L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843
Part 2
Kollowrath refusa néanmoins d'être désormais _ministre de l'intérieur_, et ne voulut recevoir aucun émolument afin de mieux conserver son indépendance. Mais ce désintéressement ne convenait nullement à ses collègues, et ils forcèrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an (40,000 fr.), avec le titre de _staats und conferenz minister_, ministre d'État et des conférences, _chargé de la section de l'intérieur_. Le conseil depuis est toujours composé des quatre mêmes personnages, et quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intérieur, c'est cependant Kollowrath, et _lui seul_, qui dirige cette partie de l'administration.
Tel est l'événement principal de la carrière ministérielle du comte de Kollowrath, et cet événement est d'autant plus remarquable, qu'il y a peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprès duquel il ait fallu employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en quelque sorte violence pour qu'il se chargeât d'administrer les affaires d'un grand empire. On peut juger par là du pouvoir de ce ministre, devenu désormais indispensable. Il est difficile de décider quel est aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de Kollowrath: chacun a la haute main dans son département; tous deux se partagent le gouvernement de l'État et sans se mêler des affaires l'un de l'autre. Le premier est maître des relations extérieures, et le second dirige l'intérieur avec une puissance souveraine et sans contrôle.
Le parti opposé à ce ministre l'accuse d'appartenir à ce qu'on appelle en Autriche l'école de Joseph II, et d'avoir introduit dans la bureaucratie un grand esprit de libéralisme.
C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'État l'amnistie accordée aux italiens à l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, après s'y être opposé de toutes ses forces, fut obligé de céder encore une fois. «Je souhaite que vos prévisions se réalisent, dit-il en signant; je le souhaite surtout pour les Italiens.» Il y avait dans ces paroles autant de doute que de menace.
Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la Bohème; il est le dernier de son nom et de la branche aînée. Il ne reste plus après lui que des Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considérable, mais il vit sans faste, reçoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes.
C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probité, et d'une rare indépendance de caractère; ce serait un grand ministre même dans un pays constitutionnel, et peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de son rival le prince _triple chancelier._
_(Extrait d'un Voyage inédit.)_
L'ombre légère se glissa à travers la porte, et arrivant jusqu'à moi en effleurant à peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon, elle s'arrêta tout à coup, et j'entendis une voix douce comme un doux murmure qui me dit: «Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande pardon, charmante morte, lui répondis-je; sous le voile blanc qui vous enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas, mais de Saint-Pétersbourg.--De Saint-Pétersbourg seulement!--En six jours.--Les morts vont vite!»
L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie danseuse, une sylphide dont nous avons entonné, il y a deux mois, le _De profundis_, mademoiselle Lucile Grahn! Le _puff_, cet intrépide hâbleur, ce fabricant effronté de nouvelles en l'air, l'avait tuée inhumainement; rien ne manquait à ses pompes funèbre, ni le billet de faire part, ni l'acte de décès, ni l'oraison, ni les fleurs jetées à pleines mains sur la tombe: _Manibus date lilia!_
«Ah! c'est joli, mademoiselle, m'écriai-je, de nous faire des peurs comme celle-là! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange en conséquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une élégie, celui-là tresse une couronne de saule pleureur entrelacée d'éternelles; on pleure votre grâce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent et tout ce qui s'ensuit; vous êtes la rose qui meurt, l'étoile qui s'éclipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrête dans sa course, la fée, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhétorique, vous viviez dans une parfaite santé. Avouez que c'est un peu leste de votre part. Mais êtes-vous bien sûre de n'être pas morte?--Parfaitement sûre.--Voyons!» Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine qui me parut en effet pleine de réalité.
«Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles, l'oraison funèbre que j'ai écrite à votre usage, ici même, dans _l'Illustration_; cela vous apprendra à vivre!» Je lus en effet ma pièce d'éloquence, qui eut tout le succès que vous pouvez penser: mais quand j'arrivai à cette péroraison si sublime et si neuve: «Adieu, Lucile Grahn, adieu! que la terre te soit légère!» Oh! alors mon succès fut au comble et se couronna d'un bruyant éclat de rire. Jamais Bossuet n'avait obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'était plus gai que de se survivre.
Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur les dalles, et disparut. «Adieu, morte, lui criai-je du haut de l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.»
Mademoiselle Lucile Grahn se dispose à donner quelques représentations à l'Opéra; nous aurons bientôt le plaisir assez original de voir une morte vivante danser la cachucha.
Sur le même paquebot qui a ramené mademoiselle Lucile Grahn de Russie, Horace Vernet avait pris passage, et à côté d'Horace Vernet, mesdemoiselles Cornélie et Zoé Falcon. C'était assurément un paquebot très-agréablement peuplé. La danse, la peinture, la musique s'y donnaient la main, et derrière elles, le vaudeville fredonnait ses airs joyeux pour égayer les ennuis de la traversée. Ainsi la Russie nous renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace Vernet revient tout paré des marques de la tendresse impériale; les roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient, dis-je, après avoir achevé pour l'empereur Nicolas un vaste tableau représentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la bataille de Montmirail aurait-il passé aux Russes?
Quant à mademoiselle Cornélie Falcon, on annonce qu'elle a retrouvé à Saint-Pétersbourg sa voix perdue, cette belle voix des _Huguenots_ et de _Don Juan_ que la célèbre cantatrice avait vainement redemandé à l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, fût un médecin propice et doux pour les gosiers malades. La Faculté, qui conseille le Midi aux ténors menacés dans leur _ut_ de poitrine, et les douces brises aux _prime donne_ en décadence, la docte Faculté aurait-elle jusqu à présent battu la campagne? Toucherions-nous à une révolution complète dans la médecine vocale? désormais, au lieu de Nice, de Naples ou des Pyrénées, Esculape serait-il obligé de prescrire aux larynx endommagés la Norwége et la Russie; et ferait-on refleurir les voix fanées en les arrosant d'une décoction de glace et de neige fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Pétersbourg. On y va sans voix, et on en revient avec un prince russe.
Les artistes français, et surtout les cantatrices, les danseuses et les comédiennes, sont en grand crédit dans le monde des czars; il ne se passe guère une semaine, sans que celle-ci ou celle-là ne triomphe des plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille d'Austerlitz. Les récits de tous les voyageurs sont unanimes pour attester la vérité de ces victoires et conquêtes. L'empereur, tout le premier, donne l'exemple de cette soumission à l'autorité de l'art; il lui ouvre les portes de Saint-Pétersbourg toutes battantes, et se garderait bien de brûler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet ou d'une comédie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de vassalité. De sa voix impériale, il félicite le vainqueur ou adresse une allocution à l'héroïne de la soirée; le tribut que paie ordinairement l'empereur, après ces grandes visites, est représenté par une tabatière d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles. Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frère l'autocrate de toutes les Russies, félicitait M. Duprez, après la représentation de _Guillaume Tell_, et offrait à Giselle un bracelet d'améthyste venu des magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibérie, on qu'il cause avec les danseuses d'un air agréable en pleines coulisses de l'Opéra: _e semper bene._
Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint Pétersbourg dans une complète harmonie. Plus d'une note discordante vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, fraîchement débarqué à Paris m'a raconté un trait récent qui le prouve. C'est peu de temps avant le départ de mademoiselle Zoé dit-on que l'aventure eut lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en _eff_ et en _off_, et la chronique de Saint-Pétersbourg s'en est longtemps régalée.
Le héros de l'histoire se présente d'abord d'une manière qui inspire la confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une grande taille, de grandes moustaches, des châteaux et des milliers de paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom, et ses ................................................................
[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entièrement délavée, à tel point qu'il est impossible de la reconstruire.]
......................................................... les violons et les danses recommencent aux environs île la ville; les jardins publics se repeuplent, et le Parisien se répand, par bandes joyeuses, dans les bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire; Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire, l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le gêne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles sent trop l'étiquette; il semble toujours qu'au détour d'une de ses vastes allées, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le grand maître des cérémonies s'écriant: «Chapeau bas! genou en terre! voici le grand roi.»
Saint-Germain est d'une hospitalité plus familière, quoique tout peuplé aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la même solennité. Les rois et l'histoire semblent être ici comme dans leurs maisons des champs. On s'égare sous les vieux chênes de la Forêt, sans craindre d'y rencontrer François Ier, Henri II, Catherine de Médicis où Louis XIV; quant à Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope là, mon franc Béarnais! Plus d'un de ces rois naquit à Saint-Germain, et parmi eux Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oublié. Ce fut le 5 mars 1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans le château? Non pas; dans un pavillon isolé qui s'appelle encore aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs.
Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal d'enfant et répéta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui occupé par M. Gallois, restaurateur.
M. Gallois n'a pas déshonoré l'héritage, tant s'en faut. Je ne sais pas s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas. Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui chevauchent à travers la forêt, font halte chez M. Gallois; et vraiment, c'est faire preuve de goût et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois est un véritable Eden; tout s'y trouve réuni; M. Gallois ne vous refuse rien: il séduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une immense campagne; il contente l'appétit par des mets succulents; il charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez en fantaisie d'archéologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans l'histoire une agréable course rétrospective, M. Gallois vous satisfail le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne se glace ou que votre café chauffe, vous pouvez visiter la chambre où naquit Louis XIV, le salon sculpté par Jean Goujon et la grotte de Charles V; après quoi, vous déjeunez ou vous dînez excellemment et du meilleur appétit.--Un poète du terroir a célébré les vertus du pavillon Henri IV dans une épître dont je vais citer quelques vers sans m'en rendre caution:
Pavillon enchanteur!--L'opulence empressée Vole de toutes parts vers ce doux Elysée. Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs, Y porte nos banquiers, Lucullus--Phaëtons, Qui, désertant Paris, et sa pluie et sa boue, Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue.
Cette poésie, à défaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter après les poètes?
--Un journal judiciaire annonce la vente, après faillite, d'un mobilier appartenant à un meunier de Saint-Denis; en voici le détail, qu'on sera certainement surpris de lire à propos de moulin: voitures de luxe, chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et de Romanée, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Sèvres, piano à queue, bureaux-ministres, bibliothèque de huit cents volumes, harpe, bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas de la même farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint; l'humanité marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des meuniers. Dans dix ans, saura-t-on où aller se faire moudre? et, je vous prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunière.
La simple meunière Du moulin à vent?
--M. Jouy, auteur du poème de l'opéra de _Guillaume Tell_. assistait l'autre jour, pour la rentrée de Duprez, à la représentation de son ouvrage: «Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que c'est là une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui répondit l'académicien avec la bonhomie qui le caractérise; mais cependant il y a quelque chose à redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damné de Rossini, qui a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empêche d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire!»
Les théâtres ont fait des économies cette semaine; excepté un petit vaudeville, la _Meunière de Meudon_, nous n'avons pas la plus petite dépense à leur reprocher.
La meunière de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur; un joli chevau-léger fait battre son petit coeur; mais la meunière a de la vertu; tout chevau-léger qu'on est, il faut passer à la mairie; la meunière ne badine pas. Épousez-moi, ou votre servante! Comment un chevau-léger épouserait-il une meunière? voilà le point difficile. Et puis, le héros est occupé ailleurs, du côté d'une belle dame, parée de dentelles et de soie. La meunière manoeuvre donc pour guérir le chevau-léger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne foi et de gaieté, qu'elle y réussit: le chevau-léger se rend, l'épaulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville n'est pas du plus pur froment mais il fait rire.
--Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine dernière une scène des _Demoiselles de Saint-Cyr_, comédie de M. Alexandre Dumas, Cette scène, la voici: regardez-bien.
Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hérem et Charlotte de Meiran se disposent à fuir du couvent, escortés de mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; déjà ils se croient libres, quand tout à coup la fenêtre s'ouvre; un exempt paraît une torche à la main, suivi de ses gens, et s'écrie: «Au nom du roi, je vous arrête!» Qui est surpris? C'est Saint-Hérem, lequel se croyait en bonne fortune et ira coucher à la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant à mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il conviendrait à une tendre et pudique colombe prise au piège; Louise Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur.
Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur, nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous présenter cet original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout gaillard; le vicomte de Saint-Hérem en habit de gentilhomme élégant, et enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anaïs, Charlotte de Meiran et Louise Mauclair, toutes deux vêtues pour le bal masqué, où elles mystifient leurs infidèles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis.
Une surprise de Nuit.
ÉPISODE MILITAIRE.
_De Bordeaux à Ruffec_.--Le colonel m'avait pris en gré à propos des comédies de Farquhar, ma lecture de route. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, très-sanguin, très-vif, le teint rouge-brique et les yeux bleus, qui soignait, depuis plusieurs années, ses blessures, retiré dans une villa des coteaux de Jurançon.
I.
C'est un spectacle à la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un corps de troupes en temps de guerre. Le ciel était beau et les blancs reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge escarpée, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'épaule, la crosse en l'air. A mesure qu'une barque s'éloignait du rivage, emportant une cinquantaine de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours là quelque femme désespérée qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer dans l'eau pour suivre son époux ou son amant.
D'autres--celles-là je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses d'être vues, sur quelque rocher où elles avaient l'air de rester pétrifiées. Le clairon moqueur sonnait toujours.
Nous autres officiers, tous jeunes, inexpérimentés, avides de guerre, il fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces façons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque séparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai à Fort-Georges la meilleure moitié de mon coeur, aux pieds d'une petite demoiselle blonde, mariée depuis à un nabab.
Le vent fraîchit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande. C'était en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France à demi vaincue, mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier blessé, n'étaient pas les moins à craindre. En face de Goeere, une brise nous prit, des plus dures, des plus carabinées que j'aie jamais eues à supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute l'expérience nécessaire pour en parler savamment. Nous étions à l'ancre lorsqu'elle commença, et nous attendions un pilote qui devait venir nous tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un à chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaça de nous porter malgré nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'élève, bouillonne, écume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgré nos deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commençait alors à tomber. L'obscurité ajoutait son horreur à celles dont nous étions environnés. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux bâtiments de transport que nous avions de conserve, et qui étaient chargés de soldats. Vers minuit, l'un deux, ancré au vent de nous, se détache, emporte ses câbles, et dérivant au hasard, passe à côté de nous avec des cris de détresse auxquels nos signaux répondaient. Par moments, de l'avant à l'arrière, nous embarquions des vagues énormes.
Les hommes sont curieux à observer en de telles passes.
Il y a des gens nerveux qui prennent trop tôt l'alarme, et croyant de suite au pire, font leurs préparatifs en conséquence. Tel était le lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant à chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui, stupides ou résignés, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les talonne et regardent tout avec une indifférence abattue. Enfin, les étourdis, les gens à tête légère, qui se rassurent ou prennent peur, suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effarés.
Pour moi, je m'étais promis d'imiter de point en point le capitaine, que je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple. J'avais raison; le grand péril était passé.
Quand vint le jour, la mer était grosse encore; mais le vent avait faibli, et une brume épaisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une heure ou deux, l'atmosphère se dégagea, et nous cherchions du regard, avec un vif sentiment d'inquiétude, le bâtiment où nos camarades étaient entassés. Rien n'était en vue, et l'opinion générale fut qu'ils avaient péri. Un régiment tout entier englouti en quelques minutes, c'était de quoi nous donner à penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas longtemps. Nous vîmes venir à nous, sur une barque, le pilote attendu avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un des transports, arrivé sain et sauf à Helvoet-Sluys.