L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843

Part 2

Chapter 23,795 wordsPublic domain

Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper un instant à tout cet appareil pour venir à l'Opéra. Il était huit heures; les rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu le duc d'Orléans, se sont relevés tout à coup, et pour la première fois, dans cette loge tout à l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux, au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'étaient le prince et la princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne, silencieuse, déserte et fermée comme un tombeau, une sorte de frisson parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les regards se portaient de ce côté, comme si une ombre allait s'y montrer pâle et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a vu deux jeunes époux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a donné le signal: les danses ont commencé, le public a battu des mains, tandis que la Péri ravissait par sa danse légère le prince, la princesse, la foule enivrée. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orléans est mort; ce soir-là l'Opéra semblait éloigné de plus de cent années de la chapelle de Saint-Ferdinand!

Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu à des princes de la finance, l'une à M. Schileckler, l'autre à M. Aguado. La mort ne respecte pas plus les têtes millionnaires que les têtes royales, elle va de l'une à l'autre et les fauche avec le même plaisir. Avant peu, nous verrons quelque héritier de la dynastie Aguado et de la dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnées par les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi.

Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scène de l'Opéra serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'émouvantes catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'écrire un jour, quand je n'aurai rien de mieux à faire. Que de poèmes, en effet, que de romans, que de mélodrames, dans ces loges privilégiées qui dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les choses sur la forme et à la surface, c'est là que se donnent rendez-vous et se réunissent tous les biens qu'on désire et qu'on envie: la richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au delà de l'enseigne dorée et regardez au fond: sur le velours et les coussins moelleux de ces loges, l'ennui, la satiété, le désordre, la vanité, donnant la main à la banqueroute, se sont souvent assis, tout parés, tout gantés, tout vernis, et promenant avec grâce sur la salle l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Pélagie y va chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent vieux très-vite et y meurent aisément; sous les fauteuils, il y a des trous où les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une fois le suicide à l'oeil hagard y a passé, et je vois encore là, sur cette loge à gauche, la trace, de sa main sanglante et désespérée.

--Le quartier Saint-Antoine a éprouvé, cette semaine, une très-vive émotion: quinze bandits sont parvenus à s'échapper des prisons de la Force; ces honnêtes gens sentant venir le mois de septembre, saison de l'air libre et du loisir, se seront dit: «Pourquoi ne prendrions-nous pas aussi nos vacances?» Retenir une place à la malle-poste ou aux messageries royales, c'était pour eux du fruit défendu. Comment d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crénelées? comment briser ces terribles verrous? comment éviter les regards incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles?

Ne pouvant aller tête levée sur la grande route, ils ont pris les voies mystérieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage, occupé à préparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'étonne, il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutôt un démon, paraît, pâle, la barbe et les cheveux en désordre, agitant dans ses mains un couteau menaçant; puis un second, un troisième, un quatrième, toute une légion de damnés: c'étaient les prisonnier? qui, depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin vers la liberté: ce chemin était venu aboutir à la maison du voisin. Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forçats en récidive, des faussaires, des assassins!

L'hôte s'enfuit, effrayé de voir entrer chez lui cette société arrivée sans lettres d'invitation: «Si tu dis un mot, tu es mort!» lui crient quinze voix épouvantables. Mais il était déjà loin.

Il donne l'éveil: on se précipite, on arrive, et, quand les bandits s'élancent dans la rue, effarés, haletants, ils trouvent un rempart de courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortège formidable, et désordonné d'une pareille aventure.--Les sergents de ville, les soldats de ligne viennent prêter main-forte; et enfin le crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mélodrame conduit selon les règles; on le saisit, on le désarme, on le garrotte, on le renvoie d'où il était sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force.

Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et inattendues, c'est le courage, et le dévouement du citoyen. Voilà une bande de malfaiteurs armés qui s'élancent tout à coup de leur tanière et surprennent des honnêtes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on à éviter le danger et la mort qu'ils mènent avec eux? non: chacun se prépare intrépidement à la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands paisibles que vous voyiez tout à l'heure, regarder nonchalamment les passants, les bras croisés, d'un air bonasse, en se dandinant à leur fenêtre ou sur le seuil de leur boutique, tout à coup deviennent des combattants pleins de résolution, des lions, des héros; ils se jettent au-devant des bandits, ils les arrêtent, ils les terrassent; ni le couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les épouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout, meurtris, blessés, sanglants. C'est là, sans contredit, un courage bien au-dessus du courage du soldat: le soldat obéit et marche au danger par ordre; nos gens vont le chercher de propos délibéré; le soldat est séduit, étourdi, enivré par l'appât, de la récompense, par le prestige de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cèdent qu'à un entraînement désintéressé; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compère préparé avec soin aux blessures et à la mort; nos héros, encore un coup, sont de bons bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser leurs femmes et leurs enfants.

Deux courageux citoyens se sont distingués particulièrement dans cet épisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de même qu'après la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donné l'exemple d'une rare intrépidité; M. Pons est dangereusement blessé d'un coup de poignard qui a pénétré dans la poitrine.

Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni à M. Morel ni à M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnête de la réserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose pas dire pour un sot, un méchant et pour une poitrine déshonorée.

On voit que Paris n'est pas précisément la terre promise, et qu'il est bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flânez consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlève votre montre ou votre tabatière, sous prétexte de vérifier si vous avez l'heure des Tuileries ou de l'Hôtel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie. Dormez-vous on prenez-vous un bain? un scélérat vous éveille en sursaut dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus qu'à vous débattre et à recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent de ville ait mis ses guêtres. Paris a beau faire, il a beau s'éclairer au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge.

Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves à l'appui de mes reproches. Voici donc un échantillon des agréments de Paris, scrupuleusement emprunté à la statistique: on commet, dans ce charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou délits par jour; il y a deux morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures écrasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux faillites, le Mont-de-Piété reçoit trois cent quinze dépôts, l'hôpital s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs procèdent à cinquante ventes par autorité de justice, et MM. les huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et comme il emploie agréablement sa journée! Si Paris ne coûtait pas si cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il faut à cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre millions ne suffisent pas! Paris possède une foule de citoyens plus ou moins honnêtes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris pour ces choses-là; ce n'est qu'à Paris qu'on peut mourir de faim tous les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues années; ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le soir vous êtes mort à coup sûr.

--Un événement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit même que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'évasion des quinze voleurs.--Vous m'avez deviné: je veux parler de lu mémorable querelle qui a mis la plume à la main à un critique et à un dramaturge; le sujet du duel était peu de chose, une pauvre comédie nouvelle en cinq actes et en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comédie mauvaise, l'a très-positivement et très-spirituellement imprimé, ce qui était dans son droit; le dramaturge s'est fâché, et, dans une lettre assez grossière et peu concluante, il a déclaré que l'ouvrage était excellent;

Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons.

Le critique n'a pas reculé d'une semelle; à la lettre peu séante il a riposté par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses débris épars sur le champ de bataille, sans honneur et sans sépulture.

L'attaque et la riposte étaient si personnelles et si mordantes, que les amis des deux adversaires se sont alarmés, le bruit s'est répandu que le dramaturge et le critique avaient jeté là leur plume, pour prendre une arme moins innocente; déjà même la rumeur publique en perçait un de part en part, si ce n'est tous les deux.--«Hé bien! dit à un homme d'esprit qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez ce qui est arrivé?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J. et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrés, et... ils ne se sont pas salués!»

--Hier, j'ai assisté à un mariage; l'époux avait vingt-cinq ans, mais l'épouse n'était pas précisément de la première jeunesse; il y a quelque cinquante ans que son étoile s'est levée à l'Orient, et que l'Aurore, aux doigts de rose, a semé sur son teint ses rubis et ses perles. On alla à la mairie en grande pompe; l'époux un peu triste et la tête baissée; l'épouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur quinquagénaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva paré de son écharpe et avec toute la gravité convenable; puis, s'adressant aux époux et à l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: «Entre M. J. D., âgé de vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans...» tout le chapelet du _matrimonium_ enfin.

A ces mots: fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans, une envie de rire me gagna malgré moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui peut échapper à l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu étouffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux.

Après la cérémonie, je cherchais à m'esquiver prudemment. Vains efforts! elle s'approcha de moi par un détour, et me prenant à part: «Pourquoi, dit-elle, avez-vous ri tout à l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos témoins... ce maire, peut-être.--Ah! oui, ce maire, s'écria-t-elle avec un accent dont je ne puis vous donner une idée, ce maire est un drôle! Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-là? Il n'y a jamais un mot de vérité dans ce qu'il dit.»

Tout le monde connaît M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du siècle qui a inventé Napoléon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient pas. C'est M. Marco qui a gagné la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort à Sainte-Hélène, bien qu'il fabrique des feuilletons à Paris.

Un autre se contenterait d'être un grand historien; M. Marco ajoute à ce mérite plus d'un genre d'agrément; M. Marco Saint-Hilaire connaît les poètes sur le bout du doigt. Êtes-vous embarrassé pour savoir de quel père poétique tel ou tel hémistiche est le fils? allez consulter M. Marco Saint-Hilaire; il vous tirera d'embarras, vous disant: Ceci est de Virgile, ceci d'Ovide, ceci de Pindare, ceci de Dante, ceci de Boccace, de Shakspeare, de Corneille ou de Lamartine.

Dans un de ses derniers feuilletons, M. Marco donne une preuve magnifique de ce profond savoir. Il s'agit d'une entrevue entre Talma et Napoléon. Talma, suivant M. Marco, est occupé à donner à Napoléon un échantillon de son savoir-faire. Après plusieurs exercices, il arrive enfin à ce vers:

Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter.

«Vers admirable, ajoute M. Saint-Hilaire, vers si connu que Racine met dans la bouche d'Agamemnon.»

Je voudrais savoir ce que Tancrède et Voltaire pensent de l'érudition poétique de M. Marco.

Et voilà justement comme il écrit l'histoire.

--Un ancien acteur vient de mourir, un des vieux compagnons d'Odry, de Potier et de Tiercelin; Bosquier-Gavaudan n'était pas de la force de ces trois illustres camarades; il n'avait ni leur talent original ni leur popularité; mais il s'était fait aussi des partisans et des admirateurs: c'était un gros bonhomme rond, roulant, joyeux, qui aurait chanté cent couplets de suite sans reprendre baleine.

Chaque chose vient à propos, chaque homme arrive à sa place; Bosquier-Gavaudan était contemporain de Désaugiers et du caveau, il naquit certainement pour chanter; il vécut en chantant: il est mort dans un temps où l'on ne chante plus.

Embellissements de Paris.

NOUVELLE PORTE DE L'HÔPITAL DE LA CHARITÉ.

L'ancienne entrée de l'hôpital de _la Charité_, du côté de la rue Jacob, vient de faire place à une nouvelle porte d'un style assez insignifiant, mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste palissade de planches qu'on a tolérée pétulant tant d'années. La construction représentée sans aucune gravure n'a rien de remarquable; c'est une simple porte cintrée, assez semblable à une porte cochère quelconque, et suivie d'une espèce de lourd péristyle soutenu par quatre colonne, sans aucun caractère architectural. Cette machinerie, commencée l'année dernière, n'est pas encore complètement achevée; si nous sommes bien informés, un pélican sculpté doit se pavaner au fronton du porche. Le choix d'un pareil ornement ne fait guère plus d'honneur au goût de l'architecte qu'à ses connaissances de l'histoire naturelle; comme chacun le sait, en effet, le symbole du pélican, _qui se déchire les flancs pour nourrir ses enfants_, a le double malheur d'être un peu usé et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on aurait de quoi choisir parmi les apôtres de la charité chrétienne; l'image du saint homme _Jean-de-Dieu_, par exemple, eût été aussi bien à sa place ici peut-être que celle du pélican, et nous ne comprenons pas qu'on pousse le goût de l'allégorie jusqu'à sacrifier à des niaiseries fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dévouements.

Puisque nous avons prononcé le nom de _Jean-de-Dieu_, on nous permettra de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache à l'histoire de l'hôpital de la Charité.

Jean, surnommé _Jean-de-Dieu_, à cause de ses vertus et des oeuvres d'ardente charité qui remplirent les dernières années de sa vie, était un Portugais du diocèse d'Yvora. Il avait passé une partie de sa vie à porter les armes, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il se voua tout entier à la pénitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8 mars 1550, il mourait, laissant une telle réputation de sainteté, que le pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu la prétention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples ou plutôt des imitateurs qui continuèrent, après lui, à servir les pauvres malades, et formèrent une congrégation nouvelle, approuvée d'abord par les papes Pie V et Clément VIII, puis érigé en ordre religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife, daté du 13 février 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans l'_ordre de Saint-Jean-de-Dieu_, ou des _frères de la Charité_, aux trois voeux ordinaires et a un quatrième voeu, celui de servir les malades. Il permettait en même temps à chaque maison de cet ordre d'avoir un _religieux prêtre_, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun office dans la congrégation.

La congrégation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se répandit avec une grande rapidité. Elle n'était pas encore constituée définitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Médicis, seconde femme de Henri IV, songea à en doter la France. Elle fit venir de Florence à Paris cinq frères de cette congrégation, qu'elle installa, sous le titre de _religieux de la Charité_, dans une maison de la rue de _Petite-Seine_, appelée depuis rue des _Petits-Augustins_. Les lettres patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet établissement au mois de mars 1602, enregistrées au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmées par Louis XIII au mois d'août 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643 et 1665.

En 1607, la reine Marguerite désirant fonder, dans la maison même occupée par les religieux de la Charité, un couvent d'_Augustin Dechausses_, les cinq frères allèrent s'établir dans un emplacement occupé par de vastes jardins, près d'une chapelle de _Saint-Pierre_, dont on a fait depuis _Saint-Père_ et enfin Saints-Pères, nom qui est resté à la rue. Marie de Médicis leur fit construire, dans le voisinage de cette chapelle, un hôpital, une maison, et les dota. Les religieux de la Charité devaient, aux termes de leurs règlement, être à la fois chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mêmes leurs malades. Bientôt le chiffre des bons frères s'éleva de cinq à soixante, et la maison de Pans devint le chef-lieu de toutes les maisons du même ordre, répandues dans le royaume et dans ses colonies.

Six ans après la fondation dont nous venons de parler, les religieux de la Charité élevèrent, à la place de la chapelle de Saint-Pierre, une église qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de Médicis en posa la première pierre, sur laquelle fut gravée cette inscription:

_Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno 1615._

L'architecture de cette église ne se recommandait guère que par un assez joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais l'intérieur était orné de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on citait, entre autres, la _Résurrection de Lazare_, par _Galloche_, tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans lequel _Dulin_, membre de l'Académie royale de Peinture, avait figuré le _Christ guérissant les malades_;-dans le choeur, un autre Christ de Benoît;--dans une chapelle, à gauche de l'autel, l'_Apothéose de saint Jean-de-Dieu_ qu'on voyait enlevé par les anges, oeuvre due au pinceau de _Jouvenet_; enfin, une vierge de marbre sculptée par _Le Pautre._

D autres tableaux, répartis dans les salles de l'hôpital, appelaient encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait représenté ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirés de l'Évangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figuré la Charité sous l'emblème d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'était l'un des premiers ouvrages de ce maître; enfin, d'autres artistes en renom, tels que Labite, de Sève, etc.. avaient apporté à la décoration de l'hôpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres sont dispersées ou anéanties..

L'hôpital de la charité était le noviciat des frères de Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il était administré par les religieux eux-mêmes, qui en occupaient une grande partie. C'était là aussi que se tenait les assemblées, triennales convoquées pour l'élection des supérieurs de toutes les maisons de l'ordre.

On ne recevait autrefois à l'hôpital de la Charité que des hommes attaqués de maladies curables, et encore fallait-il que ces maladies ne fussent point contagieuses ni honteuses. On s'accordait généralement à louer les soins, la propreté, la bonté, la charité véritable, avec lesquels les malades étaient traités. Parmi les garçons chirurgiens attachés à rétablissement, il y en avait un à qui six ans de service conféraient de droit la maîtrise. La Charité s'appelait, pendant la Révolution, _hospice de l'Unité_: Ce n'est qu'en 1818 qu'elle a repris son premier, son véritable nom.

L'établissement de l'école clinique interne de cet hôpital date de l'an X (1801).

La Charité est ce qu'on appelle un _hôpital général_, c'est-à-dire destiné aux personnes des deux sexes atteintes de maladies aiguës, ainsi qu'à celles qui sont blessées ou attaquées de maladies chirurgicales. Situé sur une pente qui se prête parfaitement à l'écoulement des eaux, il occupe un terrain considérable et jouit de forts revenus. Au dix-septième, siècle on y comptait cent cinquante lits; en 1790, il n'y en avait pas plus de deux cent huit, dont plus de moitié provenaient de dotations particulières; la fondation d'un lit, au commencement de la Révolution, coûtait 12,000 fr.; chaque malade, alors comme aujourd'hui, avait le sien; mais les places étaient trop rares, et l'on n'était admis que sur de puissantes recommandations. Aujourd'hui le nombre des lits est de quatre cent soixante-seize, et il s'élèvera en 1844 à quatre cent quatre-vingt-douze. On est mieux traité que jamais; y un reçoit indistinctement les hommes et les femmes, et le seul litre d'admission exigé, c'est d'être malade.

Depuis qu'il est sorti des mains des frères de l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu, l'hôpital de la Charité est administré et régi comme tous les autres hôpitaux civils. Ses médecins actuels sont: MM. Fouquier, Rayer, Cruvelhier, Bouillaud et Andral; les chirurgiens: MM. Velpeau et Gerdy; enfin, il a pour pharmacien M. Quevenne.--La mortalité moyenne, à cet hôpital, est d'environ un sur sept.

Les Automates de M. Stevenard,

BOULEVARD MONTMARTRE..