L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843
Part 7
Il entra. Le couvent, quelque opinion qu'on ait sur la sainteté et sur la vie contemplative, était un refuge recherché volontiers par l'homme que les douleurs avaient abattu. Leur silence, leur pieux repos, leur détachement des affaires mondaines, les faisaient ressembler à, des îles de salut au milieu de la mer agitée du monde, et le coeur, ballotté par la fortune (mot honnête, qui couvre la déloyauté, l'ingratitude, l'improbité des hommes), venait y chercher et y trouvait souvent le baume de l'oubli. Parmi les rares événements de ma vie, jamais les huit jours que je voulus passer dans un monastère ne me sortiront de l'esprit. La situation du couvent sous un ciel incomparable, recréée par la vue de la féconde richesse des vallées et des montagnes, contribua sans doute à me rendre la tranquillité que j'étais venu demander au cloître. Mais sous ces portiques silencieux, dans ces fuyants corridors, peuplés d'êtres en apparence différents de ceux que nous rencontrons dans le monde, Dante Alighieri me revenait toujours à la pensée, lorsque errant comme moi, ayant abandonné comme moi les choses les plus tendrement chéries, indisposé contre sa patrie et contre ses compagnons d'infortune, il s'assit, pour méditer, dans un cloître du diocèse de Luni. Un frère le voyant immobile, absorbé dans une longue méditation, s'approcha et lui dit. «Que cherchez-vous, bon homme?» il répondit: «La paix!»
Le désir de la paix conduisit Buonvicino sous le vestibule, où un toit protégeait ses murs à hauteur d'appui, disposés pour que les pauvres, nombreux surtout à cette époque de famine, vinssent y manger les soupes qu'on leur distribuait chaque jour à midi. Sur les murailles latérales, on voyait l'histoire vraie on fabuleuse de l'institution des _Umiliati_. Ceux qui admirent aujourd'hui dans ce palais les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens et des modernes, pourraient à peine se figurer la grossièreté de ces peintures à la détrempe, aux personnages longs, efflanqués, sans mouvement, sans ombres, sans fond ni perspective. Deviner ce que signifiaient ces compositions n'eût pas été une entreprise facile, si des épigraphes versifiées, non moins grossières que les peintures, n'avaient aidé à les expliquer. Donc, à main droite, on voyait des ruines de maisons, de murailles d'églises, et le mot de Milan indiquait que ces ruines étaient celles de la ville, lorsque Barberousse l'avait dévastée avec ses confédérés, en très-grande partie Italiens. Sur le devant du tableau, quelques personnages en habit de deuil, les uns à genoux, tous les mains jointes, représentaient les cavaliers milanais, qui, s'il faut en croire la tradition, firent voeu, si leur patrie se relevait de son abaissement, de se réunir pour une vie de pénitence et de sainteté. C'est ce que déclarait l'inscription suivante, placée au-dessous du tableau, et qui, du moins dans l'intention de l'auteur, était versifiée:
Como diruto Mediolano da Barbarossa cum la mano Li militi se botano à Maria, ke laudata sia.
Après la destruction de Milan par Barberousse et sa troupe, Les soldats se vouent à Marie, qui soit louée à jamais.
Du côté opposé, on avait figuré des maisons, les unes terminées, les autres encore en état de construction, pour représenter Milan, qui, après avoir été détruit par les dissensions lombardes, était rebâti par la fraternité de tous les citoyens. Une douzaine de dames et de chevaliers (le beau sexe ne se distinguait que par le prolongement de la robe blanche qui lui descendait jusqu'au talon, tandis que les hommes ne la portaient que jusqu'au genou), les bras et les épaules chargés du fardeau de leurs richesses, se dirigeaient vers une église. Au-dessus de cette église, et dans des nuages qu'on aurait pu prendre pour des balles de coton, apparaissait la Vierge Marie, et l'inscription disait:
Questi enno li militi Umiliati quali in epsa civitati Solvono li boti sinceri. Diceti un Ave, o passagieri!
Ceux-ci sont les soldats _Umiliati_ qui, dans cette même cité, Accomplissent des voeux sincères. Dites un _Ave_, ô passants!
La grossièreté de cette poésie et de ces peintures ne choquait pas Buonvicino, qui n'était guère habitué à voir mieux. Quoique Dante, et Giotto, les pères de la poésie et de la peinture, fussent déjà venus, quoique les chants du premier fussent déjà publiquement lus et commentés en Lombardie, et que Giotto eût déjà peint pour la cour d'Azone Visconti, le goût n'était pas encore répandu, et ce n'était pas même le dernier des élèves d'Andrino da Edessa, de Pavie, qui avait composé les rustiques tableaux dont nous avons parlé.
D'ailleurs, le sujet qu'ils représentaient répondait merveilleusement aux dispositions intimes de Buonvicino, et il resta quelque temps plongé dans une muette contemplation. Ange Gabriel de Concorezzo, frère portier, se rangea de côté lorsqu'il le vit s'approcher du seuil, et lui dit: La bénédiction du Seigneur tombe sur vous! Buonvicino entra dans une cour où poussait l'herbe; un puits était percé au milieu, et sur ses bords se penchait le verdoyant feuillage de l'agnus castus, arbre qu'on voyait fréquent dans les cloîtres, parce qu'on lui attribuait la propriété de maintenir sans tache le voeu de chasteté. Tout autour de cette cour régnait un portique, supporté par des pilastres de briques, sous lequel on remarquait quatre autres tableaux du mérite des premiers, et qui représentaient la vie laborieuse de quelques saints. C'étaient saint Paul nattant des paniers, saint Joseph penché sur son rabot, et les pères du désert tressant des feuilles de palmier.
Du reste, tout était paisible. Des milliers de passereaux caquetaient sur les toits, pendant que l'hirondelle printanière cherchait le nid où elle ne devait jamais être troublée. De nombreux stores tendus dans les vastes salles disposaient, pendant le jour sacré, à la méditation. Çà et là apparaissait quelque frère revêtu d'une blanche tunique, avec un capuchon également blanc, les reins ceints d'une corde, des sandales aux pieds, et le visage plein de la tristesse grave qui convenait au deuil de ce jour solennel. Ils étaient accoutumés à voir les étrangers parcourir leur demeure; ils n'en vantaient point les beautés, ne demandaient ni ne craignaient rien. La religion protégeait les richesses qu'ils avaient rassemblées et imprimait son caractère sacré à ceux que la dévotion ou le malheur avait conduits dans cette enceinte. Lorsqu'ils passaient à côté de Buonvicino, ils disaient: _Pax vobis_, et poursuivaient leur chemin.
Tout cet ensemble faisait sur l'âme de Buonvicino l'effet d'un paisible zéphyr sur les flots d'un lac agité. Il allait au hasard, perdu dans ses remarques et dans ses réflexions, et sa démarche, d'abord inquiète et fiévreuse, se calmait peu à peu et révélait la paix qui le pénétrait par degrés. Cependant il entendit un concert de voix, mais faibles, mais lointaines, et comme sortant d'un souterrain, entonner une lugubre mélodie. Guidé par le son, Buonvicino arriva à l'église. On y avait répandu l'obscurité afin que le recueillement fût plus profond. Aucune lampe, aucun cierge ne brillait sur l'autel dépouillé; un murmure de prières, sorti de la bouche des fidèles que l'ombre empêchait d'être vus, rappelait les esprits angéliques qu'à pareil jour on entendit gémir invisibles dans le temple de Jérusalem pendant qu'expirait leur Créateur. A l'autel, ou, comme disent les Lombards, dans le _scuruolo_, les pères répétaient alternativement les Lamentations de Jérémie, et le récit à la fois si simple et si pathétique de la mort du Christ.
Buonvicino entra à tâtons; et, s'étant approché d'une des seize colonnes qui divisaient l'église en trois nefs, il trouva quelque chose que le toucher lui révéla comme un tombeau, sur lequel on avait sculpté l'effigie du personnage qu'il renfermait. Il s'agenouilla devant cette tombe, qui était en effet la sépulture de Bertram, premier grand-maître général des _Umiliati_, celui qui leur avait imposé leur règle, et s'était endormi dans le Seigneur en 1257. Buonvicino appuya son front sur la pierre du sépulcre, et des pleurs, des pleurs abondants s'échappèrent de ses yeux. Une tendre piété le saisit tout entier. La pensée de Dieu, de la fin de toutes choses, du juste souffrant pour expier les fautes du genre humain, le sentiment d'une douleur universelle s'était substitué dans son âme au sentiment de ses propres chagrins, à l'idée de ses souffrances passées, de sa récente erreur, de la patrie, de Marguerite, de tout ce qui, dans le monde, l'avait fait jouir et souffrir. Quelle jouissance mondaine, pensait-il, ne se termine par la tristesse et l'ennui? Ici, au contraire, à l'austérité du carême succéderont les joies et l'_alléluia_. Après-demain, en se rencontrant les uns les autres, ils se salueront par ce cri: «Il est ressuscité!» Salutaire pénitence qui se résout en une sainte exultation!
Au milieu de ces méditations, Buonvicino se sentit toucher le coeur, et il résolut de se retirer de la mêlée humaine pour s'abandonner tout à fait à Dieu. Le soir, il ne sortit pas du couvent: il demanda à être reçu comme novice parmi les frères; on l'agréa, et bientôt eurent lieu sa profession et sa prise d'habit. La congrégation regarda comme précieuse l'acquisition d'une personne d'un tel rang; la renommée s'en répandit bientôt, sans exciter grande surprise, parce que rien n'était plus fréquent à cette époque. Les bons en bénirent le Seigneur; Buonvicino en devint plus cher à ses amis, plus respecté de ses supérieurs; les méchants eux-mêmes, ne pouvant plus prendre d'ombrage du nouveau moine, confessaient ses mérites et ses vertus.
Il s'appliqua pendant quelque temps, en goûtant _cette paix du Seigneur qui surpasse toute intelligence_, aux soins communs de son nouvel état; puis il résolut de se faire ordonner prêtre. Autant pour exercer sa patience que pour acquérir une connaissance bonne à tous, indispensable à un prêtre, il se mit à transcrire la Sainte Bible. Oh! alors, quelle pâture trouvèrent son intelligence et son coeur! Outre les vérités divines que le livre lui révélait, comme il le réconfortait dans ses souffrances, comme il le consolait, comme il le poussait irrésistiblement à la vérité! Dans les chants des Prophètes, il sentait vivre l'amour de la patrie, qui avait tant échauffé son coeur. Lit, le malheur est toujours relevé par l'espérance; l'injustice, ou flagrante, ou cachée sous le masque du droit, trouve là un continuel appel à d'autres jours, à un autre juge. La concorde, l'amour, l'égalité, la justice, animent toutes les pages de ce livre. A mesure qu'il l'étudiait, Buonvicino, comprenant combien les hommes dévient des voies qu'il enseigne, combien ils travaillent à leur bonheur personnel aux dépens du bien commun, se partageant en oisifs qui jouissent, et en travailleurs qui souffrent, sans prendre les uns en haine ni les autres en mépris, il les embrassait tous dans sa généreuse bienveillance, et dans le désir de les réconcilier, et de réunir tous leurs efforts vers cette condition première de tout progrès, la moralité.
Il demeura longtemps séquestré du monde. Il commença à sortir pour prêcher, et alors il souleva un grand bruit, moins par son éloquence, que par sa paternelle bonté. Il se répandait dans le peuple, surtout dans les campagnes. «C'est pour le peuple, disait-il, c'est surtout pour les pauvres que le Christ a parlé, et c'est parmi les derniers qu'il choisit ses disciples, les prémices de l'Église.» Il apprenait à l'ignorance l'égalité originelle des hommes, et leur commune destinée; il montrait notre point de départ et le port où nous touchons. Les plus simples devoirs, les plus humbles vertus du père, des enfants, des époux, des ouvriers, étaient le thème perpétuel de ses sermons. Sans art, et même vulgaire dans ses discours, il émiettait le pain de la parole et le mesurait à chacun selon sa capacité, il se faisait, comme Elisée, petit pour réchauffer le coeur des petits. Bientôt il passa pour un saint; pourtant, il n'avait point été en pèlerinage au mont Gargano, ni à Home, ni en Terre-Sainte; jamais il n'avait fuit de ces miracles dont on abusait alors, mais il opérait un miracle plus insigne, celui d'améliorer les hommes par ses discours et son exemple. Parmi ces générations encore grossières, les rixes, les querelles, étaient très-fréquentes; il se livra tout entier au soin de les ramener à la concorde, et il obtenait de merveilleuses conversions. Je pourrais en raconter beaucoup, si je n'entendais d'ici le lecteur me demander si ce roman est la légende des saints; je dirai seulement, qu'une fois un membre de la famille des Bossi et un autre de celle des Azzali, notables bourgeois, en vinrent entre eux aux paroles et des paroles aux voies de fait; derrière eux, une foule d'hommes se disposaient à prendre parti, et tout annonçait une mêlée sanglante. Il faut appeler frère Buonvicino, suggéra un témoin prudent; on alla le chercher; il accourut, chercha à adoucir l'irritation en rappelant les promesses et les menaces du Christ, qui veut qu'on soit humble de coeur comme lui. Mais le Borsi, qui était uVs deux le plus intraitable et le plus emporté, aveugle dans sa colère, tourna sa fureur contre le moine, en blasphémant le clergé et les choses les plus révérées; il s'oublia jusqu'à le frapper. Frapper un religieux était considéré comme une énormité si sacrilège, qu'une partie des assistants reculèrent comme épouvantés, tandis que les autres, s'apprêtaient à en tirer vengeance. Buonvicino, obéissant d'abord à ses anciennes habitudes plutôt qu'à la loi d'abnégation qu'il s'était de lui-même imposée, repoussa les attaques de l'assaillant, le jeta par terre, et levait déjà le poing sur la tête du vaincu, lorsque sa colère tomba tout à coup. Il rentra en lui-même, soupira, affecté de voir que le vieil homme prévalait encore en lui. Il releva le téméraire, s'agenouilla devant lui, et, croisant les bras avec une humilité d'autant plus sincère qu'elle était généreuse, il lui dit: «Pardonnez-moi, je ne savais ce que je faisais.»
Cette humble piété émut le violent Bossi, qui, se jetant lui-même aux pieds de l'offensé, lui demanda à haute voix pardon et miséricorde. Depuis, plus docile à la voix de sa conscience, il devint le modèle de ces vertus chrétiennes dont la reine est la charité.
La renommée de Buonvicino fut aussi rapide à Milan. A cette époque où tout était colère et factions dans l'Église, sur la place publique, dans les écoles, dans les couvents, sur le champ de bataille, chaque parti s'efforçait d'enrôler le moine sous sa bannière. Ou était alors au plus vif des disputes théologiques sur la question de savoir si la gloire du Mont-Thabor était créée ou incréée, si le pain que mangeait le Christ et la tunique qui le revêtait lui appartenaient à titre de propriété ou seulement d'usufruit; si les anges et les saints jouissaient de la vision béatifique de la divinité, on s'ils se tenaient sous l'autel du Seigneur, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité du Christ jusqu'au jour du jugement. Mais chaque fois qu'on voulait mettre Buonvicino sur la dialectique, et le faire prononcer entre le docteur Angélique, le docteur Subtil et le docteur Singulier, il répondit que notre Dieu n'est point le dieu des disputes; qu'il voulait étudier la religion pour lui rendre un hommage raisonné, non pour introduire la superbe de la science humaine dans les choses que le sage vénère en silence. Qu'en arriva-t-il? que d'abord tous les partis le désapprouvèrent également; on l'appela chrétien pusillanime et aveugle croyant. Il ne répondit pas, persévéra dans sa conduite, et, comme il advient toujours, tous les partis finirent par lui accorder un égal respect. Mais ce qu'il savait, pour avoir approfondi les vices de la cité, pénétré dans les salles des grands comme dans l'officine de l'ouvrier et sous la tente du soldat, c'étaient les remèdes auxquels il fallait recourir. La liberté, perdue moins par la violence des tyrans que par la corruption des sujets, n'avait pas selon lui, de moyen de rétablissement plus énergique que la méditation de l'Évangile, école de véritable liberté, frein véritable à la tyrannie des chefs et à la licence des gouvernés, véritable solution du plus grand problème qui intéresse la société: rendre satisfaits de leur état ceux qui ne possèdent pas en assurant le repos de ceux qui possèdent. De cette façon, il devenait cher aux malheureux qu'il relevait avec les consolations d'en-haut, et les puissants le vénéraient parce que, dans l'homme probe, qui n'est jamais le vassal de leurs superbes caprices, ils sont contraints à respecter le noble empire de la vertu.
Et Marguerite, ne croyez pas qu'il l'eût oubliée: il est des passions qui ne peuvent s'effacer. Il ne craignait point le dédain de sa bien-aimée; n'avait-il pas vu ses larmes au terrible instant de leur séparation? Il se la rappelait sans cesse comme l'être le plus cher qu'il eût laissé dans un monde dont il s'était volontairement retranché. Pendant longtemps il n'osa se risquer à la revoir. La première fois qu'il parla de Marguerite à Francesco Pusterla, qui, avec d'autres amis, venait de temps en temps le voir, ce nom, comme s'il eût dû lui brûler les lèvres, mourut plusieurs fois dans sa bouche, et lorsqu'enfin il le prononça, ce fut la rougeur au font et avec un tremblement convulsif de tous ses membres. Mais l'esprit finit par dompter victorieusement la matière, et quand Franciscolo lui parlait de son bonheur domestique, pur désormais de toute envie, il se sentait inondé d'un vertueux ravissement. Dans ses prières, la première personne et la plus chaudement recommandée au ciel était Marguerite, sans que la pensée de la créature le détournât de la pensée du Créateur; mais une douce espérance le flattait: il croyait que ses expiations et ses prières attireraient sur la tête de Marguerite une longue série de jours heureux. Son espoir ne devait pas être exaucé: le vrai bonheur ne germe pas dans la glèbe terrestre.
Lorsqu'il se sentit sûr de lui-même, il alla un jour au palais de Marguerite. Avec un coeur bien différent il repassa sur ce pont, sous ce vestibule, par ces escaliers. Il entra dans le mémorable salon, et il y trouva Marguerite qui partageait les jeux enfantins de Venturino.
Quel moment pour ces deux coeurs! Mais l'un et l'autre se présentaient avec la vigueur que donne une longue résolution de vertu. Buonvicino parla de Dieu et de la fragilité humaine: il toucha le passé comme un souvenir douloureux et cher, et il lui demanda pardon; puis il détacha de sa ceinture un rosaire de grains de cèdre à facettes, sur chacune desquelles était incrustée une étoile en nacre de perle, avec une croix de même travail. C'était l'oeuvre patiente de sa retraite; il le donna à Marguerite, et lui dit; «Prenez ce rosaire en souvenir de moi; puisse-t-il un jour servir à votre consolation! et, en récitant vos oraisons, priez Dieu pour un pécheur.» Ces paroles et ce don arrachèrent des larmes aux deux amants. Marguerite pressa contre son coeur et toucha de ses lèvres le rosaire, qui avait pour son esprit un caractère sacré, pendant que son coeur devinait combien de fois le nom de Marguerite avait dû se présenter à Buonvicino dans le cours de ce long travail.
Ce rosaire, cette croix, devaient être mêlés, hélas! et de quelle manière, aux aventures de l'infortunée!
Bulletin bibliographique.
_Histoire de la Chimie_, depuis les temps les plus reculés jusqu'à notre époque; comprenant une analyse détaillée des manuscrits alchimiques de la Bibliothèque royale de Paris, un exposé des doctrines cabalistiques sur la pierre philosophale, l'histoire de la pharmacologie, de la métallurgie, et, en général, des sciences et des avis qui se rattachent à la chimie, etc; par le docteur FERD. HOEFER. 2 vol. in-8. --Paris, 1843. Au bureau de la _Revue scientifique_. 17 fr.
Avant la publication de l'ouvrage de M. Hoefer, il n'existait en aucune langue aucune histoire satisfaisante de la chimie. Les notions historiques qui se trouvent disséminées dans l'Encyclopédie méthodique, dans les ouvrages de Borrichins, de Senac, de Fourcroy, de Macquer, etc., méritent à peine une mention. M. Dumas, dans ses _Leçons sur la Philosophie chimique_, avait, il est vrai, exposé et discuté avec un talent remarquable les théories les plus importantes que la science a fait naître; mais cette esquisse rapide était loin d'être complète. L'Allemagne elle-même restait, sous ce rapport, en arrière de la France et de l'Angleterre; car la _Geschichte der Chimie_, de Fr. Ginelin, qui commence au neuvième siècle de l'ère chrétienne et qui finit au dix-huitième siècle, n'est, dit M. Hoefer, qu'une stérile énumération de sources littéraires, de noms propres, de découvertes, sans aucun lien philosophique, et dont la lecture ne présente aucun attrait. Quant aux savants illustres, français, allemands, anglais, suédois ou italiens, qui font faire actuellement à la chimie de si rapides et de si brillants progrès, ils sont trop occupés de leurs expériences et de leurs découvertes pour songer à étudier les origines d'une science dont l'avenir les intéresse, fort heureusement peut-être, beaucoup plus que le passé. A défaut d'autres mérites, l'ouvrage que vient de publier M. Hoefer aurait donc celui de la nouveauté. Mais une courte analyse des matières qu'il renferme montrera mieux que tous nos éloges combien de titres la patience, l'érudition et l'intelligence de son auteur ont à la reconnaissance de tous les esprits sérieux qui aiment encore la science, soit pour elle-même, soit pour le bien-être qu'elle peut procurer à l'humanité.
M. Hoefer a divisé l'histoire de la chimie en trois grandes époques, qu'il subdivise à leur tour en plusieurs, sections. «Avant de se constituer, dit-il, la science obéit à une sorte de mouvement oscillatoire qui l'entraîne tantôt vers la théorie, tantôt vers la pratique. Jamais il n'y a équilibre parfait entre le sujet qui observe et l'objet soumis à l'observa lion.
«Trois grandes époques dominent donc la science.
«Dans la première époque, l'intelligence qui observe les faits est, autant que possible, indépendante, libre de toutes les entraves de la superstition et des préjugés systématiques. Bien que dépourvues de preuves scientifiques, les doctrines d'intuition primitive nous étonnent souvent par leur justesse et leur simplicité. Cette époque, qui incline plus spécialement vers la pratique, embrasse toute l'antiquité et s'étend jusqu'au moment de la lutte mémorable entre le christianisme naissant et le paganisme à l'agonie.
«Dans la seconde époque, l'esprit d'observation s'abâtardit. Soumise à la suprématie spirituelle, la pensée abandonne le champ de l'expérience pour se réfugier dans le domaine de la spéculation mystique et surnaturelle. De là l'origine de tant de doctrines fantastiques, enfantées par l'imagination des adeptes de l'art sacré et de l'alchimie. Cette époque, qui incline visiblement vers la théorie, comprend tout le Moyen-Age jusqu'aux temps modernes.
«Dans la troisième époque enfin, qui est la nôtre, la lumière semble apparaître après les ténèbres, comme si la loi du contraste devait s'accomplir partout nécessairement. La science, ce produit sublime de l'équilibre entre l'intelligence et la matière, entre l'expérience et la raison, commence à se manifester, revêtue de ses formes sévères, et entourée de preuves propres plutôt à convaincre la raison, qui tend sans cesse vers l'unité, qu'à parler à l'imagination, qui se plaît dans la variété des choses.»