. Ottorino se proposait d'en faire un écuyer, et en attendant que les années lui vinssent, de le placer en qualité de page auprès de Bice, sa femme. Mais, hélas! de retour dans sa patrie, il apprit que Bice l'avait trahi, et qu'elle s'était réfugiée dans le château de Dosate pour y vivre avec Marco Visconti, son cousin. Celui-ci, peu de temps après, rassasié ou jaloux, un jour la précipita d'une fenêtre dans les fosses du château, sauf à la pleurer abondamment une fois qu'il l'eut tuée. Ottorino souffrit de cette infidélité comme une âme généreuse qui se voit trahie par une personne aimée. Il chercha des distractions dans la guerre et dans les voyages; mais il y a des blessures que le temps ne cicatrise pas. Son désespoir le conduisit au tombeau à la fleur de son âge, et, en 1336, il fut enseveli dans l'église de Saint-Eustorge, à côté de son père, Hubert Visconti.

Il laissa Alpinolo à Marguerite, sa consolatrice dans ses cruelles douleurs, en le lui recommandant spécialement. C'est pourquoi le jeune homme grandit près d'elle, et passa avec sa maîtresse dans la maison des Pusterla, où Franciscolo le prit pour son écuyer. Doué d'une âme où débordait la tendresse, et ne pouvant l'épancher sur des êtres que le sang eût attachés à lui, il l'avait reportée tout entière sur la famille au sein de laquelle il avait grandi. Il en aimait les membres et les intérêts avec toute l'impétuosité d'une passion, passion naturelle dans un jeune homme qui, n'ayant passé sous le joug d'aucune discipline, avait conservé, dans toute leur vigoureuse virginité, la fougue, l'irréflexion, cet extrême besoin de sensations et de bonheur, défauts et qualités de la jeunesse. Un désir, une véritable furie de liberté lui avait été inspirée par les bouillants discours de son jeune seigneur, et par les compagnies qu'il voyait à Milan, composées de jeunes gens avides de nouveautés, ou de vieillards pleins des souvenirs des libertés antiques et du mépris de l'esclavage nouveau. On dit que les hommes de basse naissance, une fois parvenus à un haut rang, s'efforcent de faire oublier leur origine; de même Alpinolo voulait faire oublier aux autres et oublier lui-même qu'il n'avait ni parents ni patrie, par l'excès de son amour pour sa patrie d'adoption. Aucun sacrifice n'aurait paru grand à son immuable et violente résolution de servir la république milanaise, les enfants d'Hubert Visconti et Pusterla: donner sa vie lui eût semblé bien peu de chose.

De tels caractères, qui, lorsqu'ils se passionnent pour une idée ou pour une personne, oublient le reste de l'univers, sont rares aujourd'hui dans notre société, dont le niveau adoucit et égalise toutes les aspérités à la superficie, comme le torrent polit les cailloux. Est-ce un bien? est-ce un mal? Demandez, si la poudre à canon est un bien ou un mal, qui, bien employée, est une protection et une puissance, et qui, employée sans règle, n'est que la mort.

A cette nature violente, mais généreuse, joignez la fraîcheur d'une âme de dix-sept ans, une grâce hardie, bien que modérée par l'habitude de vivre avec les grands, une mélancolie répandue sur tous les sentiments et née du mystère de sa naissance, et vous comprendrez combien Alpinolo devint cher aux Milanais, race d'un naturel exquis, et non-seulement au peuple, mais aux grands. L'incertitude même de sa naissance, que le monde, par une de ses mille injustices, impute ordinairement à crime, ou considère, du moins avec une compassion hautaine, voisine du mépris, loin de nuire à Alpinolo, le rendait plus intéressant à ceux qui le connaissaient, par l'ardeur perpétuelle qu'il montrait de chercher, de retrouver son père, de s'arracher à cette situation qu'il regardait comme une infamie. Si on racontait devant lui les embarras de quelque personne malheureuse: «Au moins il a un père, il a une mère,» s'écriait-il. Lorsqu'il voyait un enfant dans les bras de ses parents, il se consumait de douleur, de regrets. Combien de fois Marguerite ne le surprit-elle pas contemplant Venturino et le couvrant de mélancoliques caresses, en retenant des larmes avec effort!

On a déjà conquis combien Marguerite était faite pour inspirer de l'amour à tout ce qui l'approchait. Pour peu qu'il ait l'expérience du monde, le lecteur doit avoir remarqué que ceux qui n'ont point à se louer des hommes se tournent avec un enthousiasme plein de dévouement vers les femmes, sûrs de trouver en elles la compassion, le désintéressement, la tendresse dont les hommes sont dépourvus, ou qui sont étouffés en eux par les calculs de l'amour-propre et le tumulte des affaires.

Ainsi, Alpinolo avait concentré sur Marguerite l'affection qu'il portait à Uberto et à Ottorino pendant leur vie: affection qui ne ressemblait en rien au sentiment qui d'ordinaire unit les deux sexes, mais une sorte de culte fait pour mettre à néant toutes les manoeuvres de la vanité, toutes les espérances de la passion. Il la considérait comme une lumineuse étoile au milieu des ténèbres universelles de la société, et il n'eût pu la croire capable d'une action qui eût été moins que généreuse et sainte.

Si jamais vous n'avez répandu des pleurs sur le sein d'une femme respectée, si jamais vous n'avez dévoilé à ses yeux les blessures d'un coeur contristé, vous ne devinerez point quelle douceur il y avait pour Alpinolo dans ces heures où, assis près de sa maîtresse, avec l'affection d'un frère et le respect d'un vassal, il lui découvrait ses angoisses. Les hommes en auraient dédaigneusement souri comme d'une faiblesse, d'un enfantillage, d'une exagération sentimentale; mais en elle il trouvait un écho, de la sympathie, et quelques-unes de ces paroles qui peuvent en un instant chasser les nuages du coeur et y ramener la sérénité.

L'année qui précéda celle où commence notre récit, les Visconti s'étaient vus au moment d'être dépossédés de leur seigneurie. Lodrisio Visconti, neveu du grand Matteo, courroucé de se voir exclu de la seigneurie, tenta d'amener un changement, et, se confiant sur le grand nombre des mécontents, sur les promesses de quelques voisins, sur sa propre audace et sur la fortune, il mena contre Azone une bande de mercenaires. Cette bande, composée d'Allemands, et conduite par le capitaine Malerba, fut appelée la compagnie de Saint-Georges. Elle était, la première de toutes ces bandes qui depuis firent un métier de la valeur militaire, et qui, non moins terribles à leurs amis qu'à leurs ennemis, ravagèrent pendant deux siècles notre patrie déjà assez affligée.

En face de cet imminent péril, tous les Milanais prirent les armes. Quoiqu'ils n'eussent pas grand sujet de se louer de leurs maîtres, ils avaient assez d'ouverture d'esprit pour ne point croire aux promesses de liberté que Lodrisio voulait accomplir par la violence, ni qu'un ramas de bandits mercenaires vînt en pays étranger pour y redresser les torts et y rétablir la justice. Lodrisio, qu'on ne put point empêcher de passer l'Adda à Rivolta, pénétra jusque dans le comté de Seprio, dont il réclamait la seigneurie, et assit son camp à Legnano. Les Milanais s'avancèrent jusque-là à sa rencontre avec trois mille cinq cents cavaliers, deux mille arbalétriers, quatorze mille fantassins, armée considérable pour un si petit état. Luchino, qui n'était point encore prince, la commandait. Il disposa l'avant-garde à Parabiago, à Nerviario le centre, à Ro l'arrière-garde; mais, surpris de grand matin, le 21 février (c'était le jour de sainte Agnès, et il neigeait à flots), il y eut une telle mêlée qu'il fui fait prisonnier, et qu'on l'attacha à un arbre jusqu'à ce que la journée fût décidée.

Alpinolo, qui combattait derrière Francisco Pusterla, aperçut Luchino dans cette position critique. Il en donna aussitôt avis aux cavaliers les plus braves de l'armée, et avec eux il rafraîchit le combat, et, redoublant d'efforts, ils parvinrent à délivrer leur capitaine. S'il n'était pas du style de l'histoire de ne jamais rapporter qu'aux personnages illustres le mérite des actions d'éclat, elle aurait confessé qu'Alpinolo avait eu la meilleure part dans cette affaire. Il fit en effet des merveilles de sa personne, arriva le premier jusqu'à Visconti, coupa les liens qui le retenaient, le mit à cheval, et, lui donnant une masse d'armes, revint avec lui montrer le visage aux ennemis. Ceux-ci, à la fin d'une journée où le combat s'était cinq fois renouvelé, s'enfuirent enfin en pleine déroute, laissant prisonnier Lodrisio, qui fut jeté dans le cachot de Saint-Colomban, où il souffrit beaucoup d'années.

Cette bataille est celle de Parabiago, si célèbre parmi les Milanais, et dans laquelle on raconte que saint Ambroise apparut dans l'air, tenant en main un fouet gigantesque, dont il frappait les mercenaires. En mémoire de cette journée, on bâtit une église superbe au lieu même où Luchino avait été délivré. Il fut réglé que chaque année, au jour anniversaire considéré comme jour de fête, les douze seigneurs de l'approvisionnement iraient à cette église en grande solennité y faire une offrande au nom de la commune, et assister à une messe spéciale, dont la préface contenait des imprécations contre les mercenaires. Cette cérémonie se poursuivit jusqu'au temps de saint Charles Borromée, qui la restreignit à une simple visite à la basilique de Saint-Ambroise, dans la cité.

Ce furent alors de grandes fêtes, de grands feux de joie. Azone se rendit à Parabiago avec une pompeuse suite, et arma chevaliers ceux qui s'étaient le plus distingués dans la bataille. Un héraut d'armes appelait les braves les uns après les autres par leurs noms, les titres de leurs familles et de leurs pères; s'il ne s'y trouvait pas de tache, il disait: «Viens et l'approche pour recevoir cette ceinture militaire, dont la patrie et les chevaliers te trouvent digne.» Le héraut nomma el examina Ambroise Cotiea, Protaso des Caimi, Giovanni Scaccabarozzo, Milanais, Lucio des Vestarini, de Lodi, Inviziato, d'Alexandrie, Lanzarotto Anguissola et Doudazio Malvicino della Fontana, de Plaisance, Rainaldo des Alessandri, de Mantoue, Giovannolo de Monza, et l'Allemand Sfolcada Melik. Ils se présentaient à la file les uns des autres devant Azone, qui recevait leur hommage-lige, leur donnait une légère accolade, leur présentait l'épée, et la leur attachait au côté avec la ceinture chevaleresque, pendant que deux autres chevaliers leur attachaient aux talons les éperons d'or. On appela ensuite Giovanni del Fiesco, Génois, frère d'Isabelle, femme de Luchino; mais ou ne put rendre les honneurs qu'à son cadavre, qu'on voyait étendu sur un riche lit de parade, revêtu de toute son armure, tel qu'enfin il était tombé sur le champ de bataille, en combattant à côté de son beau-frère.

Enfin on proclama le nom d'Alpinolo. Mais quand on demanda quel était son père, quelle était sa lignée, personne ne put en rendre compte, et il resta lui-même confus, comme au souvenir d'une ignominie. Comme il ne put prouver qu'il n'était point sorti d'une souche infâme, il ne fut point admis aux honneurs des preux. Je laisse à penser quel coup ce fut pour son âme; il lui paraissait qu'il n'y avait que la tyrannie la plus grossière et la plus absurde qui pût regarder à la naissance plutôt qu'au mérite personnel. Il se comparait aux uns et aux autres parmi les nouveaux chevaliers, surtout à Melik, l'Allemand mercenaire, et de ce jour augmentèrent sa haine contre les Visconti et son désir de connaître son père. Semblable à des vierges involontaires, après une suite de désirs trompés, il était devenu irritable, aigri contre la société, selon lui mal réglée, et de plus en plus enthousiaste des exceptions sociales, de plus en plus avide de rêves nouveaux, de périls, de renaissantes épreuves.

A l'entrée de presque toutes les maisons nobles de Milan, on trouvait un portique où ou pouvait se réunir pour prendre l'air, pour causer avec ses amis, pour censurer le voisinage, comme le comportait la vie publique et toute en dehors de cette époque, de même que se renfermer chez soi et s'isoler est d'usage dans des temps où chacun se fait une règle de ne vivre que pour soi et de s'instituer le centre et la circonférence de ses actes. De soixante de ces lieux de réunion, que nous appelions _coperti_, il ne subsiste plus guère que celui de Fugini, bâti peu après sur la place du Dôme.

Précisément, sous l'un de ces portiques, Alpinolo échangeait quelques paroles avec le feu qu'il mettait à toutes choses, lorsqu'il fut accosté par un certain Monelozzo Basabelletta, d'humeur satirique, mauvais plaisant, chaud partisan du peuple, pareil à tant d'autres à qui le mépris qu'on a pour eux tient lieu de liberté. Je ne sais si c'était par amour du bien, par envie ou pour flatter le peuple, qui a aussi ses adulateurs, il s'était fait l'investigateur malin et le caustique détracteur de la conduite des nobles, des riches et des magistrats.

Il salua le jeune homme, et, lui frappant sur l'épaule: «Eh! lui dit-il, cette perle de toutes les femmes, cette coupe d'or dont on n'a jamais fini de raconter les merveilles, elle supporte assez bien l'absence de son mari, en recevant les visites du magnifique seigneur Luchino. Je l'ai vu se diriger plusieurs fois vers la villa de cette dame.»