L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843

Part 4

Chapter 43,574 wordsPublic domain

Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espèce de charpente composée d'une poutre transversale soutenue à ses extrémités et à son milieu par d'autres soliveaux disposés en piliers, le tout destiné, je crois, à préserver le mur du frottement des navires, et s'élevant à neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y descends, à reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux saillies du mur, mon épée entre les dents, au grand détriment de mes genoux meurtris et déchirés, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander. Le plus certain, c'est qu'arrivé sur cette plate-forme étroite, je passai mon épée dans mon ceinturon,--le fourreau était depuis longtemps à tous les diables,--et avisant un glaçon d'assez belle dimension qui flottait au-dessous de moi, je m'y élançai à corps perdu, très-assuré de la résistance qu'allait m'offrir ce radeau improvisé. Mais je manquai mon coup, et fis assez désagréablement le plongeon jusqu'au fond du bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins à la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brassées le glaçon qui me fuyait. Ma grosse capote, complètement trempée, compliquait singulièrement cette opération; mais ce qui me parut le plus horrible,--une fois cramponné tant bien que mal à ce glissant objet.--ce fut d'avoir à lutter contre les malheureux qui, déjà submergés, s'accrochaient à moi pour sortir de l'eau. Il était assez évident que je ne pouvais les sauver; il était non moins démontré que leurs étreintes désespérées n'allaient à rien moins qu'à me faire noyer, et cependant, allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen desquels je me débarrassais d'eux. Ceux-là surtout dont le regard suppliant avait rencontré le mien, dont la voix étouffée avait frappé mon oreille, il était affreux de les voir disparaître à jamais sous le flot mortel.

Je n'étais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine au moins de nos gens jouaient la même partie que moi; mais quelques-uns étaient blessés, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci lâchaient prise l'un après l'autre, tantôt avec un blasphème désespéré, tantôt avec des soupirs gémissants dont l'intonation funèbre a quelque chose d'inimitable; plaintes et râle tout à la fois, qu'on n'oublie plus quand on les a une seule fois entendus.

Il vint un moment ou je fus à mon tour saisi du plus complet découragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait devant mes yeux; ma poitrine oppressée me refusait le souffle, et la tête inclinée en arrière, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me rappela au sentiment de l'existence.

«Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous, comptez sur moi.»

Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'épaule, et gagna les devants sans que je l'eusse pu reconnaître.

J'arrivai enfin près du vaisseau.

«Courage!» me répéta la même voix. Et une corde me fut jetée.

Je la saisis au vol; mais retirée trop vite, elle glissa dans ma main amortie, et le léger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon.

«A vous encore!» Une seconde corde tomba sur l'eau près de moi. Celle-ci était doublée. Je la saisis et la passai sous mes bras.

J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais très-distinctement, lorsqu'on parvint à un hisser sur le pont. Une fois là, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas même une balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades me trainaient vers l'écoutille.

Le rempart n'était pas à plus de soixante verges du bâtiment, et les Français, très-décidés à nous faire boire jusqu à la lie le calice amer de la défaite, tiraient sur nous sans pitié.

Dans la cabine où mon généreux compagnon d'armes me descendit, il n'y avait qu'un autre blessé, un sergent du 91e, nommé Briggs, atteint à l'épaule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait faute de plaintes et de cris. On m'avait étendu aussi loin de lui que le comportait l'étendue de notre commun asile, et quand je fus ranimé, nous ne nous adressâmes pas un seul mot.

Mon sang coulait d'une manière inquiétante. Je parvins à

[Deux lignes illisibles.]

Au bout d'une heure environ, j'éprouvai une soif ardente, et je le dis à mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me répondit par ce seul mot:

«Buvez!»

Il est vrai qu'un geste énergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le plancher de la cabine était inondé. A force de tirer sur le bâtiment les Français avaient envoyé quelques balles dans ses oeuvres vives, il faisait eau, sans que l'on put s'y tromper.

Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A grand peine arrivai-je à me mettre sur mon séant.

Une autre heure s'écoula. Tout entier à la douleur physique qui éteignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait à se plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait à ma poitrine, et m'obligeait à tenir soulevé mon bras blessé. Le picotement que l'eau salée produit sur une plaie vive est, à la lettre, insupportable.

Je me voyais voué à une mort lente et certaine, qui me faisait regretter de n'avoir pas péri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une souricière.

Lorsque tout à coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui était vrai. L'heure de la marée descendante était venue, et fort à propos; vingt minutes plus tard, c'était fait, de moi.

Le feu avait cessé depuis longtemps. Le navire étant couché sur le flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats français vinrent nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchanté de me rendre à discrétion. Au lieu de nous porter à bras jusque dans la ville, nos vainqueurs, assez peu cérémonieux, quoi qu'on puisse dire de la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au sommet du rempart voisin. Je fus de là dirigé sur l'hôpital, en compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son goût.

Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait encore à mon côté, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tôt. Ce procédé sans façon m'autorisant à quelque familiarité, je retrouvai assez de force pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dévotion, et dont j'absorbai le contenu en quelques gorgées.

J'entrai peu après à l'hôpital, où finit naturellement un récit que j'ai entrepris pour vous égayer. J'aurais cependant encore à vous conter la disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier à un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je sortis de l'hôpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la redingote d'un autre; costume d'autant plus malséant et mal assorti, que le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il ne serait peut-être pas sans agrément de consigner ici l'histoire de la chemise que l'hôpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle défense du monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vêtement précieux en lui-même), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs...

«Et M'Dougal, s'il vous plaît, que devint-il?»

Un nuage passa sur le front du narrateur.

«M'Dougal avait quitté le navire aussitôt après m'avoir mis en sûreté. Personne n'a jamais su ce qui était advenu de lui: s'il mourut frappé d'une balle française ou noyé dans les eaux du Scheldt...

--Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter.

--Johanna, reprit le colonel subitement déridé... Johanna quitta peu après Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre.

--Avec vous?

--Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des _Coldstream Guards_. L'amour, en général... et plus particulièrement celui des liqueurs fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au séducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les règles de l'homéopathie, qui n'était pas encore inventée, en l'abreuvant de ce dangereux poison,--mais non pas à doses infinitésimales. Le Predikaant m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable.»

O. N.

Paris au Bord de l'Eau.

(Voir page 119)

II.

Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle part aussi la flânerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le parapet de ce pont, comme il est surchargé d'individus: les uns suivent de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles ambitieusement déployées, entraîne vers les rives lointaines de Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention sur un chien qui s'élance pour rapporter la canne de son maître; celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique, à la ligne immobile d'un pêcheur de goujons; celui-là compte les passagers qui montent sur le bateau à vapeur. Quelques-uns, véritables artistes du métier, font de l'art pour l'art, c'est-à-dire de la flânerie pour la flânerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra où cette foule sera bien plus considérable encore, où ces physionomies s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: «Un homme à l'eau!» Soyez sûr alors que, si les secours tardent à arriver, vous verrez s'élancer du haut de ce parapet un de ces flâneurs qui paraissent si calmes, si flegmatiques à présent. L'action succédera brusquement à la rêverie, le spectateur deviendra acteur, et tel individu qui comptait ne consacrer sa journée qu'à d'innocentes distractions, deviendra un héros malgré lui et sauvera son semblable. L'existence parisienne est remplie de semblables hasards.

Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de malédiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont inventé la pêche aux hirondelles. Un hameçon attaché à l'extrémité d'une longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appâté, d'un ver ou d'une mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas d'ailleurs à la méchanceté humaine, se jette sur la mouche et reste suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous donner bientôt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces malheureuses captives à la liberté; n'importe! ces spéculations sur la sensibilité publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui n'osent pas se montrer généreux en plein jour! Les pauvres hirondelles sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entassées dans leur cage, privées d'air et de nourriture. Ce genre de pêche devrait être défendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux ornements; instruites par l'expérience, les hirondelles quittent ses bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivière sans hirondelles est comme un parterre sans fleurs.

Rangerons-nous les canotiers parmi les flâneurs aquatiques? doute terrible, question épineuse! Tour résoudre la difficulté, nous avons interrogé quelques canotiers, ils nous ont répondu par le silence du mépris. Évidemment le canotier répugne au titre de flâneur; lui donnerons-nous le titre de marin? hélas! il le faut bien.

Le canotier est cousin germain du garde national: il aime à jouer au marin comme l'autre aime à jouer au soldat. N'ayant pas d'existence légale, de mandat social, d'organisation, il y suppléera par l'association individuelle; chaque canot aura son équipage, chaque équipage son capitaine. Ainsi enrégimentés, les canotiers se donneront une nationalité factice; les uns arboreront le pavillon américain, les autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-là consentiront à rester Français. Même manoeuvre, même costume qu'à bord des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait persuadé que M. Thiers, lors de son dernier ministère, avait rédigé un projet de loi tendant à mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre.

Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa cuirasse;

Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc.

On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de rétablissement d'un _canot's club_ à l'instar au _jockey's club_; nous ne savons pas au juste où en est ce projet. En attendant, les canotiers se réunissent à Bercy; ils forment des sociétés chantantes, des espèces de _caveaux_ où l'on cultive à la fois la malelotte, le petit vin à douze et la poésie mythologique.

N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de périls; la tempête s'abat sur le pont du frêle navire; les typhons de Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frêle embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif chavire, il faut gagner le rivage à la nage; heureux si, en touchant au bord, l'équipage se trouve encore au complet.

Les accidents sur la rivière sont assez fréquents; leurs résultats seraient bien moins souvent désastreux si le désir de faire de la couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait l'imprudent canotier à des excès que l'amour de la poésie maritime ne suffit pas toujours à excuser.

Vienne un événement dans le genre de celui dont nous venons de parler, une tempête, un naufrage, et le malheureux flambard, gêné par l'excédant de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque d'être entraîné par le courant et étouffé par le poids de l'eau.

On ne saurait trop recommander aux capitaines de prêcher la sobriété à leurs équipages. Le vrai marin attend d'être à terre pour se livrer à l'ivresse des festins.

Le véritable flâneur de la Seine, c'est le pêcheur à la ligne. En voilà un que les moqueries populaires n'ont pas épargné; il résiste depuis des siècles aux sarcasmes de vingt générations; c'est l'homme fort d'Horace: il pêcherait à la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient là, la ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'étonnant, durant une journée entière, de la ténacité du poisson à ne pas mordre à l'hameçon; il n'aurait qu'à lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables panoramas qui soient au monde: il reste le regard fixé sur un morceau de liège qui flotte sur l'eau.

Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet plus relevé, les mathématiques, par exemple, et vous avez Archimède ou Newton. Il y a du pêcheur à la ligne au fond de tout homme de génie.

Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets réclament notre attention. Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est aussi une des curiosités des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages et permet l'accès de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns: les cercles de bains sont passés à celui de monument public. Que de progrès depuis l'école-Petit jusqu'à l'école-Deligny! L'école-Petit est en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'école Deligny en est le café de Paris. L'une a conservé sa physionomie classique et sévère; c'est là que les élèves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent rafraîchir leurs membres fatigués par les luttes universitaires; l'autre est coquette, somptueuse, élégante comme un vaste boudoir. On y marche sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de Latakié; on y prend des glaces et des sorbets. L'école-Deligny est dentelée, festonnée, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bâti sur pilotis.

Ce que nous disions tout à l'heure du canotier et du pêcheur à la ligne, peut s'appliquer également au nageur; il est type comme les deux autres. Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie à l'école de natation, c'est-à-dire dans l'eau. Entré le premier dans l'établissement, il en sort le dernier; il décide les paris, juge les plongeons, punit les passades déloyales et règle l'ordre et la marche de la pleine-eau. C'est une royauté qui commence avec le premier lilas et finit avec la dernière hirondelle.

Quittons l'école de natation et remontons sur le Pont-Royal; de là nous pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de Paris, représentée par ses monuments, se reflète dans ces ondes fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Hôtel-Dieu devant un bateau de blanchisseuses, la place de Grève devant un pêcheur à la ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprès des verrous; la Morgue est à côté d'un marché, la mort et la vie; la Préfecture de Police est vis-à-vis l'hôpital, le crime et le malheur, le vice et la misère. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Hôtel-de-Ville, la Chambre des Députés, l'hôtel des Monnaies, au-dessus de ces édifices, les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments échelonnés sur les rives de la Seine, on serait tenté de croire que les architectes ont voulu que le fleuve portât aux flots de l'Océan quelque image de la grandeur de la France.

Cours Scientifiques.

ÉCOLE DE MÉDECINE.

BOTANIQUE.--M. MARTINS, PROFESSEUR AGRÉGÉ.

La brillante verdure qui renaît chaque année à nos yeux ne sert pas uniquement, comme quelques-uns de nos lecteurs le pensent peut-être, à parer nos campagnes et à nous offrir de frais abris pendant la chaleur du jour. Avant d'étendre ses bienfaits sur l'homme, elle est utile au végétal lui même; c'est par son entremise que la plante se met en rapport avec l'atmosphère et y élabore les sues qu'elle a puisés dans le sol; les feuilles sont, en un mot, les organes principaux de la _respiration végétale_, les _poumons_ des végétaux. Dans les climats des tropiques, sous un ciel brûlant mais plus pur, la nature est plus riche et mieux parée, une végétation luxuriante se montre de toutes paris, et cette surabondance de vie se manifeste à l'extérieur par un développement admirable des organes foliacés, les poumons présentent une surface plus étendue, et la vie végétale atteint son plus haut point de perfection.

En quoi consiste donc cette respiration, ce phénomène important, qui tient le règne animal et le règne végétal tout entiers sous son influence mystérieuse? Nous avons déjà répondu en partie à cette question dans notre dernier numéro: nous avons donné une idée de la manière dont la respiration s'exécute chez les animaux; nous allons étudier aujourd'hui cette fonction dans le règne végétal; le cours que vient de terminer à l'École de Médecine M. Martins, professeur agrégé, nous en donne l'occasion.

Avant d'aborder l'étude de la respiration végétale, il faut bien nous rendre compte de la signification exacte des termes dont nous allons faire usage. Nous avons en effet une distinction importante à établir: nous reconnaissons dans une plante des _parties vertes_ et des _parties colorées_, et nous entendons, avec tous les botanistes, par parties colorées tout ce qui n'est pas vert; ainsi, pour nous, la fleur du lis sera colorée, quoiqu'elle soit blanche; les racines, les vieilles tiges, les fleurs, leurs enveloppes et les fruits, sont des parties colorées. Cela posé, étudions successivement la manière dont, ces différentes parties agissent sur l'air atmosphérique. L'air, comme chacun le sait, est un mélange de deux gaz; l'oxygène et l'azote. Un volume d'air offre sur 100 parties à peu près 79 parties d'azote et 21 parties d'oxygène; il renferme en outre des traces d'acide carbonique. On s'étonne, au premier abord, qu'une proportion si faible de ce dernier gaz puisse, comme nous allons le voir, jouer le rôle principal dans la respiration végétale; mais cet étonnement disparaît quand on songe à l'immensité de la masse d'air qui nous entoure. Nous ne recueillons dans nos expériences que très-peu d'acide carbonique parce que nous ne soumettons à l'analyse qu'une très-petite quantité d'air, mais le calcul nous apprend que l'atmosphère renferme en réalité 1,500 billions de kilogrammes de carbone.

Fonctions des parties colorées.--Les parties colorées des plantes absorbent l'oxygène et exhalent l'acide carbonique. Ce phénomène a lieu en tout temps, et de jour comme de nuit.

Nous voyons sans cesse autour de nous des preuves de ce fait; ainsi la présence de l'air est indispensable aux racines elles-mêmes; et si elles sont trop enfoncées dans le sol, en sorte que l'air ne puisse parvenir jusqu'à elles, la plante dépérit; le même état de souffrance se manifeste si le pied de l'arbre est inondé, et qu'une grande masse d'eau se trouve ainsi interposée entre l'air et les racines. Pour hâter la croissance d'une jacinthe, il suffit de renverser une fiole d'oxygène dans le vase plein d'eau où plongent ces racines.--Les fruits agissent comme les racines et donnent naissance à des phénomènes identiques, même après avoir été cueillis; chacun connaît le danger qu'il y a à séjourner dans un endroit où des fruits sont réunis en grande quantité; l'oxygène de l'air du fruitier étant bientôt absorbé, est remplacé par de l'acide carbonique, gaz mortel pour l'homme.--Les fleurs sont dans le même cas; il serait imprudent de passer une nuit dans une serre, ce qui prouve en outre que le dégagement de l'acide carbonique s'effectue de nuit comme de jour. Les parties colorées respirent donc à la manière des animaux; elles absorbent l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique qui vicie l'air environnant.

Fonctions des parties vertes.--Ici commence l'ordre de phénomènes le plus important pour le végétal et celui que les feuilles sont principalement appelées à remplir; une grande différence nous frappe au premier abord: l'action n'est plus la même pendant le jour et durant la nuit.

Pendant la nuit les parties vertes se comportent comme les parties colorées, elles absorbent l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique.

Pendant le jour, au contraire, et sous l'influence directe des rayons du soleil, les plantes décomposent l'acide carbonique, fixent le carbone et exhalent, l'oxygène. Ce fut Bonnet qui entrevit le premier ce curieux phénomène.