L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843

Part 2

Chapter 23,805 wordsPublic domain

Ce n'est pas seulement, la Chambre qui déserte Paris, tout le monde s'en mêle; on ne rencontre que des gens qui font leur malle ou qui vont la faire. Quand le mois d'août commence à poindre à l'horizon, il y a toute une couche de population parisienne qui s'inquiète et s'agite; le besoin de locomotion la sollicite et la tourmente; ce Paris, si cher et si adoré pendant huit mois de l'année, devient maussade, insupportable, odieux; il semble qu'on étouffe dans ses murs comme dans une bastille; le pavé vous blesse et vous brûle, et vous avez hâte de lever le pied et de vous enfuir quelque part, à droite ou à gauche, ici ou là, qu'importe?

Les symptômes de cette impatience se font voir, en ce moment, de tous côtés; chacun fait ses préparatifs de départ et de changement de domicile. Au signal donné par les deux Chambres, Paris va répondre de tous les points de la ville: les notaires, les avocats et les avoués expédient les actes, dévorent les dossiers et se préparent à demander au bienheureux mois de septembre un peu de liberté et de repos. Les présidents et les juges commencent à mettre leur bonnet au fourreau et à plier leur hermine et leur loge, caressant l'espoir prochain de donner un peu de bon temps à Thémis; l'Académie distribue ses couronnes et envoie promener ses lauréats; le ministère fait atteler sa chaise de poste; la guerre va au midi, l'instruction au nord; le commerce, la marine, les affaires étrangères n'attendent que l'heure de se mettre au galop. La royauté elle-même prendra bientôt ses vacances: elle ira au château d'Eu dans quelques jours. Cependant les altesses royales voyagent; mais tout n'est pas rose et plaisirs pour elles dans ces pérégrinations que l'officiel et le solennel gênent et attristent toujours. Les vacances des princes et des rois ne sont pas les meilleures vacances; ne trouvent-ils pas sans cesse, à chaque pas, au coin de toutes les villes et de tous les sentiers, la harangue du maire, du conseil municipal, du commandant de la garde citoyenne, du député en congé et de l'académie locale qui lui jette ses fleurs de rhétorique et lui barre le chemin?

Voyez-vous dans l'enceinte des collèges cette, multitude jeune et ardente qui feuillette un dictionnaire, et, les deux coudes appuyés sur la table, griffonne un thème grec ou une dissertation latine? c'est la nation des écoliers. Voilà les véritables bienheureux, les élus du mois d'août et du mois de septembre. Pour ceux-là, du moins, le mot vacances a des charmes inappréciables, un bonheur immense et sans mélange: il renferme les émotions les plus vives et donne les biens les plus désirés, l'air, la liberté, les bois, les prés fleuris, les courses haletantes dans la plaine ou sur la montagne, les caresses d'une mère, les douceurs du foyer domestique, les joies de la famille!

Aussi, comme ils calculent les jours! comme ils attendent avec impatience l'heure qui doit ouvrir les portes de leur cage! A l'instant où je vous parle, il n'y a pas un élève des collèges royaux, de Rollin à Charlemagne, de Henri IV à Louis-le-Grand, de Bourbon à Saint-Louis, qui ne compte sur ses doigts tous les matins en se levant, tous les soirs en se couchant, et ne dise: «Dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours, je serai en vacances!» Les plus calmes, les plus graves, les plus indifférents, les plus forts et thèmes, ne sont pas eux-mêmes exempts de cette impatience et de cette palpitation.

Mais nos écoliers ne partiront pas avant d'avoir livré la grande bataille de grec et de latin qui couronne l'année scolaire et lui sert de dénouement; bientôt les voûtes de la Sorbonne répéteront les noms des heureux vainqueurs au concours général, et chaque collège donnera, dans son enceinte particulière, une imitation en miniature de ce triomphe solennel; l'heure de la lutte n'est pas loin; déjà tous nos jeunes athlètes s'arment de la plume et lui donnent le fil: c'est une grande rumeur dans les collèges: le proviseur excite ses bataillons, le professeur les harangue, le maître d'étude leur crie: _Macte animo!_ il n'est pas jusqu'au tambour qui ne batte l'appel des classes avec plus de vivacité et d'ardeur, donnant à son roulement un air de _Te Deum_ anticipant sur les prochaines victoires.

Le combat fini, quand les victorieux s'en retourneront les couronnes au bras, quand les fils, ceints de lauriers, se seront jetés dans les bras des mères, quand le proviseur leur aura donné le baiser magistral, alors il fera bon voir la foule des écoliers libres enfin s'élancer à travers les grilles et prendre son vol vers le toit paternel en poussant des cris joyeux.

En ces jours de liesse et de repos, il semble que le monde change de face; il y a de tous côtés un désarmement général qui ferait presque croire au bonheur et à la paix universels; tout se tait, tout est calme et tranquille; les avocats ne crient plus, les ministres ne se querellent plus, les juges ne condamnent plus, les professeurs ne donnent plus de pensums; on se croirait en plein âge d'or, avant le coup de dent donné imprudemment par Eve au fruit défendu.

Mais quel bonheur n'a pas son excès, quelle médaille n'a pas son revers? De cette distraction générale que les vacances autorisent, de cet oubli des affaires qu'elles encouragent et qu'elles donnent, naît un tant soit peu de langueur et de tristesse; chacun s'amuse à part soi, sur les grands chemins ou dans son enclos; mais le monde parisien en souffre; il semble que la vie se retire de lui: peu d'affaires, peu de plaisirs, peu de bruit! Ce qui reste de Paris, ce qui ne voyage pas, ce qui n'a ni parents, ni amis _extra muros_, ni coin de terre, ni maison des champs, le Paris immobile en un mot, le Paris qui reste sur lieu, prend je ne sais quel air indifférent et désoeuvré. Cette année, le ciel en a pitié et lui envoie un remède efficace contre cet engourdissement et cet ennui. Quelle est cette merveilleuse panacée! Quoi! ne devinez-vous pas, vous tous, chers lecteurs, qui en faites chaque semaine, un usage agréable, vous qui en connaissez, par expérience, l'incontestable vertu? Et qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus étonnant, de plus important aujourd'hui que..... le rébus de _l'Illustration?_

Notre rébus a conquis toutes les affections; notre rébus attire tous les regards; il n'est pas de parti, pas de Pyrénées, que notre rébus ne réunisse dans une commune fraternité et dont il n'abaisse les cimes; il est l'intérêt, le souci, la passion du moment. Les Chambres ont bien fait de se dissoudre, car leur éloquence pâlissait devant les mystères de ce rébus adoré; on ne s'inquiétait déjà plus de M. Guizot, mais du rébus de _l'Illustration_; la gauche, la droite', le centre, avaient beau se démener et se débattre.--Quelle est la nouvelle du jour? un discours de Barrot? une harangue de Lamartine? Zurbano, Narvaez, Saragosse, Madrid, O'Connell, la prise de la Zméla? Allons donc, vous n'y pensez pas! Voilà de belles affaires vraiment auprès des rébus de _l'Illustration!_ Quoi de plus nouveau, en effet, ô Athéniens! quoi de plus digne d'attention que ces rébus incomparables?

_L'Illustration_ est naturellement modeste; cependant la plus robuste modestie ne saurait se taire en présence d'une sympathie si honorable et d'un si prodigieux succès. Se taire ne serait plus de la pudeur, mais de l'ingratitude; il est décent de baisser les yeux quelque temps et de se dérober à sa propre gloire; mais que cette gloire finisse par vous envelopper de toutes parts et vous inonde, on est bien obligé de la voir, de l'envisager, de s'en faire honneur et de s'en parer: tel est le cas de _l'Illustration_.

Ses rébus occupent Paris, le font coucher tard, l'éveillent de bonne heure, et souvent agitent ses nuits. Le samedi, dès que _l'Illustration_ paraît, les Parisiens se répandent dans la ville par centaines; vous croyez qu'ils vont à leurs affaires: non, ils courent après le rébus. Le chef de bureau en cherche le sens à travers ses dossiers, l'agent de change à la Bourse, le marchand dans sa boutique, le millionnaire dans son hôtel, la jolie femme dans son boudoir, le garde national en faction, et le ministre en plein conseil!

_L'Illustration_ refusait d'abord de croire à une vogue si universelle, à une influence si extraordinaire, mais il a bien fallu qu'elle se rendit à l'autorité et à l'évidence des faits.

A tous les coins de rues, des femmes, des enfants, des vieillards, arrêtent les écrivains, les dessinateurs, les employés, les imprimeurs, les éditeurs, les brocheuses, les porteurs de _l'Illustration_ pour leur demander le mot du rébus de la semaine. Toutes les nuits, le rédacteur en chef est éveillé en sursaut pour la même question. Dans les théâtres, sur les places publiques, voici des gens en groupe qui chuchotent; vous approchez et vous distinguez ces mots: «C'est cela!--Non, c'est ceci!--Je n'en viendrai jamais à bout!

--Ah! m'y voici; quel bonheur! je le devine; j'ai deviné!» C'est encore de notre rébus qu'il s'agit.

Hier, à minuit, M. de Rotschild rencontra M. Hottinger sur le boulevard Montmartre: «Où allez-vous si tard?

--J'allais chez vous.--Et moi aussi, répondit M. de Rotschild, pareil à l'un des deux amis de la fable.--S'agit-il d'un emprunt ou d'un chemin de fer?--Non, pardieu! j'allais savoir si vous aviez pu deviner le dernier rébus?--Eh! j'allais vous en demander autant.--Ma foi non! je n'ai rien deviné.--Ni moi; mais je ne me coucherai pas sans en avoir le coeur net.--Ni moi, vraiment.» Et nos deux grands financiers se promenèrent longtemps de long en large dans une agitation difficile à décrire. A quatre heures du matin, ils cherchaient encore: leur anxiété était au comble. Nous donnerons dans notre prochain numéro le bulletin des suites de cette crise financière.

A la même heure, tout remuait au domicile d'un avocat à la Cour de cassation.--Sa jeune femme se désolait de ne pas savoir encore à quoi s'en tenir sur le fin mot de la chose.--Elle sonnait ses domestiques, elle harcelait son mari, et celui-ci, sautant à bas du lit, envoyait chercher des renseignements chez le premier président de la Cour, et, à son défaut, chez le garde-des-sceaux.

Vendredi, le trouble était à l'ambassade d'Autriche; M. l'ambassadeur et madame l'ambassadrice avaient mis toute leur maison sur pied; est-ce qu'il serait arrivé à monseigneur quelque nouvelle diplomatique fâcheuse? Est-ce que madame l' ambassadrice, aurait des maux de nerfs? Point du tout; c'est le rébus de _l'Illustration_ qui cause ce désordre: depuis le matin, monseigneur se creusait la tête en vain et se dépitait; un congrès ne lui aurait pas causé plus de soucis; heureusement, le secrétaire d'ambassade connaissait un maître des requêtes qui connaissait un oncle de la cousine de la nièce du propriétaire de _l'Illustration_. On remonta de source en source, et le secrétaire d'ambassade victorieux rapporta enfin, tout haletant, le mot du rébus à M. le comte d'Appony. Immédiatement. M. le comte expédia un courrier extraordinaire à M. de Metternich.

_L'Illustration_ sent ici le besoin d'exprimer sa reconnaissance à ses lecteurs et toute son émotion.

Il se publie depuis quelques jours un journal qui est bien loin d'avoir le même agrément de popularité: l'abonné n'y mord pas, et le lecteur passe à côté. Un des rédacteurs de ce journal non moins généreux qu'inconnu, disait hier avec une résignation naïve: «C'est très-agréable de travailler dans ce journal-là: on est bien payé, on y met toutes sortes de bêtises, et personne ne sait rien!»

Le Sapeur-Pompier (1),

Deux heures viennent de sonner, Paris s'est enfin décidé à terminer sa longue journée; il dort, ou du moins il s'est retiré dans ses plus secrets appartements. A peine si les patrouilles grises rencontrent ça et là quelque ivrogne attardé dans les rues désertes et silencieuses. Tout à coup un cri terrible a troublé le calme de la nuit: Au feu! au feu!--Déjà tous les habitants du quartier menacé sont réveillés en sursaut et courent sans savoir où. Un incendie vient de se déclarer au troisième étage d'une maison habitée par de nombreux, locataires et entourée de magasins de bois; des tourbillons de flamme et de fumée s'échappent par les fenêtres brisées; une foule immense s'agite devant la maison; les habitants des étages supérieurs, ne pouvant descendre par l'escalier que l'incendie a déjà dévoré à moitié, se sont réfugiés sur les toits, où ils sollicitent à grands cris de prompts secours. Le désordre est à son comble. Les spectateurs sont pleins de zèle, de bonne volonté, de dévouement, mais ils ne savent quels moyens employer pour éteindre le feu et secourir les malheureuses victimes de l'incendie. Un redoute les plus grands désastres, et déjà les locataires des maisons voisines, perdant la tête, commencent à jeter par les fenêtres leurs meubles les plus précieux...

Mais, en ce moment, un autre cri retentit à l'extrémité de la rue: Les pompiers! les pompiers!--A ces mots, l'espérance renaît dans toutes les âmes; il semble que tout danger ait disparu comme par enchaînement, et que l'incendie, sûr de sa défaite prochaine, diminue d'intensité et semble vouloir battre en retraite devant son redoutable ennemi toujours vainqueur. Ils arrivent en effet, traînant trois par trois, avec la vitesse d'un cheval au galop, une pompe munie de tout les appareils nécessaires, et des voitures chargées de seaux remplis d'eau. Ils veillent la nuit comme le jour. A peine avertis, ils sont partis; ils accourent, ils arrivent, et en quelques minutes ils ont rétabli l'ordre, rendu la confiance à cette population effrayée, et organisé des secours efficaces. L'escalier est détruit; ils parviennent, à l'aide de courtes échelles appliquées d'étage en étage, jusqu'au but: les uns en font descendre dans un grand sac de toile, sans secousse et sans danger, les malheureux qui s'y étaient réfugiés et qui, croyant leur mort prochaine, recommandaient leur âme à Dieu; les autres pénètrent dans l'appartement où l'incendie a pris naissance, ils l'y concentrent, ils le défient, ils le bravent, ils en triomphent. Deux heures après, les dernières flammes sont éteintes, et chacun reprend son sommeil interrompu; eux seuls retournent à leur caserne chargés des bénédictions de la foule; mais ils ne se livreront pas encore au repos; cette nuit même ils auront peut-être d'autres vies ou d'autres propriétés à sauver.

Note 1: Au moment où M. le général Schramm vient de terminer l'inspection du corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris, nous avons cru devoir donner aux lecteurs de l'_Illustration_ quelques détails peu connus sur l'histoire et l'organisation de ce bataillon d'élite, qui rend de si grands services en temps de paix à la capitale de la France.

L'établissement d'un corps organisé de sapeurs-pompiers remonte à la fin du dix-septième siècle. En 1699, Louis XIV, qui avait déjà donné 12 pompes à incendie à la ville de Paris, accorda à M. Dumouriez-Duperrier le privilège de construire seul, pendant vingt années, des machines semblables à celles qu'il avait rapportées de l'Allemagne et de la Hollande.--Les incendiés payaient alors les secours qu'ils recevaient. En 1705, à l'époque de l'incendie de l'église du Petit-Saint-Antoine, la ville possédait 20 pompes desservies par 32 hommes de service, 16 gardiens de pompe et 16 sous-gardiens... Les pompes, alors, étaient déposées dans les établissements religieux, et des détachements de pompiers accompagnaient le roi dans toutes ses résidences.

Vers 1722, on lisait sur la porte du directeur des pompes: _Pompes publiques du roi pour remédier aux incendies, sans qu'on soit tenu de payer_. En outre, il y avait à Hôtel-de-Ville des pompes qui étaient la propriété de quelques particuliers... En 1764, le nombre des hommes attachés au service des pompes publiques fut porté à 80, et l'on créa six corps de garde. L'année suivante, les pompiers portèrent leur premier casque en cuivre. En 1767, la compagnie fut portée à 108 hommes, et en 1770, son effectif était de 146 hommes, plus 14 surnuméraires. Il y avait une somme de 70,000 francs allouée à l'entretien du corps. Seize ans plus tard, en 1786, 221 hommes coûtaient 116,000 francs. L année suivante, on comptait 25 corps-de-garde. En 1792, les théâtres furent forcés d'avoir un service de pompiers rétribué par leur direction, et déjà à cette époque il était défendu de rien accepter des incendiés. En 1705, le corps reçut son premier drapeau, et dès lors les pompiers parurent à toutes les solennités nationales, ils eurent un code et un conseil de discipline, et leurs veuves furent assimilées à celles des défenseurs de la patrie. Bonaparte, premier consul, réduisit le nombre des pompiers, ce qui permit d'élever le chiffre de leur solde. Les compagnies se composaient toujours de 150 hommes, mais il y avait 60 surnuméraires par compagnie, qui s'habillaient à leurs frais, et qui en complétaient le cadre. Au bout de deux ans de service, ces surnuméraires étaient exempts de la conscription, et faisaient partie du corps soldé par l'État.

Plus tard, l'Empereur décréta que le bataillon des sapeurs-pompiers de la ville de Paris concourrait au service de sûreté publique, sous les ordres du préfet de police, et qu'il serait soumis en tout à la discipline militaire.

Enfin, aujourd'hui, le corps des sapeurs-pompiers compte 623 sous-officiers, caporaux et soldats, 5 capitaines, 4 lieutenants, 5 sous-lieutenants, 1 trésorier, 2 chirurgiens et 2 adjudants. Ces 623 hommes forment 4 compagnies qui occupent les quatre points cardinaux de la capitale. Il y a dans Paris 37 postes de ville; chaque poste est composé des 3 hommes nécessaires à la manoeuvre d'une pompe.--Le lieutenant-colonel commandant des sapeurs-pompiers de la ville de Paris est M. Gustave Paulin, ancien élève de l'École Polytechnique et ex-chef de bataillon du génie. M. Paulin n'est que lieutenant-colonel parce que les statuts militaires ne permettent pas de nommer à un grade plus élevé le commandant d'un seul bataillon, et que le corps des sapeurs-pompiers ne forme qu'un seul bataillon. Toutefois, si, aux termes des règlements, les pompiers ne peuvent pas être commandés par un colonel, la France a confié à leur petit nombre la garde d'un de ses drapeaux.

Paris s'agrandit chaque année; partout de nouvelles maisons se construisent; certains quartiers autrefois inhabités se sont transformés, comme par enchantement, en petites villes entièrement neuves; le chiffre de la population s'élève dans la même proportion que le nombre des habitations, et cependant tel est le zèle, tel est le dévouement du faible corps des sapeurs-pompiers, qu'on ne songe pas encore à augmenter son personnel; on n'en éprouve même pas le besoin. Quel plus bel éloge pourrait-on faire de cette admirable institution?

Qu'on nous permette cependant de citer un passage de l'_avant-propos_ que M. le lieutenant-colonel Paulin a mis en tête de sa _Théorie du Maniement de la Pompe_:

«Le corps des sapeurs-pompiers de Paris est un corps d'élite, et cela ne peut être autrement... En effet, lorsque les sapeurs arrivent dans un lieu incendié, ils sont maîtres des localités, tous les objets précieux restent à leur disposition et sous leur garde; il faut donc avant tout qu'ils soient parfaitement honnêtes; aussi existe-t-il fort peu d'exemples que des hommes de ce corps aient été punis pour infidélité.

«Ils doivent être intelligents, car leur métier ne consiste pas à agir comme de simples machines; ils doivent opérer avec discernement pour exécuter avec fruit les ordres qui leur sont donnés par leurs chefs, desquels dépend le succès des opérations dont ils sont chargés.

«Ils doivent être sages, parce qu'une conduite déréglée, l'ivrognerie, la passion du jeu et la fréquentation des mauvais lieux peuvent les porter à faire plus de dépenses que leur solde ne le permettrait; qu'ils auraient alors besoin de se procurer de l'argent, et que par suite ils pourraient être tentés de soustraire les objets précieux qui se trouveraient abandonnés dans le local incendié qui leur est confié. Ils doivent être ouvriers d'art, maçons, charpentiers, couvreurs, plombiers, parce que les hommes de ces professions ont déjà l'habitude de parcourir les lieux élevés sans être effrayés, et d'agir sur ces points, et qu'ils sont d'autant plus adroits qu'ils connaissent la construction des bâtiments.

«Ils doivent savoir lire et écrire afin de pouvoir s'instruire sur les théories qui leur son données dans les livres et pouvoir faire au besoin un rapport sur ce qu'ils ont remarqué dans un incendie.

«Ils doivent avoir une taille moyenne, parce que c'est dans cette classe d'hommes qu'on trouve une constitution robuste et en même temps agile, qui leur permet de faire de la gymnastique et de pouvoir agir ainsi avec peu de danger dans des opérations où leur vie serait compromise s'ils n'avaient l'habitude de travailler sur des points élevés, isolés, et qui présentent peu de sécurité.

«Quand des sous-officiers de l'armée s'enrôlent dans les sapeurs-pompiers, ils ne sont reçus dans le corps que comme simples soldats, nul ne pouvant y être admis avec son grade, car il faut que les sous-officiers qui dirigent les sapeurs dans un incendie aient exercé comme simples soldats pour avoir les connaissances requises du métier.

«Les officiers qui y arrivent des autres corps sont choisis de préférence dans le génie, et dans l'artillerie.»

Les appareils ou ustensiles dont se servent les pompiers pour éteindre les incendies sont tellement connus ou si exactement représentés dans les gravures ci-jointes, qu'il serait inutile d'en donner ici une description détaillée. Il en est un cependant qui, bien qu'illustré, mérite néanmoins une courte explication. Nous voulons parler de l'appareil Paulin.

Jusqu'à ces dernières aimées les feux de cave avaient été très-difficiles à éteindre et très-meurtriers, les sapeurs-pompiers ne pouvant pénétrer dans une cave où un incendie s'était manifesté, sans s'exposer à être asphyxiés par la fumée, Grâce à la sollicitude paternelle de leur commandant, ces dangers n'existent plus pour eux, el ils sont presque certains de se rendre, maîtres en peu de temps des feux de cave les plus terribles. En effet, M. Paulin est l'inventeur d'un appareil aussi simple que commode, à l'aide duquel l'homme qui en est revêtu peut respirer facilement au milieu de la plus épaisse fumée.

Cet appareil peu connu consiste en une large blouse en basane et en un masque de verre demi-cylindrique de trois millimètres d'épaisseur, au-dessous duquel est un sifflet à soupape servant à transmettre les commandements. Cette espèce de blouse est serrée sur les hanches par une ceinture qui fait partie de l'uniforme du sapeur; deux bracelets bouclés la ferment sur les poignets; deux bretelles ajustées au bas de la blouse et se bouclant par derrière la tiennent solidement attachée.

C'est cette enveloppe qui doit contenir l'air respirable; aussi est-elle percée au côté gauche et à la hauteur de la poitrine d'un trou auquel est adapté un raccordement en cuivre; à ce raccordement vient se fixer la vis d'un tuyau de cuir avec spirale; ce tuyau est lui-même fixé sur la bâche de la pompe à incendie: or, en faisant fonctionner la pompe vide d'eau, ou envoie dans la blouse une grande quantité d'air frais, qui permet au sapeur de respirer sans aucun danger au milieu d'une épaisse fumée et des gaz les plus délétères. Il reçoit même plus d'air qu'il n'en consomme, mais cet air s'échappe par les plis que fait la blouse à la ceinture et aux poignets, et en fuyant par ces issues il remplit deux objets importants: celui de ne pas gêner la respiration, et celui de refouler à l'extérieur de la blouse toutes les vapeurs malfaisantes qui tendraient à s'y introduire.