L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843
Part 5
Il avait placé des feuilles dans une source: les rayons du soleil y dardaient avec force, et de petites bulles de gaz se montrèrent bientôt, principalement sur la surface inférieure. Bonnet pensa que c'était de l'air qui provenait de l'eau; pour s'en assurer, il plaça les feuilles dans de l'eau distillée et dépouillée par conséquent d'air; il ne parut plus une seule bulle de gaz, et Bonnet se confirma dans son opinion erronée; il avait négligé de faire l'analyse de cet air prétendu, et passa ainsi à côté d'une des plus belles découvertes de la physiologie végétale. Priestley reprit plus tard la même expérience; mais, en véritable chimiste, il ne manqua pas de soumettre à l'analyse le gaz qu'il vit se produire, et reconnut avec étonnement que c'était de l'oxygène. L'acide carbonique contenu en dissolution dans l'eau avait été décomposé; les feuilles s'étaient emparées du carbone et avaient exhalé l'oxygène. Bonnet n'avait pas obtenu de gaz dans l'eau distillée, parce que la plante n'y trouvait plus d'acide carbonique qu'elle put décomposer. Mais ce n'était pas tout: il fallait prouver encore que dans l'air l'action est la même; que sous l'influence des rayons solaires la plante décompose l'acide carbonique de l'atmosphère comme elle le fait pour celui que l'eau tient en dissolution. Ce fut Théodore de Saussure qui mit ce fait hors de doute par un exemple admirable de simplicité et de précision. Il prit vingt-une pervenches aussi semblables que possible, dont il analysa sept; il nota la quantité de carbone qu'elles renfermaient; il en plaça ensuite sept sous un récipient où il avait introduit sept centièmes d'acide carbonique; sept autres furent placées sous un second récipient où il y avait de l'air privé d'acide carbonique. Il laissa végéter pendant six jours ces quatorze pervenches, et procéda ensuite à l'analyse du gaz renfermé sous les deux cloches: dans la première l'acide carbonique tout entier avait disparu et l'air restant contenait vingt-quatre et demi pour cent d'oxygène, au lieu de vingt-un qu'il renfermait d'abord; dans la seconde cloche, la quantité d'oxygène n'avait pas augmenté; les pervenches de la première furent soumises à l'analyse: elles renfermaient onze centigrammes et demi de carbone de plus que celles qui avaient été analysées au commencement de l'expérience. La quantité de carbone n'avait pas augmenté; dans les plantes de la seconde cloche, dont l'air avait été dépouillé de toute trace d'acide carbonique.
Par cette expérience remarquable, de Saussure a mis en évidence le principe fondamental de la respiration végétale; décomposition de l'acide carbonique, exhalation de l'oxygène et fixation du carbone. La plante est essentiellement composée de carbone, et toutes les forces vitales agissent pour fixer ce carbone dans son sein. L'air qui nous entoure est donc d'autant plus vivifiant pour les plantes qu'il est plus mortel pour les animaux, par la proportion d'acide carbonique qu'il renferme.
Ce n'est pas seulement de l'atmosphère que les végétaux retirent le carbone qui leur est nécessaire; il existe encore deux autres sources où ils en puisent sans cesse. Au moyen de leurs racines ils trouvent de l'acide carbonique dans le sol, et le décomposent ensuite. Pour s'assurer de ce fait, Sénébier ayant pris deux branches aussi semblables que possible, plaça la tige de l'une d'elles dans de l'acide carbonique; l'autre fut laissée à l'air; la première était encore pleine de fraîcheur que la seconde était complètement fanée. Enfin les végétaux, en combinant de l'acide carbonique, forment l'oxygène absorbé pendant la nuit avec le carbone même qu'ils renferment dans leur sein. Ainsi l'on peut dire que, pendant la nuit, la plante prépare des matériaux pour le travail plus important du jour: elle absorbe de l'oxygène et exhale de l'acide carbonique, qui sera décomposé au profil du végétal sous l'influence salutaire des rayons du soleil. M. Dumas pense même que la plante ne fait rien pendant la nuit, qu'elle n'agit réellement que le jour, et qu'à l'ombre elle se borne à laisser passer l'acide carbonique emprunté au sol qui filtre à travers ses tissus et se répand dans l'air.
Les parties vertes des végétaux qui jouissent de ces propriétés admirables de décomposition, sont douées d'une autre faculté non moins mystérieuse: elles retiennent tous les rayons chimiques que darde le soleil. Chacun se souvient, en effet, de l'impuissance de l'appareil de M. Daguerre à reproduire les paysages, comme si, dit M. Dumas, les rayons chimiques essentiels aux phénomènes daguerriens avaient disparu dans la feuille, absorbés et retenus par elle et mis en réserve pour servir à la dépense énorme de force chimique nécessaire à la décomposition d'un corps aussi stable que l'acide carbonique.
Les végétaux, outre le carbone, absorbent de l'hydrogène en décomposant l'eau qui entoure leurs racines, comme font prouvé MM. Edwards, Colin et Boussingault. D'après les expériences de ce dernier chimiste, ils fixent de plus une certaine quantité d'azote.
Le tableau suivant résume d'une manière très-concise les phénomènes principaux de, la respiration végétale;
RESPIRATION VÉGÉTALE.
1º parties (De jour ) colorées. (et de nuit,) ) Absorbent de l'oxygène et exhalent de (A. Pendant ) l'acide carbonique. (la nuit, ) 2º PARTIES ( (Décomposent l'acide vertes. ( (carbonique, exha- (B. Pendant (lent l'oxygène et (a. De l'air. (le jour, (gardent le carbone. (b. Des racines. (Cet acide provient (c. De la combinai- (de trois sources. (son de l'oxygène (absorbé pendant (la nuit avec le (carbone de la (plante.
Les phénomènes qui constituent essentiellement la respiration des végétaux diffèrent donc totalement de ceux que nous a présentés la respiration des animaux; les premiers versent dans l'air de l'oxygène, gaz bienfaisant, source de vie; les seconds répandent, au contraire, autour d'eux des flots d'acide carbonique, gaz impur et qui devrait vicier l'air qui le reçoit; la respiration végétale servirait donc, à purifier l'air souillé par le souffle impur des animaux. Quelques observations viendraient à l'appui de cette idée: on sait que le fond des mares est souvent couvert de végétaux qui forment, par leur réunion, comme un tapis de verdure au fond des eaux. M. de Humboldt, observant les poissons qui s'y trouvaient, s'aperçut qu'ils étaient pleins d'ardeur et de vie lorsque le soleil dardait ses rayons sur l'eau; ils paraissaient souvent, au contraire, épuisés et malades lorsque le soleil ne se montrait pas, et quelques-uns même finissaient par mourir si le ciel restait longtemps couvert. Frappé de ce fait, l'illustre observateur analysa l'eau de la mare quand le soleil donnait, et ce ne fut pas sans étonnement qu'il trouva que l'air contenu en dissolution dans l'eau renfermait 80 à 90 pour 100 d'oxygène; ayant soumis ensuite à l'analyse une certaine quantité d'eau de la même mare recueillie pendant un temps sombre, il n'y trouva plus que 16 à 17 pour 100 d'oxygène. Cette différence énorme expliquait le malaise des poissons durant les heures ou ils ne pouvaient respirer une quantité suffisante d'oxygène, et l'augmentation de ce gaz précieux lors des jours de soleil, jours de joie et de santé pour les poissons, ne peut être attribuée qu'à l'influence des végétaux de la mare, dont la respiration, activée par la présence du soleil, purifiait l'eau en y versant une proportion plus considérable de gaz oxygène. Mais ce fait isolé ne prouve pas, quelque curieux qu'il soit, les rapports constants que plusieurs physiologistes ont voulu établir entre les deux règnes, les mettant pour ainsi dire sous la dépendance l'un de l'autre, en donnant aux animaux la tâche de fournir l'acide carbonique nécessaire au règne végétal, et en chargeant les plantes de débarrasser l'atmosphère de ce gaz impur et de le remplacer par l'oxygène. M. Martins se hâte de prévenir ses auditeurs contre ces idées spécieuses au premier abord, mais que l'expérience ne confirme pas. Considérant la plante dans son ensemble, il remarque que les parties vertes sont toujours les plus nombreuses, que pendant la nuit la plante vicie l'air au lieu de le purifier, que pendant l'hiver l'action du règne végétal cesse presque entièrement, et qu'enfin, pendant le jour et durant la belle saison, le soleil refuse souvent à la terre ses rayons vivifiants. Le professeur en conclut que les deux actions se balancent et qu'en somme la présence du règne végétal n'influe pas ou n'exerce du moins qu'une faible influence sur la composition de l'air. Les expériences de Link Woodhouse et Grish viennent donner à cette opinion un cachet de certitude. Ces observateurs placèrent sous de grandes cloches des plantes entières chargées de feuilles, de fleurs et de fruits; après un temps assez considérable, l'air de la cloche fut soumis à l'analyse, et sa composition était la même qu'avant l'expérience: il y avait eu un équilibre parfait entre les différents phénomènes; ce que l'air avait gagné en oxygène par l'action des parties vertes lui avait été repris par les parties colorées; il en avait été de même pour l'acide carbonique, et l'air de la cloche n'avait été ni vicié ni amélioré par la respiration de la plante. La chimie, par la voix de M. Dumas, vient d'ailleurs confirmer l'opinion des botanistes. L'illustre savant nous prouve par des chiffres que l'influence du règne végétal est nulle sur les animaux. L'air qui nous entoure, dit-il, pèse autant que 581.100 cubes de cuivre d'un kilomètre de côté; son oxygène pèse autant que 134.000 de ces mêmes cubes. En supposant la terre peuplée de mille millions d'hommes et en portant la population animale à une quantité équivalente à trois mille millions d'hommes, on trouverait que ces quantités réunies ne consomment en un siècle qu'un poids d'oxygène égal à 15 ou 16 kilomètres cubes de cuivre, tandis que l'air en renferme 134.000. Il faudrait 10.000 années pour que tous ces hommes pussent produire sur l'air un effet sensible à l'eudiomètre de Volta, même en supposant la vie végétale anéantie pendant tout ce temps.» Nous voyons donc que, par des considérations différentes, M Martins et M. Dumas arrivent au même but. La chimie, la balance en main, vient confirmer les doctrines de la physiologie végétale; leurs résultats sont d'accord: nous ne devons pas nous en étonner, car les sciences sont soeurs et doivent marcher en se donnant la main.
Margherita Pusterla..
AVANT-PROPOS.
Le 13 mai dernier, l'_Illustration_, dans son _Bulletin bibliographique_, a rendu compte de l'Histoire universelle publiée en Italie par M. César Cantù, et dont une traduction s'imprime en ce moment à Paris. Nous offrons aujourd'hui à nos lecteurs un roman du même écrivain, _Margherita Pusterla_. Notre intention n'est pas d'entretenir ici nos lecteurs de M. Cantù lui-même, et nous renvoyons ceux qui seraient curieux d'avoir quelques détails sur sa vie; littéraire à l'article que notre collaborateur lui a consacré. Mais il est peut-être nécessaire, sans prétendre en aucune façon imposer notre opinion à personne, de dire quelques mots de l'ouvrage dont nous commençons aujourd'hui la traduction.
La renommée a ses hasards et ses caprices, et c'est surtout sur les importations littéraires qu'elle exerce sans contrôle l'arbitraire de ses jugements. Souvent, on ne le sait que trop, un peuple ne connaît que les médiocres écrivains de la contrée voisine, qui le juge également sur les moindres représentants de son génie; tandis que des réputations nationales, très-justes et très-méritées, ne passent jamais la frontière, qui ne devrait pas exister pour elles.
Nous pensons que ces réflexions s'appliquent, dans une certaine mesure, au peu de bruit qu'a fait en France _Margherita Pusterla_. L'école du roman historique en Italie, qui reconnaît Manzoni pour son maître, n'a pourtant produit aucune oeuvre qui, avec des qualités très-différentes, et sans la moindre trace d'imitation, mérite plus d'être comparée aux oeuvres du chantre des _Promessi Sposi_. On peut juger diversement les défauts de M. Cantù, mais il ne peut y avoir qu'une voix sur ses qualités: un sentiment littéraire élevé, une érudition solide et consciencieuse, un habile développement des caractères, une inspiration morale toujours droite, toujours présente, le sens du pathétique, l'expression souvent forte, souvent heureuse, de l'énergie, de la sensibilité; est-il beaucoup de romanciers célèbres dont on en puisse dire autant? Ces qualités, l'Italie les a trouvées dans _Margherita Pusterla_, qu'elle compte parmi ses lectures favorites. Nous espérons que la traduction, interprète toujours un peu perfide, ne les cachera pas entièrement à nos lecteurs. Ils ne chercheront pas, surtout dans les premiers chapitres, le rapide intérêt et la facile lecture des nouvelles que nous avons données jusqu'ici, et que, nous donnerons encore de temps en temps, sans interrompre le cours de la publication de _Margherita_. Ils comprendront dès l'abord que c'est là une oeuvre qui, par son étendue, réclame la longueur des préparations, et que le grand Écossais lui-même ne résisterait pas à celui qui le jugerait sur le début de ses chefs-d'oeuvre. Les conditions de cette équité préjudicielle une fois remplies, nous croyons que te talent de l'auteur exercera sur le public français toute l'influence qu'il a exercée en Italie.
MARGHERITA PUSTERLA.
Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.
CHAPITRE PREMIER.
LA MARCHE TRIOMPHALE.
En 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de Mantoue, avaient tenu cour plénière dans leur ville. Tables publiques, musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient prodigué toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succédé aux gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient à leur aide pour éblouir les esprits généreux, charmer les frivoles et capter le peuple, toujours alléché par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers étaient accourus à cette fête, en grand luxe d'habits, couverts des plus belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et montés sur des destriers ferrés d'argent. Parmi eux, on comptait, beaucoup de Milanais venus pour faire cortège au jeune Bruzio, fils naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'étaient Giacomo Aliprando, Matteo Visconti, frère de Galéas et de Barnabé, qui depuis devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille des Crivelli, et le plus renommé de tous, Franciscolo Pusterla, le plus opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus fortuné, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette histoire, il n'eût pas été sur le bord d'un abîme de misères dont il devait atteindre le fond.
Ces champions milanais avaient remporté le prix du tournoi de Mantoue. Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins, noir comme la résine, avec sa housse bleu de ciel, chamarrée d'argent, et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches à deux de ses pieds, on avait encore ajouté deux vêtements, l'un d'écarlate, l'autre de soie, doublée de menu vair. Pour faire montre de ces trophées, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crémone, Plaisance et Pavie, d'où ils étaient revenus dans leur patrie le 20 mars de cette même année 1340. Partout ou les recevait en grande liesse. C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout temps à se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se déployait surtout dans cet âge où la force matérielle régnait sans conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simulées, comme en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son humeur de curiosité et de disputes en factions de théâtre et en querelles littéraires. Aussi Milan envoya à la rencontre de ses chevaliers une escorte composée de la cour et des plus nobles seigneurs. Après s'être arrêtés dans le splendide château de Belgiojoso, ils s'acheminèrent tous vers la cité.
Ils entrèrent en grande solennité par la rue Saint-Eustorge. Après avoir traversé le faubourg de la citadelle, déjà ceint d'une muraille, ils se présentèrent à la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe aujourd'hui le pont jeté sur le canal _del Naviglio_. Ce canal marque encore le fossé que, pour se défendre contre Barberousse, les Milanais avaient creusé autour de leur ville ressuscitée. Un terre-plein élevé avec les déblais de cette excavation était leur seul rempart; mais il suffisait alors que chaque citoyen était soldat, soldat pour la patrie et pour les franchises. Peu de temps avant l'époque dont nous parlons, Azone Visconti avait. à cet endroit, bâti une muraille de dix mille brasses de circuit, avec onze portes à herses et pont-levis, et couronnée de cent tours aux créneaux innombrables.
Les chevaliers passèrent, sous l'arche qui subsiste encore, et côtoyèrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vénérables débris de l'antiquité romaine, bientôt ils arrivèrent au carrefour appelé Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que présentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux, le peuple accourait à ce spectacle, attiré par la joyeuse sonnerie des hérauts de la ville, vêtus de pourpre, et qui s'avançaient, avec leurs trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc mi-partie d'écarlate, et en manteaux de même couleur. Ils précédaient le cortège, entourant le porte-bannière, qui portait l'étendard aux armes des diverses portes semées autour d'une vipère noire en champ d'argent.
«Quelle est cette dame tout de velours et d'or?» demandait un petit enfant.
Ses parents lui répondaient: «C'est la princesse Isabelle, la femme de celui-là tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipère qui mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un peu notre bonne fortune d'avoir un maître si vaillant et une si belle maîtresse!
--Eh! regardez, ajoutait un compère en poussant son voisin d'un malicieux coup de coude, quel échange d'oeillades entre elle et Galéas.
--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas d'hier que la tante s'entend avec le neveu.»
Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière, entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous avons parlé, tous deux nés de différentes mères.
Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple, connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques.
Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons, c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique. A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé. Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance l'unique droit des sujets.
Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas, ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes, mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus sûrement à son but.
La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois fois un malade sans faire venir le confesseur.