L'Illustration, No. 0026, 26 Août 1843

Part 4

Chapter 43,631 wordsPublic domain

Enfin, au point de vue de la sécurité, outre que les collisions, comme nous l'avons dit, sont impossibles, le convoi ne peut pas dérailler, le piston le maintient toujours sur la voie; la rupture des essieux de locomotives, qui est la source de tant de graves accidents, disparaît. Le chemin pouvant se modeler sur le terrain et aborder les pentes naturelles du sol, ou n'a plus à craindre les éboulements des grandes tranchées; l'incendie, les scènes affreuses du 8 mai sur la rive gauche ne peuvent plus se présenter dans ce système.

Les ingénieurs anglais qui, s'ils ont de la persévérance à poursuivre une idée quand ils la trouvent bonne, sont toujours en défiance contre les nouveautés quand il s'agit de les mettre en pratique, ont visité avec un puissant intérêt le railway atmosphérique de Wormwood-Scrubs, et attendent le résultat de l'épreuve qu'on va tenter en Irlande sur le chemin de Dublin à Dalkey, entre Kingstown et Dalkey, sur une longueur de 2,722 mètres. MM. Clegg et Samuda établissent en ce point une machine de la force de 100 chevaux; ils ont adopté cette puissante machine, parce que, si le succès est complet, on étendra le tube jusqu'à Dublin d'une part, et la longueur desservie par la machine serait de 12 kilomètres et demi, et jusqu'à Bray de l'autre, et cette machine desservirait alors 22 kilomètres.

On conçoit quel intérêt s'attache à ces essais, qui, s'ils réussissent, renverseront complètement le système actuel. Quant à nous, nous ne formons qu'un voeu: c'est que le gouvernement, engagé par la loi du 11 juin 1842 dans les dépenses considérables d'exécution du grand réseau des chemins de fer, concentre son attention sur les essais du chemin de Kingstown à Dalkey, fasse suivre les expériences par une commission expérimentée; et si le système atmosphérique présente tous les avantages que nous avons signalés, son devoir et son intérêt seront d'entrer franchement dans cette nouvelle voie, qui épargnera à la France, déjà obérée, des dépenses si peu en rapport avec l'état actuel de ses finances.

Moeurs parisiennes.

CE QU'IL Y A DANS UNE GOUTTE D'HUILE.

L'infortuné dandy dont nous avons raconté les succès et les revers sous ce titre: _L'Habit et le Moine_, le pseudo-lion Roger de Cancale, jeune employé au Mont-de-Piété, qui veut trancher, comme quelques-uns de nos lecteurs s'en souviennent peut-être, du millionnaire et du marquis, eut un jour une de ces heureuses chances qui ne se présentent, dit-on, qu'une seule fois dans la vie d'un homme. Il faillit réaliser la chimère, le rêve de son existence tout entière, devenir ce que, depuis dix ans, il s'efforce si laborieusement de paraître, c'est-à-dire posséder des rentes, de vrais chevaux, un hôtel non imaginaire, des laquais poudrés et galonnés, des châteaux, des parcs, des métairies et une loge à l'Opéra. Toutes ces splendeurs brillèrent un instant à ses yeux, et puis s'évanouirent sans retour. Tant d'opulence tint pour lui à un fil, ou pour mieux dire à une... mais n'anticipons pas sur les événements.

Vous saurez donc que notre vicomte avait eu naguère l'heur extrême de séduire une riche veuve, la charmante baronne Dorliska de la Fenouillère, qui, avec son coeur et sa main, devait lui apporter une dot de cinquante mille écus de rente amassés par le défunt baron, munitionnaire sous l'Empire, et transformé en gentilhomme sous le règne de la branche aînée, moyennant une somme ronde de dix mille francs, qui était alors le prix-courant des lettres de noblesse. D'ailleurs, comme le disait le financier Zamet, l'ami de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, l'homme qui est _seigneur de trois millions_ ne saurait être un roturier.--Comment Cancale s'y était pris pour opérer cette conquête, nous ne saurions trop vous le dire: mille causes avaient concouru à ce capital résultat. Le noeud gordien de sa cravate y était certainement pour quelque chose. Les bottes vernies dans lesquelles se mirait ce nouveau Narcisse pouvaient aussi revendiquer une part dans ce brillant succès. Son gilet extravagant ne pouvait manquer de charmer la plus folle de toutes les baronnes. Son aplomb, sa fatuité, l'assurance avec laquelle il parlait de ses terres, de ses gens et de ses poneys, les quelques relations aristocratiques sous le protectorat desquelles il avait soin de se produire, n'avaient pas moins contribué à fasciner cette dernière, dont le coeur ressemblait beaucoup à la noblesse, c'est-à-dire qu'il n'était pas de roche. Bref, dans le tourbillon d'une valse à deux temps exécutée l'hiver dernier au bal de M. de Rambuteau, le vicomte, qui était de première force à cet exercice gymnastique cher à la nouvelle jeunesse dorée, avait osé risquer une déclaration en forme que sa Françoise de Rimini, entraînée avec lui dans l'espace, avait accueillie en souriant. Au bout de la spirale, tout était dit: ils s'étaient avoué leur mutuel amour. On va si vite quand on valse!

Au samedi suivant, on donna libre cours à de timides souhaits trop longtemps comprimés, et il fut convenu qu'on s'épouserait aussitôt le printemps venu. Le vicomte était trop habile pour se permettre de brûler du moindre feu illégitime.

Mais, hélas! au moment où luisait déjà pour lui le chaste flambeau de l'hyménée, un quinquet jaloux versa une larme, et cette larme (de combien d'autres pleurs ne devait-elle pas être suivie!) vint tomber juste sur le collet du futur époux de Dorliska.

Le lendemain, celui-ci, en passant d'un oeil plein de sollicitude l'inspection de sa chère toilette, complice de son glorieux succès, et comme il chantonnait dans ses dents le refrain du grand poète national:

Ah! mon habit, que je vous remercie!

Il aperçut avec épouvante une odieuse tache qui se prélassait, s'épanouissait sur la cime de son elbeuf numéro un. En vain il regratta, frictionna, brossa la place où l'horrible stigmate avait fait élection de domicile, il ne réussit qu'a le rendre un peu plus visible à l'oeil nu. L'huile est de ces forbans avides qui n'abandonnent pas facilement leur proie, et c'était merveille de voir comme elle s'étendait à la ronde, imprégnant la trame moelleuse et rongeant de ses tons livides la fraîche teinte du tissu.

Or, Cancale devait, le jour même, faire sa cour à la baronne qui, la veille, en prenant congé de lui, avait languissamment laissé tomber de sa bouche cette suave parole: «A demain!» Manquer à cette invitation, à cet ordre, c'eût été se perdre, se suicider, matrimonialement parlant.

Dans son désespoir, le vicomte songea d'abord au dégraisseur; mais, outre que cet industriel vend ses services au poids de l'or (deux francs cinquante centimes, prix net d'une paire de gants blancs), il était trop tard pour qu'il pût recourir à son ministère. L'heure pressait. Le vicomte, en proie à de sombres réflexions, endossa machinalement son frac terni, prit son chapeau, et descendant les cinq étages qui conduisaient à sa mansarde de la rue Jean-Pain-Mollet, gagna le quai, dont il suivit mélancoliquement le trottoir, qu'ombragent de jeunes fagots d'épines décorés du nom de tilleuls par l'autorité municipale. Les mains dans ses poches, le nez au vent, il semblait chercher au ciel une inspiration et implorer la Providence.

Tout à coup cette dernière se manifesta à lui sous la forme d'un quidam, porteur d'un chapeau jadis blanc, penché comme la tour de Pise, d'une énorme paire de favoris, d'une cravate rouge et d'une ample redingote de castorine. Ce personnage, qui se tenait adossé au parapet sur lequel on voyait étalée près de lui une petite boîte de fer-blanc, bondit à l'aspect du vicomte, et s'élançant au-devant de lui:

«Dieu! la belle tache! s'écria-t-il; ah! monsieur, pour l'amour de l'art, souffrez qu'on vous en débarrasse!»

En même temps il saisit le collet de Cancale et commença à le frotter vigoureusement d'une sorte de substance bleuâtre qu'il tenait dans l'une de ses mains, et qui ressemblait à s'y méprendre à du savon dit de lessive.

Le vicomte ouvrit de grands yeux, et, tiré en sursaut de sa rêverie, crut voir un ange libérateur dans le rébarbatif Bohémien qui venait de lui barrer le passage.

«Qui donc êtes-vous? demanda-t-il.

--Qui je suis? répondit l'homme à la castorine; vous voyez devant vous, monsieur, l'inventeur breveté du célèbre savon oléagineux-végétal, le fruit de mes explorations dans toutes les parties du monde, y compris la Polynésie et l'archipel des îles Marquises. A l'aide de ce savon, monsieur, composé de simples recueillies sur les plus hautes montagnes du globe, j'enlève toutes les taches qui veulent bien m'honorer de leur confiance. Il n'est pas d'habit si graisseux, de paletot si maculé, d'étoffe généralement quelconque si outrageusement souillée, que je ne rende en peu de minutes propre, nette, resplendissante comme une pièce de six liards; et tout cela, monsieur, tout cela pour la modique bagatelle de dix centimes, deux sous, vieux style!»

En prononçant ces mots, l'industriel en plein vent, dont la propre redingote témoignait par écrit du cas qu'il faisait de son savon, substance si précieuse à ses yeux qu'il n'osait s'en servir pour lui-même; l'industriel, dis-je, continuait d'empâter avec une ardeur sans pareille le collet du vicomte. Séduit par l'éloquente tirade ci-dessus, celui-ci le laissait faire et attendait avec confiance le résultat de l'opération.

En ce moment fatal, le bruit d'une voiture se fit entendre. Une brillante calèche, traînée par deux chevaux dépareillés, s'avançait au milieu de la chaussée. Cancale y jeta les yeux et reconnut..... quel coup de théâtre! j'en frémis encore quand j'y pense... dans la belle dame assise au fond de l'équipage, la prétendue, la divine baronne Dorliska de la Genouillère. Quel génie, malfaisant, quel démon vomi par l'enfer, pouvait l'attirer à cette heure sur l'excentrique et antifashionable quai désigné sous le nom de Pelletier? Pénètre qui pourra le mystère! Ce qu'il y a de certain, c'est que Cancale, médusé à l'aspect de son amante, perdit, en cet instant critique, toute présence d'esprit au point de la saluer gauchement, se coupant ainsi toute retraite, toute dénégation ultérieure, et constatant lui-même sa triste, sa déplorable identité. Le vertige qui parfois nous saisit aux heures de péril extrême peut seul expliquer cette lourde, cette inqualifiable aberration.

La baronne, qui jusqu'à ce moment n'avait point aperçu Cancale, devint pourpre de confusion et de colère en reconnaissant, dans le cavalier qui lui tirait son chapeau si maladroitement, le radieux vicomte aux prises avec l'industriel à la mine équivoque que nous venons de vous dépeindre. Elle s'agita convulsivement sur son siège en se mordant les lèvres, donna ordre à son cocher de fouetter, et s'éloigna emportée par ses rapides normands, non sans avoir lancé au malheureux dandy un regard de mépris souverain et de foudroyante ironie.

Atterré, écrasé, stupéfié, celui-ci sentit une sueur froide lui ruisseler par tout le corps. La bouche béante, le jarret tendu, l'oeil instinctivement fixé sur la calèche qui s'enfuyait, emportant tous ses rêves dorés, il demeura immobile, sans haleine, sans voix, comme s'il eût éprouvé soudain le sort de la trop curieuse femme de Loth.

L'inventeur breveté du célèbre savon oléagineux-végétal le tira de sa léthargie en lui disant:

«C'est fait, bourgeois! vous voilà maintenant propre comme cinq sous. C'est dix centimes que vous me devez pour vous avoir enlevé votre tache...

--Misérable! mais ce n'est pas ma tache, c'est ma maîtresse que tu m'as enlevée! s'écria d'une voix de tonnerre le malheureux vicomte, rappelé par cette interpellation au triste sentiment de l'horrible réalité.

--Qu'est-ce qu'il me chante donc là, ce moderne? reprit l'homme à la cravate rouge; est-ce que je ne vous ai pas dégraissé, par hasard? mes deux _ronds_ tout de suite, ou sinon...»

L'infortuné Cancale paya et s'éloigna la mort dans l'âme, conservant, toutefois, encore une parcelle de ce vague espoir qui n'abandonne jamais l'homme au milieu des plus grands revers.

Cette dernière planche de salut ne tarda pas à lui manquer. Le soir même, il reçut par la poste, à son domicile d'emprunt, une petite lettre ainsi conçue:

«Monsieur,

«Il est inutile de vous présenter chez moi, comme vous aviez dessein de le faire. Je ne pourrais jamais m'attacher à un homme qui se fait détacher dans la rue.

«Signé baronne D.... de la F..........»

Toute brève qu'elle fût, cette épître renfermait deux inexactitudes que notre qualité d'historien nous fait un devoir de relever. D'abord, ce n'était pas dans la rue, mais sur le quai que le malencontreux dandy avait été pris en flagrant délit de contrebande lionine; ensuite, il ne s'était nullement fait _détacher_, comme le supposait la baronne; car, dès le lendemain, la tache reparut plus florissante que jamais. Depuis ce jour elle a résisté à l'emploi de tous les caustiques et n'a cessé de progresser; si bien que le vicomte peut parodier le mot de ce François Ier sous lequel ses aïeux combattirent, dit-il, à la bataille de Pavie, et s'écrier, avec beaucoup d'à-propos et de vérité, que «tout est perdu, fors la tache.»

Camps d'Instruction.

CAMP DE LYON.--CAMP DE BRETAGNE.

L'utilité des camps d'instruction pendant la paix ne saurait être révoquée en doute; ce sont les meilleures écoles pour les soldats connue pour les généraux. Là, les uns se préparent à l'exécution simultanée de tout ce qui se pratique en campagne, par des évolutions semblables à celles que nécessite la guerre; les autres apprennent à manier un grand nombre de troupes sur toutes sortes de terrains, et se familiarisent ainsi avec le jeu des divers corps; tous contractent les habitudes de la vie militaire, et le concours des différentes armes, dans les opérations d'une guerre simulée, donne à chacune des idées justes sur la part qu'y prennent toutes les autres.

Dans l'histoire des institutions militaires de la France, le plus ancien camp d'exercice parait remonter au règne de Louis XI. Commines rapporte que ce monarque, sur la fin de son règne, forma à Pont-de-l'Arche, en Normandie, un camp de ce genre où plus de 20,000 hommes furent réunis pendant plusieurs années. Il se composait de 10,000 Français, 10,000 Suisses et 2,000 pionniers.

De cette époque, il faut venir jusqu'à Louis XIV pour en trouver un semblable. Comme, d'ailleurs, l'armée française ne manquait pas alors de généraux expérimentés, et que la fréquence des guerres tenait les troupes en haleine, ce n'est que lorsque ce roi voulut initier son fils, le duc de Bourgogne, au commandement, qu'il forma à Mouchy, près de Compiègne, en 1698, un camp de 52 bataillons, de 152 escadron» et de 15 bouches à feu. Les troupes, au nombre d'environ 70,000 hommes, exécutèrent, sous les yeux de Louis XIV, toutes les opérations d'une campagne.

Louis XV, pendant les premières années de son règne, ne songea pas d'abord à former des camps. Dans un intervalle de vingt-trois ans, il n'en avait été ordonné qu'un, en 1727, de 20 bataillons et de 20 escadrons; plus, trois petits de cavalerie en 1730, sur la Sambre, la Meuse et la Sarre; enfin, un cinquième des bataillons d'infanterie ne formant pas 5,000 hommes, et d'un bataillon de royal-artillerie, avec 40 pièces de divers calibres et 20 mortiers. On s'y occupa principalement de l'instruction de l'artillerie. Mais après la bataille de Fontenoy, la nécessité fut reconnue de faire faire aux généraux l'apprentissage du commandement, dans des camps installés en 1753, 1754 et 1755, en Alsace et en Lorraine. Les résultats de la guerre de Sept Ans forcèrent à refondre l'organisation de l'armée, et des inspections annuelles en furent passées, de 1764 à 1770, dans les camps de Compiègne et de Fontainebleau.

La position de Compiègne, au confluent de l'Aisne et de l'Oise, sa proximité de la capitale et la topographie de ses environs l'ont fait regarder depuis longtemps comme un lieu favorable à cette destination. Fontainebleau ne présente peut-être pas au même degré des avantages semblables; malgré le passage de la route de Paris à Bourges, le voisinage de celle de Paris à Orléans et la proximité de la Seine et de l'Essonne, les bois des environs se prêtent peu aux hypothèses militaires. Cependant le terrain est sablonneux et très-praticable à toutes les armes, quoique recouvert de genêts et de buissons; le soldat ne glisse pas en marchant sur une terre sablonneuse, et il use peu sa chaussure.

L'établissement des camps de plaisance, comme on les appelait, était, sous l'ancien régime, pour le plus grand nombre des généraux, une occasion d'afficher un luxe incompatible avec l'austérité de la vie militaire. Tel colonel qui, pour la première fois, paraissait à la tête de son régiment, dépensait dans cette circonstance, en quelques jours, deux ou trois années d'un immense revenu. Les intrigues de cour, les longs dîners, les soupers interminables, absorbaient presque tous les instants. L'intérieur des _marquises_ (c'est sous ce nom qu'on désignait les tentes des généraux et des officiers supérieurs) offraient toutes les recherches de l'ameublement le plus élégant. Dans ces réunions on s'occupait de tout, excepté de l'art militaire; puis, après une semaine consacrée à ces occupations, les corps rentraient dans leurs garnisons respectives, sans avoir exécuté d'autres manoeuvres qu'une grande revue et un défilé général.

Ces camps néanmoins eurent parfois pour résultat d'éveiller dans l'armée le goût de l'étude, et si quelques tacticiens, proposant une expérience, une amélioration, furent d'abord traités de rêveurs, de novateurs, sans pouvoir se faire écouter, d'autres réussirent à faire discuter leurs théories. C'est principalement pour examiner celles sur l'ordre profond et l'ordre mince que fut institué, en 1778, le célèbre camp de Vaussieux. On y concentra, sous le commandement du maréchal prince de Broglie, 48 bataillons, 20 escadrons et 40 pièces de canon. En 1770, il y eut à Saint-Omer un nouveau camp de 21 bataillons et 10 encadrons. Depuis cette époque, on rassembla en Lorraine et en Alsace plusieurs autres camps. Les plus considérables furent ceux de Saint-Omer et de Frascati sous Metz, en 1788. Dans le premier, on réunit, sous les ordres du prince de Condé, 37 bataillons, 30 escadrons avec 20 bouches à feu. Le maréchal prince de Broglie commandait le second, fort de 31 bataillons, 62 escadrons et 45 pièces d'artillerie.

Pendant la première période de la révolution, il n'y eut, à proprement parler, pas de camp d'instruction; car ceux de Maulde, de Famas, de Maubeuge, de Vaux sous Sedan, de Fontoy, de Hesingen, de Saint-Laurent du Var, étaient des camps de guerre en face de l'ennemi; mais lorsque, après la paix de Lunéville, les armées victorieuses de la République rentrèrent en France, le premier consul Bonaparte sentit la nécessité de les faire camper, pour les assujettir à une discipline sévère et mettre de l'uniformité dans leur tenue et leur instruction. Ce fut alors qu'on vit se former les camps de Bruges, de Saint-Omer, de Boulogne, créés par une pensée politique non moins que militaire. Les vétérans de l'armée, commandés par des généraux de la plus haute distinction, furent là réunis sous les yeux de leur général et de leur empereur. Les grands simulacres de guerre, exécutés par eux, dépassèrent de beaucoup tout ce que l'Europe avait vu jusque-là. Toutes les idées connues y turent appliquées sur une échelle inusitée. La science des grandes manoeuvres vint s'ajouter à l'expérience de la guerre. Les divisions arrivèrent à mettre dans leurs mouvements une précision telle qu'auparavant on ne l'eût pas attendue d'un bataillon. La tenue, la discipline et l'instruction des troupes ne lassaient rien à désirer. «Que feriez-vous avec une semblable armée, dit un jour Napoléon au maréchal Soult, qui commandait le camp.--La conquête du monde, sire,» répondit le maréchal. La courte et mémorable campagne de 1805 justifia pleinement cette prévision.

La cérémonie de la distribution des croix de la Légion-d'Honneur se fit au camp de Boulogne, en grande pompe, le 10 août 1804. Quatre-vingt mille hommes assistèrent à cette solennité. Napoléon, entouré de ses frères, de ses maréchaux, de ses grands-officiers, prononça le serment de l'ordre: il fut répété par tous les récipiendaires, disposés en pelotons à la tête de chaque colonne. Après le serment, les décorations, portées dans des casques et sur des boucliers de l'armure de Duguesclin et de Bayard, furent distribuées aux légionnaires.

Le camp de Boulogne fit trembler l'Angleterre et prépara l'armée qui devait, en deux mois, conquérir l'Allemagne, s'emparer de Vienne, et détruire à Austerlitz les restes des armées de l'Autriche appuyées par celles de la Russie.

Sous la Restauration, des camps furent formés presque annuellement depuis 1826 à Saint-Omer et à Lunéville; il n'y a été, souvent réuni que des troupes d'une seule arme, comme au camp de Lunéville, destiné à la cavalerie. Le plus nombreux et le plus remarquable entre tous est celui de Saint-Omer, en 1827, dans lequel ont été exécutés, outre un simulacre de siège, les essais que demandait la rédaction de la nouvelle ordonnance sur les manoeuvres d'infanterie et de cavalerie.

Les puissances étrangères réunissent aussi des camps de manoeuvres, et il ne se passe guère d'année que le quart ou le tiers de l'effectif des armées russe, autrichienne et prussienne n'y soit exercé. Les plus considérables ont été celui de Vérone, en 1834, qui comptait 60,000 hommes de toutes armes el plus de 100 bouches à feu; celui de Kapsdorf, où les 5e et 6e corps prussiens présentèrent une force de plus de 40,000 hommes et de 60 bouches à feu; celui de Kalish, en 1835, où manoeuvrèrent, sous les yeux de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, des détachements combinés de troupes russes et prussiennes, au nombre de 60 bataillons, 67 escadrons, avec 136 bouches à feu; enfin celui de Wosnesensk, qui réunit, en 1837, 50 escadrons, 28 bataillons, 168 pièces de canon, indépendamment de 24 escadrons et 5 batteries de cantouistes.--Les troupes sardes ont un camp d'instruction à Ciriè, dix-neuf kilomètres nord-ouest de Turin; les troupes austro-italiennes en ont également un permanent, construit à Montechiaro, sur la route de Brescia à Mantoue, par le prince Eugène, quand il était vice-roi d'Italie. Napoléon, peu de jours après son couronnement à Milan, rassembla à Montechiaro, au mois de mai 1805, et fit manoeuvrer 35,000 hommes d'infanterie, 4,500 de cavalerie avec 10 batteries d'artillerie.

Depuis 1833, des camps d'instruction ont été presque annuellement Lunéville, Compiègne, Saint-Omer, Verdun, Fontainebleau, etc., sous les ordres, soit du duc d'Orléans, soit du duc de Nemours.

Les camps de Fontainebleau, en 1839, furent faites des expériences sur le service auquel on destinait le bataillon de tirailleurs; ces expériences satisfaisantes motivèrent la création de neuf autres: ces dix bataillons ont, depuis la mort du prince royal, reçu le nom de chasseurs d'Orléans.