L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843
Part 8
Il (le courtisan) doit négocier pour parents importuns, Demander pour autruy, entretenir les uns; Il doit, estant gesné, n'en faire aucun murmure, Prester des charitez et forcer sa nature; Jeusner s'il fault manger; s'il fault s'asseoir, aller; S'il fault parler, se taire, et si dormir, veiller; Se transformer du tout et combattre l'envie: Voilà l'aise si grand de la cour, et ma vie! ..................................................... N'est-ce la pitié lors de voir un gentilhomme, Qui, défavorisé, rompt mille fois son somme? De le voir tourmenté comme s'il fust couché Dessus un lict qu'on eust d'orties enjonché? De voir comme il tient haut son chevet, et se veautre Tantost sur un costé et tantost dessus l'autre? De voir comme il ne fait que resver, murmurer, Regretter sa maison, maudire et souspirer? ..................................................... La cour est un théâtre où nul n'est remarqué Ce qu'il est; mais chascun s'y mocque, estant mocqué. L'esprit bon s'y fait lourd, la femme s'y diffame, La fille y perd sa honte, la veufve y acquiert blasme. Les sçavants s'y font sots, les hardis esperdus, Le jeune homme s'y perd, les vieux y sont perdus.
_Lettres de lord Chesterfield_ à son fils Philippe Stanhope. Traduction par M. AMÉDÉE RENÉE. 2 vol. in-18.--Paris, 1843. _Jules Labitte_. 5 Fr. 50 c. le volume.
N'est-ce pas une chose étrange qu'en pleine fleur du dix-huitième siècle, alors que la société française était à l'apogée de son éclat, de sa politesse et de son esprit, il ait été donné à un Anglais de promulguer le code des bienséances, les lois de cette politique mondaine à l'aide de laquelle un jeune homme s'avance et se pousse dans la société? L'amour paternel fit ce miracle, et aussi, ajoutons-le, l'influence de l'éducation toute française que recevaient alors, au sortir des universités, les jeunes héritiers de l'aristocratie britannique. Avant d'être un homme d'État, Philippe Stanhope, comte de Chesterfield, avait fait son apprentissage dans la diplomatie amoureuse des boudoirs parisiens. Ce qu'il appelait dédaigneusement «la croûte anglaise,» il l'avait perdue en venant à plusieurs reprises visiter la France. Ajoutons qu'il était aidé dans ce travail sur lui-même par un ardent désir de plaire qui le caractérisa toujours. Sans cette émulation naturelle, sans ce naturel besoin de charmer, sans cette ferme croyance à l'irrésistible pouvoir des formes et du beau langage, il n'est pas d'homme, en effet, qui trouvât en lui la patience de s'astreindre aux minutieuses exigences de la vie de salon, telle surtout qu'on la pratiquait à la brillante époque dont nous parlons.
Orateur, homme du monde, homme de lettres tout à la fois, lord Chesterfield fut toujours,--nous nous servons d'une expression de M. Amédée Renée, l'_esclave favorite_ de la société brillante où il vivait. Au milieu de toutes les préoccupations qui lui étaient imposées par un grand rôle, un seul sentiment naturel s'était fait jour, l'affection qui dicta au noble comte les fameuses _Lettres à son Fils_. Et le destin, qui semble se plaire quelquefois à se jouer des prévisions humaines, voulut justement que tous les discours du grand politique, les mesures importantes adoptées par le vice-roi d'Irlande, les savants écrits de l'ami de Pope et d'Addison fussent à peu près inconnus de la postérité; tandis que la correspondance familière, les épanchements paternels que le lord Chesterfield vouait d'avance, au mystère de l'intimité, devaient être en fin de compte son titre le plus durable au souvenir des hommes.
De sévères moralistes se sont fortement récriés contre la tendance de ces lettres et l'espèce d'immoralité mondaine prêchée à son fils par le courtisan émérite. Il est certain que, absolument parlant, comme système général d'éducation, les doctrines morales de lord Chesterfield sont loin d'être irréprochables. Mais on les jugerait mal en se plaçant à ce point de vue: il faut se rappeler, en les lisant, que les lettres furent écrites à un jeune diplomate par un ex-ministre, et qu'elles durent se ressentir naturellement du génie des cours au milieu desquelles le second avait vécu, au milieu desquelles le premier allait vivre. Il faut se rappeler, en outre, que lord Chesterfield avait à combattre un de ces naturels froids et contraints, sobres et gauches, apathiques et scrupuleux, qui réussissent ordinairement si mal dans la vie publique; avec un jeune homme de cette trempe, les conseils sérieux étaient pour ainsi dire superflus. Chesterfield voyait à son fils Philippe plus de dispositions qu'il ne lui en souhaitait pour l'étude, la retraite, les _in-quarto_ poudreux, les vieilles médailles. Tout au contraire, il ne lui trouvait pas l'esprit assez délié, les manières assez gracieuses, la parole assez facile pour un futur courtisan. N'est-il pas convenable, dès lors, qu'il lui recommande le commerce de la bonne compagnie, les artifices quelquefois légitimes par lesquels on y réussit, et, jusqu'à un certain point, le culte des femmes, qui pouvaient seules, au dix-huitième siècle, commencer la réputation d'un jeune homme?
La réimpression des _Lettres de lord Chesterfield_ est d'autant plus appropriée aux besoins de notre époque, que notre époque ressemble un peu, par son caractère général, à celui de Philippe Stanhope. Elle donne plus au fond qu'à la forme, et, cherchant à prévaloir par le mérite, elle ne s'occupe peut-être pas assez des qualités futiles auxquelles le mérite peut devoir son lustre: il est assez superflu de lui prêcher l'économie, les fortes études, l'application sérieuse aux choses utiles, mais non pas de la rappeler à l'élégance des manières, à l'agrément des causeries, à la bonne grâce dans les mille menus détails qui composent la vie de société. Aussi félicitons-nous M. Amédée Renée de nous avoir donné en deux beaux volumes à bon marché ce manuel de la politesse, que nos ancêtres, spirituels et raffinés comme ils étaient, jugeaient suffisant pour eux; nous le félicitons aussi de sa traduction élégante et fidèle, et nous rendons enfin justice au travail dont il l'a fait précéder, et où se trouvent réunis avec bonheur tous les documents relatifs soit à la vie de lord Chesterfield, soit à ses autres écrits, dont il n'existe aucune traduction française (2).
[Note 2: On a extrait des recueils et des publications périodiques de nombreux échantillons de sa critique morale et littéraire, des poésies légères, etc., qui ont formé, sous le titre de _Mélanges_, deux volumes in-4. Il a été composé, en outre, d'autres recueils de ses discours el de ses écrits politiques, puis une vaste collection de lettres divisées en trois livres.]
_Mexique et Guatemala_, par M. DE LA RENARDIÈRE; _Pérou et Bolivie_, par M. LACROIX. 1 vol. in-8°, avec 2 cartes et 76 gravures.--Paris, _Firmin Didot_. (Tome quatrième de l'_Amérique_, dans la collection de l'_Univers pittoresque_.)--6 francs.
_L'Univers pittoresque_, cette importante collection qui doit embrasser l'histoire et la description de tous les peuples de la terre, vient de s'enrichir d'un nouveau volume: c'est le quatrième publié sur l'Amérique. Il comprend le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie. Un de nos plus savants géographes, M. de La Renaudière, s'est chargé d'écrire, en 500 pages, l'histoire et la description du Mexique et du Guatemala; M, Frédéric. Lacroix, jeune écrivain dont le nom est déjà avantageusement connu dans lu science, a résumé en 200 pages tout ce que les historiens et les voyageurs nous ont appris jusqu'à ce jour concernant le Pérou et la Bolivie. Ce double travail est d'autant plus estimable et plus digne d'un grand succès, qu'il n'existait pas encore en français. Nous possédions sans doute une foule d'ouvrages recommandables sur ces contrées si fameuses des deux Amériques; mais de tous ces fragments détachés, il eut été même fort difficile de former un ensemble complètement satisfaisant. MM. de La Renaudière et Frédéric Lacroix ont rempli avec conscience et avec talent l'utile tâche qu'ils s'étaient imposée; ils ont rendu un véritable service à toutes les personnes qui désirent apprendre à connaître en peu de temps et à peu de frais le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie, sous le rapport historique, comme sous le rapport descriptif. Les nombreuses gravures qui ornent ce volume représentent pour la plupart les curieux monuments des Mexicains et des Péruviens, avant la découverte de l'Amérique et les conquêtes de Cortez et de Pizarre.
_Méthode complète et progressive de Piano_; par HENRI BERTINI.--Chez Schonenberger, éditeur, boulevard Poissonnière.
Un ouvrage élémentaire écrit pour faciliter l'étude d'un instrument ne mérite l'attention du public, qu'autant qu'il diffère des autres, et qu'il ajoute quelque chose à la masse des procédés connus avant son apparition. A ce titre, le travail de M. Bertini doit être particulièrement remarque. Ce n'est pas, comme les anciennes méthodes, un recueil d'airs plus ou moins connus, plus ou moins vulgaires, que l'élève sait d'avance et joue de mémoire; ce n'est pas non plus une série aride d'exercices mécaniques, dont un homme fait et doué d'une volonté forte peut seul surmonter l'ennui et la fatigue, grand défaut qui s'opposera toujours à ce que la méthode de M. Kalkbrenner puisse être mise entre les mains d'un enfant.
M. Bertini a su éviter ces deux inconvénients. Sa méthode est simple et sagement progressive. L'élève n'y rencontre jamais deux difficultés à la fois, chacune de ces difficultés est habilement présentée dans un air très-court, facile à comprendre, d'une mélodie agréable, et dont l'harmonie correcte et distinguée forme de bonne heure le goût de l'élève, et lui donne le sentiment de l'élégance de la forme et de la pureté du style. Fruit de l'expérience acquise par l'auteur dans une longue et honorable carrière consacrée à l'enseignement, l'ouvrage de M. Bertini nous paraît un des mieux faits qui aient jamais paru en ce genre, et tous les professeurs qui en adopteront l'usage ne tarderont pas sans doute à en constater l'utilité.
Modes.
Nous avons assisté cette semaine à l'emballage de quelques toilettes de genres si différents, qu'on les croirait les unes pour l'été, les autres pour l'hiver.
La première, celle dont nous donnons le dessin, se compose d'un chapeau de crêpe blanc à plumet russe et d'une robe de soie glacée scarabée. La jupe est ouverte sur un jupon de mousseline; le corsage, demi-décolleté, laisse voir une chemisette à jabot; l'ombrelle douairière vient seule nous indiquer que ce costume est pour l'été.
Pour les jours heureux, les beaux jours, il y avait des robes de barège èolien laine et soie, et des robes de barège de soie sur lesquelles serpentait une petite guirlande de fleurs. Ces dernières étaient charmantes de fraîcheur et de légèreté: deux grands volants ou des plis, les corsages décolletés et les manches courtes.--Fichus de mousseline brodée, des chapeaux de crêpe ornés de fleurs.
Une robe de mousseline de l'Inde, le devant brodé en tablier à dessins de guipures, dentelle bordant la broderie, relevée de chaque côté de la jupe par un noeud de ruban; corsage juste, décolleté et brodé devant, la dentelle de la jupe se continuant au bord de la broderie et entourant le corsage. Turban en point d'Angleterre.--Une robe de tarlatane blanche à deux jupes sans broderie, corsage à la grecque, ceinture très-étroite attachée devant par une agrafe formée de deux plaques ovales, émail bien entouré de perles. Ces deux dernières toilettes étaient envoyées à Bade.
Toutes les robes d'étoffes un peu lourdes se garnissent en tablier, et les biais, les petits plissés à la vieille, les passementeries, font de jolis ornements dans ce genre.
Correspondance.
_A M. Bonj... de Pezenus_.--Ce que vous nous écrivez de M. votre fils nous paraît tout à fait admirable; mais l'avis de madame sa tante nous semble aussi bien sage. Ne vaut-il pas mieux attendre, pour publier le portrait de M. Alexandre Bonj..., qu'il se soit fait un peu plus connaître par ses oeuvres? Vous devez être parfaitement persuadé, monsieur, que vous n'attendrez pas longtemps.
_A M. Na..., de Montpellier_.--Il est inutile de faire acheter le livre. Le libraire Tes... en a vendu un exemplaire à l'un de vos compatriotes, M. Renouv..., qui est trop ami du vrai savoir pour ne pas vous le laisser consulter.
_A madame J. R. d'Ar_.--Un de nos rédacteurs en a trois ou quatre, mais ils ne sont pas à vendre.
_A M. Rob..., de Nantes._--La recommandation de deux députés vous sera plus utile que celle de la presse tout entière.
_A MM. R., de Lyon; J., d'Avallon; F. et Ob., de Prov.; mademoiselle Jos. Ri..., de Gisors; De., Leb., Val., Lorm., de Paris._--Il est singulier que l'un fasse de pareilles communications à un journal. Dans quel but? Est-ce pour économiser les frais de correspondance? L'administration des postes se plaindra. En somme et pour cette fois, voici les réponses dans l'ordre où nous avons placé les noms des correspondants:--Oui.--L'adresse est inexacte.--Mort insolvable.--Consultez votre avocat.--Soit; mais nous ne vous remercions pas.--25 myriamètres.--En onyx.--Assez, de grâce. Faites-vous soigner et ne lisez rien, pas même l'_Illustration_; faites-nous lire par d'autres.--Nous aimons mieux le croire.
_A M. Math. d'Arg..._-Le pilier n'est pas détruit. Obtenez l'autorisation de le faire abattre à vos frais; si le chandelier d'or s'y trouve, nous le publierons. A S..., on dit que depuis 400 ans un cierge brille dans le troisième pilier de la nef de Saint-Et., à gauche. Ne serait-ce pas le cierge de votre chandelier?
_A MM. Lum. et Rod._--Il avait à cette époque vingt-deux ans. C'était à son retour de C. La rencontre ont lieu à environ deux cents pas du L. Un signe particulier marque la place. E. M. a toujours affirmé que l'un des témoins était une femme. Le garde de M. d'Arb. raconte des circonstances qui ne paraissent point croyables. Il n'y a pas eu de commencement d'instruction. C'est tout ce que l'on veut nous confier, au moins pour cette première fois. Avant de rien ajouter, on veut savoir quel intérêt a dicté la lettre du 2 juillet.
_A M. O. Vard..._-L'intention est digne d'éloges; l'exécution serait difficile, le succès nul. Le conseil que M. Suard donnait à M. votre père est encore bon à suivre aujourd'hui; il en sera peut-être autrement pour votre petit-fils. _L'Illustration_ ne peut pas accepter actuellement une si grave responsabilité; si elle vit un quart de siècle, comptez sur elle.
_A M le professeur Is..._--Très-certainement. Ce serait une économie considérable; mais l'invention est encore très-imparfaite. Nous accueillerons, du reste, avec reconnaissance, tous les renseignements que vous voudrez bien nous communiquer dans cette direction.
Ascension du Ballon de M. Kirsch
EMPORTANT IN ENFANT.
Un aéronaute, M. Kirsch, avait annoncé à Nantes une ascension pour le dimanche 16 juillet dernier. Une foule immense était réunie sur la promenade, de la Fosse; mais le ballon, par suite de la rupture de la corde qui le retenait attaché à deux mâts, s'éleva tout à coup, traînant après lui la nacelle attachée par un de ses côtés seulement, et la corde de sauvetage terminée par son grappin comme ancre de salut. Ce grappin, balayant ainsi le pavé, rencontre sur son passage un enfant âgé de douze ans et demi, nommé Guérin, apprenti charron, qui cherchait alors à fuir; il le saisit par son pantalon de laine, qu'il crève au-dessus du genou gauche pour sortir par le flanc droit, en opérant en outre une large solution de continuité dans la direction transversale du ventre.
Ainsi cramponné et traîné quelques instants avant de perdre pied, l'enfant ne se doute pas encore du sort qui l'attend; cependant, par un mouvement instinctif, il s'empare à deux mains de la corde, et, solidement établi dans cette position, comme s'il s'y fût préparé à l'avance et avec connaissance de cause, il est lancé dans les airs à 500 mètres au-dessus du sol, au grand effroi de la foule. Une catastrophe affreuse semblait inévitable. Par un hasard providentiel, le ballon est tombé dans une prairie, à peu de distance de la ville, et l'enfant est sorti sain et sauf de cette terrible épreuve. Reconduit aussitôt à sa mère, qui ignorait tout encore, voici les détails qu'il a donnés sur les diverses sensations qu'il avait éprouvées pendant cette ascension improvisée.
Sa première pensée fut de faire une invocation à Dieu pour sa petite soeur et pour lui-même; ensuite il appela à grands cris à son secours; il n'éprouvait ni vertiges ni éblouissements. Jetant les yeux sur la terre, il se rendait compte de ce qui se passait, remarquant bien que la foule, qui lui faisait l'effet d'une fourmilière, suivait le ballon et paraissait se diriger vers le lieu présumé de la chute.
Sans avoir sérieusement réfléchi que la mort le touchait de bien près, il avoue cependant avoir été vivement préoccupé de la crainte de tomber sur une maison ou dans la Loire. Dans cette double hypothèse, sa préférence était pour la rivière, pensant avec juste raison y trouver plus de chances de salut. En regardant tour à tour la terre et le ballon, il voyait les maisons de la grosseur de son doigt, dit-il, et la ville de Nantes réunie en un seul point.
A la vue du ballon qui perdait de sa tension et semblait lui annoncer une prompte délivrance, il sentait son courage se ranimer; mais en même temps que la descente s'opérait, il tournait sur lui-même et voyait tout tourner au-dessous de lui.
Enfin, sur le point de toucher la terre, l'incertitude sur la manière dont s'opérerait sa chute a réveillé ses craintes, et, apercevant dans la prairie attenant à la propriété de Beau-Séjour plusieurs personnes près d'une meule de foin, il leur cria: «A moi, mes amis! sauvez-moi, je suis perdu!» On lui répondit: «N'aie pas peur; tu es sauvé.»
En effet, deux hommes accourus immédiatement l'ont reçu dans leurs bras; et aussitôt le jeune Guérin leur demanda à être conduit chez un de ses cousins demeurant près du pont de la Madeleine.
Sa santé n'a pas été altérée. Il a seulement été très-agité pendant la nuit qui a suivi l'événement: il se figurait encore voyager dans son ballon à travers les airs, et appelait sa mère à son secours.
Rébus.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: Mademoiselle Lenormand est décédée dans un âge très-avancé.