L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843

Part 4

Chapter 43,689 wordsPublic domain

Dans le midi, la présence du propriétaire est continuellement nécessaire; il est sans cesse, absorbé dans des luttes et des soins de détails avec ses métayers; dans le nord, le propriétaire a de grands loisirs, il peut tourner ses forces intellectuelles au profit de son pays, et appliquer son temps et son travail à l'industrie.

Indépendamment de la différence morale qui doit résulter de cet état de choses entre les propriétaires de ces deux grandes divisions de la France, il y a une si grande opposition entre les productions matérielles, que leurs intérêts ne peuvent cesser un instant de combattre les uns contre les autres. N'est-il pas impossible, en effet, de faire des lois de douane, d'établir des droits d'octroi, de signer des traités de commerce qui puissent donner satisfaction aux intérêts agricoles et manufacturiers des départements septentrionaux, et qui, cependant, puissent favoriser les voeux du midi, c'est-à-dire, par exemple, la vente des vins et des eaux-de-vie à l'extérieur, l'introduction à l'intérieur des bestiaux, des fers et des tissus?

On le voit donc, notre unité a dans son sein un ennemi intérieur qu'il lui faut apaiser sans cesse: c'est le défaut d'homogénéité de nos productions sur toute l'étendue du sol national. Une même loi, un même règlement, une même vue politique, ne peuvent embrasser l'universalité des intérêts des deux grandes divisions du royaume; une loi complète et énergique, un règlement franchement protecteur, qui auraient pour but de mettre l'une de nos industries ou l'une de nos productions, dans le nord, par exemple, au niveau où au-dessus de l'industrie et de la production similaires chez un peuple rival, soulèveraient en France une tempête; car cette loi et ce règlement ne se pourraient appliquer sans blesser profondément les intérêts de quelques-unes des productions ou des industries du midi. Sous ce point de vue, il serait presque impossible à la France de lutter, dans les productions et dans les industries spéciales, contre les nations étrangères plus homogènes, et chez lesquelles la législation peut être exclusivement favorable à une production ou à une industrie déterminée.

Le gouvernement français serait donc placé, au point de vue matériel, dans cette alternative, ou de faire des lois bâtardes, des lois de transaction qui laissent tout languir et qui _organisent_ en quelque sorte _une infériorité relative_, ou bien des lois qui oppriment les intérêts d'une partie de la nation.

Si nous revenons aux irrigations, après ces considérations générales, que voyons-nous? un agent d'une puissance sans égale pour modifier l'agriculture du midi, pour y établir des prairies immenses et pour y nourrir d'innombrables troupeaux. Irriguons le midi, et nous introduirons la régularité dans ses productions; nous le placerons dans les mêmes conditions que les provinces septentrionales; nous établirons le fermage fixe à prix d'argent. Lorsque les racines et les plantes fourragères auront remplacé, grâce à l'irrigation, les bruyères des landes stériles et desséchées; lorsque la culture des vignes ne sera plus la culture presque exclusive; lorsque les _métayers_ auront cédé la place aux fermiers; lorsque l'industrie manufacturière sera introduite dans le midi, à l'aide des chutes d'eau et des voies de communication produites par l'amélioration du régime des eaux, à l'aide aussi des loisirs du propriétaire, de la régularité des productions et de la nouvelle nature de récoltes que l'irrigation permettra d'obtenir; alors les intérêts des cultivateurs méridionaux seront conformes aux intérêts des cultivateurs septentrionaux; alors le bénéfice des cultures arrosées du midi leur compensera l'alanguissement de l'industrie vinicole, alors seront resserrés les liens de notre unité nationale.

C'est finalement par la chaleur et par la sécheresse qui en résulte, que le midi diffère du nord. Quoi de plus simple, quoi de plus efficace que de conjurer cette chaleur et cette sécheresse par les eau de sources, de ruisseaux et de rivières qu'on laisse avec insouciance descendre des hauteurs d'où Dieu nous les envoie, et se perdre dans les profondeurs de l'Océan?

Nous ne pouvons ici nous étendre sur ces considérations économiques et publiques que nous avons succinctement énoncées; on en trouvera le développement très-étendu dans, un Mémoire publié en 1841. Un ouvrage d'une tout autre nature et d'un intérêt tout de circonstance vient de paraître chez Carilian Goeury. Nous le recommandons fortement à tous ceux qui s'occupent d'arrosages. C'est un traité théorique et pratique des irrigations par M. Nadault de Rallon, ingénieur en chef des ponts-et-chaussées et chef de la division des cours d'eaux au ministère des travaux publics. L'auteur donne, dans le premier volume, la description et l'histoire des grands canaux d'arrosage du midi de la France et de l'Italie septentrionale. Le second volume est spécialement consacré aux ingénieurs: il traite de la mesure des eaux courantes, et renferme un chapitre du plus haut intérêt, celui où l'auteur décrit les régulateurs, c'est-à-dire les appareils destinés à débiter l'eau courante en quantités exactement connues. Les recherches et les expériences personnelles de M. de Buffon l'ont mis à même de donner des procédés entièrement nouveaux et d'une exactitude rigoureuse, propres à prévenir ces contestations séculaires que m; lèguent si souvent, de générations en générations, ceux qui empruntent leurs eaux d'arrosage à une bouche commune. Le troisième volume doit traiter les questions législatives, administratives et contentieuses.

Nous avons indiqué le sommaire de cet ouvrage, parce qu'il n'existe en France aucun traité complet des irrigations au point de vue de l'art, et que celui-ci va servir de point de départ à tous ceux qui se produiront plus tard.

Sous l'heureuse plume de l'auteur, la matière est loin d'être d'une lecture difficile. La science est tempérée par d'agréables descriptions; les questions d'art sont colorées par les considérations administratives et par les discussions de jurisprudence; celles-ci enfin sont animées par de savantes et curieuses dissertations historiques. On voit que M. de Buffon est aussi bon légiste et habile écrivain qu'il est ingénieur érudit. Il ne fallait pas moins que toutes ces qualités pour bien traiter le sujet, car rien n'est plus complexe que les difficultés auxquelles donne lieu la matière des eaux, surtout en fait d'irrigations; s'il faut réunir à la plus haute science de l'ingénieur la pratique la plus exercée du constructeur, s'il est indispensable d'être versé dans les théories et les applications agricoles, il est non moins important d'avoir étudié à fond la législation civile qui se rattache aux cours d'eau, et d'être familiarisé avec la jurisprudence administrative.

Le mélange des droits de propriété des particuliers avec les droits de police de l'administration, la nécessité de concilier ces droits avec les lois physiques qui régissent le mouvement des eaux, l'importance de faire concourir ces forces au bénéfice de l'agriculture sans cependant nuire aux usiniers, si souvent en concurrence avec les cultivateurs: toutes ces exigences diverses hérissent la matière des eaux de difficultés sérieuses, que M. Buffon semble s'être proposé d'aplanir.

Aussi sa publication doit-elle être considérée comme une bonne fortune par toutes les personnes qui auront à traiter les questions d'irrigation; elle a été considérée comme le _vade mecum_ des arrosants par la commission qui a eu à prononcer sur la proposition qu'a faite M. Dangeville.

Les agriculteurs sont, en général très-peu au courant des questions de droit, de police et d'art qui se rattachent aux irrigations; ils les envisagent même avec une sorte de dédain. Cette disposition d'esprit, très-fâcheuse et très-nuisible aux progrès agricoles, finit même, à la longue, par envahir les administrateurs les plus haut placés; on les voit entourés exclusivement par des routiniers, par des praticiens, classes fort honorables et qui doivent sans contredit former la majeure partie de leurs conseils, mais peu favorables, pour ne pas dire hostiles, aux progrès agricoles.

Un mot à ce sujet.

Les progrès agricoles sont surtout une affaire de patience et de persévérance; ils résultent d'une et de plusieurs séries d'expériences avortées, d'essais infructueux d'abord, de dépenses considérables ensuite, qui ne peuvent être faites que par des cultivateurs puissants et courageux; ceux-ci n'ont pas, comme en Angleterre, en Allemagne et dans les autres contrées de l'Europe, le patronage d'une aristocratie constituée dont les générations se succèdent en se léguant, les unes aux autres, le trésor de leur expérience et la continuation de leurs travaux, travaux qui, précipitamment exécutés, deviennent une cause de ruine, et qui sont, au contraire, une source de richesses quand ils sont faits avec la sage lenteur que la nature agricole apporte dans ses oeuvres. Ce ne peut donc être que sur l'administration publique, sur le zèle du ministère de l'agriculture surtout, que la France doit compter pour le développement progressif de la science et de la pratique, agricoles.

Malheureusement, ce ministère est d'une timidité incroyable, il a peur de son ombre; sa bonne volonté est stérile, ses désirs impuissants; il s'effraie de sortir de la route battue, sans remarquer qu'il est surtout créé pour rechercher, pour améliorer, pour innover; car il n'administre rien, ou presque rien, et la principale force financière de son budget consiste dans ce qu'on appelle le fonds _d'encouragement_. Il sait que les hommes lui manquent encore, et il redoute de se recruter d'hommes nouveaux, tant il a peur que les députés ne lui reprochent son ambition et ne lui rognent son pauvre fonds d'encouragement. Il a tout récemment conquis un homme, capable, M. Royer, qui est venu prendre rang parmi les inspecteurs-généraux de l'agriculture; il doit continuer ainsi, et ce sera le meilleur moyen de sauver son budget; il a besoin plus qu'aucune autre branches des services publics, de s'appuyer sur des hommes qui lui prêtent leur crédit, au lieu de recevoir leur lustre du diplôme officiel et du titre de leur grade.

En lisant l'ouvrage de M. Nadault, on voit à chaque instant combien il serait utile aux agriculteurs qui entament des canaux d'arrosage d'être aidés de conseils éclairés. Tous les fondateurs des grands canaux du Midi de la France ont été victimes de leur zèle et de leurs efforts faute d'une réunion de connaissances suffisantes en hydraulique, en droit civil et en jurisprudence administrative; ils ont été obligés de céder gratuitement leurs eaux aux propriétaires des terrains que les canaux traversent, et ils n'ont pu arriver à la fin de leur oeuvre sans être ruinés par ces vampires cupides. L'adoption de la proposition de M. Dangeville, combiner avec l'adjonction au ministère de l'agriculture d'une fraction d'ingénieurs spécialement attachés aux questions de dessèchements et d'arrosage, éviterait bien des mécomptes, et doterait la France méridionale, dans un avenir rapproché, des avantages dont jouit la Lombardie.

[Note 1: _De l'influence des irrigations dans le midi de la France_; par M. Cazeaux; chez Huzard.]

Nos gravures, tirées du grand ouvrage de M. Nadault, avec son obligeante autorisation, montrent à quel point on a poussé, dans ce dernier pays, la pratique des irrigations. Les deux première figures donnent des exemples de conduites d'eau le long des flancs des montagnes. La troisième, fort curieuse, a été prise sur le canal d'arrosage de la famille Taverna (province de Milan): à l'endroit que représente le dessin, le canal passe au-dessus d'une rigole d'irrigation, dite du _Viale, au-dessus_ de la route communale de _Grazie_, et, en quittant cette route, il plonge encore plus profondément sous terre pour traverser par un siphon un troisième canal d'arrosage nommé Tehenne. On voit ainsi l'eau bienfaisante se croiser en tous sens, sans se confondre, et profiter des doubles courbures du sol pour se rendre, par les pentes naturelles, sur tous les points, où la terre altérée la boit avidement au grand profit de l'agriculture. La dernière figure donne le modèle d'un batardeau employé au moment des réparations nommé _batardeau de chômage_: il a le grand mérite d'être simple, parfaitement efficace, facile à installer, et surtout économique: avec un chevalet de cette espèce, coûtant de 300 à 500 francs, on barre le cours d'eau de 10 mètres de largeur et de 1m. 60 de hauteur d'eau. Puisent ces dessins, qui indiquent tant de difficultés vaincues, inspirer à quelque lecteur, possesseur d'une source dédaignée, dans un coin de sa terre, l'idée d'en tirer parti; en augmentant sa fortune, il rendra service à sa commune, dont il accroîtra les bestiaux, source de toute richesse agricole; et _l'Illustration_, si elle l'apprend, se félicitera de l'heureux résultat obtenu par ses dessins, qui, souvent, en disent plus en un coup d'oeil qu'on n'en pourrait exprimer en vingt pages de prose.

L'été du Parisien.

(Voir page 275.)

Nous ne vous avons parlé dans notre premier article que de quelques bains de mer du littoral de la Manche: nos stations ont été le Havre, Dieppe et Boulogne. Nous avons suivi en cela la mode et le monde de l'aristocratie. Qui oserait avouer, dans un salon de Paris, que pour prendre des bains de mer, il a été tout simplement trouver la mer, n'importe où, au bout des belles prairies de la Normandie, où la tangue scintille au soleil comme des diamants, ou dans quelque petite crique ignorée qui donne abri aux bateaux pêcheurs et que bordent les pauvres cabanes de ces rudes travailleurs? Pour prix de son aveu, le malencontreux baigneur ne recueillerait que les sarcasmes et le titre d'original, qui n'est plus aussi recherché, depuis qu'il y en a tant.

Et cependant, nous vous le demandons, quelle comparaison peut-on établir entre une mer muselée, dominée, vaincue, comme est celle des ports que nous vous citions, une mer où nul danger n'est possible, où l'espace que peut franchir sans crainte le timide baigneur est circonscrit par des cordes, comme un cirque de Franconi, où, pour assister au spectacle d'une tempête dans un verre d'eau, on peut prendre sa stalle, s'asseoir commodément, et battre des mains ou siffler à son aise, suivant que la mer a plus ou moins bien joué son rôle, brisé le mat d'un navire en détresse ou arraché un des anneaux de la jetée; et cette mer terrible et majestueuse, qui, dans sa fureur, respecte à peine, les limites que Dieu lui a posées, qui pousse l'une après l'autre ses vagues menaçantes contre tout ce qui lui fait obstacle, et ne se repose que quand elle a dit le dernier mot de sa colère et jeté à l'homme le défi de lutter avec elle? C'est là qu'il faut aller, ô vous tous que n'a pas encore étiolés l'atmosphère de Paris, vous tous qui vous sentez de l'énergie au coeur et de la vigueur dans les membres; car c'est là qu'est le danger, c'est là que vous pourrez jouer avec la lame, et éprouver ces puissantes émotions qui font naître et entretiennent les grandes pensées. Allez donc le long des falaises, loin des villes et des ports; cherchez un petit coin bien ignoré du monde des touristes, et vivez de la vie de ces braves et dignes pêcheurs qui passent leurs jours entre le ciel et l'eau, et reviennent le soir près de leurs fidèles ménagères raconter les dangers de la journée et faire leurs projets du lendemain. Certes, cette vie d'un aspect si monotone est la vie poétique en réalité; rien n'y manque: ni l'ardeur aventurière, ni l'amour du foyer, ni la croyance naïve dans la protection de la Vierge-de-Bon-Secours, qu'on vient prier et remercier au retour. Mêlez-vous à ces hommes dont la rude écorce recouvre et conserve une sève généreuse; prenez part à leurs dangers et à leurs joies, et vous comprendrez alors la nature dans toute sa splendeur, la grandeur de l'oeuvre de Dieu dans l'ordre matériel et dans l'ordre intellectuel.

La mer appartient à tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au souffrant, et on ne peut pas plus empêcher le malheureux d'aller y baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de la beauté d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul médecin, que nous sachions, ne s'est encore avisé de les ordonner comme boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propriétaire, pas de fermier de la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minérales dont nous allons vous entretenir. Il est fâcheux qu'on n'ait pas encore songé à faire de cette boisson l'accompagnement obligé de quelque régime, car il serait vraiment curieux de voir chaque port vanter les propriétés de sa mer. Venez boire au Havre, car si vous buvez à Boulogne ou à Dieppe, ou à Ostende, vous êtes perdu. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, le climat seul est la considération qu'invoquent les médecins pour vous envoyer à tel port plutôt qu'à tel autre, et, le costume aidant, il est aussi difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employé à douze cents francs, que dans un cimetière les ossements de hauts et puissants seigneurs de ceux d'un vilain.

La Providence, en répandant d'une main si libérale les maladies sur la surface du globe, a mis presque partout le remède à côté du mal. La France, notamment, compte une immense quantité de sources d'eaux minérales, et il est aussi difficile de trouver une maladie à laquelle on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source qui soit dénuée de maladies pour lesquelles elle est déclarée et reconnue le souverain remède.

D'où viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la chaleur, si chargées de sel que souvent il est impossible de les boire pures? C'est là un problème que nos géologues n'ont pas encore complètement résolu: sa solution tient aux plus grands mystères de la formation de notre globe. La terre a-t-elle été jadis une masse de matières en ignition, qui, emportée dans l'espace par un mouvement rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu à peu à la surface? La forme constatée actuellement de la terre semble démontrer la réalité de cette hypothèse. En effet, elle est renflée à l'équateur et aplatie aux deux pôles, par lesquels passe cet axe de rotation.

Mais jusqu'à quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est l'épaisseur de la croûte solide sur laquelle nous marchons et nous bâtissons? Questions insolubles, ou du moins non encore résolues. Quant à l'épaisseur de la croûte solide, si loin que l'homme ait fait pénétrer les instruments de la science, il a toujours trouvé des couches dures et résistantes qu'il a dû percer, et sans arriver à la moindre diminution de cohésion. Pour la température que garde l'intérieur de la terre, les données sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint. Ainsi, on a constaté une élévation de température à mesure qu'on pénétrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question comme pour la première, l'homme a dû s'arrêter dans la vérification scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que projette un puits artésien sont chaudes, et cependant ces eaux ne proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui, partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour jaillir là où l'homme les attend. Elles se sont échauffées dans ce parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse alimenté! Mais où est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et après ces questions, il faut courber la tête et reconnaître le vide des connaissances de l'homme.

Pour les eaux minérales, la géologie est un peu plus avancée; non pas qu'elle donne le _pourquoi_ de la chaleur de ces eaux, mais elle a reconnu que les chaînes de montagnes provenaient de soulèvements postérieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer qu'à des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du feu emprisonné qui ont tenté de se frayer un chemin, enfin à des éruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue; quoi qu'il en soit, les eaux minérales chargées de fer, de soufre et de mille autres matières que l'analyse a fait reconnaître dans les déjections des volcans, sont dues à l'action de ces volcans, dont quelques-uns sont éteints à la surface de la terre, mais qui n'en continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assignée.

Après tout, mortels pauvres et bornés que nous sommes, contentons-nous de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes. Qu'avons-nous besoin de connaître la filiation des plantes, la formation des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La couleur, la forme et le goût, c'est plus qu'il n'en faut pour être émerveillé et se déclarer heureux de vivre, au milieu de cette magnifique création, où tout semble avoir été fait pour l'homme.

Les premières eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne sont pas le rendez-vous de ces intrépides touristes qui vont chercher leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir perdu leur été s'ils ne rapportaient pas un peu de poussière des contrées les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes que nous vous avons montrées dans notre dernier numéro, s'envolant de Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs châteaux: pour celles-là Enghien c'est encore Paris, et Paris en été c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point où se fait sentir le fil qui nous attache, c'est-à-dire dans un rayon de quatre à cinq lieues autour de notre prison, c'est là que nous irons tout d'abord. Nous y trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions à cette suave et fraîche nature, à tous ces beaux arbres dont le pied baigne dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la verdure et le silence.

Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'établissement des bains est bâti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'étang de Montmorency, connu plus généralement sous le nom de lac d'Enghien. Dans cet établissement sont renfermées les sources, et l'on peut y trouver des logements qui, grâce à la position pittoresque du bâtiment, ont des échappées de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la vallée de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de l'étang sont une dépendance admirable de l'établissement sanitaire.

Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est incalculable. Bientôt même le chemin de fer de Belgique viendra y déposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y gagneront.