L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843
Part 7
Il avait connu, à la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla, qui tenait alors un grand état à la cour du prince, et n'avait jamais abusé de la faveur pour nuire à autrui, ni pour s'enrichir; en outre, honnête, généreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes, animé de l'amour du bien de la patrie. Peut-être ce genre de faiblesse, qui consiste à singer l'activité et l'énergie, une inquiète manie d'action, une soif de paraître, de jouir de la vie, le rendaient-ils incapable de résister à la fascination des honneurs ou aux enivrements du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la résistance ou du mépris; trop séduit par l'attrait du premier rang à la cour et dans la cité, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on dédaigne davantage les biens où la foule se rue.
Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux familles étaient déjà liées d'amitié. Les défauts de la jeunesse s'en iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille, Marguerite, placée dans une haute position et digne de ses vertus, pouvait, heureuse dans son intérieur, être au dehors le modèle des femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino ménagea entre elles cette alliance, qui plaisait singulièrement à Hubert Visconti, joyeux d'unir une fille si chère à un chevalier si accompli. Pusterla était encore plus flatté d'une telle union, qui devait lui faire posséder une femme sans rivales, partout renommée pour sa beauté et ses grâces, et le faire entrer dans la maison régnante.
Dès que Marguerite s'aperçut du refroidissement de Buonvicino, dès qu'elle le vit éloigner les occasions de se trouver avec elle, s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine Comédie du Dante et quelques autres livres français et provençaux, on pense bien que la mélancolie s'empara de son âme. Elle examinait, une à une, chacune de ses actions, chacune de ses pensées, pour voir ce qui avait, pu lui déplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se désolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui, alors elle l'accusait de cruauté pour n'avoir point répondu à une affection si passionnée, puis ses réflexions la conduisaient à se taxer de vanité et de folie: c'était une pure illusion de sa part d'avoir cru qu'elle lui était chère. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-être, il n'avait arrêté sur elle, un seul instant, une seule de ses pensées. Elle s'ingéniait à se prouver à elle-même que les soins de Buonvicino envers elle n'étaient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un chevalier, que les manières naturelles à tous les seigneurs avec toutes les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle à sa raison, et lui rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les amants. Il ravivait en elle la poésie des premiers troubles de l'âme, tant de transports intérieurs que le visage ne révèle pas, tant de craintes de n'être pas comprise, tant de joie de l'avoir été. Ces souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aimée, et son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions diverses, uni exaltent un voeu déçu, une espérance trompée. Tantôt elle se reprochait de ne pas avoir assez dévoilé son coeur, tantôt de ne pas l'avoir couvert de voiles assez épais, et, ne trouvant dans le passé, dans le présent, que chagrins et souffrances, elle cherchait à s'étourdir, et à bannir de sa mémoire ces illusions qu'elle s'efforçait de prendre en pitié. Elle se vantait d'être libre, guérie, oublieuse; elle revenait à ses lectures, à son luth, à ses promenades; mais les sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume d'accompagner; ses livres lui présentaient mille allusions à ses sentiments vivants ou détruits, des passages qu'il lui avait expliqués autrefois, et qui demandaient encore leur interprète; et quelles étaient tristes et monotones ces promenades solitaires, où ne raccompagnait plus l'espérance de trouver son amant sur ses pas!
Mais aux grandes passions elles-mêmes le temps est un puissant remède. Marguerite devait à la fin se convaincre qu'elle avait été vraiment la dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino négocier son mariage avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'était jamais nourri que de son propre attrait et de ses propres espérances, elle devait enfin sans trop d'efforts en détacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la dernière expédition contre Plaisance avaient porté la renommée de son courage dans toute la Lombardie; c'en était assez pour ouvrir l'âme de Marguerite aux séductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui, d'un bomme couvert de gloire, n'aime à pouvoir dire: «Il est à moi!»
Aussi, lorsque son père lui demanda si elle se trouverait heureuse d'épouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'idée de cette alliance. Quand elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant doué de toutes les qualités qui conviennent à un gentilhomme et à un chevalier accompli, elle bénit le ciel de l'avoir tellement favorisée, et mit en lui tout son bonheur. Dès qu'elle fut sûre de l'aimer et d'en être éternellement aimée, elle lui promit à l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus céleste affection.
Les mémoires du temps s'accordent tous à louer la nouvelle épouse. «Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable envers ses inférieurs, d'une inépuisable charité pour les pauvres, d'une humeur égale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur de caractère qui, chez les femmes, équivaut à tous les autres dons, et le plus précieux de tous pour leur bonheur et celui des êtres qui les entourent.» Elle eut certainement des défauts; quelle créature en est exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-être parce qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune: car l'homme est aussi enclin à oublier lus imperfections de ceux qui obtiennent sa pitié, qu'à en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est revenu, d'un autre côté, que ses égaux l'accusaient de s'étudier à paraître belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprême vertu consiste à s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien, donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la médisance une excuse à leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dévotion n'était que bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre lui reprochait de ne point connaître le monde parce qu'elle préférait la naïveté du sentiment et la simplicité de la franchise à ces politesses compassées que le monde enseigne et prétend imposer. En un mot, elle avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise à la médisance et pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que dire de celui qui la possédait?
Les étranges idées qu'on se formait alors du mariage permettaient à une femme, bien plus, si elle était belle et de haut rang, lui faisaient un devoir d'attirer près d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui dédiaient leurs emprises, sérieusement dans la guerre, ou par simple galanterie dans les tournois. Marguerite se déroba encore à cet usage de son temps, parce qu'elle ne croyait pas qu'on pût faire de la morale un jeu et une affaire de mode.
Si la pensée de Buonvicino ne lui revint pas à la mémoire, si elle ne se rappela jamais les premiers rêves de sa jeunesse, c'est ce que je ne saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface difficilement et même qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore, c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents souvenirs.
Ce fut par des sentiments bien différents que passa le coeur de Buonvicino. A tort il avait cru sa passion éteinte, elle n'était qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aimée accroître de jour en jour le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme l'amitié l'autorisait à fréquenter la maison de Marguerite, il put voir s'épanouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans la jeune fille. La constante et paisible sérénité qu'elle répandait sur les jours de son mari, lui montra les fruits de l'éducation à laquelle il avait assisté. Les songes de joie innocente et tranquille qui l'avaient charmé aux jours de ses rêves fleuris, lorsque lui souriait l'espoir de posséder un jour le bien suprême, il les voyait réalisés, mais réalisés pour la félicité d'un autre, et cet autre était son ami, et lui-même, de ses mains, il lui avait préparé, cette béatitude; et cet ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la plénitude d'un coeur ivre de joie, lui dépeignait, avec l'ardeur d'un nouvel époux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui découvrait plus parfaites, et le bénissait d'avoir tourné ses yeux sur un objet si bien fait pour les fixer. Ainsi alimentée par la conviction des éclatantes qualités de sa bien-aimée, et cependant, renfermée de manière à ce que rien n'en pût transpirer, la passion de Buonvicino croissait avec un progrès rapide; il appelait bien à son secours la raison;--la raison! excellent remède pour oublier ou pour prévenir; mais quand la passion est là vivante et nous presse, où est sa force, à cette impuissante raison?
Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'était ralenti, et il se donna bientôt tout entier au soin d'être agréable au prince. Je me trompe: son amour n'avait pas diminué; mais, un peu de l'humeur de nos modernes, il le mêlait à toutes les petites ambitions mondaines; il l'étouffait sous un tumultueux amas de pensées étrangères, et pour se signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de côté les incomparables douceurs du foyer domestique; il était peu capable de les goûter, porté, comme nous l'avons dit, à chercher le bonheur dans les orages de l'âme ou dans les agitations de la vie. Aussi, lorsque la première ébullition de son amour pour Marguerite se fut apaisée, il chercha dans des amours différentes, ou dans les liens renoués d'éphémères passions, des joies moins paisibles et plus brûlantes. Toutefois, je le répète, sa tendresse et son estime pour sa femme n'en avaient point souffert; phénomène que je m'arrêterais à expliquer, s'il était plus rare.
Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait, absorbé par la cour et les réunions brillantes, il avait bien peu de temps à donner à Marguerite. Lorsqu'elle éprouva la douleur de fermer les yeux au plus tendre des pères, Pusterla voyageait avec le prince hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui écrire de ces paroles de condoléance qui ont si peu d'empire sur le coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lèvres de la personne aimée.
Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami véritable. Blâmant en lui-même l'abandon où la laissait Pusterla, il redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et désintéressé sentiment de pitié.
Mais de la pitié à l'amour le passage est rapide! Non, aucune séduction n'égale celle des larmes dans les yeux de la beauté, ni celle du plaisir de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de Buonvicino, l'abandon naturel à la douleur, touchaient vivement celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amitié. La communauté des sentiments, des opinions, des sympathies, les élans de la magnanimité et de la commisération, tout enfonçait plus avant l'affection dans l'âme de Marguerite, dans l'âme de Buonvicino la passion. Il comprit que la passion le liait désormais à cette femme, et il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mère, mère de l'enfant le plus chéri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rêvé dans le temps des chimères, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation, forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternité.
Dans les manières de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne voulait reconnaître qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il avait portée à sa jeunesse. Hautement persuadée de la vertu du chevalier, elle ne songeait point à se retrancher dans la réserve et la sévérité qu'elle aurait certainement adoptées si elle se fût aperçue qu'il cherchait à lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans crime. Mais les yeux d'un amant se font aisément des chimères. Les grâces de la familiarité, les délicatesses d'une âme élevée, la confiance ingénue et passionnée qu'il trouvait dans Marguerite, laissaient entrevoir à Buonvicino quelques espérances pour l'avenir de sa passion. De quelle nature étaient ces espérances? c'est ce qu'il ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y réfléchissait, elles lui paraissaient innocentes. Trahir un ami, déshonorer une femme qu'il admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour était né de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'était une pensée qui ne pouvait seulement se présenter à son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que de lui dire combien il brûlait pour elle, de lui raconter sa passion, ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompée alors qu'il présentait à son imagination de jeune fille un mystère facile à pénétrer, et de quelles douleurs il avait été torturé lorsqu'il l'avait arrachée de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tenté de le faire. Le comble de ses désirs, c'eût été de connaître que Marguerite agréait son amour, qu'il ne lui déplaisait point de se savoir adorée par lui, qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises chevaleresques, dans lesquelles il s'était toujours glorieusement signalé. C'est là ce qu'il croyait désirer, ce qu'il désirait peut-être; quoique ce soit de semblables rêves que la passion se repaisse lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalité inévitable.
Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de son âme un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut bientôt de retour, persuadé que l'absence est comme le vent qui éteint les étincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette, décolorée, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle de la vanité, de l'égoïsme, de la bassesse humaine le ramenait plus épris à la chère image de sa bien-aimée! Il essaya de prier, mais le fantôme adoré, inévitable, se plaçait entre lui et Dieu, comme la plus belle créature que le ciel eût formée. Il essaya tout, en un mot, tout, excepté le seul remède dont il sentit l'efficacité absolue, un exil sans retour.
Enfin, pressé par la violence, de sa passion et la persuasion de son innocence, Buonvicino résolut de la découvrir à Marguerite. Mais que sa bouche en prononçât l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il eût osé l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystère de sa passion lorsqu'elle était pure et permise et qu'il pouvait espérer de la voir accueillie; comment se serait-il décidé à la lui révéler, lorsqu'il devait tout redouter d'une semblable révélation? Il recourut, dans cette incertitude, à ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne savent pas prendre un ferme parti, et il se résolut à lui écrire. Il médita longtemps sa lettre, l'écrivit, l'effaça, l'écrivit de nouveau pour l'effacer encore. Il recommençait, et, à la moitié de sou oeuvre, saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'était assez modérée, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement assez entraînants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable torture.
Enfin il termina sa lettre. L'amitié qui l'unissait à la famille éloignait tout soupçon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla hors de chez lui la plus grande partie de la journée; il put, sans crainte, charger un valet de remettre sa lettre à Marguerite.
Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle tempête dans le coeur de Buonvicino! quels rêves! quelles craintes! quelles espérances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette démarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot, chaque phrase, chaque pensée du fatal billet lui revenaient à l'esprit comme un crime, un crime accompagné du châtiment et du remords.
«Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura pas trouvée. Environnée d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma lettre,--il me la rapportera. Je veux la déchirer, la brûler, et... Non, jamais, jamais je ne le lui révélerai. Je fuirai loin, si loin que je ne puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi! n'est-elle pas digne de toutes les félicités? n'est-elle pas la plus aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un ange? Et si mon âme s'est enhardie jusqu'à l'adorer, n'est-il pas juste que je souffre pour un si digne objet? Où est la douleur qui ne soit payée par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable? si je lui étais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais! Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens, reviens, messager! Puissé-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la mission n'a pas été remplie!»
Ainsi grondait l'orage dans l'âme de Buonvicino pendant que le valet se rendait du palais des Visconti à la demeure, des Pusterla et qu'il en revenait. Il n'y avait pas là d'horloges qui lui mesurassent les minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur désespéré, à la violente succession de ses idées, qui les lui faisaient paraître l'éternité. Ses pas désordonnés se portaient ça et là dans sa chambre: au plus léger bruit, il prêtait l'oreille. Quels fantômes ce retard n'évoqua-t-il pas? Enfin, il mil la tête à la fenêtre ouverte au premier souffle des tièdes zéphyrs d'avril; il découvrit son messager. Chacun des pas de cet homme dans l'escalier enfonçait au coeur de Buonvicino une pointe acérée. Quand il le vit soulever la portière et se présenter devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: «Je l'ai remis aux mains de la dame.» puis il sortit.
Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dût paraître, le replongea dans le désordre de ses pensées. Il se jeta sur un siège, et l'effet que sa lettre avait dû produire sur Marguerite vint donner un nouvel aliment à ses tortures. Perdre l'estime de sa maîtresse était le plus redoutable malheur qui pût lui arriver. Puis il se flattait que sa lettre n'était pas faite pour lui attirer un si affreux châtiment.
«Peut-être, disait-il, l'a-t-elle agréée? peut-être me prépare-t-elle une tendre réponse? peut-être, la première fois que je la verrai, me laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est là, c'est là ce qui me rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je m'efforcerais de complaire à tous ses désirs! Prouesses guerrières, exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si c'était le contraire? si elle se croyait outragée! si je ne suis à ses yeux qu'un vil séducteur?...»
Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez passé par des circonstances semblables sans éprouver de pareilles agitations, qui méditez froidement la séduction, et en attendes avec joie les effets, vous souriez au récit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos passagers désirs ressemblaient à Marguerite... Allons raillez donc encore mon chevalier.
Bulletin bibliographique.
_Le Barreau_, par M. OS. PINARD, avocat à la Cour royale de Paris. 1 vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. _Pagnerre_, 6 fr.
Quel est l'avenir réservé au barreau? Les avocats conserveront-ils longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conquérir depuis un demi-siècle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils condamnés à devenir bientôt, connue le leur prédisent leurs ennemis, des agents d'affaires n'ayant d'autre considération que celle qui s'attache à la probité! Au temps seul il appartient de résoudre cette question. Ce qui paraît positif, c'est que le présent ne ressemble déjà plus au passé. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'énumérer ici, menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position à laquelle il était parvenu à s'élever. Sans doute il compte encore parmi ses principaux membres des orateurs éloquents, de savants jurisconsultes et des esprits distingués, mais où sont maintenant les jeunes soldats destinés à remplacer dignement un jour les généraux actuels? En d'autres termes, où sont les convictions et les passions politiques? où sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la fortune et la gloire des avocats d'autrefois? où est l'auditoire avide d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? où est la magistrature capable de les écouter et de les comprendre?
D'ailleurs, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, le barreau a eu une existence si glorieuse, il a joué un rôle si considérable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un peu de ses triomphes passés. Sous la Restauration et depuis la révolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis à tous les partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repoussé avec succès toutes les attaques tentées contre les plus précieuses libertés de la nation, la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont détendu et parfois arraché à la mort les malheureuses victimes des discordes civiles; qui ont proclamé les premiers au palais comme à la tribune le grand et salutaire principe de la souveraineté du peuple? Quelques-uns, il est vrai, prirent parti pour l'autorité absolue contre la nation; d'autres, gorgés d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause qu'ils avaient d'abord embrassée; mais le plus grand nombre restèrent fidèles à leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la Restauration et pendant les treize années qui suivirent sa chute, les plus utiles victoires de la liberté,--celle de Juillet exceptée,--furent remportées par des avocats.