L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843
Part 7
«Au général Desmichels. Salut! Je vous annonce que le fils de Sidi-Mahi-Eddin (Abd-el-Kader) vient de faire une expédition contre nous. Nous étions loin de nous y attendre; nos camps étaient sur la route de Tlemsen. Il a fui devant nous, et nous l'avons poursuivi, tuant sans relâche; il a perdu 340 cavaliers. Nous avons pris ses tentes, ses tambours, ses propres chevaux sellés et les mulets qui portaient ses bagages. Surpris par nous pendant la nuit, ses cavaliers se sont dispersés; les plus adroits ont sellé leurs chevaux à la hâte et nous ont échappé; mais le plus grand nombre a été réduit à enfourcher des ânes: c'est ce qu'a fait le bey lui-même. Vous pouvez vous le représenter fuyant sans selle et sans bride sur cette monture. Nous avons pris chevaux, tentes et mulets, et nous sommes partis sains et saufs et enrichis. Dieu soit loué! Vous recevrez cette nouvelle de Mascara. Nous avons maintenant l'intention de retourner dans notre pays et d'approvisionner vos marchés; nous vous demandons comme auparavant de ne point être inquiétés dans notre commerce avec vous. Quand nous serons de retour, nous irons vous voir pour conférer sur l'intérêt de tous. Ecrivez-nous une lettre pour nous rassurer, et nous retournerons tranquillement dans notre pays. Envoyez-nous cette réponse le plus tôt possible.»
Au lieu d'accueillir cette ouverture, le général français la repoussa par son silence; il envoya la lettre de Mezari à Abd-el-Kader engagea celui-ci à se mettre en campagne, alla établir lui-même son camp à Misergain pour imposer à Mustapha-ben-Ismaël par cette démonstration, et par ses conseils, comme par son appui (il fit délivrer à l'émir 400 fusils et plusieurs quintaux de poudre), le mit en mesure de triompher de ses rivaux et de les anéantir. Une partie des Douairs et des Zmélas vint réclamer notre protection et camper sous les murs d'Oran; le surplus passa dans les rangs ennemis, Mustapha se retira à Tlemsen auprès des Turcs, maîtres du Méchouar (citadelle).
Quant à El-Mezari, il fit sa soumission à Abd-el-Kader, et celui-ci, pour l'en récompenser, lui conféra le titre d'agha. De son côté, El-Mezari donna alors à son nouveau maître de nombreuses preuves de son dévouement; il poussa le zèle à le servir jusqu'à faire saisir et garrotter son propre neveu, Ismaël-Ould-Kadhi, pendant qu'il travaillait à retenir, dans les environs d'Oran, un certain nombre de tentes des Douairs et des Zmélas, dont les habitants flottaient incertains entre la domination française et celle de l'émir. Ismaël-Ould-Kadhi trouva moyen de s'échapper, et, entra dans les spahis d'Oran, où il sert aujourd'hui avec distinction.
Blessé au combat de la Macta (28 juin 1835), à la suite duquel l'émir le nomma kaïd des Flitahs, El-Mezari le fut plus tard encore à l'affaire de l'Habra, le 3 décembre 1835.
Après l'expédition de Mascara, occupé par le maréchal Clauzel le 6 décembre 1835, Abd-el-Kader montra à El-Mezari une méfiance qui fit naître en lui de justes craintes et réveilla peut-être d'anciens ressentiments. El-Mezari, d'ailleurs, doué d'une grande pénétration, dut regarder la cause de l'émir comme perdue, et fit secrètement des ouvertures à Ibrahim, notre bey de Mustaganem. Dès qu'il fut certain d'en être bien reçu, il se réfugia dans cette ville, entraînant avec lui une partie des Douairs et des Zmélas restés jusqu'alors fidèles à Abd-el-Kader. Le maréchal Clauzel, instruit de son arrivée, lui envoya le commandant Jusuf pour l'assurer de sa bienveillance et le conduire à Oran.
Au commencement de janvier 1836, El-Mezari fit son entrée dans cette ville à la tête d'une nombreuse escorte d'Arabes bien armés; plusieurs d'entre eux portaient des étendards rouges et verts au milieu desquels était peinte une main blanche, étendue en signe de commandement. Une maison était assignée pour l'habitation d'El-Mezari, et des rations pour ses hommes et ses chevaux. Il descendit d'abord dans le logement qui lui avait été prépare, et après une heure consacrée aux ablutions religieuses et aux soins de sa toilette, il reparut vêtu d'un haïk d'une blancheur éclatante, la tête ceinte, suivant l'usage, d'une corde de chameau, et monté sur un cheval richement harnaché à la mode arabe. Il se dirigea vers la Kasbah, accompagné du commandant Jusuf, d'Ibrahim-Bey et de Kadour-ben-Morphi, ancien kaïd des Bordjias, qui avait aussi abandonné l'émir avec quelques hommes de sa tribu, et qui est en ce moment notre kaïd des Flitahs.
Le maréchal Clauzel, en uniforme, environné de tout son état-major en grande tenue et des principaux fonctionnaires civils, donna audience à El-Mezari dans la magnifique salle de réception de la Kasbah. Après quelques compliments réciproques, échangés par l'entremise des interprètes, il le fit revêtir d'un superbe burnous, et lui offrit une fort belle paire de pistolets. El-Mezari reçut ces présents avec un sourire de satisfaction. Cependant les principaux d'entre les Arabes de sa suite, et les chefs des Douairs et des Zmélas, demeurés nos alliés, se prodiguaient entre eux force embrassements: les uns se baisaient les joues ou le haut de la tête, les autres déposaient humblement leurs lèvres sur le bras, sur la main, ou même sur le bas du burnous, en s'agenouillant, selon leurs qualités respectives.
Dans cette première entrevue, on remarqua le tact naturel d'El-Mezari, dont la convenance parfaite, quoique instinctive, n'avait rien à emprunter à notre civilisation. Il se tenait debout, écoutait attentivement ce qu'on lui disait, et répondait lentement et avec réflexion. A sa sortie, comme à son entrée, il prit la main du maréchal et la baisa respectueusement, mais sans affectation servile. La déférence hiérarchique est tellement enracinée dans les moeurs arabes que, malgré son âge et son rang, on a vu parfois El-Mezari descendre de cheval sur la place publique d'Oran pour tenir l'étrier à son oncle Mustapha-ben-Ismaël. Le maréchal Clauzel assigna à El-Mezari un traitement et le nomma khalifah (lieutenant) du bey Ibrahim.
Depuis cette époque El-Mezari prit une part active à toutes nos expéditions. Après la prise de Tlemsen (janvier 1836), chargé de poursuivre, de concert avec Mustapha-ben-Ismaël, les troupes de l'émir qui fuyaient du côté du Maroc, il défit, à la tête de son goum, une partie de l'infanterie ennemie; sa coopération ne fut pas moins efficace dans l'expédition dirigée quelques mois plus lard par le général Perregaux contre les tribus de la vallée du Chélif.
Lorsque le traité conclu à la Tafna, le .30 mai 1837, eut rétabli la paix, El-Mezari, qui supportait impatiemment le repos, fut partagé entre le désir de faire le pèlerinage de la Mecque et de suivre l'expédition de Constantine. Vers le même temps, un homme de la tribu des Bordjias qui s'était réfugié à Mostaganem, ayant voulu retourner vers Abd-el-Kader, Mezari, au lieu de lui en accorder la permission, lui fit donner cinquante coups de bâton et payer une amende de cent piastres.
Depuis la reprise des hostilités en novembre 1839 jusqu'au mois de juillet 1842, El-Mezari a constamment combattu dans nos rangs. Investi, le 12 août 1841, par M. le lieutenant-général Bugeaud, des fonctions d'agha des troupes indigènes placées sous les ordres de Hadj-Mustapha-Ould-Osman, bey de Mostaganem et de Mascara, il a obtenu de nombreuses soumissions qui ont fourni des contingents à son goum. En juillet 1842, El-Mezari annonça de nouveau l'intention de se rendre en pèlerinage à la Mecque, et cette fois il réalisa ce projet avec l'assistance du gouvernement français. Embarqué d'Alger à Marseille, et de Marseille à Alexandrie, sur les paquebots de l'État, ainsi que ses deux fils, il est revenu en Algérie de la même manière. Au moment même où il reparaissait dans la province d'Oran, le général Mustapha tombait frappé d'une balle, au retour d'une heureuse rhazia, Mezari a été sur-le-champ appelé au commandement des Douairs, des Zmélas et des Gharabas, et il s'est mis presque aussitôt en campagne pour venger la mort de son oncle.
Mohammed-E-Mezari est un homme d'environ cinquante-six ans; sa physionomie est empreinte d'un mélange de douceur et de ruse; son regard est fin et pénétrant; sa taille est au-dessus de la moyenne. Comme presque tous les Arabes, il monte parfaitement à cheval. Sa bravoure est incontestable. Au passage de l'IJabra, une balle française lui enleva deux doigts. Il a déjà rendu, comme Mustapha, des services réels à notre cause. Il affectait, même avant son pèlerinage à la Mecque, un grand rigorisme religieux, et c'était encore là un trait de ressemblance avec le général Mustapha-Ben-Ismaël.
II. Mohammed-el-Aboudi, sous-lieutenant de saphis (escadrons d'Alger),
Si Hadj-Mohammed-el-Mezari, dont la famille appartient à l'aristocratie de la tribu des Douairs d'Oran, est, dans l'armée française, le représentant de la milice indigène au service des anciens beys de la province, le jeune sous-lieutenant de saphis, Mohammed-el-Aboudi, originaire de la tribu des Douairs de Médéah, représente, de son côté, dans nos escadrons indigènes d'Alger, les chefs de la cavalerie régulière au service de l'émir Abd-el-Kader.
Agé aujourd'hui de vingt-trois ans, Mohammed-el-Aboudi, depuis l'âge de onze ans, monte à cheval; aussi est-il un parfait cavalier. En 1838, pendant la paix, il alla rejoindre Abd-el-Kader dans la vallée du Chélif, au pays des Shihen, après de 50 lieues à l'ouest de Blidah, et prit du service dans la cavalerie que l'émir organisait. Il s'y lit bientôt remarquer, et obtint successivement, les grades de brigadier, de maréchal-des-logis et d'officier. Pendant une expédition dans le désert de Constantine, au sac de Sidi-Okbah, ville des Ziban, une jeune fille, parente de notre. Cheikh-el-Arab, Bou-Azis-ben-Gannah, se jeta à ses pieds en implorant sa protection contre les insultes d'une soldatesque effrénée. Il la couvrit de son burnous, et déclara, avec cette énergie calme qui le caractérise, qu'il tuerait le premier qui oserait lever les yeux sur celle qu'il choisissait dès ce moment pour sa compagne. En effet, il ne tarda pas à épouser la jeune Arabe. Les différents combats auxquels il prit part, dans les provinces de Constantine et de Titteri, lui valurent trois décorations d'Abd-el-Kader. Suivant l'habitude des Arabes, qui n'estiment la valeur d'un guerrier qu'en proportion du nombre des têtes coupées à l'ennemi, El-Aboudi compte, dans ses états de services, vingt-cinq têtes coupées dans le combat à des Arabes hostiles à la cause qu'il servait.
A l'affaire du bois des Oliviers, le 20 mai 1840, El-Aboudi fit prisonniers deux soldats français, dont un blessé. Il commandait le détachement qui, sur la route de Douéra, enleva M. le sous-intendant militaire Massot dans la voiture publique chargée de la correspondance entre cette ville et Alger. L'arrivée de quelques cavaliers du poste le plus voisin obligea ce détachement à abandonner la voiture, avec deux femmes et une somme d'argent assez considérable qui se trouvaient dans l'intérieur, les Arabes ayant vainement essayé d'y pénétrer par le coupé et par la rotonde.
Après deux ans de luttes sanglantes, en 1842, les tribus, épuisées par la guerre et mourant de faim, demandaient la paix. El-Aboudi, grâce aux bons conseils que lui donna sa jeune femme, parente d'un de nos chefs les plus dévoués de la province de. Constantine, vint dans le camp français et s'enrôla dans les spahis comme simple cavalier. Il fut nommé brigadier après six mois de services brillants et signalés. Le duc d'Aumale ayant pris le commandement de la province de Titteri, El-Aboudi lui fut désigné parmi les plus grands cavaliers du régiment. Le prince le choisit pour porter son _fanon_ de guerre. A la suite d'une expédition, au mois de mars 1843 il obtint le grade de maréchal-des-logis. A la prise de la Zméla, cette capitale nomade d'Abd-el-Kader, composée de tribus nombreuses dont le convoi, au retour sus Médéah, occupait cinq lieues de long, El-Aboudi, toujours à côté du prince, faisait flotter nos nobles couleurs au-dessus de la tête de son jeune général.
Quand M. le duc d'Aumale dut retourner en France, El-Aboudi demanda à l'accompagner, et il est venu avec le prince à Paris, qu'il habite en ce moment. Nommé chevalier de la Légion-d'Honneur par ordonnance du 5 juillet 1843, il a reçu des mains du roi la décoration que son général avait demandée pour lui, «Voilà une décoration, s'est-il écrié, qui vaut mille de celles que distribuait l'émir!» Et lorsque, le soir, un vieil officier lui demandait qui lui avait donné cette croix, l'Arabe répondit fièrement: «C'est mon sabre et elle a été demandée au grand sultan des Français par le duc d'Aumale.» Une ordonnance du 9 juillet l'a promu au grade de sous-lieutenant de spahis (escadrons d'Alger).
El-Aboudi a été, depuis son séjour à Paris et dans les différents lieux publics où il a paru, l'objet d'une curiosité souvent importune et quelquefois gênante. Homme bien élevé, plein de mesure et de retenue dans ses relations comprenant et parlant le français, il est à sa place partout, et devine, plutôt qu il n'apprend, tous les usages de notre société française. El-Aboudi ne sourit guère, et surtout il ne s'étonne de rien. A l'orchestre de l'Opéra, on eût dit un spectateur blasé par l'habitude. Au Cirque des Champs-Elysées, il a admiré _la fantasia_ de M. Gaucher sur _Partisan_, mais beaucoup moins le cavalier que le cheval, et un retour sur lui-même lui a arraché cette exclamation tout arabe: «Pauvre cheval noir! lu fais gagner quelques boudjoux à ton maître: mais si tu appartenais à El-Aboudi, combien ne lui vaudrai-tu pas de moutons, de boeufs et de chameaux!»
Bulletin bibliographique.
_Les Constitutions des Jésuites_ avec les déclarations; texte latin d'après l'édition de Prague. Traduction nouvelle.--Paris. 1843. 1 vol. in-18 de 522 pages. Paulin. 3 fr. 50 c.
Depuis quelques années, la France se croyait heureusement débarrassée des jésuites, A son grand étonnement et à son grand effroi, elle vient d'apprendre qu'elle était encore affligée de ce terrible fléau. Après s'être tenus longtemps cachés, muets et silencieux on ne sait où, les disciples de Loyola ont reparu tout à coup au milieu de ce monde qui a tant de raisons de les haïr et de les redouter; ils ont le verbe haut; ils ne se contentent pas de prêcher, ils écrivent, ils ont des journaux,--je voulais dire un journal dans lequel ils impriment sérieusement les absurdités les plus révoltantes; ils fabriquent un ils font fabriquer des livres remplis d'injures et de grossièretés. En un mot, ils deviennent aussi insolents, aussi audacieux, aussi francs, qu'ils étaient naguère humbles, timides et hypocrites.
Que veulent-ils donc? A quoi bon le demander? ce qu'ils ont toujours voulu: devenir les souverains absolus de l'univers entier. Que tous les hommes qui seraient tentés de les regarder comme les victimes d'une erreur de l'opinion publique, se donnent la peine de lire le volume que vient de réimprimer M. Paulin, et ils apprendront à les connaître. C'est là, c'est dans ses constitutions, dans ses lois organiques, dans ses règlements officiels, que la trop fameuse société de Jésus se montre réellement telle qu'elle est, telle surtout qu'elle voudrait être. C'est là que, tout en admirant le puissant génie et la force de volonté de ses illustres fondateurs, on apprend à détester leurs maximes, et surtout à craindre pour l'humanité que leurs espérances et leurs projets ne parviennent à se réaliser un jour.
Ce volume, dont la publication est si opportune, ne contient pas toutes les lois auxquelles sont soumis les jésuites, et qui, publiées à Prague, en 1757, par ordre de la dix-huitième et dernière assemblée générale, sous le titre d'_institutum societatis Jesu_, remplissent deux gros volumes in-folio. L'_Institutum_ est trop considérable pour que l'éditeur des _Constitutions_ ait pu songer à le remettre en entier sous les yeux du public. Obligé de faire un choix, il a fait traduire et il a réimprime de préférence les ouvrages fondamentaux de la société, ceux qui sont sortis de la plume d'Ignare de Loyola: les _Constitutions_, suivies des _Déclarations_; les _Exercices spirituels_; la _Lettre sur l'obéissance_.--l'_Examen général_ que doivent préalablement subir tous ceux qui demandent à entrer dans la société de Jésus, précède les _Constitutions_.
Les _Constitutions_ ne sont plus maintenant telles qu'elles furent écrites par Ignace de Loyola. Le texte n'en a été fixé que deux ans après la mort du célèbre fonda leur de l'ordre des jésuites, par la première assemblée générale, qui, comme on peut le voir dans le compte-rendu de ses décrets, changea plusieurs articles, en ajouta quelques-uns, en retrancha d'autres, en fit passer des _Déclarations_ dans les _Constitutions_, ou des _Constitutions_ dans les _Déclarations_, et enfin en fit faire une traduction latine, imprimée en 1538. Toutefois, divers changements eurent encore lieu par la suite, et ce ne fut qu'en 1593, qu'on cessa de corriger le texte primitif, qui avait déjà subi tant d'altérations.
Les premières éditions des _Constitutions_ n'étaient point destinées à être publiées; elles devaient au contraire être tenues très-secrètes. Aquaviva (_Institut_, I. XI, p. 243) défend de communiquer, sans le consentement du provincial, aux autres membres de la société, les exemplaires qu'on doit avoir dans chaque maison et dans chaque collège pour l'usage particulier des supérieurs et des consulteurs, «de manière, dit-il, qu'on ne puisse ni les montrer aux étrangers ni les transporter ailleurs;» à plus forte raison ne les laissait-on pas lire aux novices avant qu'ils eussent fait leurs voeux. Cependant les éditions des _Constitutions_ se multiplièrent à tel point que le secret devint impossible à garder. La grande édition de Prague se répandit rapidement dans toute l'Europe, et ce fut d'après cette édition que les parlements de France et les tribunaux étrangers jugèrent et condamnèrent les jésuites.
«Malgré l'importance des divers documents que nous avons réunis dans ce volume, dit le traducteur, notre travail serait de peu d'utilité, si nous laissions entièrement de côté les antres parties de _l'Institut_. Dans un ouvrage qui n'est à proprement parler qu'un recueil de pièces mises sous les yeux du public, nous devions du moins donner une idée des principales règles et du _ratio studiorum_. Nous devions aussi insister sur les points contestés, et mettre en évidence, par le rapprochement impartial de passages extraits des Bulles, des formules de toutes les parties de l'_Institut_, l'esprit des _Constitutions_. C'est ce que nous avons essayé de faire dans les notes rejetées à la fin du volume. Ces notes ne sont pas un commentaire epigrammatique, elles viennent toujours à propos de quelques passages des _Constitutions_ qu'elles expliquent et développent au moyen de citations textuelles. Nous aurions pu facilement, à l'aide de ces notes, rédiger une exposition suivie des lois de la société; nous avons mieux aimé laisser chacun en particulier faire ce travail, et nous nous contentons de l'avoir préparé en en réunissant les matériaux.»
_Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet Le Duc_.--Paris, chez _L. Hachette_, libraire de l'Université royale de France, rue Pierre-Sarrazin, 12.
M. Viollet Le Duc nous fait connaître dans la préface de son livre par quelles circonstances il a été amené à former la précieuse collection dont il nous donne aujourd'hui le catalogue raisonné. Il se vit forcé en 93, à l'époque où les collèges furent fermés, d'abandonner ses études commencées à peine. Plus tard, il les reprit n'étant plus un enfant et cherchant lui-même sa route dans les origines de la littérature française. Les recherches auxquelles il se livra étaient alors faciles. La spoliation des grandes bibliothèques avait couvert de livres curieux les quais et les boulevards. Ces livres, alors à vil prix, sont aujourd'hui introuvables et surtout horriblement coûteux. Les Anglais accourus en 1814 ont fait main basse sur tout ce qui restait de ces inappréciables bouquins.
Depuis longtemps la bibliothèque de M. Viollet Le Duc était bien connue de tous ceux qui s'occupent en antiquaires de la poésie française; trésor d'autant plus précieux que le propriétaire y laissait puiser à pleines mains, appelant lui-même l'attention des curieux sur ce qu'il avait de plus rare et leur prodiguant les conseils de son érudition en même temps que les documents par lui rassemblés à grands frais. Bien des gens ont ainsi contracté envers lui des obligations qu'ils ont eu le soin de tenir secrètes. D'autres, au contraire, les ont hautement avouées, M. Sainte-Beuve notamment, dans le _Tableau historique et critique de la poésie française_, porte à plusieurs de ses pages l'expression d'une reconnaissance honorable.
M. Viollet Le Duc n'est donc pas un de ces _bibliotaphes_--le mot est de lui.--qui achètent de vieux livres pour les enfouir sous l'acajou et le palissandre, et qui se garderaient bien d'y toucher eux-mêmes, tant ils ont de respect pour ces reliques chèrement payées. Par une conséquence bien naturelle, le catalogue de M. Viollet Le Duc ne ressemble point aux sèches nomenclatures dressées par un commissaire-priseur. C'est un véritable livre, un véritable _cours de littérature poétique_, tel qu'il n'en existait aucun avant la publication de ce beau travail. Nous trouvons au début et en guise d'introduction, un tableau de toutes les Poétiques, depuis le _Grand et vray Art de plaine rhétoricque_, par Pierre Fabry (très-expert scientifique et vray orateur), jusqu'au poème de François de Neufchâteau sur les _Tropes_. Viennent ensuite les dictionnaires d'épithètes, de synonymes et de rimes, depuis l'ouvrage de M. de La Porte, _Parisien_ (1602), jusqu'au _Dictionnaire de Michelet_ (1760), le meilleur ouvrage de cette espèce. Après cela, les recueils de poésies mêlées, tels que ceux de Sinner, bibliothécaire de Berne, de M. de Bock, de Lambert Doux fils, gentilhomme bruxellois; _les Quinze Joyes de Mariage; les Blasons_, colligés par Méon; _le Parnasse_, de Gille Corozet; _les Marguerites_, d'Esprit Aubert; _les Muses illustres_, de Colletet; le célèbre _Recueil de Sercy_; les _Pièces choisies_ de La Monnoye; _les Epigrammatismes_, de La Martinière; _tes Annales poétiques_, attribuées à Sauterau de Marsy et Imbert, le tout finissant aux _Bijoux des neuf Soeurs_, publiés en 1796, chez Didot jeune.
Parmi les notices qui suivent, et qui comprennent le plus grand nombre des ouvrages de poésie publiés en France depuis le treizième jusqu'à la fin du dix-septième siècle, nous aurions à citer trop d'études nouvelles, trop de points de science habilement discutés et éclaircis, trop de morceaux charmants pour la première fois mis en lumière, et les bornes de cet article nous permettent à peine de signaler sommairement l'analyse du _Livre des Quatre Dames_, par Alain Chartier; les pages consacrées à François Villon et à Martin Franck; les détails donnés sur le _Jardin de plaisance de l'Infortuné_; enfin, un long et complet travail sur le _Séjour d'honneur_ d'Octavien de Saint-Gellais. Ce livre, presque totalement inconnu, qui contient et décrit des faits historiques et des traits de moeurs du plus grand intérêt, n'avait jamais été suffisamment examiné. Il devra désormais une véritable importance au catalogue de M. Viollet Le Duc.
Nous terminerons cette appréciation bien sommaire et bien insuffisante par quelques beaux vers tires des oeuvres de Jean et de Jacques de La Taille. Ils sont placés dans la bouche d'un vieux courtisan, qui décrit ainsi les ennuis de son état: