L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843
Part 2
_Ya_ aussi a bien son prix, quoique Figaro n'en dise rien; mais Figaro, tout Figaro qu'il est, ne saurait penser à tout, _ya_ vaut _goddam_. Comme _goddam, ya_ procure toutes sortes d'agréments à ceux qui s'en servent à propos; je vais vous le prouver tout à l'heure.
Les journaux de la semaine ont raconté qu'un homme aux formes athlétiques venait d'être arrêté dans les environs de la barrière du Trône; son costume bizarre, ses longs cheveux, sa barbe inculte, son allure résolue, avaient suffi pour éveiller les soupçons, les imaginations étant encore toutes pleines de cette grande aventure de voleurs dont nous avons, plus haut, raconté l'épopée. Le peuple ému ne voyait partout que larrons et que condamnés en rupture de ban; dans ces moments-là, la moitié de Paris est capable d'arrêter l'autre.
Le pauvre diable cependant descendait la rue Saint-Antoine entre deux soldats qui le tenaient bras dessus bras dessous, avec la foule pour escorte. «Ohé! c'est un de ces mauvais gueux qu'on cherche, disait le peuple; ne le lâchez pas, fantassins!» Un ouvrier se détachant de la foule et s'approchant du prisonnier: «On le voit ben à ta peau tannée; tu sors du bagne, mon vieux!--Ya! ya! répond celui-ci.--Oh! c'est çà: Tes un évadé?--Ya! ya!--C'est p't-être toi qui as tué l'aubergiste de Nangis?--Ya! ya! ya!--Vous l'entendez! Oh! le scélérat! oh! le gueusard! oh! le Mayeux! oh! le Papavoine!» Et ainsi notre homme fut mené, au milieu des huées, jusqu'à la salle Saint-Martin; là, on l'interrogea, et il fut constaté qu'on avait affaire à un ouvrier allemand fraîchement débarqué. Le pauvre hère, n'entendant pas un mot de français, avait cru se tirer d'affaire en répondant _ya_ à tout propos: le fond de la langue apparemment.
Avec _goddam_, vous risquez seulement de recevoir un petit soufflet, appliqué d'une main blanche, et un bifteck saignant, deux choses qui se peuvent digérer après tout; _ya_ est plus prodigue en faveurs: il ameute le peuple à vos trousses, il vous recommande à messieurs les gendarmes, il vous fait passer une nuit à la salle Saint-Martin, il vous gratifie d'un brevet de bandit, et, un peu plus, il vous enverrait aux galères; la supériorité est évidemment du côté de la langue allemande; _ya_ a bien plus de fond que _goddam!_
Avant peu, les voyageurs seront mis à l'abri des inconvénients du _ya_ et du _goddam_; Londres donne l'exemple. Il nous est arrivé, par le dernier paquebot, le _prospectus_ de l'entreprise qui doit mettre fin à tous ces quiproquo où le touriste trébuche à chaque pas, à toutes ces mésaventures dont il est la victime. Une maison s'est formée dans Regent-Street, sous le titre de: _la Société des voyages_. Vous plaît-il de visiter Madrid, Saint-Pétersbourg, Vienne? adressez-vous à M. William Peterson, directeur-gérant de l'entreprise, et tout sera dit; vous n'aurez plus il vous occuper de rien. Moyennant une somme déterminée et payée d'avance, M. William Peterson se charge de vous soulager de tous les soins qui précèdent et qui accompagnent la locomotion; il se constitue l'administrateur et le fournisseur-général de vos affaires aussi bien que de vos plaisirs; il prend votre passeport, il fait vos malles, il cire vos bottes, il bat vos babils, il retient votre place, il paie la diligence et le paquebot; il choisit les auberges, il vous montre toutes les beautés du pays que vous visitez, il vous nourrit, il vous couche, il vous blanchit, il vous rafraîchit, il vous mène au spectacle, partout où vous avez l'envie d'aller. Il attache, en outre--et l'aventure ci-dessus en prouve l'importance--il attache à votre personne un interprète, un truchement, un drogman. Ainsi vous courez la chance de manger du poulet si cela vous fait plaisir, de recevoir une caresse à la place d'un soufflet, et de n'être pas mis au carcan pour un _ya_ de plus ou de moins.
Prenons-nous pour exemple: la société William-Peterson et compagnie vous expédiera d'Angleterre en France et vous hébergera à Paris, pendant un mois, au prix de 500 francs. On n'est pas plus accommodant que cela. Pour 500 francs, vous aurez le droit de vous promener sur les boulevards tant que vous voudrez; la société vous fournira une paire de souliers, une paire de bottes et un parapluie; elle vous, entretiendra de spectacles jusqu'à concurrence de huit représentations; et après vous avoir fait admirer tous les monuments et toutes les curiosités de Paris, elle s'engage à vous procurer la vue de M. de Perpignan et celle de M. Crémieux par-dessus le marché--Prenez vos billets!
--Puisque nous sommes en Angleterre, n'en sortons pas sans exprimer l'admiration que nous a inspirée le dernier _meeting_ tenu par les adversaires du vin de Champagne, du chambertin, du laffitte, du rhum de la Jamaïque, de l'anisette de Bordeaux, du porter et généralement de toutes ces liqueurs traîtresses qui chatouillent et troublent les fibres du cerveau. L'assemblée était présidée par le révérend père Matthew, un des plus fervents apôtres du verre d'eau pure, assaisonné d'un cure-dents. Son discours, de tout point magnifique, transporta les auditeurs d'un loi enthousiasme, que l'assemblée tout entière, composée d'anciens ivrognes repentants, renouvela séance tenante, sur l'autel de la tempérance, le serment de ne s'abreuver qu'au courant des fleuves et à la source des fontaines.
Au plus ardent de cette scène pathétique, un marchand de liqueurs vint à passer, monté librement sur un char orné de bouteilles et de feuillettes; un parfum d'alcool circulait dans l'air, la société de tempérance en tressaillit; le révérend père Matthew lui-même lorgna les tonneaux du coin de l'oeil avec un soupir mal étouffé; déjà quelques-uns des plus fragiles convertis se dirigeaient vers le camp ennemi en faisant mine de regarder les étoiles et en sifflant un air pour dissimuler la désertion. Mais tout à coup le père Matthew, reprenant ses esprits, tonna de plus belle; rappelés à la pudeur par cette voix de leur chef, les bataillons de buveurs d'eau se précipitèrent sur le liquoriste avec une fureur qui ne sentait pas le jeûne. Les feuillettes et les bouteilles, taillées en morceaux, rougirent le champ de bataille de leur sang çà et là répandu. Quant à ce mécréant de liquoriste, il reçut d'épouvantables gourmades, et le poing de John Bull le caressa furieusement. Sans l'intervention du constable, on l'aurait mis en pièces.--O tempérance! qu'aurait fait de pis l'intempérance?--Un imprimeur de Nyon, petite ville suisse, nous a expédié par la poste le spécimen d'un journal philosophique qu'il se propose de publier incessamment; ce journal sera intitulé: _l'Harmonie_. Voici comment le spécimen fait son entrée en campagne: «L'harmonie, c'est l'esprit, c'est l'âme de toutes choses, c'est la providence, c'est Dieu lui-même; le firmament est le cahier de musique des êtres harmoniques: les planètes et les étoiles en sont les notes. L'univers est un grand orgue de Barbarie ou une grande serinette qui joue sous les fenêtres du bon Dieu; mais il arrive trop souvent que l'instrument se dérange et détonne; nous nous sentons appelés à la haute mission de l'accorder. Nous osons aspirer à devenir les accordeurs de l'univers.--Notre journal sera la clef puissante qui doit rétablir l'ordre et la concordance entre les éléments constitutifs du monde.--Nous voulons que l'harmonie pénètre et anime tout ce qui vit. Dans notre système, les machines à vapeur, les moulins, les voilures, les portes mêmes, rendront des sons harmoniques et ne feront plus entendre ni grondement, ni claquement, ni craquement, ni froissement, ni roulement, ni grincement.--Nous voulons que les chiens au lieu d'aboyer, les chats au lieu de miauler, les ânes au lieu de braire, chantent agréablement avec accompagnement de guitare.» Qu'en dites-vous? voilà une terrible concurrence pour la _Phalange_ et le _Phalanstère_.
Le spécimen, qui ne tient pas seulement à montrer de quel bois philosophique il se chauffe, donne ensuite des preuves de son savoir: il déclare que le mot harmonie vient du grec _arnonia. Arnonia_ est évidemment du patois de Nyon, et non pas grec; c'est _armonia_ qui est grec. La substitution du suisse au grec n'est pas encore admise par l'Académie.
--La vieillesse de M. de Talleyrand n'était pas entièrement occupée à méditer sur la balance politique de l'Europe et sur l'équilibre des monarchies; encore moins songeait-il au compte qu'il devait, tôt ou tard, rendre à Dieu comme évêque et comme chrétien. On dit qu'une de ses dernières lectures, une de ses lectures favorites, fut celle des _Mémoires de Casanova_. Ce livre curieux lui rappelait un monde où il avait vécu dans sa jeunesse. Chaque page ranimait pour lui les traits anéantis de ce passé hasardeux qu'il regrettait. M. de Moutrou, son _alter ego_, lui a entendu dire qu'aucun ouvrage ne lui avait donné une peinture plus fidèle de la société et des moeurs du dix-huitième siècle. Un jour qu'il exprimait cette opinion, madame de D*** lui représenta que ce livre n'était pas de ceux qu'on peut laisser lire à tout le monde. «Cela est vrai, répondit-il avec son sourire demi-abbé demi-païen: La mère en défendra la lecture à sa fille, mais le fils le permettra à son père.»
--Connaissez-vous M. Napoléon Landais?--Beaucoup Napoléon; M. Landais, pas du tout.--La _Gazette de France_ a fait courir le bruit que M. Napoléon Landais était mort.--M. Landais, je n'en sais rien; Napoléon, j'en suis sûr.--Mais ne voilà-t-il pas que M. Napoléon Landais écrit à la _Gazette_ qu'il n'est pas mort le moins du monde et se porte au contraire à ravir. On peut s'en assurer chez M. Napoléon Landais lui-même-, qui se fera un plaisir de se faire voir en bonne santé et de se tenir à la disposition des personnes qui ignoraient l'existence de M. Napoléon Landais, même de son vivant.--Eh! que me fait M. Landais? qu'il vive ou qu'il soit mort, si bon lui semble!--Niais que vous êtes! ne voyez-vous pas le fin mot de cette inhumation et de cette réclamation de l'inhumé? M. Napoléon Landais s'est jadis rendu coupable d'un dictionnaire français enterré depuis longtemps. Le billet de faire part de la mort de M. Landais est une réclame pour le dictionnaire: «Nous avons la douleur d'annoncer la fin prématurée; de M. Napoléon Landais, auteur du fameux _Dictionnaire de la langue française_...» Cela fait bien, cela excite l'intérêt; et ainsi, en tuant l'un, on a voulu ressusciter l'autre; mais le dictionnaire est plus tenace que l'auteur; il n'en reviendra pas.
--La querelle de MM. Alexandre Dum... et J. J. a encore quelque peu occupé les oisifs. Suivant les uns, M. J. J. a répondu aux témoins envoyés par M. Alexandre Dum...: «Je me battrais bien volontiers, mais ma femme ne veut pas!»
Suivant d'autres, il aurait dit: «Vous prétendez que je dois une réparation à M. Dum...; supposez que je lui doive vingt mille francs, et que je ne les aie pas dans ma poche, est-ce que je pourrais les lui rendre?»
D'autre part, M. Dum... agitait son tomahaw d'un air massacrant, cherchant partout, dit-on, quelque _petit blanc_ de feuilletoniste pour le dévorer. Quelqu'un lui dit: «Mais, mon cher, si vous voulez tuer tous eux qui trouvent votre comédie mauvaise, vous referez la saint-Barthélémy.»
-On s'étonnait chez madame de C*** de ce que M. Alexandre Dum... avait choisi un duc de Guiche pour témoin.--Pourquoi pas en effet le duc Brunswick ou le duc d'Amcet-Bourgeois?
En définitive, l'affaire a été ce qu'elle devait être raisonnablement: les deux adversaires, blessés et enterrés l'un par la plume de l'autre, ont répandu des flots d'encre, et y ont lavé leur injure.
Théâtres.
_L'Ogresse_ (théâtre du PALAIS-ROYAL).--_La Femme compromise; Quand l'Amour s'en va_ théâtre du VAUDEVILLE.--_La Folle de la Cité_ (théâtre de la GAIETÉ).--_Les nouvelles à la Main_ (théâtre des VARIÉTÉS).--_Le Baiser par la fenêtre_ (théâtre du GYMNASE).
L'ogresse du Palais-Royal est une ogresse comme il n'y en a pas, du moins dans le _Cabinet des Fées_. Là, toutes les ogresses ont cent ans, une grande bouche pour vous avaler, de grands bras pour vous étouffer, de grandes dents pour vous croquer. Au Palais-Royal, au contraire, notre ogresse, a quelque vingt ans, une taille agréable, un joli visage, pas la moindre griffe homicide, pas la moindre canine dévorante; tout son mal est d'avoir un mauvais caractère. Figurez-vous enfin un méchant enfant gâté qui se dépite à la plus légère contradiction, frappe du pied, et, de temps en temps, tombe en de très-grandes colères.
Si l'enfant a un bâton sous la main, il vous frappe; s'il a une cravache, il vous fouette; s'il a un fusil ou un pistolet, il vous couche en joue. Diable! voilà qui devient sérieux! et ce n'est pas pour rien qu'on appelle mademoiselle Catalina une ogresse.
N'y a-t-il pas cependant quelque excuse à donner de ce vilain caractère? Oui, certes, et plus d'une: 1º Catalina est Péruvienne, ce qui lui permet d'être un peu tigresse; 2º elle a été élevée à sa libre fantaisie, comme une véritable sauvage, ce qui l'autorise à n'être que médiocrement civilisée.
Mais le fond n'est pas si féroce qu'on le croirait: la suite vous l'apprendra, et M. Edgar de Favencourt se charge de vous le prouver très-prochainement.
M. Edgar est un véritable Français; il arrive au Pérou, rencontre Catalina, lui dit quatre cinq mois de galanterie, lui chante deux ou trois couplets bien troussés; et voilà ma tigresse, mon ogresse, ma diablesse, qui regarde, sourit pour la première fois de sa vie, et s'adoucit. Malheureusement Edgar va chez la voisine en dire il en chanter autant. La nouvelle en vient jusqu'à la belle Catalina, qui, furieuse et jalouse, prend sa carabine et mitraille l'infidèle Edgar. Dans cette situation, Edgar n'a rien de mieux à faire que de s'évanouir et de tomber dans un torrent. C'en est fait; plus d'Edgar!
Hélas! Edgar n'était point un traître; il causait tout simplement et chantait avec sa soeur. Quoi de plus licite et de plus innocent! Aussi jugez des remords de Catalina: elle pleure, elle se désole, et pour se punir, la voici tout près d'épouser un benêt.
Elle ne l'épousera pas, car Edgar n'est pas mort; sa soeur l'a recueilli, sa soeur l'a guéri, sa soeur l'a remis sur ses jambes; actuellement il a bon pied et bon oeil; or, tous deux, Edgar et la soeur, s'entendent pour jouer un tour à Catalina et prendre une innocente revanche du coup de carabine: Edgar se donne des airs de revenant, se montre au clair de la fille, parle d'une voix de fantôme, se conduit, en un mot, de tout point, comme un habitant de l'autre monde. Cette fantasmagorie a pour but d'augmenter les regrets de Catalina, de lui donner une bonne petite leçon qui lui apprendra à ne plus tirer sur les jolis Français, et de changer l'ogresse en douce brebis.
L'épreuve réussit; l'ogresse devient la meilleure femme du monde, et Edgar en fait sa légitime épouse.--On aurait pu appeler ce vaudeville: «le Mariage à la Carabine.»--L'auteur est M. Paul Vermoud; ce nom en dit plus qu'il n'est gros; il cache un de nos écrivains le plus en crédit, qui se distrait de ses succès de feuilleton par quelques jolis vaudevilles joués çà et là.
Nous quittons la femme féroce pour passer à la femme sentimentale; madame de Nervins a toute la douceur, toute la bonté, toute la vertu désirables; ce n'est pas elle qui mitraillerait un Edgard à bout portant: ah Dieu!
Cependant il arrive malheur à madame de Nervins; un beau soir, un fat la surprend en tête-à-tête mystérieux; il écoule, il regarde, et voit, au clair de la lune, un jeune homme qui se glisse dans l'ombre et disparaît. Aussitôt de raconter l'aventure, et, du coup, madame de Nervins est compromise.
Eh bien! le fat a dit une méchanceté et un mensonge: c'est trop de deux; madame de Nervins est une parfaite honnête femme: c'est un proscrit et non un galant qu'elle aidait à fuir. Le mal n'en est pas moins fait; il faut que cette pauvre dame de Nervins en supporte toutes les conséquences: la colère et l'abandon de son mari, la condamnation du monde, la médisance des prudes et la pruderie des médisantes; ce n'est qu'après beaucoup de pleurs et d'épreuves que son innocence éclate enfin et triomphe sur toute la ligne. MM. Molé-Gentilhomme et Lefranc, en faisant ce drame, et le théâtre du Vaudeville en le jouant, ne se sont pas trop compromis.
L'amour s'en va par plus d'une route: MM. Laurencin et Marc-Michel en ont choisi une entre mille; on vous aimait; vous devenez gras, l'amour s'en va; vous étiez galant, tendre, sentimental, aux petits soins, et l'on vous adorait ainsi; vous voici maussade, distrait, sans gêne, l'amour s'en va: telle est l'histoire de M. et de madame de Folleville.
L'amour étant parti, on se consulte pour savoir s'il ne serait pas prudent de rompre tout à fait le marché et d'aller chercher fortune ailleurs; c'est la première idée de nos deux époux mal assortis; heureusement, la réflexion arrive; l'amour n'est qu'un oiseau de passage: il s'en va parce qu'il n'est pas fait pour rester. Si l'on en venait à l'amitié, chose plus solide et plus stable? «Tope!» disent nos deux époux; et les voici réconciliés sur ce terrain et s'y trouvant parfaitement aimables et parfaitement heureux.--Pourquoi donc si fort se désoler? Quand l'amour s'en va, vous voyez qu'il en reste toujours quelque chose.--L'esprit s'en va aussi, mais ce n'est pas ici le cas pour MM. Laurencin et Marc-Michel.
Le théâtre de la Gaieté plaisante rarement, comme chacun sait; il nous donne une folle, cette fois, un enfant naturel, une banqueroute, un échafaud, un proscrit, une tentative de suicide, deux frères qui ne se connaissent pas, deux frères qui se reconnaissent, une femme séduite qui livre son séducteur au bourreau, un fils de la séduction qui le délivre, la Tamise, la prison, le palais, la mansarde, la rue, la place publique, des évanouissements, des résurrections et des murailles mobiles; le tout couronné par un pardon général et un bonheur universel.
C'est touchant, c'est effrayant, c'est étonnant, c'est larmoyant; l'auteur, M. Charles Lafont, et l'actrice mademoiselle Georges, ont été positivement aux nues; il faut que le succès soit d'une bonne force pour avoir poussé mademoiselle Georges jusque-là.
La scène capitule est celle où la folle reconnaît ses deux fils, à moins que ce ne soit l'autre, où elle reconnaît son séducteur; car ce drame est plein de reconnaissances, sans compter la reconnaissance du parterre, pour l'auteur, et la reconnaissance du caissier pour les recettes que la _Folle de la Cité_ lui prépare.
Le dindon qui se pare des plumes du paon n'est pas un oiseau rare; M. le marquis de Grandmaison est ce dindon-là: il court par la ville certaines petites feuilles scélérates, des petites satires anonymes, des petites méchancetés sous le manteau; vous savez ce qu'on appelait autrefois et ce qui s'appelle encore de nos jours des nouvelles à la main: d'où viennent-elles? qui en est l'auteur? c'est vous monsieur le marquis de Grandmaison, disent ces dames; c'est toi marquis, répètent ces messieurs; ah! marquis, que de malice! ah! mon cher, que d'esprit! Et le marquis de se laisser faire; il est ravi de récolter la moisson qu'un autre a semée, et de se donner une réputation d'esprit sans y avoir mis un sou de sa poche.
Sa joie dure peu; si les nouvelles à la main amusent les uns, elles blessent les autres et leur déplaisent. Les victimes viennent se plaindre; l'un menace M. le marquis d'un procès en calomnie; l'autre de la Bastille; celui-ci d'un soumet; celui-là d'un coup d'épée; si bien que le pauvre marquis ne sait auquel entendre; et comme le gaillard est peu brave, il est bien obligé d'avouer son imposture et de déclarer qu'il n'est qu'un poltron et qu'un sot.
Ce vaudeville confirme cet excellent précepte, qu'il n'est pas toujours profitable de prendre le bien d'autrui. Les auteurs, MM. Dennery et Clairville, ont fait cependant comme les prédicateurs, qui ne mettent pas en action les belles maximes qu'ils enseignent: ils ont pris à tout le monde les meilleurs mots et les meilleurs couplet de leur pièce, et le larcin leur a mieux réussi qu'au marquis de Grandmaison.
--Mademoiselle Hortense fait par la fenêtre un signe d'intelligence à son cousin, qui demeure en face d'elle, et ce signe ressemble quelque peu à un baiser; un mais qui demeure au-dessous du cousin prend ce signe ou ce baiser pour lui, et le renvoie immédiatement à mademoiselle Hortense, poste pour poste.
Le père surprend ledit baiser au passage, s'indigne, tempête, menace, ce qui jette notre niais dans une complication de dangers, de peurs, de duels et de désastres contre lesquels il faudrait un coeur de lion, tandis que lui n'a qu'un coeur de lièvre. Il s'enfuit donc, perdant à la bataille mademoiselle Hortense qu'il venait épouser, et que le cousin en question lui escamote.
M. Bénard a pris ce vieux vaudeville à son compte, comme s'il était nouveau. La vérité est qu'il n'est pas plus à M. Bénard qu'à moi; c'est un vaudeville à tout le monde, qui ressemble à tout et ne ressemble à rien.
Le Lizard coulé par le Véloce.
Dans la nuit du 24 au 25 juillet, le bateau à vapeur anglais _le Lizard_ a été coulé par le steamer de guerre français _le Véloce_, à environ 25 milles Est de Gibraltar, et en se rendant à Barcelone.
_Le Lizard_ avait quitté Gibraltar le lundi 24 au soir, avec une bonne brise du sud; le vent fraîchit vers minuit, et le ciel chargé de nuages rendait l'obscurité complète. Quelques minutes avant l'abordage, les hommes de quart à bord du _Lizard_, apercevant un steamer qui venait droit sur eux, lui firent des signaux et le hélèrent. Evidemment, l'équipage du bateau à vapeur français n'aperçut pas les signaux et n'entendit pas les cris, car le navire continua sa marche et vint donner avec une force excessive par le travers du _Lizard_, près de la machine. Le choc fut si violent, que tous ceux qui étaient sur le pont du _Lizard_ furent renversés, et que le quart en bas sauta en chemise sur le pont.
On reconnut aussitôt que: le navire avait fait de grandes avaries, et que l'eau y entrait avec rapidité; bientôt il devint évident que tous les efforts pour le sauver seraient vains, car il coulait bas. Cependant les officiers et l'équipage travaillèrent, pour le maintenir à flot, jusqu'au moment où l'eau, éteignant tous les feux, interdit l'emploi des machines. Le steamer français n'a fait aucune avarie sérieuse, et il est resté près du _Lizard_, pour lui fournir tous les secours possibles. Quand tout espoir de sauver le navire anglais a été perdu, on a fait passer l'équipage à bord du _Véloce_, à l'aide des chaloupes des deux navires, et cette opération s'est faite sans aucun accident. A peine le dernier homme de l'équipage était-il en sûreté sur le bateau à vapeur français, que _le Lizard_ s'engloutit, deux heures environ après l'abordage.
_Le Véloce_ s'est rendu à Gibraltar avec l'équipage anglais, qu'il a laissé à bord du vaisseau _l'Indus_.
_Le Lizard_ était depuis longtemps attaché à la Méditerranée, et il faisait, avec _le Locust_, le service entre Gibraltar et Malte.
_Le Véloce_ est commandé par le capitaine de corvette Léon Duparc, un des officiers les plus instruits et les plus savants de la marine française. Dans sa carrière maritime, il a eu occasion, à plusieurs reprises, de rendre de grands services à des bâtiments anglais en péril; nous croyons même nous rappeler que le gouvernement britannique lui a, en récompense de ces belles actions, envoyé une épée d'honneur. Cette fois encore, il aura eu le bonheur de sauver tous les hommes du _Lizard_.
Distribution des Prix
DU GRAND CONCOURS.