L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843

Part 3

Chapter 33,567 wordsPublic domain

Je rencontrais alors, pour la première fois, un Hollandais, et fus bien forcé d'accorder quelque attention à ce curieux animal. Diederich ressemblait à sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle renflé des côtés, et n'ayant de forme appréciable, sous son épaisse jaquette bleue coupée droit, qu'une énorme projection _à posteriori_. Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roulée en corde, qui suppléait à ce défaut essentiel, semblait plutôt faite pour étrangler le pilote que pour le défendre du froid. Ses yeux à fleur de tête et grands ouverts complétaient cette illusion funèbre. Du reste, on aurait pu lui ôter une demi-douzaine de caleçons, sans inconvénient pour sa poitrine ou sa pudeur, tant il était bien prémuni contre l'humidité. Complétez ce costume par de gros souliers à boucles et un bonnet de nuit rouge, à forme conique très-élevée.

Nous ne vîmes pas sans quelque plaisir cette étrange façon d'homme s'avancer, la pipe aux lèvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir très-cordialement une poignée de main, accompagnée du plus affectueux _goeden dag_. Une entrée en matière si parfaitement républicaine fit faire la grimace à notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich était plus cordiale encore qu'irrespectueuse et à contre-temps familière, il ne jugea point à propos de s'en formaliser autrement. Le pilote entra aussitôt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon ayant voulu l'interroger sur la direction des passes où nous allions entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du même ordre, il n'obtint pour réponse que le proverbe favori des marins hollandais:--_Ja mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker komen_.

Ce qui veut dire à peu près: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre.

En dépit de cette prophétie, qui semblait nous menacer de nouveaux retards, nous primes terre le lendemain matin à Helvoet-Sluys: j'y retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, après l'avoir crue noyée. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur à mes qualités personnelles, que les soldats dont elle était composée n'étaient pas fâchés non plus de revoir leur second lieutenant.

II

Il gelait à pierre fendre quand nous arrivâmes, trois jours après, à Tholen, petite forteresse en mauvais état (du moins alors), et située à quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure partie des habitants et de la garnison était employée à briser la glace qui faisait des fossés une défense illusoire; mais tandis qu'on s'épuisait à y pratiquer une tranchée large seulement de huit à neuf pieds, elle se reformait derrière les travailleurs, et nous patinions le soir à l'endroit même qu'on avait ouvert le matin.

Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprète, et qui s'était chargé de faire nos logements, m'avait installé chez un brave _burgher_, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, à ce que j'appris, était la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas à dire qu'elle eût jeté un grand éclat dans un bal de Paris ou un raout de Londres, mais quelle fraîcheur, quelle douce expression de visage, quelle simplicité, quelle confiance aimante et sereine!

Certain jour que je revenais des fossés, je la trouvai, la tête dans ses mains, et pleurant à chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux humides, étaient auprès d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans doute de réveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de leur perte commune.. C'était un tableau touchant, et, jeune comme j'étais, je ne pus que témoigner à ces braves gens une véritable sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui me sourit, doucement à travers ses pleurs. Le père me serra la main, et, pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il appréciait particulièrement en moi ce talent pratique qui m'a toujours valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en réquisition toutes les fois que le _Predikaant_ venait souper avec nous.

Il arriva ce soir-là, comme s'il eût deviné ce qui se passait. J'aimais fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon à l'étrange coiffure qui couvrait son vénérable chef, C'était un chapeau à trois cornes, aux bords convenablement retroussés, et dont il ne se séparait jamais que pour dire les grâces. Après le repas, composé de viande au beurre et de _sauer kraut_, le tout servi dans un plat commun, où nous cherchions fortune tour à tour, à la pointe de la fourchette, il tirait d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprimés crasseux, et nous chantait, avec des gestes et un accent plein d'énergie, des couplets dont je n'entendais pas un traître mot, mais qui renfermaient des allusions très-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans l'oreille le refrain de l'une d'elles;

Well mag het Ue bekommen;

parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un merveilleux effet sur notre bon hôte; sa large bouche s'ouvrait avec un rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vénérable tête en arrière, et un éclat de rire, à jeter bas la maison, sortait convulsivement de sa poitrine. En général, sa bonne _vrow_, toute aux soins de son ménage, écoutait avec un parfait sang-froid ce hurlement joyeux, mais s'il se prolongeait au delà du terme ordinaire, son respect conjugal pour le _burgher_ l'obligeait à sourire de compagnie.

Je m'aperçus, depuis le jour dont j'ai parlé, que Johanna me regardait avec plus d'intérêt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre et le rhum, en me regardant manipuler la précieuse liqueur, elle avait l'air distrait et mélancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrêtaient sur moi, profonds et vagues; quelquefois même le verre qu'elle portait à ses lèvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait là, comme si un engourdissement magnétique eût frappé la belle rêveuse.

Ces symptômes flatteurs ne m'échappaient point; et tandis que le Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fumée de sa pipe, nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la vieille mère tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses bahuts, je répondais aux regards de Johanna par des regards non moins langoureux.

Elle acheta peu de temps après une grammaire anglaise, et le même jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une violente passion pour l'idiome néerlandais. De là, tout naturellement, échange de leçons et de conseils, qui légitimait de fréquents tête-à-tête. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un châtiment pour les fautes que la récidive rendait inexcusables. Quel que fût le coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup à se plaindre de mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses progrès au pas des miens. Nous n'avancions guère, sans nous rebuter pourtant.

Cet enseignement mutuel n'était pas toujours exempt de troubles. Certains jours, au plus fort de nos bévues grammaticales, la jolie veuve éclatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accès de désespoir m'avaient fort déconcerté: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient dire. Johanna me confessa naïvement que c'étaient autant d'hommages rendus à la mémoire de son défunt mari. Je compris et respectai ce culte d'un regret légitime. Il demeura tacitement convenu que la leçon finirait aussitôt que la sensibilité se mettrait de la partie. Tout cela au grand sérieux, et sans la moindre arrière-pensée.

Le 8 mars, arriva l'ordre du départ.

III.

Nous nous supposions appelés à Anvers, où l'autre division de l'armée avait déjà livré quelques combats partiels, et je cheminai assez tristement, ruminant les larmes de la séparation. Elles m'avaient appris,--car je ne m'en étais pas douté jusque-là,--combien de place Johanna tenait dans mon coeur. Quant à elle, la pauvre enfant, elle m'avait, pleuré tout aussi franchement, devant son beau-père et sa belle-mère étonnés, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que voulez-vous? c'était une âme sensible et sans déguisement.

Arrivés autour d'une ferme, en rase campagne, nous fîmes halte, et je commençais à m'inquiéter de mon souper, lorsqu'un officier des _Royal-Scots_, quatrième bataillon, m'avertit obligeamment que, selon toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre Berg-op-Zoom. La nouvelle m'étonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis se prit à sourire:

«Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.»

Après quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et arrivait de Stralsund à marches forcées. Nous ne devions plus nous rencontrer en ce bas monde. Il fut tué tout des premiers, à cinq heures de là.

L'appel du soir, qui suivit de près cette conversation, ne manqua point d'une certaine solennité. Beaucoup de noms, que les sergents prononçaient alors à demi-voix,--l'ordre étant donné de faire désormais le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes, mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants récits qui sont l'oraison funèbre du soldat.

Les régiments formèrent ensuite la colonne, et nous recommençâmes à marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, régulier et monotone, se mêlait à celui du vent et des eaux lointaines. Quelques chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous défilions devant une maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fenêtre faiblement éclairée, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses yeux, se hasarder à guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu luire les baïonnettes, qu'il rentrait en hâte, tirait à lui ses contre-vents, et faisait taire ses dogues.

IV.

Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivière Zoom, qui, après avoir pourvu d'eau les fossés de la ville, va se jeter dans le Scheldt. L'ancien lit de la Zoom, où la marée montante fait refluer assez d'eau, forme, au centre de la cité, une espèce de port, presque à sec quand les eaux se retirent. La véritable attaque devait être dirigée vers l'embouchure de ce havre, tandis qu'un détachement de six cents hommes ferait une fausse démonstration vers la porte de Steenbergen.

Je passe, du reste, sur tous les détails purement stratégiques. Les curieux qu'ils pourraient intéresser les trouveront très-amplement rapportés dans le récit du colonel Jones.

Les autres se contenteront de savoir comment se débattit cette nuit-là un pauvre lieutenant, qui pour la première fois de sa vie entendait siffler les balles.

Nous fûmes divisés en trois colonnes. Ma compagnie appartenait à celle de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parlé, devait arriver jusqu'aux fossés par le lit fangeux du vieux canal. Dès le premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans une espèce de glu très-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-là n'était pas dans mes prévisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se tiraient d'affaire. Les uns penchaient à droite, c'étaient ceux qui s'escrimaient de la jambe gauche; les autres à gauche, c'étaient ceux qui voulaient débarrasser la jambe droite. Tous étaient plus ou moins empêtrés. Dans un gâchis pareil, la marche en bon ordre était impossible; les régiments se mêlaient, les officiers se séparaient de leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres diables, mal inspirés pour le choix de leur route, s'en allaient dans une fondrière, où ils disparaissaient petit à petit en piétinant. Lorsque leur tête effarée ne marquait plus l'endroit mortel, leurs camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces cadavres qui servaient de fascines. Le silence, néanmoins, n'avait pas été rompu.

Tout à coup,--était-ce trahison, appel de mourant, querelle d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le général Skerret, auprès duquel je me trouvais en ce moment, y répond par une exclamation de fureur, et à la minute même, les écluses sont levées, des masses d'eau tombent à grand bruit dans le canal, une fusée s'élève des remparts; puis tout un feu d'artifice éclate, une lumière blafarde se répand sur nous et permet aux canonniers français de nous envoyer quelques volées. Tirées en toute hâte et au hasard, elles ne firent pourtant pas grand mal.

Pendant un moment, la grande affaire fut de résister à l'effort des eaux. J'étais heureusement à portée d'un grand bloc de glace à forme plate, et dont le tranchant s'enfonçait dans la vase. Je m'y cramponnai pour résister au premier élan des flots, et, moitié nageant, moitié prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. Là nous avions encore le fossé à traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui, partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans la fièvre qui commençait à battre autour de mes tempes, je ne sais comment je me serais tiré de cette difficile gymnastique. On s'aidait de quelques échelles de siège, on grimpait sur les épaules les uns des autres, on tombait en jurant, on se relevait de même, les soldais haletaient et criaient comme un limier qui rêve. Un colonel montrait aux premiers arrivants, qui ne l'écoutaient pas, une porte située à notre droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allât baisser un pont-levis de ce côté. Voyant son autorité méconnue, il prit par le bras le premier officier qui passa près de lui; c'était moi. Je finis par comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour lui obéir.

Pas de résistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait, ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Français, en petit nombre sur ce point et pris à l'improviste, couraient s'enfermer dans les maisons de la ville, et de là, nous fusillaient sans merci. À la tête d'une vingtaine de soldats, rassemblés au hasard, j'allai vers la porte indiquée. Ce n'était qu'une palissade assez mince, mais traversée par une barre de fer épaisse d'environ trois pouces. Sans instruments, nous fîmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un à un. Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous ensemble, et tous ensemble nous nous jetons à corps perdu sur la maudite porte. Cela réussit; la barre de fer se rompît tout au milieu comme si elle eût été de verre.

Restait le pont-levis à faire tomber; opération plus délicate, mais pour laquelle nous avions plus de temps et de sécurité, les coups de fusil ne nous arrivant plus aussi directement. Il était fixé à un seul de ses montants par une serrure que nous essayions de forcer à l'aide d'une baïonnette. Après en avoir cassé deux on trois sans résultat, nous employâmes une hache, que l'on nous apporta du bastion déjà occupé par nos troupes, à couper dans le bois même du montant la portion où la serrure était encastrée. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-même la chaîne du pont-levis, dont je dirigeai la chute.

Le colonel dont j'exécutais l'ordre arriva justement alors et me demanda mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien était Muller. Il est mort à Ceylan de la fièvre jaune.

A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engagée de l'autre côté de la ville. Je pensai que ma compagnie était par là, et supposant que l'intérieur devait être libre, je me précipitai comme un véritable étourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues désertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'étais complètement égaré. Regardant de tous côtes, je ne vis qu'une créature humaine dont je pusse espérer quelque renseignement; c'était une jeune, femme, assez jolie, pâle et en désordre, aux écoutes derrière la porte entr'ouverte d'une espèce de boutique.

Notre conversation fut très-courte.

«Les Anglais? lui dis-je en hollandais.

--Comment? me demanda-t-elle.

--Les Anglais? répétai-je, voyant que je parlais à une Française.

--Par là, répondit-elle sans hésiter, en me montrant l'extrémité de la rue.

--Bonne nuit!» Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut dit vrai.

En effet, aux clartés de la lune qui venait de se lever, j'aperçus les uniformes des _Royal-Scots_ sur les remparts. Ils venaient d'être chassés d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait. Le capitaine Guthrie, du 35e, qui était à la tête de ce détachement, ne savait du reste quel parti prendre, et déplorait l'absence du général Skerret, blessé tout récemment et prisonnier des Français.

Le feu était vif d'un bastion à l'autre: plusieurs blessés, tant des ennemis que des nôtres, restaient étendus sur le rempart. Un officier, atteint au bras, se promenait derrière nous d'un air mécontent, et disait: «Voilà ce qu'on appelle la gloire!» Cette philosophie me parut inopportune.

Notre position n'avait rien d'agréable. Un amas de billots de bois trouvés sur le rempart, et disposés en travers de la gorge du bastion, formait bien une sorte de parapet d'où nos gens pouvaient tirer, et deux pièces de vingt-quatre, prises à l'ennemi, faisaient bon service du haut des plates-formes; mais les Français avaient l'avantage du nombre, trois pièces de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin à vent élevé sur leur bastion, d'où ils nous canardaient fort commodément. De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous déloger; alors, et dès que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions avec de la mitraille; de plus, un détachement courait à leur rencontre et les ramenait en désordre.

Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnèrent le loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouillés et sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, épuisé de fatigue, je me laissai tomber plutôt que je ne m'étendis derrière le parapet qui nous protégeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher à mes côtés, et d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors dans une sorte de sommeil éveillé, d'un effet bizarre, où mon imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle force d'illusion, que la mousqueterie recommença sans troubler mon rêve. Les coups de fusil, les cris, les imprécations, tout ce que j'entendais enfin, de près ou de loin, et très-distinctement, me semblait retentir dans ma mémoire, non à mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait arraché à ce profond engourdissement, si tout à coup la terre n'avait tremblé sous moi tandis qu'une vive et subite clarté me brûlait les yeux. Un craquement général suivit, comme si la ville entière eût été sur te point de s'écrouler. C'était le magasin à poudre qui sautait; avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie.

Il fallut bien se relever et tenir tête à de nouvelles attaques; le découragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes étaient, allés demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils étaient interceptés sans aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il était trop évident que nous allions avoir toute la garnison sur les bras.

Nous tînmes pourtant jusqu'à l'aurore: il fallut bien alors nous apercevoir et de nos pertes et de l'inutilité de notre résistance. Rassemblée derrière ce parapet improvisé, nous nous comptions lentement du regard, ne voyant guère ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier fit remarquer que le rempart n'était point large, et que les Français ne pourraient tirer grand avantage de leur supériorité numérique: mais il achevait à peine cette consolante réflexion, mal entendue à travers le bruit, qu'une décharge terrible vint le démentir. Pendant qu'une vive fusillade détournait notre attention, une partie des ennemis, longeant le pied des remparts, étaient venus occuper le côté opposé de notre bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous résoudre à la retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les bras étendus devant lui, battre l'air de ses mains égarées. Une balle venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parlé, ce lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire, et qui s'était battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait à terre, étourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, à moi, le plus jeune et le plus inexpérimenté de tous. Terrible responsabilité, savez-vous!

Sans être bien certain que la porte par laquelle nous étions entrés fût encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon ordre. Guthrie, placé entre deux soldais, et guidé par eux, poussait à chaque pas d'involontaires gémissements; les ennemis nous accompagnaient d'un feu soutenu. Nous laissions derrière nous un sanglant sillage de morts et de blessés.

Pour comble de malheur, je n'avais pas calculé que l'embouchure du havre, maintenant rempli d'eau, était entre nous et Waterport-Gate. Une fois au bord de cette espèce de canal, encaissé dans de hautes murailles en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre situation à ce coup désespéré. Il n'y avait pas trois partis à prendre cernés, comme nous l'étions: à moins de nous rendre purement et simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce bassin, ou flottaient çà et là quelques gros blocs de glace, et gagner comme nous pourrions un petit bâtiment ponté hollandais, amarré par une grosse corde au bord opposé. Tandis que j'essayais de calculer froidement cette chance suprême, deux ou trois cris, et le bruit d'autant de corps précipités dans l'eau, me firent retourner brusquement. C'étaient quelques-uns de nos soldats qui, littéralement devenus fous, se jetaient, sans lâcher leurs armes, dans le bassin fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insensé. Guthrie, abandonné par ses guides, et ne sachant où se diriger, allait aussi tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez à temps pour le retenir. Le prenant à bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut à terre;

«Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie.

Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres à des gens dont la tête était perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir.