L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843
Part 4
Cette rupture solennelle entre les pouvoirs constitutionnels et le régent causa une vive agitation dans les esprits. On dut se préparer aux événements les plus graves. Le 20 mai, le régent se nomma un nouveau ministère; sa composition n'était pas de nature à calmer les appréhensions nationales; des noms flétris y avaient place. La Chambre se crut autorisée, dans cette grave circonstance, à envoyer une adresse au régent pour lui dire qu'elle espérait qu'il ne sortirait pas des principes parlementaires. Espartero reçut la commission avec une insolence militaire fort déplacée, et il répondit sèchement «qu'il agirait de la manière qui conviendrait le mieux au pays.»
La commission rapporta dans le sein des Cortès une irritation qui ne tarda pas à se répandre dans Madrid. Ce jour-là, de nombreux rassemblements eurent lieu à la _Puerta del sol_. Les nouveaux ministres furent hués par la foule en se rendant au Congrès. Là, ils furent reçus par de nombreux cris de réprobation: A la porte le voleur! cria-t-on à Mendizabal; et il fut forcé de sortir avec ses collègues, qu'on ne voulut pas reconnaître comme ministres. A leur sortie, le peuple les accueillit à coups de pierres, et ce fut avec peine qu'ils regagnèrent leurs hôtels. Le président de la Chambre, Olozaga, termina cette tumultueuse séance par ces paroles: «Dieu sauve la patrie et la reine!»
Le lendemain, les Chambres furent prorogées, puis dissoutes par un décret du 26. A la suite de ce décret, et comme pour adoucir tout ce qu'avaient d'acerbe de telles mesures, le régent publia une ordonnance d'amnistie, et rendit facultatif le paiement de l'impôt qui n'était pas légalement voté, mais ces palliatifs ne diminuèrent en rien l'irritation produite par ce coup d'État. Le ministère et le régent étaient perdus dans l'opinion publique.
Les députés portèrent rapidement dans leurs provinces tout leur mécontentement. Partout ils représentèrent Espartero comme un usurpateur futur du trône d'Isabelle, comme un dictateur impitoyable, et partout les esprits s'agitèrent et se préparèrent à l'insurrection. Le 23 mai, Malaga prit l'initiative et se souleva la première. Le 27, Grenade imita Malaga. Le 30, Reuss forma une junte, sous la présidence de Prim, et se prononça contre le régent. Le colonel Prim rassembla 3,000 hommes et forma le noyau de l'armée insurrectionnelle.
Zurbano, avec son instinct de désordre, avait pressenti ce mouvement depuis longtemps, et s'était préparé à le combattre. Dès le 30, il avait rassemblé toutes les troupes disponibles de la province de Girone, et il se mit en marche.
Barcelone, bien qu'agitée au fond du coeur, était encore calme à la surface. Elle avait été si cruellement frappée six mois auparavant, qu'elle craignait de s'exposer de nouveau à la vengeance du régent; elle attendait. Le 5 juin, un officier-général entre dans ses murs, il suit la _Rambla_, accompagné de quelques cavaliers; c'est Zurbano. Des passants l'ont reconnu et son nom vole de bouche en bouche; mais ce n'est pas l'affection qui le porte ainsi, c'est la haine, c'est le mépris. Les promeneurs se rapprochent de lui, et bientôt le cri: _Meure Zurbano!_ se fait entendre de toutes parts. Il est entouré, poursuivi et forcé de se réfugier dans un hôtel. Plein de rage, il ne tarde pas à se montrer au balcon et à menacer le peuple. Des troupes arrivent pour le protéger; aussitôt il sort à cheval avec quatre compagnies d'infanterie, 50 dragons, et revient sur la _Rambla_ comme pour braver le peuple. Des cris: _Meure Zurbano! meure Espartero!_ sortent de la foule qui s'accroît sans cesse. Zurbano, Furieux, met le sabre à la main et ordonne à sa troupe de charger le peuple: nul soldat n'obéit. Alors, comme un fou en délire, il charge seul sur cette masse (voir la gravure, page 313). Forcé de fuir, il quitta la ville enfin, mais en appelant sur elle tous les maux.
En quittant Barcelone, Zurbano rejoignit ses troupes à Girone, et se dirigea, à leur tête, sur Reuss, où Prim organisait les insurgés. Le 11, il était devant la ville avec 8,000 hommes. Il l'attaqua aussitôt; mais il manquait de grosse artillerie, et, après un combat de plusieurs heures, il fut forcé de battre en retraite. Le 12, avec quelques pièces qu'on lui avait amenées dans la nuit de Tarragone, il attaqua de nouveau Reuss. Pour éviter la ruine de cette ville, le colonel Prim l'évacua et se retira dans les montagnes voisines.
Cependant l'insurrection se développait rapidement et s'organisait sur tous les points: beaucoup de villes avaient adhéré au _prononciamiento_ de Reuss et avaient constitué des juntes. Barcelone s'était placée, dès le 6, à la tête du mouvement; sa junte, qui s'était déclarée junte suprême provisoire, chercha à régulariser la marche des événements, à leur donner de l'ensemble: elle expédia des agents de tous côtés pour exciter les esprits et accélérer les soulèvements. Il y allait de son existence: elle n'avait plus de grâce, plus de pitié à attendre du régent; il fallait le vaincre à tout prix. Le capitaine-général Cortinez et la garnison étaient restés neutres jusqu'alors; seulement il avait été décidé, pour éviter tout conflit, que la junte quitterait Barcelone, et établirait son siège à la Sabadell, village éloigné de trois lieues. C'est de là que sont datés ses premiers actes. Le 8, elle déclara la province de Barcelone indépendante dn gouvernement de Madrid, et fit un appel solennel aux provinces pour se rallier à elle. Elle somma aussi le capitaine-général de se prononcer enfin. Persuadé que les troupes l'abandonneraient s'il attaquait la ville, Cortinez promit de nouveau de rester spectateur passif des événements et d'attendre les ordres de Madrid; mais il fit entrer dans le fort de Montjouich une garnison sûre et de nombreux approvisionnements.
Zurbano était dans les environs de Barcelone avec 14 bataillons, 5 escadrons et 4 batteries; il attendait l'instant propice pour attaquer cette ville. Il était en communication avec le gouverneur de Montjouich, sûr que celui-ci écraserait la ville au premier signal, il allait le donner, lorsque l'insurrection de Tarragone et de plusieurs villes voisines, le 13 et le 14, le força à quitter précipitamment ses positions et à se diriger sur Lerida.
Les événements commençaient à 'inquiéter le régent: la Catalogne était tout entière à l'insurrection, Valence et l'Andalousie s'agitaient de plus en plus: des généraux, des officiers de tout grade, des bataillons entiers, se prononçaient chaque jour contre lui; il comprit enfin qu'il y avait danger sérieux et il se décida à agir.
Rassurée par l'éloignement de Zurbano et par la rapide expansion de l'insurrection, la junte de Barcelone somma de nouveau le capitaine-général Cortinez de s'unir à elle. Le 13, dans la soirée, entraîné par l'exemple de ses officiers et de ses soldats, peut-être aussi par ses convictions personnelles, Cortinez adhéra solennellement à la demande de la junte, et adressa une proclamation au peuple et à l'armée pour leur conseiller l'union, la fidélité à la reine et à la constitution. Il n'était pas question du régent; il semblait déjà hors de cause. Cet acte du capitaine-général causa une vive joie dans la ville. Les troupes et les habitants fraternisèrent; ce jour et le lendemain il y eut fête, générale: danses, festins, illuminations, musique; un _Te Deum_ fut chanté à la cathédrale, des hymnes patriotiques au théâtre. Le 14 au matin, la junte fit sa rentrée à Barcelone, et accorda une gratification aux troupes; elle leur annonça en outre qu'elle les prenait à sa solde, et que leur arriéré, qui était considérable, leur serait payé; elle leur en fit donner aussitôt la moitié sur la caisse de la ville.
Ce même jour, pendant que Barcelone se créait une armée pour renverser l'homme qui l'avait décimée sans pitié, celui-ci, le régent, publiait à Madrid et adressait à toutes les provinces une longue proclamation où il exposait, par leur meilleur côté, tous les actes de son administration; il les excusait tous par la raison du salut de l'État, et terminait ainsi:
«Je dois livrer intacts aux Cortès, qui ont décidé les graves questions qui agitent aujourd'hui les esprits, les dépôts sacrés de la reine et de mon autorité. Je ne les livrerai ni à l'anarchie ni au débordement des passions. Le sort de celui qui a consacré mille fois sa vie à la défense de sa patrie importe peu; mais la reine, la constitution et la monarchie m'imposent des devoirs que je remplirai comme premier magistrat de la nation, et que je défendrai comme soldat. «Le duc de la Victoire.»
Cet acte ne fit aucun effet. Espartero était jugé et condamné comme indigne de cette haute magistrature, dont il avait usé en soldat. Chaque jour, plusieurs cités, plusieurs corps de troupes de ligne se ralliaient à l'insurrection. Malaga, levé le premier, mais qui s'était calmé, se leva de nouveau en apprenant les événements de Barcelone; Grenade l'imita; Tarragone, que Zurbano ne menaçait plus, se prononça le 15 avec un enthousiasme difficile à décrire. Ville, forts, bourgeois et soldats s'unirent pour fêter ce beau jour; la municipalité, en réjouissance de cette heureuse délivrance, fit promener les géants et leur suite _(las gigantes y la dulzayna)_, ce qui n'a lieu que dans les grandes circonstances.
Quelques officiers ne voulurent pas prendre part au mouvement; on leur laissa la liberté de quitter la ville. Ils s'embarquèrent, ainsi que la femme de Zurbano et plusieurs autres dames, sur un brick anglais, qui les transporta à Port-Vendre.
Malheureusement, le _prononciamiento_ ne s'était pas ainsi accompli dans toutes les villes; dans quelques-unes il y avait eu lutte et sang versé. La tentative d'insurrection faite le 9, à Saragosse, par 200 conjurés, eut de nombreux points de ressemblance avec la conspiration de Mallet; comme elle, après un succès de quelques heures, pendant lesquelles le capitaine-général Seoane, les principaux officiers de la garnison et la municipalité furent prisonniers, elle eut sa réaction en faveur des esparteristes, et les vainqueurs d'un instant furent forcés de prendre la fuite; 40 d'entre eux furent arrêtés, jugés par une commission militaire réunie sur-le-champ, presque tous condamnés à mort et exécutés peu de jours après. Le 10, à Valence, la population, furieuse de l'opposition que le gouverneur Gamacho mettait au prononcement, se rua sur lui et l'assassina, ainsi que plusieurs autres personnes dévouées à Espartero. Le capitaine-général Zavala voulut se mettre à la tête dn mouvement, mais la ville n'ayant nulle confiance en lui, le força à sortir de ses murs.
A part ces excès, le mouvement insurrectionnel se fit sans violence. Le 15 juin, presque toute la Catalogne était debout. Plusieurs villes s'étaient prononcées dans l'Aragon, dans la province de Valence, en Murcie et en Andalousie, et presque partout les autorités militaires s'étaient franchement unies aux autorités civiles.
Le 16 juin, les troupes du capitaine-général Cortinez prêtèrent serment de fidélité à la junte. Le brigadier Castro en prit une partie sous son commandement, et sortit de la ville pour observer Zurbano, qui était encore à Lerida. Après le départ de cette première colonne, forte de six bataillons, mais presque sans artillerie ni cavalerie, le colonel Prim s'occupa activement d'organiser 4,000 volontaires et un escadron de cavalerie, pour soutenir Castro et agir de concert avec lui. C'est sur ces deux officiers, les premiers ralliés à la cause nationale, que reposait le salut de Barcelone et de toute l'Espagne; il fallait empêcher Zurbano de s'approcher de la ville et de prendre possession du fort. Là était alors la question; le gouverneur de Montjouich, le colonel Echalecu, avait reçu l'ordre formel de commencer le bombardement au premier signal d'hostilités commises contre Zurbano; il avait refusé de remettre son commandement au colonel Pujol, nommé par Cortinez pour le remplacer; sa garnison avait résisté à toutes les séductions de la ville et paraissait dévouée à Espartero.
Pendant ce temps, le régent passait des revues à Madrid, il adulait la garde nationale et les troupes de ligne, il cherchait à ranimer les dévouements chancelants et à surexciter l'enthousiasme de ses fidèles, des _ayacuchos_; mais déjà il put voir que, parmi cette _camarilla_ militaire qui l'avait élevé sur le pavois, il y avait déjà de nombreuses hésitations; la fortune d'Espartero se voilait, les favoris s'en étaient aperçus les premiers. Cette unanimité de l'opinion publique contre le régent, cette réprobation générale qui le frappait sans pitié, avaient ébranlé les plus résolus. Les nombreuses promotions qu'il fit alors dans l'armée, la nomination de Seoane à l'emploi de général en chef des armées d'Aragon, de Catalogne et de Valence; celle de San Miguel au grade de capitaine-général de Madrid; celle du colonel Echalecu, par enjambement du grade de brigadier, au rang de maréchal-de-camp; toutes ces faveurs et beaucoup d'autres que nous taisons ne ranimèrent pas l'affection de l'armée; le bon effet qu'elles auraient pu produire fut détruit par l'élévation de Martin Zurbano au grade de lieutenant-général. La partie noble et généreuse de l'armée vit avec chagrin un tel nomme arriver à ce rang, qui ne devrait être accordé qu'aux hommes les plus distingués par leurs talents et leurs vertus.
Ces nominations faites, le régent fit partir toutes les troupes dont il pouvait disposer, 6,000 hommes à peu près; il ne laissa à Madrid qu'un régiment de cavalerie. Ce départ eut lieu le 20. Le 21, Espartero quitta lui-même la capitale, accompagné des généraux Ferras, ministre de la guerre, et Linage, son conseiller intime; il prit la route de Valence par Aranjuez et Ocana; plusieurs corps devaient le rejoindre en route; le rendez-vous général était fixé à Quintanaz de la Orden, dans la Manche. Le régent avait annoncé que là seulement il révélerait son plan de campagne.
Le matin de son départ, le régent adressa une proclamation à l'Espagne. Il disait que l'agitation du pays nécessitant son intervention personnelle comme chef de la _force compressive_, il se portait sur les lieux où sa présence était utile: «Dans deux occasions analogues, j'ai quitté la capitale; celle-ci est plus critique; les périls que je vais braver sont plus grands, mais ma valeur et ma fermeté deviendront plus solides et plus sures. Le, courage de ceux qui me regardent, avec raison, comme la bannière de nos libertés grandira, etc.» La lecture de cette proclamation de _bravo_ excita un vif enthousiasme dans la garde nationale de Madrid; elle jura à grands cris de soutenir la régence d'Espartero, jusqu'au 10 octobre 1814, au prix de tout son sang.
La marche du régent vers Valence, celle de Zurbano sur la Catalogne, les menaces de Montjouich, le siège de Grenade par le général Alvarez Toncas, les fusillades de Saragosse, n'arrêtèrent pas les _prononciamientos_. Chaque jour le régent apprenait le soulèvement de quelques villes. Le 25, à son arrivée à Quintanaz, Espartero put ajouter vingt noms aux noms des villes qu'il se promettait de punir. L'armée lui échappait également par fractions, chaque matin on lui annonçait des défections nouvelles; les hommes qu'il avait comblés de faveurs, les capitaines-généraux tout aussi bien que les simples officiers, que les soldats, se tournaient contre lui et s'unissaient à ses ennemis pour le renverser.
Dans les premiers jours de l'insurrection, le rôle le plus actif, parmi les partisans d'Espartero, appartint sans contredit à Zurbano. Forcé, après le bombardement de Reuss, de battre en retraite sur Lerida, pour ne pas être entouré par les troupes insurgées, il prit à peine quelques jours de repos, reçut quelques renforts, et se mit de nouveau en marche pour la Catalogne. Le 18, il était à Igualada, à vingt-cinq lieues de Lerida et à vingt de Barcelone. Ce fut de ce lieu qu'il expédia au gouverneur du fort de Montjouich l'ordre ainsi conçu: «Au premier feu soutenu que vous entendrez sur la route de Lerida, réduisez Barcelone en cendres.»
Martin Zurbano reçut ce jour-là son brevet de lieutenant-général. Seoane lui adressait aussi de Saragosse un ordre du jour où il lui donnait en outre le titre de capitaine-général et de général en chef de la principauté de Catalogne par intérim. De plus fortes têtes que celle de Zurbano se seraient troublées à la fumée d'un tel encens. Zurbano en fut étourdi; il se crut un grand homme, et, dans son orgueilleux enivrement, il adressa, le 20, une proclamation à la Catalogne; il l'engageait à se soumettre au régent sans délai; à ce prix, il promettait indulgence et oubli du passé. La junte de Barcelone ne répondit que par quelques paroles de mépris à cette proclamation.
L'approche de Zurbano et son ordre au gouverneur de Montjouich furent bientôt connus de Barcelone. Le danger d'un bombardement parut alors si imminent, que les habitants restés en ville se hâtèrent de transporter dans la campagne la moins exposée, leurs meubles, leurs lits, etc. Du 21 au 24, les rues, les places, les portes de la ville, étaient encombrées de gens, de chevaux et de charrettes chargés qui s'éloignaient en toute hâte.
Prim et Castro avaient manoeuvré avec tant d'adresse et de secret depuis quelques jours, qu'ils furent en mesure de cerner Zurbano dans ses positions d'Igualada. Cette ville est située près des monts Serrai, à l'est du côté de Barcelone; elle est séparée de Cervera et de Lerida par des défilés difficiles. Prim menaçait Zurbano du côté de Barcelone; Castro occupait de fortes positions au-delà des monts Serrat, près de Cervera, et coupait ainsi toute retraite à Zurbano. Des sommations de capituler lui furent faites le 21. Il refusa de se rendre, mais il consentit à se retirer sur Lerida. Castro manquait d'artillerie et de cavalerie; Zurbano en était bien pourvu. Pour éviter un combat sanglant, le brigadier Castro lui laissa donc le passage libre, heureux d'avoir forcé cet homme à abandonner la Catalogne. Une correspondance assez curieuse s'établit à ce sujet entre le général Castro et Zurbano; nous regrettons que le défaut d'espace nous empêche de la reproduire. Le 25, Zurbano était à Cervera; toujours poursuivi par Prim et Castro, il se disposait à battre en retraite sur Lerida.
La conduite militaire de Seoane dans cette circonstance capitale ne fut pas à l'abri de reproches: au lieu de se tenir prêt à soutenir son lieutenant dans sa marche sur la Catalogne, il perdit son temps à parcourir la vallée de l'Ara pour comprimer quelques soulèvements de paysans.
Les troupes du régent n'étaient ni plus heureuses ni mieux conduites dans les autres provinces insurgées: le général Alvarez était forcé de lever le siège de Grenade; Van Halen se promenait sans succès entre Séville, Cordoue et Jaën.
Le 25, le régent arriva à Albacète et y établit son quartier-général; il avait avec lui 5,000 hommes d'infanterie, 800 chevaux et 12 pièces de campagne. Ces troupes furent cantonnées entre cette ville et Chinchilla, qu'elles occupèrent également. Mécontent de la conduite d'Alvarez devant Grenade, il le destitua et le remplaça par le maréchal-de-camp Facundo-Infante, comme capitaine-général de Grenade; par le même décret, il nomma Van Halen général en chef de l'Andalousie.
Le général Serrano, ministre de la guerre sous le ministère Lopez, arriva à Barcelone le 27. Le général Ramon Narvaez, exilé par le régent, et son ennemi personnel, débarqua au Grao, port de Valence, le même jour, avec le général Concha, condamné à mort avec Diego Léon, mais plus heureux que lui, et les brigadiers Pezuela et Shelly. Ils offrirent leurs services à la junte. Leur offre fut accueillie avec enthousiasme, surtout par les troupes. Narvaez ne perdit pas un instant; dès le 29, il travailla activement à l'organisation des troupes pour marcher, dit-il, sur Albacète, et se mit en mouvement le 30.
En Catalogne, Zurbano continuait sa retraite; le 26, il quitta Cervera, que Castro occupa le même jour; le 29, il entra à Lerida. Castro prit position dans les environs pour surveiller ses mouvements. Le manque de cavalerie empêcha Castro et Prim de le pousser plus vigoureusement.
Dans les derniers jours de juin, pendant le séjour du récent à Albacète, un grand nombre de villes adhérèrent au _prononciamiento_. Le 1er juillet, il ne restait au régent que l'Aragon, l'Estramadure, la Nouvelle-Castille et la Manche. Ce qui aggravait la position du régent et de son gouvernement, c'est que ses coffres étaient vides et qu'aucun impôt n'arrivait à Madrid. Presque toutes les caisses publiques avaient été saisies par les juntes, tous les revenus de l'État étaient perçus par elles; les arsenaux, les ports de mer de la Méditerranée appartenaient aussi à l'insurrection. Ainsi les armes et l'argent, ces deux grands agents de la guerre, étaient en abondance dans les villes et dans les camps prononcés; ils manquaient de plus en plus, au contraire, dans les corps restés fidèles au régent.
Sûre de sa puissance, la junte de Barcelone forma un gouvernement provisoire. Elle convoqua le ministère Lopez dans ses murs. En attendant l'arrivée des membres de ce ministère, elle le constitua dans la personne du général Serrano, et lui donna pouvoir d'agir. Le premier acte émane de Serrano fut celui qui prononça la déchéance du régent.
Après avoir expédié cet acte dans toutes les directions, la junte de Barcelone décréta la démolition des fortifications de la ville: le lendemain, les ouvriers étaient à l'oeuvre.
Les progrès de l'insurrection devenaient se visibles, ils étaient si rapides, que, malgré toutes les précautions prises pour les cacher aux habitants de Madrid, la nouvelle leur en parvint. Il y eut quelques rassemblements. Mendizabal, ministre des finances, gouvernait en l'absence du régent. C'était l'homme qui lui convenait. Disposé à la résistance et à la compression, ne craignant pas de se jeter dans les mesures extra-légales, il organisa un système de terreur qui arrêta tout murmure. La presse elle-même fut muselée, poursuivie et menacée de telle manière, que tous les journaux de Madrid, moins les quatre dévoués au régent, cessèrent leurs publications. Cependant Mendizabal voyait clairement la marche des choses, il en prévoyait le dénouement dès le 20 juin, puisqu'il conseilla à Espartero, avant son départ de Madrid, de rappeler le ministère Lopez. Le régent refusa. «Non, je ne céderai pas, dit-il; que le sabre en décide! Ma destinée est de tomber comme un chef de bande _(como un bandolero)_, sur un champ de bataille.»
Au lieu de se porter sur Albacète où était le régent, le général Narvaez se dirigea rapidement sur Teruel, que le brigadier Ena, venu de l'Aragon pour se réunir à Espartero avec quatre bataillons, trois escadrons et une batterie d'artillerie, assiégeait, depuis plusieurs jours. Ce mouvement inattendu avait un but militaire important; l'occupation de Teruel par les troupes d'Espartero eût donné à ce dernier un point stratégique excellent pour menacer à la fois la Catalogne, Valence et la Murcie, et pour se relier à Saragosse. Narvaez comprit la valeur de ce point, et s'y porta à marches forcées, avec 4,000 hommes et 300 chevaux. Le 1er juillet, Narvaez était à Murviedro; le 2, à Segorbe; le 3, il attaquait Ena, le mettait en déroute et débloquait Teruel; le 4, il se mettait en marche avec un renfort de trois bataillons et d'un escadron qui avaient abandonné Ena pour se joindre à lui; le 5, il entrait à Daroca, sur la grande route de Saragosse à Madrid; il coupait, ainsi la capitale et le régent du principal corps d'armée qui leur restât fidèle.
Pendant cette rapide marche de Narvaez, le régent restait à Albacète dans l'inaction la plus complète. Toute l'Espagne l'abandonnait, et il ne faisait rien qui pût révéler ses projets. Ses facultés paraissaient anéanties. On disait tout bas autour de lui que Linage, resté à Aranjuez par suite d'une chute de cheval, avait gardé avec lui l'intelligence et le courage du régent.