L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843

Part 6

Chapter 63,755 wordsPublic domain

C'était une vaste salle dont les lambris étaient faits de poutres curieusement ciselées et dorées. Les murailles étaient revêtues de peaux à filets d'or et de couleur; un tapis oriental recouvrait le plancher; d'élégantes courtines de damas cramoisi ondoyaient devant les portes et les grandes fenêtres, qui, à travers leurs vitraux arrondis placés dans un châssis découpé en arabesques, laissaient passer la lumière adoucie du jour. Dans l'immense foyer brûlait lentement un tronc d'arbre entier, qui répandait une tiède chaleur encore agréable dans cette première saison. De spacieuses armoires de noyer, de charmants meubles d'ébène incrusté d'ivoire mêlé de nacre et d'argent, étaient adossées aux parois. On voyait encore de petites tables çà et là, et quelques-uns de ces grands sièges à oreilles et à bras que l'imitation et la commodité ont de nouveau rappelés à la mode. Dans un d'eux Marguerite était assise, vêtue d'un habit d'une simple élégance; et près d'elle, muette et indifférente comme une figure de tapisserie, une demoiselle de compagnie travaillait sur un escabeau. Marguerite venait de déposer sur un tabouret le coussin qui lui servait à tisser de la dentelle, occupation favorite des femmes de son rang, et elle tenait à la main un volume de parchemin richement relié et relevé d'or en bosse finement travaillé.

Sans lever les yeux sur Buonvicino: «Soyez le bienvenu,» dit-elle d'une voix mélodieuse en inclinant doucement sa tête charmante, lorsque le page, soulevant la portière, répéta le nom du cavalier qu'il introduisait. Buonvicino était trop agité lui-même pour remarquer si dans le son de la voix de Marguerite quelque tremblement n'annonçait pas l'émotion du coeur. Pressé d'entamer la conversation: «Madame, lui demanda-t-il, quel est ce livre qui attire ainsi votre attention?»

Elle répondit: «C'est le don le plus cher que mon père m'ait fait lorsque je me suis mariée. Excellent père! dans les paisibles années de sa vieillesse, il s'occupait, quelques heures chaque jour, à écrire une page de ce livre avec le soin que vous voyez. C'est lui qui a peint et doré les miniatures qui ornent ces lettres capitales; ces festons du frontispice sont de sa main; mais ce qu'il y a de plus précieux, de plus admirable, ce sont les pensées qu'il confiait à ces pages. Il me les donna avec un dernier baiser lorsque je quittai sa maison pour venir dans celle de mon mari. Vous pensez si ce livre est précieux pour moi. Mais, puisque ma bonne fortune vous amène ici en ce moment, serais-je trop hardie de vous demander si vous voulez m'en lire quelques passages?»

Les désirs de Marguerite étaient des ordres pour Buonvicino; il s'empressa d'y obéir avec d'autant plus d'empressement, que cette lecture allait l'arracher à une situation pénible et embarrassée. Approchant donc un escabeau, il s'assit près de sa maîtresse. Marguerite reprit le travail de sa dentelle, la demoiselle continua de coudre, et Buonvicino ayant pris le livre d'une main avide, commença à voix haute à la page où Marguerite s'était arrêtée.

«Supposons, ma fille, que la passion efface de ta pensée ce Dieu que tu as pris à témoin des serments faits à ton époux; supposons que rien ne transpire parmi les hommes, qui, sans écouter tes excuses, te condamneraient devant le tribunal de l'opinion; ton mari lui-même ignorera toujours tes crimes envers lui,--dans quelle position te trouveras-tu vis-à-vis de toi-même? A peine auras-tu consommé ta faute, adieu la paix et la sérénité! Cent craintes t'assailliront, il le faudra mentir tous les jours, et une seule faute dans la vie en engendrera mille autres pour la pallier. Ces heures que tu passais avec ton mari, dans cette douce joie sans délire qu'on ne trouve qu'au sein de la vertu, lui allégeant, par un doux partage, ces chagrins qui sont l'héritage de l'homme dans l'exil d'ici-bas, ces heures te deviendront odieuses. La présence de ton époux te sera un vivant reproche de ton crime; sa vue te rappellera sans cesse ce serment que tu ne lui as librement juré que pour le violer déloyalement. S'il t'accuse de quelque autre faute, s'il t'accable de reproches, tu voudras te justifier; mais le cri de ta conscience te criera qu'il n'est rien que tu ne mérites; s'il te prodigue ses caresses,--oh! quelle douleur plus poignante que les confiantes caresses d'un homme outragé! son affectueux abandon te déchirera le coeur bien plus sûrement que les offenses, les injures, plus sûrement même qu'un coup de poignard. La nuit, dans ce lit témoin autrefois de votre tranquille sommeil, heureux, il dort en paix à côté de toi,--il dort heureux et paisible à côté de celle qui le trahit, qui l'abhorre comme un obstacle aux fantastiques félicités dont elle a soif. Mais le sommeil paisible n'est plus pour toi; ton époux est là l'accablant de son silence. Pendant les heures pesantes des longues veilles, tu cherches à reporter ta pensée sur les soucis et les plaisirs de la vie; tu cherches le bonheur dans cet objet que tu appelles ton bien, et qui est la source de tous tes maux. Mais là encore que de doutes! que de délires! Qui t'assure d'être aimée? T'a-t-il donné de son amour les preuves que ton mari t'a données de sa tendresse? Il m'aimera, dis-tu, parce que je l'aime! Ton époux ne t'aimait-il pas? Et tu l'as trahi! Et si ton amant te délaisse et te méprise, que lui diras-tu? L'accuseras-tu d'infidélité? lui rappelleras-tu ses serments? Mais ce bonheur que tu invoques n'est-il pas une infidélité, un parjure? Et lorsqu'il t'aura abandonnée, quel sera ton recours, dis-le moi? Sera-ce l'époux trahi, les enfants oubliés, la paix domestique déméritée?

«Ce sont là tes veilles, et, lorsque le sommeil donne une trêve au trouble de tes pensées, quels songes et quelles visions! Épouvantée, tu te lèves en sursaut et fixes tes yeux sur ton époux. Peut-être, dans ton sommeil, tes lèvres ont donné, passage à quelque mot révélateur. Tu le regardes avec angoisse, il te regarde d'un oeil caressant et te demande la cause de ton trouble. O quel enfer s'agite dans ton âme!!!

«Voilà autour de toi tes enfants aimés, charmants; doux souci, embellissement et délices de la vie. Tu les caresses; leur père les caresse après toi, les embrasse, sourit de leurs rires, guide leurs premiers pas; il enseigne à leurs lèvres enfantines à répéter son nom et le tien. Il oublie auprès d'eux les ennuis des affaires, et leur innocence lui est un baume lorsqu'il revient blessé par l'orgueil, la duplicité, la violence des hommes; et il te dit: «Mon âme, que l'enfance est suave! qu'elle est puissante l'affection qui nous unit à notre sang!»

«Tu pâlis, misérable!!!

«Puis son imagination devance le temps où, déjà vieux, il se verra rajeunir dans ces êtres aimés, et, guidé par leur main, il sentira se resserrer la trame de sa vie: «Ils seront vertueux, dit-il, n'est-ce pas, ma bien-aimée? vertueux comme leur mère, ils seront notre consolation comme tu fus toujours la mienne!»

«Quoi, tu baisses le front, tu rougis, tu presses sur ton sein le plus petit de tes enfants; mais ce n'est pas par un élan de tendresse, c'est pour cacher le trouble de ton visage. Courage, tiens ferme; que crains-tu? Dieu n'est pas là, ou il ne se soucie pas de ta faute, où il te la pardonnera pour un soupir que tu pousseras vers lui, lorsque le monde t'aura abandonnée. Les hommes ne savent rien, rien n'est su de ton mari..... Oh! qu'importe? ta conscience sait ton crime, et elle te le rappelle d'une voix persistante que tu ne peux étouffer, à laquelle tu ne sais répondre; elle te montre devant toi une voie de détours et de mensonges qu'il te faudra descendre avec d'autant plus de rapidité que tu t'avanceras davantage sur sa pente. En vain tu veux t'arrêter... hélas! hélas! tu marches toujours; et quelque loin que tu descendes, tu entends toujours arriver jusqu'à toi la voix de ta conscience.

«C'est là, ma fille, c'est là, où veut t'amener celui qui tente de te ravir à l'amour de ton époux; et il dit qu'il t'aime!»

De grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de Buonvicino. Pendant qu'il lisait, une main de fer serrait son coeur; il se sentait défaillir, sa voix devenait de plus en plus faible, enfin elle lui manqua tout à fait. Il déposa le livre ou plutôt le laissa échapper de sa main, et, les yeux fixés en terre, il resta quelques moments sans pouvoir parler. Marguerite continuait à grouper les fils, à mouvoir ses fuseaux, à placer les épingles sur son coussin à faire de la dentelle, s'étudiant à garder sa tranquillité. Mais qui l'aurait remarquée, aurait conclu du désordre de son travail au désordre de son âme; elle ne put toutefois cacher à Buonvicino quelques larmes qui, malgré ses efforts, jaillirent de ses yeux.--Quel serait le mérite de la vertu, si la victoire n'était point achetée par de difficiles combats?

Après quelques instants de silence, Buonvicino se leva, et, s'efforçant de raffermir sa voix; «Marguerite, s'écria-t-il, cette leçon ne sera pas perdue. Tant que j'aurai un souffle de vie, ma reconnaissance pour vous ne mourra pas.»

Marguerite leva sur lui un regard de compassion ineffable, un de ces regards que doivent avoir les anges, lorsque l'homme confié à leur tutelle tombe dans un crime dont ils prévoient qu'il sortira bientôt beau de son repentir. Puis, à peine Buonvicino fut-il sorti, à peine eut-elle entendu la porte se fermer sur lui, qu'elle donna un libre cours à son désespoir jusqu'alors si péniblement comprimé. Elle se leva et courut au berceau où son Venturino dormait; elle le couvrit de baisers, et le charmant visage du jeune enfant fut inondé par un torrent de larmes, dernier tribut payé aux souvenirs de sa jeunesse, à ce premier amour qui ne l'avait charmé que par son innocence. A quel asile plus sûr une mère peut-elle recourir, dans les périls du coeur, qu'à la céleste pureté de ses enfants? Venturino ouvrit les yeux, ces yeux d'enfant dans lesquels le ciel semble refléter toute la sérénité de son limpide azur; il les fixa sur sa mère, la reconnut, et, lui jetant au cou ses tendres bras, il s'écria: «Ma mère, ô ma mère!»

Comme en ce moment cette parole résonnait précieuse, immaculée et sainte à l'oreille de Marguerite! elle en goûta toute la volupté: elle lui rendit le calme, la souriante tranquillité d'un coeur qui, après la tempête, se réjouit d'y avoir échappé sans blessure.

Buonvicino sortit hors de lui; l'escalier, les serviteurs, la porte, la rue, il ne vit rien. Il erra longtemps au hasard, sans voir, sans entendre; je ne sais si nous avons remarqué que c'était alors le jeudi saint, jour d'universelle dévotion, où, comme on le fait encore généralement aujourd'hui, tout le monde allait s'agenouiller devant le sépulcre du Seigneur. Là, ils adoraient le Saint-Sacrement qu'on y avait renfermé, en commémoration de cette glorieuse tombe où furent déposées les dépouilles de l'Homme-Dieu, et où se consomma la régénération de l'homme. On ne voyait dans les rues qu'une multitude d'hommes, de femmes, d'enfants; là des pauvres nus et déguenillés, ici des villageois en pourpoints et en chausses d'étamine; plus loin, des chevaliers en habits riches mais modestes, sans plumes et sans armes; les uns allaient solitaires, les autres en troupe, se formant en files régulières ou se pressant, en désordre, à la suite d'une croix dont on avait ôté le divin fardeau pour le remplacer par un suaire, en guise de banderole. Ceux-ci cheminaient déchaussés, beaucoup d'autres couverts seulement d'un sac; quelques-uns récitaient à haute voix le rosaire, et un discordant concert de voix plaintives leur répondait; d'autres entamaient le _Stabat Mater_ et les _psaumes_ du roi pénitent, ou, murmurant le _Miserere_ d'une voix pleine de componction, se frappaient les épaules avec des fouets de cordes nouées. Comme si ce n'était pas assez, un homme, enveloppé jusqu'à la tête dans une toile grossière et couverte de cendres, marchait entre deux ou trois amis ou confrères qui, de moment en moment, lui assénaient sur le dos de violentes anguillades. Là aussi paraissaient de nombreuses confréries d'hommes et de femmes dont tous les membres étaient masqués; des troupes de frères et de moines, qui n'étaient point astreints à la claustration, et tous les pieds nus, les mains jointes, les yeux en terre, disaient leur chapelet, chantaient, gémissaient.

Ils allaient ainsi de l'une à l'autre de sept principales églises qui se trouvaient alors en dehors de l'enceinte des murailles. Arrivés dans chacune d'elles, au milieu des adorations qu'ils rendaient à la mémoire du plus grand mystère d'expiation et d'amour, ils redoublaient leurs prières, leurs chants, leurs plaintes, leurs flagellations. De chaque paroisse, les citoyens ou les corporations religieuses venaient à cette pieuse visite en longues processions. Toutes elles avaient un homme vêtu en Christ, portant une pesante croix sur l'épaule, entouré de femmes qui représentaient Magdeleine et la vierge Marie, et de saints de tout âge, de toute nation, poussant des gémissements. Les autres, revêtus d'habits à la mode de Palestine, devaient figurer les juifs, Pilate, Hérode, Longin, le Cyrénéen. Chacun jouait son personnage en proférant d'étranges paroles, interrompues par les cris et les pleurs des spectateurs. L'accompagnement de cette mélodie était formé par des crécelles et des bâtons frappés contre les portes, instruments dont une foule d'enfants se servaient pour manifester leur turbulente dévotion.

Un saltimbanque aveugle, monté sur un tréteau, chantait, d'une voix pleurarde et monotone, une composition aussi grossière qu'on voudra l'imaginer, et qui, quoiqu'elle n'excitât aujourd'hui que le rire et le dédain, arrachait alors aux assistants des larmes de pieuse compassion. La multitude attentive s'empressait de jeter des _quattrini_ dans la tirelire du pauvre aveugle; et quelques-uns de ces hommes de fer, élevés pour la guerre et grandis dans ses travaux, qui n'avaient jamais compati aux souffrances réelles et présentes de leurs semblables, maintenant, en entendant raconter l'holocauste volontaire de la victime divine, pleuraient comme des enfants. L'un d'eux, jetant sa rude main sur la garde de son épée, s'écriait: «Oh! que n'étions-nous là pour le délivrer!» Cependant des moines ou des pèlerins couverts du sanrochetto profitaient de cette ardeur et de cette émotion pour dépeindre les cruautés qu'ils avaient vues dans la Terre-Sainte, opprimée par les Musulmans, et inspiraient aux fidèles le désir de la délivrer par les armes, ou du moins d'alléger ses malheurs avec de l'or.

Au milieu de cette foule en mouvement, de ce mélange du sérieux et du burlesque qui est le caractère du Moyen-Age, de ce grandiose spectacle d'une nation entière, pleurant, comme s'il eût été d'hier, un supplice accompli treize siècles auparavant, Buonvicino passait, tantôt se laissant emporter par la multitude, tantôt la fendant en sens contraire, mais les yeux baisés, comme s'il eût craint de rencontrer un accusateur dans chaque retard fixé sur lui. A le voir ainsi absorbé dans ses pensées, on eût pu le croire plus pénétré qu'aucun autre de la dévotion universelle, tandis qu'au lieu d'un sentiment pieux, c'était une lutte atroce qui régnait dans son âme, un pêle-mêle de pensées, de chimères, d'épouvantements, qui se pressaient dans sa tête comme la foule autour de lui. Enfin il se dégagea de la multitude, et sortit de la foule. Le soleil penchait vers le couchant; le vent impétueux qui règne dans cette saison sifflait entre les rameaux des arbres où la sève vitale commençait à peine à s'épanouir en bourgeons; il agitait aussi les jeunes herbes ranimées par les rayons du soleil, qui, après les langueurs de l'hiver, les échauffait à travers une atmosphère dont la limpidité n'avait point encore été troublée par les épaisses exhalaisons de la terre.

Enfin, arrivé dans la solitude, si chère aux âmes souffrantes, Buonvicino s'abandonna à ses sentiments, sentiments contraires d'amour et de dépit, de joie et de souffrance, d'espoir et de regrets. Il s'asseyait, marchait, méditait. Il tournait ses regards sur la ville, sur les tours où l'airain sacré gardait le silence, sur les remparts où les rondes passaient par intervalles, criant et se répondant: Visconti! Saint-Ambroise! Ce cri, en lui rappelant les malheurs de sa patrie, le détacha un instant des siens; mais les maux de sa patrie n'étaient-ils pas une grande partie, la plus grande partie de ses maux? Il se reportait aux jours passés de la liberté, les comparant à ceux qui pesaient maintenant sur elle, et à l'avenir plus cruel qu'il prévoyait. Il revenait à la hardiesse de ses espérances juvéniles, quand il croyait vivre libre dans une patrie libre, servant ses concitoyens de son bras et de ses conseils, s'élevait aux premiers honneurs, méritant la louange et la gloire dans la vie publique et dans la vie privée..... Alors sa pensée se retournait vers Marguerite, Marguerite encore jeune fille, une fleur encore fermée, qui attendait de lui le souffle de la vie, coeur innocent qu'une seule de ses paroles pouvait ouvrir à la plénitude d'une pure félicité. Hélas! tout s'était évanoui; évanouie l'espérance de l'honneur, évanoui le bonheur domestique. «Elle, au moins, ajoutait-il, elle est heureuse et jouit du bonheur qui me fut dénié. Heureuse!... le bonheur:!! Et moi, malheureux! j'osais tendre des embûches à sa pureté! j'aspirais à troubler pour toujours sa tranquillité et celle d'un ami!»

En se livrant à ces pensées, Buonvicino s'approcha de la porte d'Algiso, qu'on nomme aujourd'hui porte de Saint-Marc. Il pénétra par cette porte, et se trouva auprès de l'église des _Umiliati_ de Brera.--Au jour et à l'heure où entrait Buonvicino, un petit nombre de fidèles, à qui leur âge ou leurs occupations défendaient de se rendre avec la foule aux sept stations, s'étaient réunis là pour offrir l'hommage solitaire de leur piété à celui qui entend toutes les prières et qui les entend partout.

L'ordre des _Umiliati_ était né à Milan, il y avait environ trois siècles, d'une assemblée de laïques qui s'étaient réunis dans une maison commune pour y mener une vie pieuse, et où les femmes n'étaient point séparées des hommes. Saint Bernard, lorsqu'il voyageait pour persuader à l'Europe de se précipiter contre l'Asie, d'empêcher le croissant de prévaloir sur la croix, Mahomet sur le Christ, la civilisation sur la barbarie, donna des règles à cette communauté, qui s'adjoignit quelques prêtres, et qui sépara les sexes. Ce fut le second ordre des Umiliati, et, sur un domaine, Praedium vulgairement appelé Breda ou Brera, ils bâtirent un couvent qui prit le nom de son emplacement. Le troisième ordre reconnaissait pour son fondateur le bienheureux Giovanni da Meda, qui, dans la maison de Rondineto, aujourd'hui le collège Gallio à Corne, fonda les prêtres Umiliati. L'ordre prit un tel accroissement, que le territoire milanais contenait deux cent-vingt maisons (maisons ou canonicats, ainsi d'appelaient leurs couvents), et il se distinguaient de l'ordre antique de saint Benoît, et des récentes institutions de saint Dominique et de saint François, en ce que le travail des mains était la règle de leur institut. La soie, à cette époque, était une chose rare: ou en payait la livre jusqu'à 180 francs. Milan ne paraît pas avoir possédé une manufacture de soie avant 1314, lorsque un grand nombre de Lucquois, chassés de leur patrie par la tyrannie de Castruccio, se répandirent par l'Italie, portant avec eux cette industrie qui florissait dans leur pays. Au contraire, le commerce et la fabrication de la laine étaient en grande activité dans le Milanais, et les Umiliati en faisaient la plus grande partie. En 1305 ceux de Brera avaient envoyé des leurs jusqu'en Sicile, pour y établir des manufactures. Par Venise, ils expédiaient en Europe une grande quantité de draps, et ils gagnaient d'immenses richesses; elles leur servaient à acheter des terres, à secourir les indigents et ils pouvaient même, toutes proportions gardées, anticiper sur le rôle qu'a joué depuis la Compagnie des Indes en Angleterre, en servant des emprunts à leur propre cité, à l'empereur Henri VII et à d'autres souverains.

Aussi cet ordre jouissait d'un grand crédit. Ses membres étaient souvent investis des charges publiques, telles que le recouvrement des impôts, la perception des droits aux portes de la ville, la banque de transport et de dépôt. Mais il est de l'essence de toute institution humaine de se corrompre, et les Umiliati ne tardèrent pas à dégénérer. Les richesses bien acquises se dissipèrent en dépenses coupables; au travail succédèrent l'oisiveté et les vices qu'elle engendre; les immenses propriétés étaient régies par des commendataires, qui en dissipaient les revenus en luxe de table et en plaisirs. Les scandales devinrent si éclatants, que saint Charles Borromée demanda l'abolition de l'ordre en 1570, destinant la meilleure partie de leurs biens à encourager une société alors naissante, celle des Jésuites. Ceux-ci, après un certain laps de temps, furent abolis par le pape, et le palais inachevé, qu'ils avaient élevé à Brera, fut destiné à l'instruction, à l'astronomie, aux beaux-arts; et c'est là qu'on en trouve aujourd'hui les écoles et les modèles.

Ainsi, à une ferme succéda une manufacture; à celle-ci l'éducation, enfin le culte du beau; ainsi le palais peut en quelque manière résumer la marche de la société. A cette place, du temps de Buonvicino, s'élevait un monastère de l'architecture austère de cette époque, et une église de style gothique, revêtue à l'extérieur d'une mosaïque de marbre blanc et noir. Sur les deux champs latéraux on voyait, dans un bas-relief, d'un côté, saint Roch, le pieux pèlerin de Montpellier, mort peu d'années auparavant, après une vie consacrée tout entière au service des pestiférés, ce qui le faisait invoquer comme un protecteur révéré contre les contagions alors si fréquentes; et, de l'autre, saint Christophe, figure gigantesque qui portait un enfant Jésus à cheval sur ses épaules. Cette effigie, était très en relief, et longeait la route, parce qu'on croyait que seulement de la voir était la garantie d'un bon voyage et un préservatif souverain contre la mort subite. Au milieu, une porte s'ouvrait, dont les jambages étaient formés par des faisceaux et des colonnettes taillées en spirales et entourées de fleurs, d'arabesques, d'oiseaux fouillés dans la pierre. Au-dessus, un angle aigu se dessinait, supportant une petite terrasse soutenue par deux colonnes de porphyre, qui reposaient sur deux griffons déployant leurs ailes. Cette petite terrasse était la chaire, d'où les frères, les jours de fête, prêchaient la foule accourue dans l'enceinte sacrée, sous l'ombrage d'un orme centenaire.

Il y a des moments où notre âme est disposée et comme contrainte à méditer sur tout ce qui frappe nos sens. Les choses que nous avions vues cent fois avec indifférence, à cet instant nous touchent et portent coup. Que de fois Buonvicino avait passé dans cette place, sous cet orme, devant cette église, sans faire plus que de s'incliner comme devant un lieu saint!

Maintenant il s'y arrête; il attacha ses regards sur une porte latérale de l'église, qui s'ouvrait sur le couvent, et il y lut cette inscription: _In loco isto dabo pacem_, dans ce lieu je donnerai la paix. La paix! ne l'avait-il pas perdue? ne cherchait-il pas à la retrouver? Un moment de calme n'est-il pas la douceur la plus enviée après une bourrasque? Pourquoi n'entrerait-il pas dans cette demeure qui la promettait?