L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843
Part 1
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L'Illustration, No. 0025, 19 Août 1843
L'ILLUSTRATION, JOURNAL, UNIVERSEL.
Nº 25. Vol. I.--SAMEDI 19 AOÛT 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
SOMMAIRE.
La Maison où est né O'Connell. _Gravure_,--Le Maréchal Bugeaud. _Portrait_.--Nécrologie. J.-P. Cortot.--Courrier de Paris. _Évasion des détenus de la Force_.--Théâtres. _Une Scène de la Folle de la Cité_.--Le Lizard coulé par le Véloce. _Gravures_.--Distribution des Prix du Concours général. _La Porte de la Sorbonne_.--Martin Zurbano. Résumé des derniers Événements politiques et militaires, en Espagne. (Suite et fin.) _Portraits de Mendizabal et du colonel Prim; un Prononciamiento, de Séville_.--Margherita Pusterla. Roman de H. César Cantù. Chapitre III, la Conversion. _Quatorze Gravures_.--Bulletin bibliographique--Annonces.--Orfévrerie. _Deux Gravures_.--Amusements des Sciences.--Problème de Dessin. _Gravure_.--Rébus.
Maison où est né O'Connell.
Le mardi 8 août dernier, O'Connell a achevé sa soixante-huitième année. A cette occasion, les journaux illustrés de Londres ont publié une vue de la maison on est né cet homme célèbre, qui semble encore, à le juger par sa puissante activité, dans la maturité de la vie.
Située au milieu d'un paysage agreste, à quelques minutes de distance de la ville de Cahireiveen, sur la route de Tralee et au bord d'un bras de mer, la maison qui reçoit aujourd'hui les honneurs de la publicité a cessé d'être habitée depuis qu'O'Connell a hérité de Darrynanane et y a transporté son domicile.
Les vieillards du pays parlent de lui avec enthousiasme, «C'était, disent-ils, au temps de sa jeunesse, un beau et vif gentleman, très-habile dans tous les exercices du corps, et surtout bon chasseur. Du reste, O'Connell visite de temps à autre son ancienne demeure, et, de si peu de durée qu'y soit son séjour, il est rare qu'il n'y prenne point le plaisir de la chasse: les habitants ménagent à son intention les lièvres, qui sont assez abondants aux environs de Cahireiveen. L'Angleterre voudrait bien que le grand agitateur n'eût pas pris autant de goût à une autre chasse.
M. le maréchal Bugeaud.
Une ordonnance royale du 31 juillet 1843 vient d'élever à la dignité de maréchal de France M. le lieutenant-général Bugeaud de la Piconnerie (Thomas-Robert).
Né à Limoges, département de la Haute-Vienne, le 15 octobre 1784, M. le maréchal Bugeaud, petit-fils d'un forgeron, est entré au service le 29 juin 1804, comme simple vélite, dans le corps des vélites grenadiers à pied de la garde impériale; il a passé successivement par tous les grades: caporal, le 2 janvier 1806, dans le même corps; sous-lieutenant, le 19 avril de la même année, au 64e régiment de ligne; lieutenant le 21 décembre suivant; capitaine au 116e régiment de ligne le 2 mars 1809, et chef de bataillon le 2 mars 1811: major au 14e régiment de ligne le 10 janvier 1814, et colonel le 11 juin; licencié le 11 novembre 1815, et mis en demi-solde, puis en traitement de réforme; rentré au service le 8 septembre 1830 comme colonel du 56e régiment de ligne; maréchal-de-camp le 2 avril 1831, et lieutenant-général le 2 août 1836.
Chevalier de la Légion-d'Honneur le 6 juin 1811, chevalier de Saint-Louis le 20 août 1814, officier de la Légion-d'Honneur le 17 mars 1815, commandeur le 8 mai 1815, grand-officier le 24 décembre 1837, M. le maréchal Bugeaud a été nommé grand-croix le 9 avril 1843.
M. le maréchal Bugeaud a fait les campagnes des côtes de l'Océan en l'an XIII; celles de la grande-armée en l'an XIV et 1807; de 1808 à 1814, celles d'Espagne; en 1815, celle des Alpes, et celles de l'Algérie en 1836, 1837, 1841, 1842, 1843.
Pendant les guerres de l'Empire, le nom de M. Bugeaud a été plusieurs fois mentionné honorablement. Il se distingua surtout au combat de Pulstuck, en Pologne (20 décembre 1806); à l'assaut de Lerida, le 13 mars 1810; au combat de Tivisa, le 15 juillet de la même année; le 28 décembre suivant au siège de Tortose, et à celui de Tarragone le 11 mai 1811. Après le combat d'Yeela (Murcie), il fut mis à l'ordre de l'armée pour avoir, à la tête de deux cents voltigeurs, enlevé une colonne espagnole de sept cents hommes et en avoir ramené la majeure partie prisonnière. Il se signala de nouveau au combat d'Ordal (Catalogne), où il détruisit, pendant la nuit, à la tête d'un bataillon, le 27e régiment anglais. A l'affaire de l'Hôpital, en Savoie (28 juin 1815), le colonel Bugeaud, avec l,700 hommes et 40 chevaux, enfonça une colonne de 8,000 hommes d'infanterie autrichienne, soutenue par 500 hommes de cavalerie et 6 pièces de canon, et resta maître de la position après sept heures de combat. La perte des Autrichiens fut de 2,000 morts et 400 prisonniers.
Après la deuxième Restauration, M. Bugeaud se retira à Excideuil, où il s'occupa de travaux d'agriculture. Mais ces travaux ne suffirent pas à son activité: il prit la plume, et traita plusieurs questions relatives aux manoeuvres de l'infanterie. La révolution de Juillet le détourna de ses travaux agricoles et littéraires. Il rentra dans la carrière militaire, et fut, en 1831, élu député de l'arrondissement d'Excideuil. A partir de cette époque, il n'a pas cessé de le représenter à la Chambre des Députés, où il a pris la parole dans un grand nombre de discussions, avec un laisser-aller de langage fort étranger à l'éloquence parlementaire, souvent avec une violence et un dédain des formes et des libertés constitutionnelles qui rappelaient trop l'éducation impériale.
Sa vie politique et militaire en France a été, depuis lors, traversée par des épisodes plus ou moins tragiques: la publicité qu'ont reçue, les plus mémorables tombés aujourd'hui dans le domaine de l'histoire, nous dispense de les rappeler ici.
Chargé, le 30 novembre 1832, du commandement d'une, des brigades d'infanterie de la garnison de Paris, il le quitta momentanément, en janvier 1833, pour aller prendre celui de la ville et du château de Blaye.
En Algérie, où il fut envoyé pour la première fois en 1836, et où il débarqua le 6 juin, le général Bugeaud commença par débloquer un corps de troupes entouré d'Arabes au camp de la Tafna, parcourut le pays dans divers directions, se rendit successivement à Oran, à Tlemsen, et rentra au camp de la Tafna, après avoir deux fois rencontré l'ennemi, auquel il fit éprouver d'assez grades pertes Dans une nouvelle marche sur Tlemsen, dont il allait ravitailler la garnison, il fut attaqué par Abd-el-Kader, au passage de la Sickak, le 9 juillet 1836. Les forces de l'émir s'élevaient à environ 7,000 hommes y compris 1,000 à 1,200 hommes d'infanterie régulière. Acculé à un ravin, ce corps fut mis en complète déroute: 12 à 1,500 Arabes et Kabyles furent mis hors de combat, et 130 hommes de l'infanterie régulière pris vivants. Ces prisonniers, d'une nation peu accoutumée à en faire elle-même, étaient les premiers qui tombèrent en notre pouvoir: traités avec humanité, ils furent transportés à Marseille, et, plus tard, renvoyés à Abd-el-Kader. Cette défaite détacha de l'émir un certain nombre de ses alliés mais ne termina pas la lutte.
L'année suivante, le général Bugeaud, qui était revenu siéger à la Chambre des Députes, fut appelé de nouveau au commandement de la division active d'Oran. Prêt à marcher contre l'ennemi, il allait commencer la guerre de dévastation dont il avait menacé les Arabes, lorsque Abd-el-Kader demanda à traiter. Cette ouverture fut accueillie, et le 30 mai 1837 fut signé le traité de la Tafna, grave erreur du négociateur français, comme il l'a plus tard reconnu lui-même avec franchise. Ce traité, en effet, abandonnait à Abd-el-Kader l'administration directe d'une grande partie de l'Algérie et le constituait en quelque sorte le chef de la nationalité arabe. L'émir profita de cette faute avec l'habileté qui le caractérise, organisa le gouvernement des provinces soumises à sa domination et se créa une armée régulière, à la faveur de laquelle il étendit, sa souveraineté, et se mit en mesure de recommencer la lutte qui, engagée en novembre 1839, se poursuit encore avec opiniâtreté en août 1843.
Le lendemain de la conclusion du traité, le général Bugeaud eut avec Abd-el-Kader une entrevue, dont les journaux de l'époque, et notamment le _Moniteur_ du 13 juin 1837, ont reproduit le récit semi-officiel.
Appelé, le 22 janvier 1839, au commandement de la 4e division d'infanterie du corps de rassemblement sur la frontière du nord, attaché ensuite, le 31 janvier 1840, au comité de l'infanterie et de la cavalerie au ministère de la guerre, M, Bugeaud a été nommé gouverneur-général de l'Algérie, par ordonnance royale du 29 décembre 1840, en remplacement de M. le maréchal Valée. Depuis le jour de son arrivée à Alger (22 février 1840), le nouveau général en chef a déployé, dans la conduite des opérations militaires, une activité et une persévérance égales à celles de son infatigable adversaire. Dès le 5 mai, un corps expéditionnaire de 8,000 hommes, qu'il commandait en personne, eut, aux environs de Milianah, un engagement des plus sérieux avec Abd-el-Kader, qui comptait sous ses drapeaux 10 à 12,000 fantassins, soutenus par environ 10,000 cavaliers. L'ennemi, complètement mis en déroute, laissa 400 hommes sur le terrain. Pendant le cours de l'année 1841, Mascara et Tlemsen ont été réoccupés, et les établissements formés par l'émir à Tagdemt, Boghar, Thaza, Saïda, entièrement ruinés et détruits. Les opérations continuées avec non moins de constance, et de succès, en 1842 et 1843, ont considérablement affaibli la puissance matérielle et morale d'Abd-el-Kader, en détachant de sa cause un grand nombre des tribus qui, jusqu'à ces derniers temps, lui étaient restées fidèles et dévouées. Ces résultats heureux sont dus, en partie sans doute, à la vigueur avec laquelle le gouverneur-général a dirigé ses entreprises et conduit la guerre sans se ménager lui-même, tout en veillant avec sollicitude aux besoins et au bien-être de son armée; ils sont dus aussi aux habiles lieutenants qui l'ont secondé, aux généraux Duvivier, La Moricière, Changarnier, Bedeau, Baraguay-d'Hilliers, Randon, aux colonels Cavaignac, Jusuf, Ladmirault, etc., à cette foule d'officiers d'élite, l'orgueil et l'espoir de la France. Mais la meilleure part en revient surtout à nos vaillants et intrépides soldats, toujours prêts à marcher au feu, à braver les périls comme les fatigues et les intempéries du climat, et à sceller de leur sang notre conquête sur le sol africain.
M. le maréchal Bugeaud a publié plusieurs écrits sur l'Algérie: _Mémoire sur notre établissement d'Oran par suite de la paix, 1838--De l'Établissement de colons militaires dans les possessions françaises du nord de l'Afrique. 1838.--La Guerre d'Afrique, ou Lettres d'un lieutenant de l'armée à son oncle, vieux soldat de la Révolution et de l'Empire. 1839.--L'Algérie; des moyens de conserver et d'utiliser cette conquête. 1842._
M. le maréchal Bugeaud est le quatrième gouverneur-général de l'Algérie élevé à cette haute dignité militaire. Les gouverneurs-généraux ses prédécesseurs qui ont été revêtus de la même dignité, sont: le comte Clauzel, le comte Valée, le comte Drouet-d'Erlon.
L'année compte maintenant neuf maréchaux: le duc de Dalmatie, nommé le 19 mai 1804; le duc de Reggio, 12 juillet 1809; le comte Molitor, 9 octobre 1825; le comte Gérard, 17 août 1830; le marquis de Grouchy, 19 novembre 1831; le comte Valée, 11 novembre 1837; le comte Horace Sébastiani, 21 octobre 1840; le comte Drouet-d'Erlon, 9 avril 1843, et M. Bugeaud, 31 juillet 1843.
Nécrologie--J.-P. Cortot.
Samedi dernier, 15 août, est mort Jean-Pierre Cortot, l'un de nos plus habiles statuaires. Atteint depuis longtemps d'une hydropisie, il était allé aux eaux du Mont-Dore, dans l'espérance d'y recouvrer la santé; mais, sentant ses forces s'épuiser, il a voulu revoir sa ville natale; et ramené à Paris par M. Dumont, son collègue et son ami, il n'a pas tardé à succomber à ses souffrances.
Cortot était né en 1787; il fit ses premières études à l'École gratuite de dessin, sous la direction de M. Defrêne; puis il entra dans l'atelier de Bridan fils. Il remporta le second prix de sculpture en 1806, pour une figure de ronde-bosse, _Philoctète à Lemnos_, et le premier prix en 1809, pour un _Marius méditant sur les ruines de Carthage_. Pensionnaire du gouvernement à Rome, il étudia avec fruit les antiques, et appartint dès lors à l'école qui cherche dans l'art grec ses inspirations et ses modèles. Ses débuts furent un _Napoléon_, une statue en pied de Louis XVIII, une _Pandore_ et un _Narcisse couché_. Ces deux dernières oeuvres, exposées en 1819, lui valurent le prix de 10,000 fr., qu'il partagea avec son maître, et furent acquises par le ministre de l'intérieur pour les musées d'Angers et de Lyon. Le _Louis XVIII_ a été placé dans une salle de la Villa-Medici, en face d'une statue de Louis XIV. A son retour d'Italie, où il était resté huit ans, Cortot produisit successivement un _Ecce Homo_ et une _sainte Catherine_ en marbre, pour l'église de Saint-Gervais; _la Vierge et l'enfant Jésus_, groupe en marbre pour la cathédrale d'Arras; _Daphnis et Chloé_; une _statue de Pierre Corneille_ pour la ville de Rouen. Devenu rapidement célèbre, il fut nommé, en décembre 1825, membre de la quatrième classe de l'Institut et professeur à l'École royale des Beaux-Arts. On l'avait décoré de la Légion-d'Honneur en 1824. Le gouvernement lui commanda en même temps divers travaux importants destinés à l'embellissement des édifices publics. On lui doit _le bas-relief du monument de Malesherbes_; une _statue du duc de Montebello_, pour la ville de Lectoure; une _statue de Charles X_; le fronton en pierre de l'église du Calvaire, et l'un des bas-reliefs de l'Arc-de-l'Étoile; _la Paix et l'Abondance_, bas-relief qui encadre un oeil-de-boeuf de la cour du Louvre; une figure colossale de _la Justice_, placée dans le palais de la Bourse; un buste colossal d'Eustache de Saint-Pierre, pour la commune de Calais; une _Vierge_, que la ville de Marseille fit fondre en argent; les statues de _Louis XVI_ et de _Marie-Antoinette_, qui ornent la chapelle de la rue d'Anjou; _la Ville, de Paris_, figure colossale de huit mètres, qui devait figurer parmi les décorations de la gigantesque fontaine de l'Éléphant. Cortot a fourni le modèle du beau groupe qui surmonte le maître-autel de Notre-Dame-de-Lorette. Il a exécuté en marbre, d'après les modèles de Dupaty, auquel il avait succédé à l'Institut, le _Louis XIII_ de la place Royale, et les groupes du monument expiatoire commencé avant 1830 sur l'emplacement de la salle Louvois.
On compte au nombre de ses ouvrages, et des meilleures sculptures modernes, la statue et les trois bas-reliefs du tombeau de Casimir Périer; la figure colossale de l'_Immortalité_, que nous verrons bientôt planer sur le dôme du Panthéon, et _le soldat de Marathon annonçant la victoire_, statue en marbre exposée en 1834 et placée dans le jardin des Tuileries. Sa dernière oeuvre, le fronton de la Chambre des Députés, lui mérita le grade d'officier de la Légion-d'Honneur.
L'élite de nos artistes assistait, le mercredi 16 août, aux obsèques de J.-P. Cortot. MM. Bosio, Raoul Rochette, Blondel et Émery tenaient les cordons du drap mortuaire. M. Raoul Rochette, dans un discours élégamment écrit, a montré Cortot sorti des rangs du peuple, et s'élevant à force de luttes courageuses. Il a signalé, comme principaux caractères du talent de l'artiste, la grandeur et la noble simplicité de l'ordonnance. M. Jarry de Mancy a lu de touchants adieux au nom de M. Dumont, qu'une grave indisposition empêchait de suivre le cortège funèbre de son ami. M. Émery, ancien libraire, beau-frère du défunt, a exprimé d'une voix altérée des regrets d'autant plus vils, qu'il le connaissait depuis quarante-sept ans, et qu'après avoir encouragé ses premiers pas, il avait eu la douleur de lui fermer les yeux.
Courrier de Paris.
L'évasion des quinze prisonniers et les scènes sanglantes qui l'ont accompagnée ont décidé l'administration municipale à changer la destination des bâtiments de la Force. Une prison s'élève en ce moment hors de la ville et pourra, dans quelques mois, ouvrir ses portes crénelées et les refermer sur l'horrible clientèle de l'échafaud et des bagnes. Cette translation avait, depuis longtemps, paru nécessaire; la récente catastrophe, faisant toucher au doigt le danger, en hâtera l'exécution.
Ce sont de terribles locataires, en effet, que ces malheureux jetés incessamment par le crime dans les cachots de la Force: tribu hideuse et désespérée, qui campe au sein même de la cité, dans un de ses quartiers les plus populeux. On a beau dire que la tente est scellée de verrous, de barres de fer, de sentinelles et de pierres de taille, vous voyez que la race criminelle passe à travers; si les murailles l'arrêtent, elle creuse la terre, et rampe, et trouve une issue.
Il peut arriver qu'au lieu d'être saisis, comme l'autre jour, en flagrant délit d'évasion, nos bohémiens s'échappent, en effet, soit que la nuit les favorise, soit que le hasard oublie de pousser à leur rencontre ce premier venu, qui jette le cri d'alarme et donne l'éveil.
Ôtez l'honnête garçon de bain qui se trouvait là pour arranger sa baignoire, et le champ restait libre: les quinze démons passaient sans bruit, sans obstacle, et gagnaient la rue clandestinement; après eux, sans doute, d'autres seraient venus, s'échappant du même enfer et par le même chemin. Qu'on se figure alors tout un quartier en proie à une cinquantaine de mécréants de cette espèce, sans ressources, sans remords, et prêts à se laisser aller à toutes les tentatives furieuses que suggèrent l'habitude du crime et la faim. Et quels moyens n'ont-ils pas de se dérober aux poursuites dans cette ville immense, dans cette foule, dans ce tumulte, dans ce labyrinthe inextricable de rues et de repaires tortueux! Les malfaiteurs viennent de loin pour se cacher dans la bonne ville de Paris; l'oeil vigilant de la justice a grand'peine à les suivre à la piste et à les reconnaître; quelle chance pour ceux qui s'y trouvent tout domiciliés!
Le mal n'a pas été grand cette fois: les bandits sont retombés en quelques heures, et sans aucune exception, dans les mains de la justice: les courageux citoyens qui s'étaient dévoués en seront quittes, Dieu merci, pour des blessures sans danger; mais le projet d'éloigner de Paris cette formidable prison, n'en est pas moins un projet sage, plein d'à-propos et évidemment inspiré par l'intérêt de la sécurité publique.
Ainsi, voilà encore un bâtiment fameux que le temps dépouille d'une longue possession et d'un caractère, en quelque sorte, consacré; la Force va cesser d'être la Force! Que va-t-on substituer à son terrible privilège? Il est tout simplement question de mettre le marteau dans ces vieilles murailles et de les faire disparaître; une rue nouvelle, des maisons élégantes, assainiraient la place criminelle et lui ôteraient son aspect lugubre.--Quand ces voûtes, qui ont abrité si longtemps les plus féroces passions, viendront à s'écrouler, est-ce qu'il ne s'en exhalera pas des miasmes horribles, un air imprégné d'une odeur de sang? Et les premiers honnêtes gens qui dormiront sur cette terre maudite, n'entendront-ils pas le blasphème éhonté, le désespoir, le cri du remords retentir dans leur sommeil comme un lamentable écho, et troubler l'innocence de leurs nuits?
L'histoire de la Force remonte au treizième siècle; c'était alors une habitation princière qui appartenait à un des frères de saint Louis; d'année en année, et après plus d'une transformation, elle arriva aux mains du duc de la Force, qui lui a laissé son nom. En 1754, la ville en fit un hôtel militaire; en 1780, après la suppression du Fort-L'Évêque et du Petit-Châtelet, Necker changea l'hôtel en prison; on y enferma d'abord les débiteurs insolvables, les femmes suspectes, les mendiants et les vagabonds; puis, peu à peu, la Force devint la grande et terrible prison que vous savez; voilà comme on fait son chemin!
On sait que, pendant vingt-quatre heures, quatre des évadés parvinrent à se soustraire à toutes les recherches; ce fut seulement le lendemain que la police les surprit dans un cabaret, déjà occupés à dévaliser l'hôtelier; cela s'appelle ne pas perdre de temps; jusqu'à cette arrestation définitive des restes de la bande, et même quelques jours après, l'émotion fut grande dans les rues voisines de la prison et dans tout le quartier Saint-Antoine. Les habitants étaient sur le qui-vive, et regardaient, en quelque sorte, chaque passant sous le nez, pour voir s'il n'avait pas un air d'échappé et ne sentait pas le cabanon et le cachot. Il fallait ressembler plus qu'à un honnête homme pour n'être pas suspect. Cette surveillance et cette inquiétude ont produit quelques épisodes qui ne manquent pas d'originalité.
Un portier saisit au collet son propriétaire, qui rentrait à pas de loup: «A moi, mes amis! à la garde! voilà un évadé! je le tiens, à moi, à moi!» On eut beaucoup de peine à lui faire lâcher prise. Le propriétaire, déchiré, meurtri, l'habit en lambeaux, se loua, dit-on, beaucoup de la vigilance et du dévouement de son concierge.
Un sergent de ville aperçoit un homme qui se glisse le long des murailles et frise les bornes d'un air affairé: «Halte là!» lui crie-t-il; et il le mène de vive force au corps-de-garde voisin; c'était un juge de police correctionnelle qui allait rendre la justice, et hâtait le pas pour ne pas manquer l'audience.
Quatre gardes municipaux amènent au guichet de la Force un grand diable qui se débat, et s'écrie qu'on le prend pour un autre. «En voici encore un,» disent les honnêtes gendarmes, tout tiers de leur trophée.--Le guichet s'ouvre. «Eh! mon Dieu, mes braves gens, que faites-vous là?--C'est un évadé que nous vous ramenons.--Un évadé? mais vous n'y songez pas; c'est le guichetier en personne!»
«Qui sonne si tard? dit une douce voix émue.--Ouvre, ma chère amie.--A minuit, non pas!--Comment, est-ce que je ne peux pas rentrer chez moi quand bon me semble? --Chez vous?--Oui, chez moi!--Qui êtes-vous donc?--Comment, chère petite, tu ne me reconnais pas? je suis ton mari.--Vous, mon mari? à d'autres! on vous voit venir; vous êtes un évadé de ce matin.--Chère Hortensia, je t'assure...--Oui, oui, votre chère Hortensia; pour me voler ma montre on me prendre mon ternaux! je n'ouvrirai pas; allez vous faire pendre ailleurs!» Et le mari,--c'était lui en effet,--passa la nuit, morfondu, à la belle étoile.
Un voisin m'a conté qu'au point du jour, la porte d'Hortensia s'ouvrit doucement, et que lui, le voisin, aperçut par le trou de sa serrure, un jeune blond qui s'échappait lestement et descendait l'escalier quatre à quatre.--Était-ce un évadé de la Force?
--_Goddam!_ dit Figaro, est le fond de la langue anglaise; avec _goddam_, vous pouvez passer partout; c'est plus qu'il n'en faut pour vous faire comprendre des trois royaumes. Voulez-vous un poulet rôti? approchez-vous de votre hôte en vous écriant; _Goddam!_ et il vous apporte aussitôt une tranche de boeuf saignant. Si vous rencontrez dans quelque promenade une jeune et jolie donzelle, au pied leste, à l'oeil mutin, au charmant sourire, tortillant légèrement des hanches, dites _goddam!_ et allez à elle d'un air galant: vous recevez à l'instant le plus magnifique soufflet du monde. L'admirable chose que _goddam!_