L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843
Part 1
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L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843
L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL
Nº 23. Vol. I.--SAMEDI 5 AOÛT 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
SOMMAIRE.
Troubles dans le Pays de Galles. Les Rébeccaïtes. _Ferme galloise pillée et incendiée pendant la nuit par les rébeccaïtes_.--Le comte Kollowrath-Liebsteinski, ministre de l'intérieur, en Autriche.--Courrier de Paris. _Vue extérieure et Vue intérieure du Pavillon Henri IV à Saint-Germain; une Scène des Demoiselles de Saint-Cyr; mademoiselle Plessis; mademoiselle Anaïs; M. Firmin; M. Regnier_--Une Surprise de nuit. Nouvelle par O. N. _Gravure_.--Paris au bord de l'Eau. II. _Un Parapet; Entrée des Bains Deligny; Vue intérieure des Bains Deligny; la Pleine Eau_.--Cours scientifiques. École de Médecine. Botanique: M. Martins, professeur agrégé.--Margherita Pusterla, Roman de M, César Cantù. Chapitre 1er, la Marche triomphale. _Huit Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. Vieux Bijoux. _Trois Gravures_.--Amusements des Sciences.--Météorologie.--Rébus.
Troubles dans le Pays de Galles.
LES RÉBECCAÏTES.
«En souhaitant toutes sortes tic prospérités à Rébecca, ils lui dirent: Vous êtes notre soeur; croissez en mille et mille générations, et que votre race, s'empare des portes de ses ennemis.»
Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Genèse est l'étymologie du nom des rébeccaïtes, qu'ont adopté les émeutiers, les _rioters_ de la principauté de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les _turn-pikes_ et les _toll-bars_ barrières construites pour la perception des octrois et des taxes nécessaires à l'entretien des routes. Leurs ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revêtus d'habits de femme, le visage noirci, les rébeccaïtes se montrent en armes dans les comtés (_shires_) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de Pembroke. Les barrières de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont déjà tombées sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont osé, au nombre de plusieurs mille, entrer à Carmarthen pour en démolir le _work-house_, et déjà ils jetaient le mobilier par les fenêtres, quand les dragons les ont dispersés.
Les rébeccaïtes ne se contentent pas de détruire des barrières; ils dévastent les propriétés de ceux qui sont connus par leur rigueur envers la classe inférieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravagé les plantations du capitaine Banks Davis, près Llanon. Le 25, ils ont mis le feu à l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgés se cache sous le pseudonyme de _miss Rébecca_ ou de _la mère Rébecca_. Il a pour lieutenants _miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret_ et _Catie_, C'est suivant les uns, un avocat sans clientèle; suivant les autres, le frère d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystérieux personnage paraît rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire éteindre l'incendie à la voix d'une mère qui lui demandait grâce pour un enfant alité. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est présenté à cheval à la porte de Pumfag, dans le district de Gower (Glamorganshire), et a sonné du cor pour évoquer les démolisseurs. C'est toujours en son nom que les affiches sont posées dans les paroisses pour annoncer les expéditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix heures du soir. Ou ne garde des rébeccaïtes qui s'y présentent que le nombre indispensable à l'accomplissement de l'oeuvre projetée. Vers onze heures la bande se met en marche; trois ou quatre éclaireurs, puis une vingtaine d'hommes d'avant-garde précédent le gros de la troupe, qui s'avance divisée par escouades, armée de fusils, de scies, de haches, de leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt à trente individus composent l'arrière-garde, et trois ou quatre hommes veillent à cent pas plus loin. Quand l'expédition est importante, des _flanking parties_ sont placés sur les côtés. Arrivés à une barrière, les _rioters_ en chassent le percepteur, brisent les chaînes, abattent les murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des trompettes et des cornets à bouquin, et se séparent après avoir tiré des coups de fusil à poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrière-garde ont seules des fusils chargés à balles. Ces troubles durent depuis plusieurs années, et l'autorité a tenté d'inutiles efforts pour les réprimer, quoique, dès 1839, elle ait envoyé des renforts aux troupes qui poursuivaient les bandes insurgées. La Chambre des Communes vient d'être saisie de la question galloise, dans les séances des 28 et 29 juillet dernier. «Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de Galles est en proie à une effervescence excessive, et le ministère actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui consiste à y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer sans pouvoir apaiser des désordres aussi graves.» Sir Hubert Peel, dans sa réponse, a insisté sur ce que le mouvement n'avait pas un caractère politique. «Il n'y a rien, a-t-il répété, qui annonce le mécontentement contre le gouvernement, le mécontentement politique.» Les paysans gallois ne songent pas en effet à détrôner les ministres; mais ils font plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent par la force contre l'inégale répartition des bénéfices sociaux.
Quelles sont les causes du rébeccaïsme? On pourrait les résumer en un seul mot, la misère. La population galloise vit chétivement de l'exploitation des mines, des travaux métallurgiques et de l'élève des bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25 c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais de chômage; mais la stagnation générale des affaires interrompt trop souvent le travail des forges et des mines; le dénuement de la classe laborieuse est aggravé par les impôts qui pèsent sur la houille, les grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long, ils rencontrent en chemin tant de _toll-houses_, qu'il leur arrive de débourser six livres sterling de péages pour une valeur de cinq livres sterling de chaux. Une autre taxe non moins onéreuse est la dîme, d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtièmes des Gallois appartiennent aux Églises dissidentes.
L'élévation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de Galles, n'ont pas une aussi grande étendue qu'en Angleterre, et le sol est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de ressources, elles sont louées à raison de deux cents, cinquante ou trente livres sterling; les prés sont affermés cinq livres l'acre dans les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les vallées, et quinze schellings dans les marécages, ou l'on ne peut faire paître que des moutons et des chèvres. Les fermiers récoltent à peine de quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture animale; et la détresse oblige parfois les plus pauvres à travailler chez les plus aisés en qualité de simples journaliers (_jobbing labourers_).
[Note 1: L'acre équivaut à 40 ares 467 milliares.]
Loin de remédier à ces maux, la taxe des pauvres sert de prétexte à de nouvelles récriminations. Les dépôts de mendicité (_work-houses_) ne peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres végètent sans secours et sans pain.
Les rébeccaïtes se sont proposé de demander compte de ces souffrances, et, sans moyens légaux de se plaindre, ils ont procédé par la violence et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les agriculteurs, ont formé l'association rébeccaïte, dont le but a été formulé dans une assemblée tenue, le 20 juillet, à Cumlwor, dans le comté de Carmarthen: «Voulant prendre des informations sur les justes griefs du peuple, et adopter la meilleure méthode pour le soustraire aux étonnantes privations qu'il endure, la _Convention Nationale_ décrète la démolition des barrières, l'abolition de la dîme et des taxes, et une réduction de 25 pour 100 sur les fermages.»
Un conçoit qu'avec de semblables intentions les rébeccaïtes se soient concilié les sympathies de la majorité. La population les protège et leur garde le secret. De faux avis égarent les dragons et la troupe de ligne, qui se lassent inutilement à poursuivre les insurgés au nord, pendant qu'on démolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs ont été arrêtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les assises de Swansea, présidées par M. John Morris; mais l'agitation se prolonge, entretenue par la rancune séculaire que gardent aux Anglais les Gallois, descendants des Aborigènes qui furent refoulés dans les montagnes par l'invasion anglo-saxonne.
Le comte Kollowrath-Liebsteinski.
MINISTRE DE L'INTÉRIEUR EN AUTRICHE,
(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.)
Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaça au ministère de l'intérieur le célèbre comte de _Saurau_, l'ami, le compagnon de Joseph II, et l'un des hommes d'État les plus distingués dont l'Autriche puisse encore s'honorer. Trop imbu des idées de réforme et des opinions libérales de son ancien maître, trop indépendant de caractère et trop libre peut-être dans l'expression de sa pensée, le grand-chancelier dut succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le prince ne supportait qu'avec impatience un supérieur, et Saurau était président du conseil des ministres par droit d'ancienneté; il l'était même à double titre, le ministère de l'intérieur ayant été jusqu'alors inséparable de la présidence du conseil. Saurau fut disgracié et nommé ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut à Florence.
Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrâce, était _grand-bourgrave_, ou gouverneur-général de la Bohème: il fut mis à la place du ministre déchu. Metternich, ravi d'être enfin débarrassé de _Saurau_, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposés à obéir à ses volontés, proposa Kollowrath à l'empereur. Il s'abusait étrangement sur le caractère de ce nouveau collègue; s'il l'eût connu alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore préféré garder _Saurau_, ou du moins il aurait certainement proposé un autre ministre à l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de triompher.
Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le prince dans son illusion; il commença tout de suite par réclamer hautement la présidence du conseil, en sa qualité de ministre de l'intérieur et de successeur du comte de Saurau. Étourdi d'une pareille prétention dans celui qu'il considérait déjà comme un subordonné, Metternich reconnut son erreur; mais il était trop tard: François 1er ne revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les décisions qu'il avait une fois crises, et il lui déplaisait singulièrement de changer ses ministres; fidèle en cela à l'ancien système de l'Autriche, qui repose sur le principe d'immuabilité en tout et partout. D'ailleurs le comte Kollowrath convenait à son maître autant par ses manières que par son travail.
Il n'y avait donc aucun espoir de se débarrasser de ce rival, et le prince dut avoir recours à d'autres moyens pour s'assurer irrévocablement une préséance qui lui avait déjà coûté tant d'intrigue et de politique. Ce fut pour mettre fin à ces dissensions intestines que l'empereur créa, en faveur de Metternich, un titre sans précédent, qui, pareil à la triple couronne des papes, le revêtissait aussi d'un triple pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil.
Il fut nommé «_haus hof und staats kauzler_,» c'est-à-dire que d'un trait de plume il devint _le grand-chancelier de la maison impériale, de la cour et de l'État._--Saurau n'avait été que grand-chancelier d'État, et Kollowrath fut ainsi réduit au silence.
Néanmoins, à partir de ce jour, et malgré sa victoire, le prince ne vit jamais son collègue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son département et empêcha que le triple chancelier y ait jamais pénétrer son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un était sans bornes dans le gouvernement des affaires extérieures, l'influence de l'autre dans l'administration intérieure fut pareillement illimitée. Tous deux néanmoins restèrent soumis dans leur puissance respective à la volonté toujours souveraine de _François_. On ne doit pas se faire illusion sur ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le maître chez lui, et Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volonté. Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand essor.
La rivalité entre ces deux ministres, en égale faveur auprès de leur maître, allait chaque jour en croissant, et, à la mort de l'empereur elle était à son comble, menaçant de devenir fatale à l'un ou à l'autre. Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la machine caduque qu'il gouverne, prit alors une résolution décisive. Il s'empressa de courir chez son collègue de l'intérieur, et lui tendant amicalement la main, il lui proposa d'oublier le passé et de s'unir pour le présent; de cette _union seule_ devait dépendre l'heureuse transition du règne qui finissait à celui qui allait commencer.
Cette démarche, qui fut un grand évènement politique, ne saurait être bien appréciée que par ceux qui connaissent la fierté sans bornes du prince envers ses égaux. Cette fierté avait plié devant la nécessite: Metternich avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que cette réconciliation était indispensable.
Kollowrath accueillit, en ennemi généreux, les propositions du prince, et Ferdinand monta sans opposition sur le trône, quoique privé de ses facultés intellectuelles.
Cette journée fit bien des dupes, et des dupes bien haut placées.
A partir de ce moment, la concorde parut régner entre les deux rivaux, et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois passé et la machine de l'État ayant repris son train accoutumé, la froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientôt leur alliance éphémère fut entièrement rompue.
Pour expliquer cette rupture, qui arrêta pendant quelque temps la marche du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attachées à la cour, il faut remonter à ce qui se passa aussitôt après la mort de François Ier.
A l'avènement de Ferdinand, il avait fallu nécessairement établir un pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette mesure, chacun se serait trouvé indépendant dans son département, et l'anarchie ministérielle devenait imminente. Un conseil d'État composé de l'archiduc _Louis_, qui, depuis plusieurs années, avait été secrètement l'_alter ego_ de son Frère François, de Metternich et de Kollowrath, prit en main la direction suprême du gouvernement. Ces trois personnages s'adjoignirent encore l'archiduc _François-Charles_, héritier présomptif du trône, afin de l'initier aux affaires, dont il avait toujours été éloigné du vivant de son père. Ce conseil souverain, qui s'est ainsi créé lui-même, n'appelle les autres ministres dans son sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs départements, et les actes ne sont présentés à l'empereur que pour la simple formalité du seing.
Voilà comment l'Autriche est administrée aujourd'hui, et son gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul chef. Ce sont, en effet, les mêmes hommes qui font mouvoir les mêmes rouages; seulement l'ancien maître est mort, et le fils, n'entendant rien aux affaires, s'en rapporte à ceux qui ont travaillé sous son père.
Les quatre co-régents gouvernaient depuis quelques mois en bonne harmonie, lorsqu'en 1836 on résolut de poser solennellement la couronne de Bohème sur la faible tête de Ferdinand; dès lors Kollowrath se trouva en dissidence avec ses collègues. Patriote ardent, zélé pour la gloire de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens, il insista pour que Ferdinand fut tenu de prêter dans cette circonstance le serment de fidélité aux lois du royaume. Ses collègues voulaient de leur côté que le serment fût entièrement laissé de côté; mais Kollowrath, loin de céder, exigea au contraire que l'on en revînt au serment imposé jadis aux rois électifs, et qui fut formulé par les États de Bohème lors de l'élection du roi Wladimir. Cette prétention fut violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'était rien moins que rétrograder vers les temps de l'indépendance de la Bohème et de sa représentation nationale.
Dans l'état actuel des choses, cette question était de si peu d'importance, qu'on a peine à comprendre comment un homme d'État aussi pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, à moins toutefois qu'il n'ait voulu par là établir un précédent dont il aurait usé plus tard au bénéfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de dire à quoi le souverain devrait rester fidèle: puisqu'il est monarque absolu, il peut faire et défaire les lois à sa guise. Le serment était bon quand le roi de Bohème était électif, et que la validité de son droit reposait sur la fidélité à ses serments, _sinon, non_, comme le portait la formule ordinaire des élections. Mais aujourd'hui il n'y a plus de roi élu en Bohème; le roi est mort, vive le roi! tel est le fondement de la souveraineté dans ce royaume depuis la _diète sanglante_ de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du Mont-Blanc.
Ce premier nuage ne fut du reste que le précurseur de l'orage. Plus tard ou proposa à Prague deux projets de grande importance: le premier était d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) à don Carlos, pour assurer ses prétentions au trône d'Espagne; le second, de rappeler les Jésuites et de leur confier l'éducation de la jeunesse dans toute l'étendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le conseil à ces deux propositions, dont la première émanait directement de Metternich, et la seconde de l'archiduc François.
Il démontra à ses collègues combien il était inopportun de dépenser 50 millions pour imposer à l'Espagne un prince dont le droit n'était pas même bien démontré; mais surtout combien cette prodigalité devenait blâmable dans un moment où l'Autriche, pouvant à peine suffire à ses propres dépenses, était obligée de recourir chaque année à des emprunts onéreux pour couvrir le déficit de ses revenus.
Quant à la seconde question, il déclara qu'il y avait plus que de l'imprudence à rappeler en ce moment une société dont les intrigues avaient mis autrefois la maison impériale à deux doigts de sa perte, et dont le bannissement avait toujours été considéré comme une des mesures les plus sages et les plus méritoires de l'empereur Joseph II.
Mais il parlait aux représentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa voix ne trouva point d'échos dans le conseil, et il vit dès lors qu'il ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris à l'instant même. Dès le lendemain ses collègues reçurent sa démission, et il quitta Prague le même jour. Ce départ fut un coup de foudre pour le conseil, et le mit dans un embarras extrême, car il existe, quoi qu'on en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'était depuis longtemps prononcée ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un autre côté, la bureaucratie de l'intérieur, l'une des puissances du pays, lui était entièrement dévouée. La nation l'estimait et l'aimait généralement, à cause de son intégrité et de son patriotisme bien connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considérable; enfin, les mesures que le ministère voulait adopter étaient généralement odieuses; le conseil le savait, mais il avait espéré les appuyer de l'adhésion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande popularité, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant il fallait reculer, car dans la situation présente des affaires on n'osait marcher sans lui; l'empire était accablé d'impôts; les emprunts se renouvelaient, et le déficit augmentait chaque année. Malgré le voile épais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la démission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien ministre se serait trouvé alors placé dans l'opinion publique sur un piédestal, au grand regret de ses collègues, déjà mécontents de son excessive popularité.
On se décida donc à traiter avec lui, et le comte _Clam-Martinitz_, adjudant-général de l'empereur, fut chargé de cette négociation. C'était un intrigant et un ambitieux: de peu de capacité, mais qui savait cacher sa nullité sous une morgue et une suffisance sans bornes. Créature de Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'était pas sans quelque fondement, la succession de son protecteur et maître; mais la mort vint quelque temps après déjouer toutes ces belles espérances. Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps affecté une sorte de patriotisme assez libéral; on espérait donc qu'il ramènerait plus facilement qu'un autre le déserteur ministériel.
Le général se rendit auprès de Kollowrath; il lui représenta la nécessité de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer d'arriver s'il continuait à se tenir éloigné des affaires; il lui annonça que ses collègues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour ils le priaient instamment de retirer sa résignation, que l'empereur n'avait point encore acceptée, et de reprendre sa place au conseil.
Tout fut inutile; Kollowrath resta inébranlable dans sa résolution, et le négociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.
Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre démissionnaire devait à tout prix rentrer au conseil; l'archiduc _François-Charles_, frère unique de l'empereur, héritier présomptif de la couronne, se détermina à se rendre auprès de lui et à essayer de son influence personnelle. L'altesse impériale partit donc de grand matin; mais Kollowrath, prévenu à temps de cette démarche, quoique déterminé à ne point céder, voulut cependant éviter l'embarras de refuser son futur souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, située à quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en arrivant au château du comte, ne trouva personne au logis.
Cependant le terme fixé pour le séjour de la cour impériale en Bohème expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses États. C'est de là que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors échoué, le souverain signa lui-même une lettre dans laquelle il engageait le comte Kollowrath à venir aussitôt que possible lui prêter l'aide de ses lumières et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à se louer. _C'était presque un ordre_; il fallut se soumettre; aussi, dans sa réponse, le ministre, tout en déplorant _l'état délabré de sa santé_, assurait Sa Majesté de son obéissance.
Après quelques délais, il finit par se rendre à Vienne, à la grande joie du public, ravi de revoir l'homme qui possédait à un haut degré l'estime et la confiance générales.