L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843

Part 5

Chapter 53,745 wordsPublic domain

Prim et Castro ayant reçu de nombreux renforts, furent enfin en mesure de forcer Zurbano et Seoane à quitter Lerida, Fraga et Balaguez, qu'ils occupaient avec 22 bataillons, 1,000 chevaux et 16 pièces d'artillerie. Ils se retirèrent, le 5, sur Saragosse, ne laissant qu'un bataillon dans le château de Lerida. L'armée de Catalogne ne les poursuivit pas; elle s'échelonna depuis Cervera jusqu'à Tarrega, où Serrano travailla à compléter son organisation et à la mettre en état de combattre les troupes de ligne du régent. A Valladolid, le général Aspiroz organisait 5,000 hommes d'infanterie et 400 chevaux, et se préparait à marcher sur Madrid. En Andalousie, Concha observait Van Halen, et cherchait à empêcher sa jonction avec le régent; Roncali, capitaine-général des provinces basques, rassemblait les troupes de la Navarre et de Guipuscoa pour marcher sur Saragosse par Tudela. Ainsi il y avait vraiment ensemble dans les manoeuvres des corps insurgés; chacun d'eux avait sa mission particulière, mais calculée pour coopérer au succès général.

Seoane, prévenu du rapide mouvement de Narvaez sur Daroca, et pensant que son intention était de se porter sur Catalayud pour enlever les 800 chevaux du dépôt de remonte, et de marcher ensuite sur Madrid, que nulle force ne couvrait, Seoane hâta son retour à Saragosse; il y entra le 7. Le 10 et le 11, la division de Zurbano le rejoignit, et il put se préparer à agir contre le hardi général qui s'aventurait ainsi avec quelques mille hommes, sans artillerie, si loin de sa base d'opérations. Le 15, Seoane et Zurbano sortirent de Saragosse à la tête de plus de 10,000 hommes et d'une nombreuse artillerie, et marchèrent sur Catalayud pour suivre Narvaez.

On put dès lors pressentir que le dénouement aurait lieu à Madrid. En effet, toutes les troupes prononcées et la plus grande partie des forces du régent convergeaient vers ce point des diverses provinces quelles occupaient; le régent seul s'en éloignait. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, il quitta Albacète et se porta par Balazote sur la route de l'Andalousie. Cette marche rétrograde lui faisait perdre la partie. S'éloigner de Madrid quand cette ville était menacée de trois côtés; à l'ouest, par le général Urbina, qui commandait les troupes et les insurgés de Badajoz; au nord, par Aspiroz; à l'est, par Narvaez.

Madrid, pour faire l'ace aux dangers qui le menaçaient, n'avait d'autres forces que la milice et quelques faibles détachements de troupes de ligne. Mendizabal, pour obvier autant qu'il était en lui à l'absence des troupes, fit élever rapidement sur les points propices des batteries et des fortifications provisoires, il barricada les principales rues, creusa des fossés; il arma la milice et la contraignit, par ses menaces, à occuper tous les points défensifs. La mise en état de siège, décrétée le 10, lui donna le pouvoir d'agir sans contrôle. Il créa de plus une commission auxiliaire du gouvernement, prise parmi les plus dévoués esparteristes, afin de donner au pouvoir _l'impulsion, le prestige et la vigueur_ nécessaires pour ces circonstances; ce sont les termes du décret de création. Cette commission fut le digne pendant de la bande d'assommeurs formée par ce même Mendizabal.

Tous ces moyens de défense étaient à peine terminés lorsqu'on apprit l'arrivée du général Aspiroz à El Pardo, village à 2 lieues au nord de Madrid. Cette nouvelle causa quelque agitation dans la ville. Une réunion de députés et de notables eut lieu chez Cortina, ex-président des cortès, pour aviser aux moyens de donner une solution pacifique à cette grave situation.

Aspiroz ne pouvait agir seul contre Madrid; il se décida donc à attendre Narvaez qui s'avançait à marches forcées. Le 6, il avait atteint Catalayud, et se trouvait ainsi à trois grandes journées de Seoane, qui ne pouvait d'ailleurs le suivre encore, n'ayant pas réuni ses troupes. Narvaez put donc prendre trois jours de repos à Catalayud pour organiser les troupes qui s'étaient réunies à lui; le 10, il se remit en mouvement avec 12 bataillons et 1,000 chevaux.

Ce jour-là, Espartero était à Val de Penas; le 11, il entrait dans la Sierra-Morena et s'arrêtait au défilé de Santa-Elena, passage important qui commande la grande route de Madrid en Andalousie. De cette position à six jours de Madrid, il menaçait Séville par la route de Cordoue, et Grenade par celle de Jaën. 11 se trouvait en communication avec Van Halen, qui occupait alors Alcala de Guadaïra avec 4,000 hommes et avec le général Caratala, qui quittait Cadix et venait d'entrer en campagne avec 3,000 hommes et 4 bataillons de milices mobilisées; un équipage de siège remontait le Guadalquivir pour bombarder Séville. Ainsi les projets d'Espartero se dévoilaient: il voulait écraser Séville et l'Andalousie; c'est vers ce point qu'il concentrait ses dernières ressources. Il n'avait pas osé attaquer la Catalogne, mais il se jetait sur une province moins bien défendue, moins énergique, et où il trouvait un point d'appui à peu près sûr, Cadix, qui tenait encore pour lui, et un refuge, Gibraltar ou les navires anglais.

L'insurrection s'organisait en Andalousie, Alvarez avait échoué devant Grenade en juin, Van Halen y éprouva un échec en juillet. Depuis longtemps il manoeuvrait entre Cadix, Séville, Cordoue, Jaën et Grenade, sans obtenir d'autre résultat que d'entendre partout sur sa route sonner le tocsin aussitôt qu'il approchait d'une ville ou d'un village. Ses soldats attristés disaient: «_Tocan a muerto_, on sonne l'enterrement.» Ses seules victoires furent quelques exécutions de malheureux prononcés, enlevés çà et là par ses soldats; quelques soumissions de petites villes sans défense, et surtout beaucoup de pillage. L'Andalousie, ainsi que Barcelone, conservera le nom de Van Halen comme un objet de haine et d'exécration. Repoussé de Grenade et de Séville, il se dirigeait alors sur Cadix pour opérer sa jonction avec Caratala, et attendre l'équipage de siège destiné au bombardement de Séville. Le général Concha observait de Grenade tous ses mouvements, et se préparait à agir.

Narvaez marchait rapidement sur Madrid, toujours suivi, à deux ou trois jours de distance, par Seoane et Zurbano. Cette poursuite aurait pu compromettre le succès qu'on attendait de l'entreprise de Narvaez, mais Serrano s'était déjà mis en mesure de le soutenir. Aucun danger ne menaçant plus la Catalogne du côté de Saragosse, Serrano quitta ses positions de Lerida le 12, et donna l'ordre au brigadier Prim, qui occupait. Fraga, de se porter sur Mequinenza, qui venait de se prononcer, et de prendre ensuite la route de Molina. Cette direction diagonale lui faisait gagner plusieurs journées de marche. Le général Serrano suivit Prim avec deux autres brigades; sa division comptait 7,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 5 batteries d'artillerie. Le général Castro resta cantonné sur la Cinca, pour couvrir la Catalogne, avec 1,000 hommes tirés des milices de Barcelone.

Malgré tous les moyens d'excitation mis en usage par Mendizabal, les milices de Madrid paraissaient peu disposées à faire une longue et vigoureuse défense; la crainte du ministre d'Espartero, bien plutôt que le désir de combattre les insurgés, leur faisait conserver leur attitude martiale. La terreur régnait dans la capitale, on arrêtait les suspects, la presse indépendante avait cessé de paraître, et on ne savait rien de ce qui se passait dans les provinces, l'_Ayuntamiento_ était en permanence pour faire face à tous les événements; on continuait jour et nuit les travaux de défense; la milice était toujours debout, par moitié, avec ordre, au premier coup de la générale, de se réunir aux lieux fixés.

Le général Aspiroz, prévenu de l'approche de Narvaez par Guadalahara, fit un quart de conversion vers la droite de Madrid, et se porta, le 14, sur Alcala d'Henarès. Dans ce changement de front, quelques tirailleurs longèrent le mur d'enceinte de la capitale; on leur tira quelques coups de canon, qui blessèrent trois hommes. Le 15, l'avant-garde du général Narvaez déboucha enfin en vue de Madrid, et prit position au village de Fuen-Carral, à une lieue de Madrid; Aspiroz était à Casa-del-Campo, palais de plaisance de la reine, à une demi-lieue. Le 10 au matin, Narvaez envoya un parlementaire à Madrid, et le somma de se rendre. Le 17, la municipalité répondit que Madrid voulait rester neutre jusqu'à la fin de la lutte. Le soir, il y eut un petit engagement entre quelques éclaireurs de Narvaez et la milice; elle eut le courage de tirer un coup de canon; mais, en voyant tomber un capitaine et deux miliciens, tués par les balles des insurgés, elle se sauva à toutes jambes, abandonnant deux pièces de canon, que les soldats de Narvaez dédaignèrent de prendre.

Dans la nuit du 17 au 18, Narvaez, informé de l'approche de Seoane et de Zurbano, se porta au-devant d'eux, et prit position à Torrejon-de-Ardoz, entre Alcala et Madrid. Aspiroz, qui avait fait une reconnaissance sur Aranjuez pour observer Ena, qui s'approchait par cette route avec les débris de sa brigade, se hâta de rejoindre Narvaez; il resta avec 4,000 hommes aux portes de Madrid, pour empêcher toute sortie.

Pendant ces mouvements, les bruits les plus faux étaient répandus à Madrid par Mendizabal, et y entretenaient une sorte de courage. La vérité eut bientôt abattu cet enthousiasme factice. Le 20, on y annonçait à grand bruit l'arrivée à Guadalahara de l'invincible armée d'Aragon, qui devait écraser Narvaez. Le 21 au matin, la population de Madrid assistait à l'entrée d'une colonne de 2,500 hommes et 400 chevaux, débris découragés des corps d'Iriarte et d'Ena, et criait sur son passage: Vive la brave armée! vivent nos frères fidèles! Mendizabal les passa en revue, les flatta, les appela héros, leur fit distribuer 50,000 réaux (12,500 fr.), ce qui formait à peu près tout ce que renfermaient les coffres de l'État.

Le 21, les généraux Seoane et Zurbano couchèrent à Alcala, à deux lieues de Torrejon, où les attendait Narvaez. Le 22, au point du jour, Seoane se mit en mouvement et prit une forte position près de San-Juan-de-los-Hueros, en face de Torrejon; son front était protégé par le Torote, ruisseau encaissé. Seoane avait 8,000 hommes d'infanterie, 600 chevaux et 20 pièces d'artillerie. Narvaez comptait près de 10,000 hommes, dont 1,000 de cavalerie, mais il n'avait qu'une très-faible artillerie. Malgré ce désavantage marqué, surtout quand on attaque de bonnes positions, Narvaez n'hésita pas à se porter sur l'ennemi, qui paraissait vouloir garder la défensive. A six heures du matin, Narvaez forma ses colonnes d'attaque et se mit en mouvement; la fusillade s'engagea bientôt entre les tirailleurs des deux partis, mais mollement; les soldats de Seoane et de Narvaez se parlaient, se reconnaissaient, plusieurs se même pressaient la main au lieu de se battre. Narvaez s'aperçut bientôt de ces dispositions; il s'avança avec courage entre les deux armées, et leur adressa une vive et éloquente allocution. Déjà les soldats de Seoane s'ébranlent pour se réunir à ceux de Narvaez, lorsque Seoane et Zurbano accourent, les arrêtent et rétablissent le combat. Narvaez donne aussitôt l'ordre au brigadier Shelly de se porter rapidement avec la cavalerie sur le flanc de l'ennemi, et de le charger. Ce mouvement, habilement exécuté, termina ce simulacre de bataille; 16 bataillons mettent la crosse en l'air et passent à Narvaez; Seoane est entouré et fait prisonnier; Zurbano, à la tête de 2 bataillons restés fidèles, est forcé de s'éloigner rapidement du champ de bataille. Cette affaire, qui mettait Madrid au pouvoir des prononcés, coûta au corps de Seoane 3 hommes tués et 20 blessés; Narvaez eut 4 hommes blessés, parmi lesquels était le brigadier Shelly.

Mendizabal, malgré la défaite de Seoane et de Zurbano, voulut essayer de résister encore. Il chercha par tous les moyens à maintenir l'excitation fébrile de la milice; mais onze jours de fatigues avaient épuisé son zèle: elle soupirait après le repos. Le véritable état de la question s'était fait jour d'ailleurs à travers les mensongères nouvelles du ministre d'Espartero. La faction des _ayacuchos_, bonne peut-être pour les camps et les corps-de-garde, s'était montrée si indigne de marcher à la tête de la nation, que la nation lui avait retiré son appui; Madrid ne pouvait soutenir plus longtemps ceux que l'Espagne repoussait. Le 22 au soir, la milice abandonna les postes militaires qu'elle ne voulait plus défendre, et rentra chez elle.

Ainsi abandonné, Mendizabal dut songer à son salut. Sortir de Madrid lui parut dangereux; l'hôtel de l'ambassadeur anglais lui sembla un asile plus sûr que la terre d'Espagne. Il avait assez sacrifié aux intérêts anglais pour croire que M. Aston lui donnerait un refuge. Il s'y présenta dans la nuit, et fut en effet accueilli en ami malheureux.

Le 25 au matin, le général Narvaez, fit son entrée à Madrid à la tête de son corps d'année; non-seulement il n'éprouva aucune résistance, mais il fut reçu par la plus grande partie de la population avec une vive joie. Cette journée fut un véritable triomphe pour lui; toutes les acclamations cependant ne furent pas pour Narvaez. En tête de la 1re brigade, marchait don Juan Prim; la vue de ce jeune officier causa un véritable enthousiasme. Les dames aiment la vaillance, surtout quand elle est accompagnée de jeunesse et de beauté; elles accueillirent donc avec émotion le comte de Reuss, le premier militaire qui eût osé se lever contre le régent, si puissant alors, qui organisa le premier bataillon de l'insurrection, qui tira le premier coup du fusil en combat régulier contre les troupes d'Espartero. De leurs balcons, les dames du Madrid saluaient le jeune héros; leurs douces voix lui envoyaient des _vivat_; leurs mains jetaient des fleurs et des couronnes de laurier sur son passage. Ce jour sera beau dans toute sa vie; puisse-t-il en mériter encore d'aussi purs! L'armée défila sous le balcon de la jeune reine, heureuse, elle, d'être libre enfin, et de revoir des figures amies.

Narvaez avait donné l'ordre de désarmer la milice et de la dissoudre, pour la réorganiser après épuration; cette opération se fit sans obstacle. Une des choses qu'on doit le plus admirer dans ce succès, c'est que personne ne fut arrêté; les plus compromis parmi les esparteristes purent quitter Madrid sans être inquiétés: Seoane partit pour la France avec un passeport de Narvaez; Zurbano lui-même sortit de Madrid sans obstacle. Narvaez, repoussa toute pensée de représailles, lui, banni par ceux que la victoire mettait à ses pieds. Cette modération fait le plus grand honneur au général Narvaez. Espartero n'eût pas agi avec cette noble générosité, il ne le prouvait que trop devant Séville.

Le siège, ou mieux le bombardement de Séville, le dernier acte du règne d'Espartero, nous l'espérons du moins, est un de ces faits qu'on rencontre rarement dans l'histoire de l'humanité. L'absurde soldat a cru donner ainsi plus d'éclat à son nom; il n'avait pas assez du crime de Barcelone, il a voulu graver une nouvelle page de sa vie sur les ruines de la plus belle ville de l'Espagne. On ne comprend vraiment pas les motifs de cette rage de destruction. Il n'y avait aucune utilité militaire à bombarder Séville, car ou pouvait s'en emparer facilement, Séville, entourée d'une vieille muraille, ruinée sur plusieurs points, interrompue sur d'autres par des maisons, sans fossés et sans ponts-levis aux portes, est incapable de résister à une attaque de vive force bien conduite. A quoi bon écraser la ville alors? Mais Espartero ne voulait pas s'en emparer, il voulait la détruire; il voulait se venger sur elle des mépris de l'Espagne. Il n'osait marcher au-devant de Narvaez, il avait peur de Concha; mais il n'avait rien à craindre en lançant de loin des bombes sur Séville.

Le 18 juillet, Van Halen arriva devant Séville, du côté d'Alcala. Le 19, il établit ses batteries, et somma la ville de se rendre; elle refusa. Le brigadier Figueras, officier fort instruit, mais que les travaux du cabinet avaient plus occupé jusqu'alors que les travaux de la guerre, était à Séville dans le sein de sa famille. La sommation du bourreau de Barcelone excita en lui le noble désir de défendre la cité. Il se lève, il fait passer son ardeur dans le sein de la population, qui, par un élan soudain, le nomme son chef, et se met à sa disposition. Figueras se sert avec habileté des forces de la cité; des fortifications de campagne s'élèvent, comme par enchantement, aux endroits menacés; des batteries se dressent sur les points avantageux; partant on voit qu'une vive intelligence préside aux travaux de défense.

Le feu des assiégeants commença le 20; la place y répondit vigoureusement. Si des maisons s'écroulèrent sous les bombes, si l'incendie menaça la ville, les batteries ennemies furent en partie démontées, les tranchées semées de tués et de blessés. Les 21 et 22, l'attaque et la défense se continuèrent avec la même activité. Le 23, à midi, Espartero arriva avec sa division. Les assiégeants comptaient alors 17 bataillons, 9 escadrons, 50 pièces de montagne, 6 canons de 24 et 16 mortiers. Avec de telles forces, le régent se crut sûr du succès; il somma de nouveau la ville de se rendre. Figueras répondit: «Quand les munitions nous manqueront, les décombres que vous faites y suppléeront.» Dans la nuit du 23, il y eut tentative d'escalade; elle fut repoussée avec une admirable résolution par les habitants. Leur exaltation était telle, qu'ils élevaient des fortifications et réparaient les brèches de leurs murailles sous le feu de l'ennemi.

Pendant que les adultes défendaient ainsi la ville, les vieillards et les femmes priaient dans les églises, où le saint-sacrement resta exposé; la bannière de saint Ferdinand flottait au sommet de _la Giralda_; les reliques de ce roi étaient promenées en grande pompe.

Le bombardement, qui avait été interrompu, le 23, par l'arrivée d'Espartero, recommença le 24, mais avec moins de violence. Le 25, il y eut quelques interruptions; les munitions manquaient, et les mauvaises nouvelles arrivaient en si grande quantité, que le découragement régnait au camp. Le régent apprit ce jour-là la défaite de Seoane, la reddition de Madrid, l'approche du général Concha, et la marche rapide de trois brigades expédiées par Narvaez. La partie était perdue; il ne restait à Espartero d'autre parti à prendre que de mourir bravement, comme il l'avait annoncé, ou de fuir en toute hâte. Ce dernier parti lui sembla le meilleur; l'instinct animal de la conservation fut le seul sentiment qui parla en lui dans cet instant solennel. Le 26, au point du jour, sans dire un mot d'adieu à son armée, Espartero quitta le camp avec quelques affidés, la caisse de l'armée, qu'il avait eu soin de meubler de son mieux, et 100 cavaliers dévoués. Il se dirigea rapidement sur Cadix.

Pour mieux assurer sa fuite et donner le change à la garnison de Séville, qui aurait pu le poursuivre, et à Concha qui était dans le voisinage, il ordonna à Van Halen de continuer le bombardement jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un projectile. Van Halen continua donc, son oeuvre de destruction.

Concha, prévenu de cette fuite, partit aussitôt à la tête de 500 chevaux, et marcha sur Cadix par un chemin direct qui devait lui faire devancer le régent et lui permettre de le couper. En effet, Concha était au pont de Suazo, qui lie l'île de Léon au continent, avant Espartero; mais, reçu à coups de canon, il se décida à marcher sur Puerto-Real et Puerto-Santa-Maria, le long de la baie de Cadix; le régent devait arriver par cette route. Il l'aperçut bientôt, non loin du port Sainte-Marie; près de 1,300 hommes d'infanterie s'étaient réunis à son escorte. Concha n'hésita pas un instant à le charger, malgré son infériorité numérique. Dédaignant l'infanterie, il aborde vigoureusement les 100 cavaliers d'Espartero; les deux partis se sabrèrent avec fureur. Concha, dans la mêlée, cherchait des yeux le régent, il voulait le combattre corps à corps, et venger sur lui la mort de Diego Léon: mais Espartero fuyait encore. Après avoir vu sa cavalerie bien engagée, il avait fait demi-tour avec son ministre de la guerre, Linage et la caisse de l'armée, et galopait sur Puerto-Santa-Maria. Là, il se jeta précipitamment, dans la première barque qu'il trouva sur le rivage et gagna le large, se dirigeant sur le vaisseau anglais _le Malabar_, qui était à l'ancre dans la baie.

Concha, désolé d'avoir manqué le fuyard, fit mettre bas les armes à son escorte, et marcha de nouveau sur Cadix.

Reçu, après quelques difficultés, sur le navire anglais, le régent voulut se faire conduire à Cadix; il espérait tenir longtemps dans cette ville, et peut-être de la ressaisir le pouvoir. Le capitaine du navire avait donné l'ordre de mettre à la voile, lorsque, des batteries de Cadix, partirent plusieurs décharges; c'étaient des salves joyeuses. Le bruit des cloches, qu'on sonnait à toute volée, parvint en même temps aux oreilles du régent. Il crut que Cadix saluait son arrivée; Cadix, la ville fidèle, l'attendait avec impatience; il pressait la manoeuvre du navire, l'ancre à pic sortait de l'eau, déjà les voiles s'enflaient au vent, quand un canot arrive le long du bord, un officier anglais s'élance sur le pont et annonce que Cadix procède à la cérémonie du _prononciamiento_ et que la junte vient de s'installer. Ce fut un coup de foudre pour Espartero. Son rôle était fini! L'ancre retomba au fond de la mer, les matelots replièrent les voiles, et le vaisseau reprit son immobilité.

MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi.

CHAPITRE III.

LA CONVERSION.

CE fut sous le coup de l'inquiétude que Buonvicino passa la journée. En vain il essaya de faire diversion par d'autres soins, par des pensées différentes. Ne me demandez point si la nuit lui ferma les yeux, ni si les jours suivants furent plus tranquilles. Il attendait une réponse, et la réponse ne pouvait venir. Il craignait, il espérait, et l'incertitude lui devint un si cruel supplice, que, pourvu qu'il en fût délivré, il aurait moins souffert du plus affreux malheur. Quelquefois, pour sortir de perplexité, il se proposait d'aller trouver Marguerite. Sa résolution était prise, inébranlable; puis elle changeait en un instant; il se décidait de nouveau, sortait tout ému, gagnait le quartier où demeurait Pusterla, arrivait à l'angle de la rue, jetait un coup d'oeil à la porte, un soupir, et passait.

Enfin, après tant de résolutions et prises et quittées, il eut le courage de passer le seuil de sa bien-aimée. Comme ses genoux tremblaient sous lui! comme ses tempes brûlaient à ce moment solennel! Le bruit du pont-levis résonnant sous ses pas lui paraissait une voix menaçante qui le dissuadait de passer outre. En montant les degrés, il dut s'appuyer à la rampe, parce que ses yeux troublés confondaient les objets. Il était entré là autrefois le coeur si joyeux, avec une si confiante sérénité! «Ne suis-je plus un homme?» se dit-il en lui-même; et ce muet reproche raffermissant sa volonté, il pénétra dans l'antichambre, et demanda Marguerite aux valets. Jamais la porte de la maison n'était fermée; on lui répondit que la noble dame était dans la salle de réception, et pendant qu'un page courait l'annoncer, un autre lui servait d'introducteur.