L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843
Part 5
Il est, dans le département du Gard, une ville phénoménale, qui vit quatre semaines seulement par année; une ville de dix mille habitants, qui en compte plus de cent mille durant un mois; une ville sans industrie et sans commerce, qui, dans un temps donné, se trouve à l'improviste l'une des plus commerçantes de l'Europe; une ville morne, indolente, presque déserte, qui, du 1er au 28 juillet, devient subitement riante, active et populeuse: c'est Beaucaire, l'antique _Ugernum_, dont la foire rivalise avec celles de Leipzig, de Francfort, de Novogorod et de Sinigaglia. Vue par les voyageurs qui vont de Lyon à Arles sur les bateaux à vapeur du Rhône, cette vieille cité offre un coup d'oeil assez pittoresque; mais, si vous pénétrez dans l'intérieur, vous trouvez un méandre de rues sinueuses, des pavés anguleux, des maisons lézardées, et pas un monument, à moins que vous ne preniez pour tel le château de _Bel-Cadro_, dont les ruines couronnent la cime d'un rocher crayeux. La fabrication beaucairienne se borne aux tricots, à la poterie de terre, à la tannerie et à la corroierie. D'où vient que le commerce a choisi pour rendez-vous une aussi modeste résidence, une ville aussi étrangère aux spéculations industrielles? Uniquement de ce que la foire de Beaucaire était franche dans un temps de multiples prohibitions. On ne sait comment elle le devint; les paléographes ont vainement cherché la charte de fondation; mais ils peuvent vous dire qu'il en est question dans un acte de 1168, et que les privilèges en furent confirmés par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. La franchise fut limitée plus tard. On créa, en 1632, un droit de _réappréciation_; puis un droit _d'abonnement_ de douze sous par balle qui n'était pas déballée; puis la douane de Valence, qui, après avoir imposé les marchandises portées à Beaucaire, les réimposait souvent au retour. Ces entraves n'arrêtèrent point le mouvement commercial dont Beaucaire était le centre. Aujourd'hui que les communications sont faciles, que les canaux, les chemins de fer, les paquebots, portent les marchandises d'un bout du monde à l'autre, que les plus minces négociants _vont en fabrique_, que les commis-voyageurs pénètrent jusque dans les chaumières, les foires, qui ont pour but de réunir en un même lieu les acheteurs et les vendeurs, semblent une institution superflue. Jamais cependant la foire de Beaucaire n'a été plus florissante. La somme des affaires qu'on y fait était évaluée 18 ou 20 millions en 1789, par Dulaure, dans sa _Description du Languedoc. Le Dictionnaire de Géographie commerciale_, publié en l'an VII, donne le chiffre de 7 millions; la _France pittoresque_ celui de 25 millions. Or, les nombreux négociants que nous avons consultés portent la somme des ventes et achats à 50, 600, et même 80 millions; il y a progrès. A la vérité, le fabricant n'obtient guère plus de son produit rendu à Beaucaire que s'il en effectuait la livraison au siège même de son industrie. Le transport, le voyage, le loyer, la nourriture, augmentent ses frais généraux; mais il trouve avantage en ce qu'il écoule en peu de temps des quantités considérables. Le trafic est énorme à Beaucaire, parce que cette ville est en communication directe avec nos grands centres industriels et nos principaux débouchés: par son canal, avec le Languedoc, Bordeaux, Nantes et autres ports de l'Océan; par le Rhône, avec l'Allemagne, la Suisse, Lyon, Grenoble. Valence et Marseille; par la Méditerranée, avec l'Italie, l'Espagne, l'Afrique et le Levant.
Marseille remplit journellement l'ancien rôle de Beaucaire, en approvisionnant ces dernières contrées de denrées coloniales et de matières premières; mais la fameuse foire n'y a rien perdu. Elle a pris un caractère plus industriel; elle est devenue plus utile à nos manufactures, et son importance a été consolidée par la colonisation algérienne.
La foire de Beaucaire commençait jadis le 22 juillet: c'est même encore le matin de ce jour que le canon annonce l'ouverture légale; mais vendeurs et chalands apparaissent dès le 25 juin. Le Beaucairien est alors dans l'état d'un homme qui sort de catalepsie: il dormait au soleil, fumait, chassait des bec-figues, travaillait toujours le moins possible: et le voici transfiguré en être presque agissant. Vite, badigeonnez ces façades, nettoyez ces lambris, changez ces devantures, collez des papiers neufs, chassez les rats et les scorpions, établissez des échoppes le long des murs, transformez les cabinets noirs en chambres, les soupentes en boutiques, les galetas en appartements. Le Beaucairien prend tous ces soins à votre intention, malheureux négociant, mais il saura s'en indemniser. Un rez-de-chaussée de deux mètres carrés lui rapportera six cents francs; vous paierez la location d'un magasin pendant un mois aussi cher qu'une arcade du Palais-Royal pendant un an; vous serez caserné par chambrées dans les plus inhabitables repaires. Toutefois, vous affrontez tant d'inconvénients; la soif du lucre, _auri sacra fames_, vous pousse vers la cité foraine. Au commencement de juillet, la foule grossit de jour en jour; le préfet du Gard se met en route pour venir gagner, à surveiller la foire et donner un bal, une indemnité de 10,000 francs; le tribunal de commerce, la balance à la main, accourt de Nîmes, son siège habituel; le Rhône se couvre de barques, de tartanes, de felouques génoises, de pinques catalanes, de navires de toutes nations. Suivant un vieil usage, le maire offre au premier arrivant un mouton des _Garigues_, dont l'équipage mange la chair, et suspend la peau, bourrée de paille, à l'extrémité du grand mât. Les quais s'encombrent, puis les rues. Elles s'ombragent de tentes protectrices et de toiles jaunes, blanches, rouges, vertes ou bleues, qui portent en lettres ultra-majuscules les noms des marchands, leurs adresses fixes et temporaires. Les magasins s'emplissent, les marchandises débordent jusqu'au milieu du ruisseau desséché; les bancs de pierre, les bornes même, sont envahis par des merciers ambulants; un tumulte perpétuel, un bourdonnement confus d'abeilles humaines, retentit dans cette ruche immense. Français de toutes provinces, étrangers de toutes nations, vont, viennent, se coudoient, conversent, surfont, marchandent, déboursent, reçoivent, déballent ou chargent des colis. Que de costumes, de types, de langages divers! Là, sont représentés Arles, Nîmes, Avignon, Castres, Carcassonne, Toulouse, Montauban, Saint-Pons, Mazamet, Lodève, tout le midi de la France, depuis Bordeaux et Rayonne, jusqu'à Gap et Draguignan. L'Alsace, Rouen, Saint-Quentin, Amiens, Sedan, Elbeuf, Flers, Mayenne, Laval, ont déversé à Beaucaire une partie de leur population. Lyon, Saint-Etienne, Villefranche, Tatare, Thizy, Voiron. Roanne, ont aussi fourni leur contingent. On y est venu de Genève, des villes anséatiques, de la Corse, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Algérie, du Maroc, de la Grèce, de l'Arménie, de l'Égypte et de diverses autres régions levantines. Le total de cette masse est incalculable. «On y a compté jusqu'à trois cent mille personnes,» dit M. A. Hugo. «Cent, mille négociants s'y rendent, «selon Vosgien. A en croire la _Statistique_ de Peuchet, «il n'est pas extraordinaire d'y voir un concours de six cent mille hommes.» D'après l'_Annuaire_ publié en 1843 chez M. F, Didot, «dans un espace où dix mille personnes sont à l'étroit en temps ordinaire, se groupe une population de deux et quelquefois trois cent mille négociants.» Nous pensons _de visu_, que du 1er au 30 juillet, Beaucaire donne l'hospitalité à environ deux cent cinquante mille individus. Comme l'avance Jean-Michel, de Nîmes, dans son poème languedocien sur l'_Embarras de la fiero_:
L'on pot ben sans hyperbolo Dire que l'y a mai d'estrangers Qu'en Italio d'orangers.
La quantité et la variété des objets de commerce correspondent au nombre des marchands et des acheteurs. Il vous est loisible de vous procurer à Beaucaire des rouenneries, des toiles, des tissus de coton, des draps, de l'orfèvrerie génoise, de la quincaillerie de Paris, de Lyon, de Saint-Claude et de Thiers, de la parfumerie, des savons de Marseille, de la rubanerie, des liqueurs de Montpellier, de la droguerie, des épices, des laines d'Espagne et de Barbarie, des cuirs de Russie et d'Allemagne, des fers, des planches, des bouchons de liège du Roussillon, etc. Il serait impossible de se reconnaître dans ce dédale commercial, si l'autorité n'avait établi un ordre de vente et un classement méthodique pour certaines marchandises. Du 10 au 18, on vend les rouenneries, les impressions, les articles de Mulhouse; du 18 au 25, les draps et les laines; du 24 au 26, les soies grèges, du 26 au 29, les soies lavées. Les articles d'Alsace, de Rouen, de Saint-Quentin et de Tatare occupent les rues _Basse_, des _Couvertes_ et des _Quatre-Rois_; les cuirs, la rue _des Tanneurs_; les toiles écrues ou blanches, la _Placette_ et les rues adjacentes. La draperie loge rue _Haute_; la quincaillerie, rue _Beauregard_; la mercerie, rue _Tupin_. Les grands magasins de bimbeloteries s'installent au _Bazar_, péristyle couvert situé près de la _Porte Beauregard_. Sur la route de Nîmes s'opère la vente des chevaux et des bestiaux; mais elle est restreinte, car il y a pour eux une foire spéciale le lendemain de l'Ascension. Les salaisons, anchois et sardines, sont sur les bateaux du canal, les fers sur les quais du canal et du Rhône, les bois sur la grève, à l'extrémité de la ville. La lingerie et les éventails, les chapeaux de paille et les foulards, les rubans et les nouveautés, les papiers peints et les casquettes stationnent dans la rue _des Bijoutiers_, ainsi nommée sans doute parce qu'un y vend de tout, excepté des bijoux.
La ville entière est un commerce; le pré _Sainte-Madeleine_ est à la fois au commerce et au plaisir. C'est une vaste pelouse, qui serait une délicieuse promenade sans le _mistral_, les cousins, la poussière, la chaleur et l'air des cuisines en plein vent; elle est entourée d'allées d'ormes et de platanes disposés en triangle, dont un côté longe le Rhône, et dont l'angle aigu aboutit aux rochers du _Bel-Cadro_. Un bail à loyer d'une durée de six ans donne à des adjudicataires le droit de bâtir sur le pré des baraques. Une ville de bois s'y élève en concurrence avec la ville de pierre, car ne faut-il pas loger les nattes, les paillassons, les pâtes d'Italie, les parfums de Grasse, les cordages, les souliers, la grosse ferronnerie, les porcelaines, les faïences, les verres, les pipes, les cristaux et tout ce qui constitue la base des magasins à vingt-cinq sous? Sans le pré Sainte-Madeleine et ses asiles, que deviendraient les nains, les géants, les hercules, les hommes-squelettes, les cirques, les combats de bouledogues contre des ours rogneux et muselés, _la Défense de Mazagran, Geneviève de Brabant, la Passion, la Bataille d'Austerlitz_, les ménageries ambulantes?
Commo son lions, léopars, Panteros, mouninos, rainars, Et tant d'autres bestios sauvajos, Qu'y gagnan d'argen qué fon rajos.
Que deviendraient les charlatans qui espèrent trouver à Beaucaire une fortune, à l'exemple de feu Chavigny, devenu presque millionnaire en vendant à la foire un vermifuge efficace?
Le soir, vers les neuf heures, le pré Sainte-Madeleine présente à peu près le même spectacle que les Champs-Elysées aux fêtes de Juillet: la cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des chiens, les _hop, hop_ des écuyers, se mêlent en un gai charivari. Les bals de _Nîmes_, d'_Aix_, d'_Avignon_, des _Catalans_, etc., réunissent des danseurs de ces diverses localités. Des milliers de consommateurs se rafraîchissent avec de la bière de Lyon, des glaces, des grenades et des saucissons d'Arles. Dans les cafés-spectacles, enjolivés de guirlandes et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqué, psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des _lustigs_ exécutent _le Choriste_ ou _le Marchand d'Images_, des Espagnols dansent les plus fougueuses _cachuchas_: le tout avec accompagnement d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces _exhibitions_ ravissent les assistants: après leurs laborieuses journées, ils sont si heureux de se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!... Tout devient nectar pour l'homme altéré.
Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une population bizarre, celle des Bohémiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils sont couchés autour de leurs charrettes, pêle-mêle avec leurs chevaux et leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des ânes, la chiromancie et surtout la mendicité. Par intervalle, une Bohémienne se détache de la bande, charge sur ses épaules un ou deux enfants à la mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la _caritat_ par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing sur le menton pour se faire claquer les dents.
Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande assemblée est officiellement dissoute le 28 juillet; les négociants plient bagage; les navires remettent à la voile; les diligences partent chargées de voyageurs; la ville se dépeuple lentement, et le Beaucairien se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois à digérer.
Poètes Italiens contemporains.
(Voir p. 86.)
II
G. BERCHET.
Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que _le Globe_, journal que n'ont oublié aucun de ceux qui à cette époque s'occupaient sérieusement de littérature, et le nombre en était grand, publia, sans nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits poèmes italiens remarquables par la forme, par la pensée, surtout par l'énergie et la profondeur du sentiment. Ces poèmes, divisés en strophes comme presque tous les poèmes italiens, avaient reçu de leur auteur le modeste titre de _Romances_, qu'il leur a conservé: c'étaient _le Remords (il Rimorso)_ et _l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio)_; tous deux étaient une énergique protestation contre la domination étrangère, tous deux étaient un cri de liberté qui devait retentir profondément dans les coeurs italiens, et qui réveilla de secrets échos dans tout ce qu'il y avait en France de noble, de généreux, de jeune, de vivant.
Effectivement la France était aussi lasse du joug que lui avait imposé l'étranger que l'Italie était lasse elle-même du joug autrichien: l'une el l'autre avaient jadis combattu sous le même drapeau, et ni l'une ni l'autre n'oubliaient que la jeune République Cisalpine et la jeune République Française avaient été soeurs un moment. Les amis de la liberté se considéraient d'ailleurs comme frères à quelque pays qu'ils appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il n'en était pas un qui ne fût prêt à s'écrier comme l'ermite de la romance: «Maudit soit-il celui-là qui, sans pleurer peut s'approcher de la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa douleur est inépuisable. Elle a voulu la liberté; mais, insensée! elle a cru aux princes, elle s'en est fiée à leurs serments pour obtenir ce qu'elle voulait. Ses princes l'ont jouée, ils l'ont entourée de perfidies; ils l'ont vendue à l'étranger.» Et tandis que Berchet, car c'était lui qui chantait ainsi, exhalait avec énergie ses douleurs de patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de _Béranger de l'Italie_, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-même, nous n'en doutons pas, l'éloge fort exagéré; mais, au-dessous de notre grand poète national, les places sont encore élevées, honorables, et l'auteur des _Romances_, on doit le dire, occupe peut-être la première dans le genre auquel il s'est voué, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et non toute la gloire de notre Béranger.
Né dans cette belle Lombardie qui, plus rapprochée du nord que les autres parties de l'Italie, plus française aussi, a su se faire une langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grâce enfantine et coquette du doux parler vénitien, mais plutôt une sorte de vigoureuse senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois âpre des Alpes, si le mot âpre peut sans contre-sens s'appliquer à quelque chose; sur cette douce terre d'Italie; né dans la Lombardie d'une famille italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su retrouver toute l'énergie de l'antique idiome italien; et cette énergie il l'a puisée dans la douleur de son âme, car depuis de longues années ce n'est que dans l'exil que le noble poète peut aimer, chanter sa patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exilé, de quelle sainte auréole elle lui apparaît ceinte au delà de la barrière qu'il lui est interdite de franchir.
Le recueil que nous avons sous les yeux, et qui se compose de huit poèmes, plus ou moins étendus, porte à chaque page, j'ai presque dit à chaque vers, l'empreinte du regret de la patrie, de la haine de l'étranger, de l'amour de la liberté. Le premier de ces poèmes n'est pas consacré à l'Italie, mais à une autre grande nationalité longtemps gémissante sous le joug étranger, qu'elle est enfin aujourd'hui parvenue à secouer, non sans d'immenses efforts, non sans verser pour le saint baptême de son indépendance des flots de sang mahométan, et surtout chrétien. Ce poème, d'environ quatre cent cinquante vers, est une oeuvre véritablement grande, malgré ses dimensions peu étendues, et la composition en est si belle que, dans l'impossibilité de traduire ici cette pièce dans son entier, à cause de sa longueur, nous espérons intéresser nos lecteurs en leur en offrant une brève analyse.
_Les Fugitifs de Parga_ (tel est le litre de ce poème divisé en trois parties: _le Désespoir, le Récit, la Malédiction_) commencent ainsi: Un Anglais, Henri, traversant la mer sur un navire grec de Corcyre, voit un homme assis sur le rivage et regardant du côté où doit se trouver Parga, que l'Angleterre vient de vendre au farouche Ali-Pacha, livrant sans pitié ses habitants chrétiens à toute l'atrocité des vengeances musulmanes. Tout dans l'homme du rivage annonce le plus profond désespoir, et après avoir vainement tenté de se poignarder, on le voit se précipiter dans les flots, malgré les efforts d'une femme qui le suit: «Qu'on le sauve!» s'écrie Henri; mais près de lui une voix s'élève d'au milieu des matelots grecs, et cette voix lui crie: «Hé! que t'importe, vil Anglais, que t'importe la mort d'un malheureux débris de Parga!» Henri se tut; mais il ressentit profondément l'injure qui lui était adressée, et l'infamie de l'île où il reçut le jour pesa lourdement sur sa tête. Cependant le fugitif de Parga est sauvé, et sa triste épouse trouve avec lui un asile assuré à bord du navire corcyréen. L'Anglais manifeste une douce sympathie aux pauvres exilés; il semble vouloir réparer, au moins envers eux, les torts de sa pairie, et lorsque le navire touche terre, il est devenu leur hôte, et ose enfin, au milieu de la léthargie où est plongé le Grec, demander à la jeune épouse de lui dévoiler la cause de tant de douleurs. «O bienveillant étranger, à quelque pays que tu appartiennes, il m'est doux de t'ouvrir mon coeur, répond celle-ci; sans doute l'ange de Parga t'a lui-même amené ici pour être témoin du malheur de son peuple. Mais avant de parler, je t'en supplie, si, durant mon récit, il sort de ma Douche quelque parole qui te puisse blesser, ne t'en offense pas, mais pleure sur nous.» Puis, après avoir considéré quelques instants avec amour son époux endormi, après s'être réjouie de voir son front plus calme, la Grecque revient raconter à Henri les malheurs de sa patrie, non sans s'interrompre maintes fois pour s'approcher encore du lit de son cher malade.
Les Turcs avaient voulu punir Parga, qui, non contente d'avoir offert un asile aux héroïques Souliotes, tendait encore les bras à tous les proscrits. La guerre fut terrible: «Nous, femmes, nous-mêmes on nous vit combattre, ou bien, accourant au bruit du mousquet, aider nos frères en rechargeant leurs armes. La victoire fut le prix de notre courage. L'ennemi se retira, mais en se retirant il jura de se venger, et les malheureux habitants de Parga, voyant venir la tempête, cherchèrent refuge; mais, hélas! où le cherchèrent-ils? «Dans le nid du serpent!» Un ban ne tarda pas à leur apprendre que les Anglais, sous la protection desquels ils s'étaient mis, les avaient vendus au farouche pacha de Janina, leur mortel ennemi. «Alors un cri général s'éleva du milieu de nous: Non, nous le jurons par notre Dieu, nous ne nous soumettrons pas au tyran; plutôt mille fois l'exil que l'esclavage.» Puis, avant d'abandonner leurs foyers, les Parginotes se préparent à l'exil en célébrant le saint sacrifice; el pour que l'Osmanli ne viole pas les sépultures de leurs pères, ils tirent les morts de leurs tombeaux, et rassemblant sur un bûcher qu'ils bénissent avec de pieuses cérémonies les ossements sacrés, ils y mettent le feu, et, touchant souvenir des moeurs de leur antique pairie, «les vierges et les jeunes épouses sacrifient sur le bûcher leurs chevelures flottantes. Quand le bûcher fut éteint, nous dispersâmes ses cendres et nous partîmes,» dit la jeune Grecque.
Dire, que dans tout ce chant le poète s'est montré à la hauteur des héroïques souvenirs qu'il rappelle, est un éloge suffisant, ce nous semble, mais il n'est que juste.
Dans celui qui suit, Henri se trouve en face de son hôte, enfin sorti de son évanouissement. Il essaie non d'excuser son inexcusable patrie, mais de faire comprendre au Grec que tous les Anglais ne sont pas coupables des fautes, des crimes du gouvernement de la Grande-Bretagne. C'est presque à genoux qu'il supplie le fugitif d'accepter de lui une aide fraternelle. Ses remords, dit-il, doivent l'absoudre du crime de son pays. La jeune Grecque pleure, mais ce n'est que du regard qu'elle ose supplier son époux, qui, sans se laisser attendrir, répond ainsi:
«Garde tes dons; conserve-les pour des malheurs que la faute de ton peuple ne peut manquer d'attirer sur lui, là, au jour de la douleur, tu le trouveras, le lâche, qui implorera ta pitié; mais il est une douleur, il est des blessures qui rendent fier celui qui les ressent; moi je m'enorgueillis de mon malheur, et celui-là qui m'a tout enlevé ne pourra du moins me ravir cet orgueil.
«Retiens les pleurs, je n'en veux pas de celui qui m'inspire une invincible horreur. Tu es juste? et qu'importe? N'es-tu pas fils d'une terre exécrée, d'une terre maudite! Partout où gémissent des peuples dépouillés exilés, esclaves, un cri de vengeance ne s'élève-t-il pas contre elle? N'est-ce pas elle qui a conclu l'odieux marché dont tous sont victimes?... Au moment même où elle affranchit fastueusement ses nègres, n'insulte-t-elle pas à ses frères d'Europe? Mais le temps prépare notre vengeance, et Dieu daigne la hâter en soulevant contre vous tout ce que l'Europe a d'âmes généreuses... Peut-être il n'est pas loin le jour auquel nous nous appellerons tous Frères, alors que la guerre ayant expié la guerre, le pardon et l'oubli viendront fermer tant de plaies; mais aujourd'hui les haines sont, encore vivantes.... Un jour, en se rappelant ce que je fus et ce que je suis, j'en jure par le ciel, mes fils frémiront, mais jamais aucun d'eux n'aura la honte de dire: Il a emprunté son pain à l'Anglais.»