L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843
Part 1
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L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843
L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.
Nº 24. Vol. I.--SAMEDI 12 AOÛT 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
SOMMAIRE.
Ahmed-Pacha, bey de Tunis _Portrait_.--Courrier de Paris.--Embellissements de Paris. Nouvelle Porte de l'hôpital de la Charité. _Gravure_.--Les Automates de M. Stevenard. _L'Escamoteur; le Jour de Flûte; le Magicien_.--Martin Zurbano. (Suite) _Orateur appelant le peuple à se prononcer; Villageois espagnols fuyant devant Van Halen_.--Des Irrigations. M. Dangeville; M. Nadault de Buffon; Ministère de l'Agriculture. _Quatre Gravures_.-L'été du Parisien--(Suite.) _Établissement thermal d'Enghien; Eaux-Bonnes; Baréges; Bagnères de Luchon; Bagnères de Bigorre; Mont-Dore_.--Le Jeune Lapin et le Renard. Fable par M. S. Lavalette.--Margharita Pusterla, Roman de M. C. Cantù. Chapitre II, l'Amour. _Cinq Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Caricature. _Un Tiroir difficile_.--Amusements des Sciences.--Échecs (5e problème).--Rébus.
Ahmed-Pacha, BEY DE TUNIS.
Pendant plusieurs siècles, la régence De Tunis a été l'affreux théâtre de révolutions et de crimes de toute espèce. Les derniers événements qui se sont passés en Europe, et surtout la conquête d'Alger par les Français, ont amené de grands changements dans la situation de ce pays. L'esprit de progrès, qui s'est emparé de tout le genre humain, entraîne aussi les Musulmans, si longtemps stationnaires, et les pousse, presque à leur insu, vers une nouvelle civilisation. Le bey actuel de Tunis, Ahmed-Pacha, seconde ce mouvement, et ses efforts intelligents semblent devoir être couronnés de succès.
Ahmed-Pacha sort d'une dynastie dont le chef, Hassan-ben-Ali, s'empara du pouvoir en 1705. Quoique le gouvernement soit en quelque sorte héréditaire dans la famille régnante, les successions ne sont pas réglées d'une manière tellement précise, que souvent elles n'aient été sujettes à de sanglantes contestations. La force et le génie ne sont pas moins que la naissance des titres et des droits à l'exercice de l'autorité suprême.
Depuis 1814, la régence de Tunis a été gouvernée par six beys: Hammoud-Pacha, Othman, Mahmoud, Hassan-ben-Mahmoud, Mustapha et Ahmed.
Ahmed-Pacha a succédé, le 18 octobre 1837, à son oncle Mustapha, décédé après un règne de trois mois et quelques jours, à la suite d'un événement tragique.
Le premier ministre de Mustapha-Bey, Chekib-Sabtah, ministre de la guerre, avait rempli les mêmes fonctions sous le précédent souverain, Hassan-ben-Mahmoud. Poussé par une ambition effrénée, et encouragé, assure-t-on, par des conseils venus de Constantinople, Chekib voulut profiter de l'avènement du nouveau bey pour se mettre à sa place, et travailla sur-le-champ à le renverser du trône, avant qu'il n'eût le temps de s'y affermir. Chekib jouissait d'une telle influence dans toute la régence, et par lui-même, et par sa famille, l'une des plus puissantes du pays, que le bey Mustapha, informé du complot qu'il ourdissait contre sa personne, n'osa pas d'abord le faire arrêter. Cependant, après avoir rassemblé autour de lui ses amis les plus fidèles, Mustapha, au milieu d'une grande revue que passait Chekib, le fit appeler au Bardo, sous prétexte de lui communiquer des nouvelles importantes que venait d'apporter un courrier de la Porte. Chekib n'osa pas désobéir publiquement; il arriva à la résidence avec une suite nombreuse; mais séparé de ses adhérents, sans violence et comme par hasard, par les gens du bey, il fut mené dans une salle basse, où on lui apprit qu'il ne lui restait que le temps de faire sa prière avant de mourir. Il lut aussitôt étranglé dans ce lieu même par des chaouchs, tandis que le bey faisait publier par des crieurs son crime et sa punition, avec avertissement qu'un châtiment semblable était réservé à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Le complot, dont Chekib était l'âme, fut détruit immédiatement par sa mort, et le bey, qui, par cet acte d'énergie, avait imposé à ses ennemis, aurait pu jouir d'un règne long et paisible; mais Mustapha était un homme d'un caractère très-doux, comme, au reste, presque tous les Tunisiens, et la violence qu'il fut obligé de se faire, en ordonnant la mort de son ministre, lui fit contracter une maladie qui le conduisit au tombeau peu de semaines après cette exécution. Il laissa à son neveu Ahmed, le bey actuel, le gouvernement de la régence.
Ahmed-Pacha, âgé aujourd'hui de trente-six à trente-sept ans, est un homme d'un caractère plus ferme que son oncle, d'une capacité réelle, plus éclairé et surtout plus libéral que ne l'a été jusqu'à ce jour aucun des princes de la côte d'Afrique. Pour n'en citer qu'une preuve, les enfants de Chekib, placés au Bardo avec les siens, partagent l'éducation européenne qu'il fait donner à ses fils.
La capitale de la régence, Tunis, occupe une plaine resserrée entre deux lacs. La ville a deux enceintes; celle intérieure, de construction mauresque, est flanquée de tours très-rapprochées sur quelques parties; l'enceinte extérieure, qui semble être un ouvrage européen, est formée de bastions et de courtines; elle entoure en grande partie les faubourgs, et se rattache, sur les hauteurs de l'ouest, à la kasbah, appuyée aux deux enceintes. En avant de Tunis, à l'entrée d'un canal débouchant dans la mer, est la Goulette, vieux fort à double rang d'embrasures, première ligne de défense de Tunis, et célèbre par la résistance qu'il a plus d'une fois opposée aux armées débarquant sur cette plage.
La résidence habituelle du bey est le Bardo, forteresse située en rase campagne, à environ 2,200 mètres de Tunis, entourée d'un carré de remparts élevés, dont les quatre coins sont flanqués d'ouvrages avancés et de tours. Sur le plus haut et le plus magnifique des bâtiments intérieurs, flotte le drapeau rouge. Plusieurs jolis petits bois ornent les environs, et, au milieu, on distingue les dômes, les kiosques et les vastes jardins de la Manouba, maison de plaisance du bey.
Les habitants de la régence de Tunis, comme ceux de l'Algérie, appartiennent à diverses origines. Les Turcs et les Maures habitent les villes et les villages; toute la population arabe est nomade, ainsi qu'une grande partie des Berbers, anciens habitants du sol. Une autre partie des Berbers, qui porte plus spécialement le nom de Kabaïles, ou Kabyles, habite des villages et des hameaux au milieu des montagnes. Les Turcs ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que le bey de Tunis a organisé des troupes régulières, organisation par suite de laquelle ils ont été privés de leurs privilèges assimilés aux troupes indigènes. Les Andalous, descendants des anciens Maures d'Espagne, forment une des classes les plus notables de la population maure. A la civilisation, aux moeurs et à l'industrie qui les caractérisaient lors de leur arrivée d'Espagne, on doit la restauration de plusieurs villes détruites par les invasions des Arabes au septième et au huitième siècle, et même la fondation de quelques-unes, comme Testour, Soliman, Zaghwan, etc. Les habitants des villes et villages sont désignés par le nom générique de Beldani (citadins). Les Arabes, dont la majeure partie tire son origine des hordes qui ont pris part à la conquête, ou qui ont été appelés de l'Égypte et de la Syrie par les khalifes de Kaïroan, conservent leur dénomination d'Arabes. Quant à ceux qui, dans les temps anciens, avaient accompagné les fondateurs de Carthage, ils se sont successivement mêlés avec les Berbers, avec les Romains, les Vandales et les Grecs byzantins. Il est à remarquer que les anciens Berbers nomades ne veulent pas qu'on les nomme Arabes, alors même qu'ils offrent avec ceux-ci une parfaite ressemblance pour les moeurs et les coutumes; ils disent qu'ils sont Chaouïa (pasteurs), et se distinguent ainsi de cette partie de leur race qui habite sous des toits. Ils paraissent être, en effet, les Numides de Massinissa et de Jugurtha.
Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb nécessaire, on assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans des jarres, mettent un poids par-dessus, et les laissent fermenter: il en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont d'ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n'y rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.
L'administration est confiée à des Gouverneurs militaires (kikhia) pour les forteresses ou villes fortes, comme Kef, la Goulette, Kaïroan, Porto-Farina, etc.; à des anciens cheikhs pour plusieurs petites villes ou villages, avec le territoire qui en dépend, connue Testour, Zaghwan, etc.; enfin, à des gouverneurs civils ou préfets (kaïds) pour les provinces en général. Ces derniers sont les plus nombreux: ils sont en même temps fermiers des revenus de l'État, c'est-à-dire qu'ils perçoivent les impôts de leur département et les gardent, moyennant une redevance au bey, préalablement fixée. Ces trois classes d'administrateurs ont la juridiction dans leurs départements respectifs: le droit d'appel au tribunal du bey est ouvert à tous. Les kikhias sont nommés par le bey; les cheikhs et les kaïds seul proposés au bey par le suffrage de leurs administrés, et le bey les confirme ordinairement, comme aussi il est d'usage qu'il les révoque sur les plaintes de leurs administrés. Indépendamment des cheikhs de villes et de villages qui ne dépendent pas d'un kaïd, il y en a pour chaque subdivision dont se forment ces diverses peuplades d'Arabes nomades.
Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la régence de la suprématie du grand Seigneur, était tombé dans l'erreur la plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est ainsi que les habitations ont été dévastées, que l'industrie et l'agriculture oui été ruinées. Un long état de paix extérieure pourra seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population nomade, cette véritable plaie du pays.
Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade; elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja (branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre, six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des champs à l'année et les cultivent pour leur compte.
Il est difficile de fixer d'une manière exacte la délimitation précise entre le territoire de la régence de Tunis et celui de l'ancienne régence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites, sont d'autant plus intéressées à laisser cette question incertaine et douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une des régences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend à Bedjia et à Kef pour lever les impôts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans guerroyer, et, de temps à autre, la résistance est très-sérieuse. La limite la plus naturelle entre les deux États, et qui semble le plus généralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivière El-Zain.
L'inimitié la plus profonde a presque constamment existé entre les deux régences d'Alger et de Tunis, et celle-ci était sans cesse inquiétée sur ses frontières par le bey de Constantine. Après la chute du gouvernement turc et l'occupation d'Alger par l'année française, le 5 juillet 1830, le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amitié de la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province, qui demandaient à se soumettre à sa domination pour se soustraire à l'anarchie dans laquelle était plongée ce beylik depuis la conquête; mais en même temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-général, des ouvertures au général en chef, M. le lieutenant-général Clauzel, à l'effet de faire nommer, par le gouvernement français, bey de Constantine, un prince de la maison régnante de Tunis. Un arrangement fut conclu le 18 décembre 1830 à Alger, arrangement en vertu duquel Sidi-Mustapha était nommé bey de Constantine, et s'engageait, sous la garantie du bey de Tunis, son frère, à payer à la France, à titre de contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et d'un million les années suivantes.
Une convention semblable, et aux mêmes conditions de redevance annuelle, signée à Alger le 6 février 1831, donna également l'investiture du beylik d'Oran à un autre prince de la maison régnante de Tunis, Ahmed-Bey.
Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du ministère français, et, quoique celle relative à Oran eût déjà reçu un commencement d'exécution par l'arrivée d'un corps de troupes tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer dès lors à la double suzeraineté stipulée en faveur de deux membres de sa famille. Ses sentiments d'amitié pour la France n'en furent pas néanmoins altérés, et son intérêt même lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus étroitement les liens qui l'unissaient à elle; car, en traitant directement avec le général en chef de l'armée française pour la cession de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prétendait avoir un droit de souveraineté, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement méconnu ce droit, et, par cet acte d'indépendance, avait soulevé contre lui-même et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la poursuit encore aujourd'hui.
Après l'insuccès de la première expédition contre Constantine, en novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa résistance le vassal qui, en refusant de reconnaître l'autorité de la France, s'était placé sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours par Tunis. Il lui fallait, à cet effet, se débarrasser du bey de cette régence, hostile à ses desseins, et le remplacer par un homme dont il était plus sûr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20 juillet 1837; elle devait se présenter devant Tunis, où la conspiration dont nous avons parlé plus haut, organisée par les agents de la Porte, aurait aussitôt renversé le bey régnant (c'était alors Mustapha). Mais, comme on l'a vu, la conspiration fut découverte, son chef mis à mort, et deux divisions françaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande, obligèrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle eût pu rien entreprendre.
Le bey actuel, Ahmed, s'est montré reconnaissant de ce service réel rendu à son prédécesseur, ainsi qu'à sa famille, qui lui doit la conservation de sa souveraineté.
Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante protègent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant ainsi, aux excès d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de sérieux dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et de Constantine, n'a plus à redouter les incessantes incursions de ses anciens voisins. Du coté de la mer, elle est protégée par nos escadres contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement à profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à ses États, pour leur donner tous les développements possibles de culture, de civilisation et de puissance.
Sa volonté à cet égard s'est manifestée dès les premiers jours de son règne, et pendant six années sa persévérance n'a jusqu'à ce jour été rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur instruction: véritable et première école de civilisation pour le pays. C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes chaque. Son année comprend aujourd'hui cinq régiments d'infanterie, chacun de 5,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un régiment d'artillerie de 3,000 hommes.
L'uniforme est presque européen. Il se compose, pour les soldats, d'une veste boutonnée et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est en drap de couleur bleue ou garance, suivant les régiments. Les pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons d'été en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé par la chichia rouge, élevée et garnie d'un îlot bleu en soie. La différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiels portent en outre des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants jaunes et des bottes vernies.
Les troupes sont partagées dans cinq casernes, situées tant à Tunis qu'aux environs, et dont l'étendue et la bonne distribution pourraient servir de modèle aux nôtres. La direction de ces casernes et l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement à des officiers français. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne, sont préposés à l'infanterie. Le régiment de cavalerie a été organisé par M. Gref, ancien élève de l'École de Saumur. Le régiment d'artillerie est commandé par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier de la Légion-d'Honneur, envoyé au bey sur sa demande, en 1842, par M. le maréchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est dirigée par M. Bineau, ingénieur français.
Le Hardo, résidence habituelle du bey, réunit (outre les appartements du pacha), les salles de justice, le sérail, le harem, une vaste caserne, les prisons d'État, la maison des ministres et employés, des bains, etc. C'est au Hardo qu'est instituée une Ecole Polytechnique, où sont admis les fils des officiers et des personnages attachés au service du prince.
Ahmed-Bey, libéral et tolérant, a pour principal ministre M. Raffo, Italien et catholique, envoyé déjà plusieurs fois par lui en mission à Paris. Il a concédé, en 1840, à la France, le terrain où est mort saint Louis, sur la montagne Byrsa, à seize kilomètres de Tunis; et, sur cet emplacement, une chapelle a été inaugurée, le 25 août 1841, en présence de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la réforme partout où il la croit nécessaire au progrès matériel et moral du pays. Par ses ordres, les marchés à esclaves sont abolis et fermés; des manufactures s'élèvent, des machines se construisent, des haras s'établissent, d'anciens aqueducs se restaurent, et des puits artésiens en forage vont changer l'aridité inerte de la terre en fécondité d'une richesse inappréciable. Bientôt, peut-être cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe, rendra à son tour l'Europe sa tributaire.
Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministère bat la campagne. En sa qualité de président du conseil, M. le maréchal Soult a pris les devants et a donné l'exemple; il est parti mardi dernier pour son château de Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi à Lisieux; M. Duchâtel se propose de passer un mois à Mirambeau, département de la Charente-Inférieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste est à Néréis; M. Lacave-Laplagne ne dépasse pas Auteuil, et M. Villemain va jusqu'à Neuilly. En choisissant son Tibur si près de la demeure royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique fait un acte de galanterie ministérielle et veut se rapprocher de l'oreille du prince; mais les médisants y seront pris: au moment même où M. Villemain installait ses pénates champêtres dans le voisinage du palais de Neuilly, le roi partait dans une berline à six chevaux et prenait, bride abattue, la route du château d'Eu, toute la famille royale galopant avec Sa Majesté ou à sa suite. Était-ce pour échapper aux grâces irrésistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette sirène universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant à Eu, satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y est pour rien ou pour peu de chose.
Ainsi la royauté et le ministère sont en vacances et prennent du bon temps: l'austère M. Guizot a déposé son porte-feuille aux pieds de ses pommiers de Normandie, et M. Duchâtel s'est métamorphosé en Tityre;
Reeubans sub tegmino fagi.
A demain donc les affaires sérieuses.
Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place, en partant, dans la voiture du roi et à côté du roi. A peine lui a-t-on laissé le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris. Depuis son arrivée, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre fantaisie; l'étiquette et le cérémonial l'attendaient sur le rivage de Brest, et ne l'ont plus guère quittée jusqu'à Paris. Là, il a fallu essuyer les harangues de toute espèce et signer les contrats solennels. Le _Journal des Débats_ a fait de la cérémonie un récit emphatique qui n'a dû que médiocrement divertir la princesse, à qui l'on accorde du goût, de la finesse, de la modestie et de la simplicité.--Ce pays-ci est le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable, à la moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure!