L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843
Part 6
/* Un Lapin, dans cet âge heureux Qui ne connaît soucis ni peine, Folâtrait près de sa garenne. Un ami cependant faisait faute à ses jeux: Il n'est de vrai plaisir qu'à deux. Tout à coup s'offrit, à sa vue Un animal d'une espèce inconnue; C'était maître Renard, qui lui dit: «Mon cousin, «Puisqu'un heureux hasard aujourd'hui nous rassemble, «Embrassons-nous, jouons ensemble; «J'ai toujours aimé le Lapin... «Le Lapin! oh! oui, je le prise «Seul plus que tous les animaux, «J'en fais serment. J'ai des défauts, «Mais ma vertu, c'est la franchise. » Ces mots ont du Lapin décidé le refus; Il s'enfuit au terrier, et là, par sa fenêtre; «Toi, franc!... Je le croyais peut-être; «Tu l'as dit, je ne le crois plus. »
La vertu de parade à bon droit épouvante: Fait-elle un pas vers moi, je recule d'un pas. Les qualités dont on se vante Sont toujours celles qu'on n'a pas.
S. Lavalette. */
MARGHERITA PUSTERLA.
Lecteur, as-tu souffert? Non. --Ce livre n'est pas pour toi.
CHAPITRE II
L'AMOUR.
Buonvicino des Landi, d'une des premières familles de Plaisance, avait été conduit fort jeune à Bologne pour y prendre part aux études qui attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de l'Italie renaissante. Les lettres offraient désormais une nouvelle voie pour s'élancer à ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par l'exercice des armes. Les études de ce temps se réduisaient, il est vrai, à de pédantesques règles de grammaire et de rhétorique, à la philosophie des commentateurs d'Aristote et à la connaissance des décrétales. Mais l'amour des belles-lettres et la résurrection des classiques latins pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre à féconder le germe, faire fleurir dans les coeurs les affections nobles et les pensées généreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de ses veilles. Nourri, dès ses premières années, des écrits et des actes de cette antiquité glorieuse, son âme s'élevait au-dessus des misérables débats de son siècle. Il nourrissait ainsi des idées peu compatibles, à la vérité, avec la civilisation nouvelle, de ces idées dont l'influence fut si nuisible au développement des républiques italiennes; mais le nom de la patrie, thème éternel des lettres romaines, avait enflammé l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en âge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre.
Infortuné! les années vinrent, mais avec elles le malheur et la pente désolante des illusions, cette plaie des nobles âmes.
Plaisance, sa patrie, était tombée au pouvoir de Matteo Visconti, qui la laissa à Galéas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son père, se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de déshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frère de notre Buonvicino. Sa témérité ne lui réussit pas: la femme fut vertueuse et le mari se vengea. Ayant noué des intelligences avec quelques loyaux citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie au cardinal Poggetto, légat du pape.
Buonvicino était dans cet âge où le coeur est tout sentiment, sans arrière-pensée ni calcul: plein des idées du patriotisme antique, inspiré par les préjugés nouveaux qui donnaient le nom d'étranger à l'habitant de la cité voisine et appelaient tyrannie la domination du pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon nombre de ses condisciples, et arriva assez à temps à Plaisance pour que sa valeur y fût utile aux conjurés, et pour y déployer sa générosité naturelle. Le jour où éclata la révolte, Béatrice, femme du seigneur Galéas, était dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement occupée du salut de son enfant, la mère trouva moyen de le faire évader. Quant à elle, elle demeura dans le palais pour ne pas éveiller les soupçons, résolue à braver la colère et la brutalité d'un peuple en délire, pourvu que son fils fût sauvé. Ce dénouement fut connu de Buonvicino; plein de respect et de vénération pour cette sainte tendresse d'une mère, non-seulement il empêcha qu'aucun outrage fut fait à Béatrice, mais il la conduisit lui-même hors du territoire de Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galéas.
Ceci se passait en 1322. A cette époque, le gouvernement républicain se rétablit à Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder comme un état d'entière liberté. Les souverains pontifes, qui siégeaient alors à Avignon, n'exerçaient guère de si loin qu'un protectorat honoraire, et d'ailleurs, engagés dans le parti du roi de France, ils avaient intérêt à contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la Lombardie.
Pendant les huit années qui suivirent, Buonvicino se mûrit dans les généreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments que donnent une vie toute publique et dégagée des mesquineries de la vie privée, et l'habitude de s'intéresser plus au bien public qu'à l'intérêt particulier. C'est à cette éducation des citoyens que l'Italie dut les progrès de sa prospérité, tant que durèrent les républiques.
La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent à soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavière, appuyé par tous les ennemis que leur insolence leur avait attirés, et par ce Versuzio Laudo, dont la haine persévérante ne perdait pas une occasion de les combattre. Enfin, les choses en vinrent à ce point, que Galéas, Luchino, Giovanni et Azone se virent enfermés dans les horribles prisons de Monza, appelées les Fours. Ils y restèrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23 mars de l'année suivante.
Mais, quand Galéas mourut, la haine qu'il avait inspirée aux princes et aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face nouvelle. Azone, plus intelligent que son père, proclamé seigneur de Milan le 14 mars 1330, pensa à recouvrer les villes qu'on avait perdues: il réussit à reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crémone, Brescia, Lodi, Crème, Côme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance: mais la conquérir n'était pas une facile entreprise. Comme elle jouissait de la liberté sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-siège. Il commença donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il enfla je ne sais quelle, récapitulation de griefs, de violations et de représailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaça; il fallut lui envoyer à Milan des députés et des otages, parmi lesquels se trouvait Buonvicino. Son frère Versuzio avait péri, ses plus proches parents étaient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres passées. Il avait pu voir combien la vie réelle est différente des rêves que l'imagination enfante. Les splendides fantômes de sa jeunesse se décolorèrent encore davantage, lorsque arrivé à la cour de Milan, il vit de près avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels pièges et quelle duplicité les intérêts publics s'administrent; détours qu'une âme simple ne saurait même deviner, mais que les sages de ce monde prétendaient et prétendront toujours nécessaires à la prospérité des États. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, à force d'avoir sous les yeux le même spectacle, il contracta cette profonde mélancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait faire et de l'incurable impuissance de le réaliser.
Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en souvenir du signalé service rendu à la princesse Béatrice, Buonvicino était, partout honoré et accueilli; ils avaient été placés, ses compagnons et lui, chez les premières familles de Milan. On espérait que des liens d'affection naîtraient des rapports de l'hospitalité, et, qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et qui n'était rien que la silencieuse tolérance du joug commun, prendrait la place des rancunes municipales. Buonvicino avait été confié à la famille d'Hubert Visconti.
Hubert Visconti était le père de cette Marguerite, qui donne son nom à notre histoire. Frère de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande considération dans la ville, mais il ne participait point au gouvernement. L'intégrité de son âme répugnait peut-être à toutes les menées que la politique conseillait à ses frères pour conserver ou accroître leur seigneurie; peut-être aussi ces princes mettaient-ils toute leur haleine à tenir à l'écart un homme assez peu au fait des choses de ce monde, pour prétendre arrêter avec les scrupules de la justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez à cela qui: les Visconti, en leur qualité de Gibelins, c'est-à-dire de soutiens des droits impériaux, étaient mal vus des papes qui, de concert avec les Guelfes, défendaient la cause de l'Église et du peuple. Les passions politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait fréquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matière de foi, que les pontifes avaient à lancer leurs foudres spirituelles sur leurs ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hérétiques ceux qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre d'âmes timorées se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le pennon de la vipère; Hubert ne suivait qu'avec répulsion le parti de ses parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment de chevalier. Dans une mêlée qui eut lieu à Milan, lorsqu'en 1302 les Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait été jeté à bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux, il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort. Il fit voeu à la madone de déposer les armes prises pour une injuste cause, et il considéra comme un effet de son voeu la générosité avec laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la main pour le relever, le remettre à cheval et lui donner le champ libre en lui disant: «Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!»
Dés lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frères Ils l'abreuvèrent de tant de dégoûts, qu'il demeura longtemps confiné à Asti. Ensuite ils le rappelèrent et le comblèrent de ces honneurs qui peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crédit réel, comme de l'envoyer en qualité de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le joindre au cortège de l'empereur lorsqu'il allait à Rome, de lui faire remplir des ambassades de pure cérémonie.
Enfin les Visconti se déclarèrent ouvertement contre le pape. Le cardinal-légat ayant déployé l'étendard de Saint-Pierre sur le front de son palais d'Asti, prêcha que tous ceux, hommes et femmes, qui concourraient avec lui à la destruction de Matteo et des siens, seraient délivrés (ainsi le disent les vieilles chroniques) du châtiment et de la coulpe de tous leurs péchés. Il excommunia les Visconti jusqu'à la quatrième génération, comme hérétiques et coupables de vingt-cinq crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans l'exercice d'une juridiction illégale: sur les personnes et les biens ecclésiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise à ce que les leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient chargé l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arraché aux flammes l'hérétique Manfreda.
C'était une rude épreuve pour Hubert, qui vénérait profondément le pouvoir du pape, que d'être enveloppé dans cette excommunication; aussi ne s'épargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et réconcilier les Milanais avec le saint-père. Il paraît que c'est pour suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la dévotion, et à visiter les églises. Un jour, il convoqua, dans la cathédrale, les clercs et le peuple, leur récita le _Credo_, et protesta qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point à la sincérité de cette conversion, et il ne rétracta pas l'anathème, sous le poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mêler des affaires publiques, se renferma dans la vie privée, tout en conservant la splendeur de son rang. Il résidait tantôt à Milan, tantôt sur les rives heureuses du lac Majeur, où il possédai! des biens immenses. Là, il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient avec lui qu'à de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude sur l'éducation de Marguerite, sa fille unique, bien différent du grand nombre des pères qui semblent n'avoir d'autre but que de former des jeunes filles sages et des femmes pleines de légèreté.
Détrompé du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincèrement avec un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, dès ses jeunes années, l'amertume du désenchantement. Une intime amitié s'établit entre le jeune homme et le vieillard. Le premier, privé de son père, aimait à le retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des frères, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de jours anticipaient pour Buonvicino sur l'expérience du monde; le peu de livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agréables lectures les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossière facture, et tels qu'on pouvait les faire à cette époque. Il brillait dans Milan par ses talents d'écuyer, et son habileté à tous les exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mêler aux discussions politiques, qu'il regardait comme l'école du philosophe et du citoyen. On l'aimait pour l'aménité de ses manières, relevées par une mâle et constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait allier à la soumission qu'exige la force victorieuse la dignité d'une infortune imméritée.
C'eût été merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirât pas d'amour à Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze à peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille éveillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-même le sentiment d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un secret pour tous et pour les amants eux-mêmes. Jamais il ne lui avait dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'échappe des lèvres que lorsque l'éloquent langage de la passion l'a exprimé de cent façons muettes et diverses. Elle savait à peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait jamais avoué, jamais elle ne se l'était avoué à elle-même; seulement, à sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides. S'éloignait-il, elle restait abattue, comme s'il eût manqué quelque chose à son âme et qu'elle eût été privée d'une partie d'elle-même. Il ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni à quelle heure; cependant elle demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses de l'inquiétude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait dans la joie, et elle ressentait une plénitude de vie comme (c'est du moins ce qu'elle croyait) à la vue de son père, au spectacle d'une aube de mai ou d'une vigne que septembre a chargée de fruits. Elle aurait voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paraître généreuse et bonne. Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait à sa parure un soin plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle ambitionnait ses regards, et à peine les fixait-il sur elle, elle baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de répondre aux questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite aux témoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient résonner les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitôt dans les mêmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur préférée; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur était la marguerite pour laquelle il avait montré une vive prédilection; l'arbre, celui sous lequel il lui était apparu à l'improviste un jour qu'elle pleurait l'absence du bien-aimé. L'attendre et le voir, se plonger dans de longs rêves, s'en détacher brusquement, puis le désirer encore, c'était l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare d'événements, prodigue d'impressions et tout abandonnée à cette mystérieuse puissance qui répand tant de douceur et de peines sur le premier amour; sueurs et frissons de la volupté qui s'ignore, gémissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et espérances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au faîte du bonheur et de la misère! ivresse ou torture, selon que le coeur croit avoir atteint la félicité suprême, ou qu'il reste foudroyé par l'isolement et l'abandon!
Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude; quoiqu'il eût encore la virginité de l'âme et toute la jeunesse de la vertu, il avait déjà éprouvé le monde et suffisamment expérimenté cette vie, comédie pour celui qui l'observe, tragédie pour celui qui la sent. La séduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'âme à la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il aimait Marguerite et ne s'en défendit pas. Il connut qu'il était aimé d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien placé sa passion et qu'elle fût payée d'un retour si sympathique. Après avoir essuyé les tempêtes de la vie publique, jeté sur les hommes un oeil mélancolique et pénétrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se réconciliait avec l'humanité dans la contemplation d'une âme pure, étrangère à tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il cherchait la tranquillité dans les émanations d'innocence qui formaient l'atmosphère où elle vivait, et semblable à cette paix divine que les anges versent sur les âmes dont le ciel les envoie soulager la douleur.
Mais le calme de cette innocence, en même temps qu'il enflammait sa passion, l'empêchait de la déclarer à Marguerite. Posséder cette vierge ingénue qu'un père, excellent formait à la vertu et à la sagesse lui paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette félicité qu'elle lui donnerait? Les destinées de sa patrie et de sa maison étaient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contrée libre, il vécût le premier de ses concitoyens, investi de l'autorité d'un nom honoré ou d'un caractère plus honoré encore, conduisant sa patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce séduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur habituel égoïsme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de l'ambition prévalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamné à une vie obscure, mais frappé d'un lointain exil, précipité dans ces périlleuses entreprises où l'homme de coeur, semblable au naufragé dans la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de fermeté, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la générosité lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc alimenté la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troublé le repos de cette âme virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, à l'amertume du désenchantement, aux inutiles regrets qui dévorent le reste de nos jours; il se résolut donc à taire toujours sa passion, à la dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dût coûter à son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gré, l'entraînement d'un transport, d'une parole irréfléchie, une délicate prévenance, un de ces riens lui échappaient, qui révèlent aux jeunes filles l'homme dont le souffle brûlant ouvrira dans leur âme la fleur de la volupté.
La fortune réalisa bientôt les craintes qu'il avait conçues, en se décidant contre Plaisance. Quoique la conquête de cette ville fût un des désirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crût un droit certain à la reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu à son père, il ne se risquait point cependant à l'attaquer en face, de peur de s'attirer la colère du saint-siège, qui la tenait sous sa protection. Mais il travaillait, comme dit le proverbe italien, à tirer l'écrevisse de son trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner Plaisance, où sa famille avait autrefois dominé, et de la soumettre à sa puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les adhérents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'étant emparées de la citadelle, proclamèrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprématie du pape, exilèrent et dépossédèrent à jamais les soutiens des Landi, et nommément Buonvicino.
Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants. Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-même aidé sous main Scotto à s'emparer de l'autorité à Plaisance, non par amour pour lui, mais pour pouvoir le dépouiller sans marcher sur les brisées de la cour pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part à l'expédition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et, avec le courage qu'inspire le désir de recouvrer la patrie perdue, ils eurent bientôt enlevé Plaisance à Scotto. Mais, quand ils virent que Visconti ne proclamait, pas la liberté, qu'il faisait mettre bas les armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance à ses possessions, comme bonne et valable conquête, je vous laisse à penser si les habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la duperie dont ils étaient victimes. Ce dernier, dépouillé de ses biens et soigneusement retenu à Milan, voyait donc s'évanouir à la fois la grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rêves de sa jeunesse, sans qu'il lui restât autre chose que cet héritage commun à trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais il n'était point disposé à se vendre au plus offrant. Il devait recourir à sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, même au sein des plus affreuses misères, accompagne et console les victimes d'une juste cause.
Il se persuada dès lors qu'il ne pouvait plus songer, après ce dernier coup de la fortune, à unir son sort à celui d'une jeune fille de si haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la condition la plus sublime. Pour ne point paraître déserter la cause de ses frères d'infortune, en s'alliant à la famille du tyran de leur commune patrie, il commença à ne plus voir Marguerite qu'à de longs intervalles. S'il ne put s'en détacher intérieurement, il cacha du moins la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint à se convaincre qu'il l'avait entièrement effacée de son coeur.