L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843

Part 7

Chapter 73,820 wordsPublic domain

Il y a des détails très-heureux dans le premier tableau ou figurent les Péris, et surtout dans le premier pas de Léila avec Achmet. Cela fait, l'auteur se repose, et son imagination semble complètement épuisée. Le _pas de quatre_, le _pas de trois_ du second acte ont paru plus que vulgaires. Le _pas de l'abeille_. dont on attendait tant d'effet, n'en a produit aucun. Ce pas était très-difficile à dessiner; pour y réussir il n'eût pas moins fallu peut-être que l'audace et la merveilleuse habileté d'Henry, cet homme de génie que l'Opéra s'est obstiné à méconnaître, qui eût été sans rival en France, et qui, en Italie a eu l'honneur d'être le rival de Vigan.

Il y a dans _Léila_ deux décorations magnifiques: celle qui représente le séjour fantastique des Péris, dont j'ai donné ci-dessus la description, et celle qui offre au spectateur le _Paradis de Mahomet_. On comprend néanmoins que dans ces tableaux d'un monde imaginaire la plus grande difficulté que la peinture ait à vaincre se trouve écartée. Elle n'est pas forcée d'imiter exactement la nature; elle peut se dispenser d'être vraie. La troisième décoration, qui représente la ville du Caire vue par les toits, est très-originale; mais il me semble que la lumière y est trop jaune et les ombres trop transparentes. Ce n'est pas là un clair de lune méridional, quelque splendide qu'on le suppose; c'est un beau jour de soleil en Hollande ou en Angleterre.

La musique est le début dramatique d'un jeune compositeur connu seulement jusqu'ici par quelques morceaux de piano, quelques romances et une valse intercalée dans _Giselle_. C'est cette valse qui a fait, dit-on, baisser devant lui le pont-levis et la herse qui, à la porte de l'Opéra, se dressent toujours à l'arrivée d'un nouveau venu. Son travail a paru un peu monotone; les effets n'y sont pas assez variés; les rhythmes dansants y occupent une trop large place: les scènes qui exigent de l'expression y sont en général faiblement traitées; mais on y remarque beaucoup d'invention, beaucoup d'idées, des mélodies faciles, bien rhythmées et toujours élégantes; ce sont la des qualités devant lesquelles tous les défauts disparaissent.

Après tout, s'il y a dans le ballet nouveau quelques parties faibles et quelques erreurs de plan, il y a aussi deux choses qui compensent tout, qui suppléeraient à tout, et dont je ne vous ai pas encore parlé: c'est l'élégance de. Petipa et la grâce enchanteresse de Carlotta Grisi.

La danse, disait dernièrement un écrivain spirituel, est _la poésie du corps humain_. A ce compte-là, Carlotta Grisi est un des plus charmants poètes du notre époque.

_Les Contrebandiers de la Sierra-Nevada, la Chasse aux Belles Filles_. (THÉÂTRE DES VARIÉTÉS.)--_Les deux Soeurs_. (THÉÂTRE DU GYMNASE.)--_L'autre Part du Diable_. (THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.)--_Les Petites Misères de la vie humaine._ THÉÂTRE DE VAUDEVILLE.

[Théâtre des Variétés.--_Les contrebandiers_, ballet espagnol.]

L'autre jour quelqu'un vous contait, ici même, les terribles aventures du contrebandier Zurbano, le Zurbano de Barcelone; mes contrebandiers ne sont pas de cette race féroce; ils rient sous la tonnelle, ils dansent et boivent et trinquent à leurs amours, faisant une plus grande dépense de boléros et de castagnettes que de poignards et de coups de fusil. Si par hasard ils ont des velléités de bataille et de férocité, cela dure peu, et nos drôles rentrent bientôt la lame au fourreau pour reprendre la castagnette et le boléro, comme vous l'allez voir.

Suivez-moi dans une des vallées de la Sierra-Nevada; là nous trouverons une bande d'Espagnoles à l'oeil ardent et au teint bruni, jeunes femmes et jeunes filles. Mais où sont les hommes? Les hommes sont à courir l'aventure; ils se glissent le long des sentiers tortueux, ils rampent sur le flanc des rochers, il» franchissent les ravins et jouent mille tours pendables à messieurs les carabiniers, ennemis naturels des contrebandiers.

Cependant les femmes s'inquiètent: nos pères, nos frères, nos maris, nos fiancés, reviendront-ils? Ils sont tous pleins de ruse, d'habileté et de courage; mais qui sait où peut aller la balle d'un carabinero? Peut-être a-t-elle frappé celui-ci au front, celui-là à la poitrine; peut-être nos braves se traînent-ils de rochers en rochers, blessés et haletants, et laissant des traces de sang aux ronces du chemin.

On est donc en grand souci dans cette peuplade féminine de la Sierra-Nevada: elles s'agitent, elles s'interrogent et toutes prêtent l'oreille du côté où les contrebandiers doivent revenir. Mais partout un silence profond; nul bruit de pas, nul écho favorable ne vient calmer leur inquiétude. Tout à coup le vent apporte les sons douteux d'un chant lointain, puis les sons se grossissent et approchent. O joie! c'est la voix, c'est la chanson connue: «_Je suis le contrebandier!_» Les voici en effet; ils reviennent pleins de vie et chargés de butin. Alors c'est une grande explosion de plaisir; on se regarde, on se compte, on se reconnaît, on se félicite, on se serre les mains avec passion. Les danses commencent, la cigarette s'allume, la guitare résonne, la castagnette babille; quelle vivacité! quelle ardeur! quelle souplesse! voyez comme ces pieds se meuvent et glissent avec pétulance sur le sol! comme ces bras s'arrondissent! comme ces jambes sautent et frétillent! comme ces corps se renversent, se balancent et se plient! La bouche sourit, l'oeil lance des flammes: dans cette danse, tout est passion, abandon et bonheur. Avisez-vous de lutter avec ces vives et étincelantes Espagnoles, mesdemoiselles de notre Académie royale de Musique, à la jambe roide, au corps guindé, aux petites mines pointues, au regard terne, au sourire de glace.

Cependant le plaisir amène la fatigue, et après la danse il est bon de faire halte et de se reposer. On quitte donc la forêt témoin de ces jeux pétulants, et toute la peuplade va s'abriter sur un tertre de gazon, à l'ombre des rochers; puis, peu à peu, nos bohémiens s'étendent, l'un à côté de l'autre, à la belle étoile, et se laissent aller au sommeil. Mais quand les contrebandiers dorment, les carabiniers veillent. Voyez-vous cet homme qui rôde là-bas? c'est un carabinier en vedette; il a flairé le gibier de contrebande et mis le nez au vent. Le voilà sur la piste, faisant signe à deux ou trois limiers de son espèce; alors tout le bataillon des carabiniers descend des hauteurs à pas de loup; ils avancent, ils arrivent, ils sont au milieu des contrebandiers endormis, et tendent la main pour les saisir; ceux-ci s'éveillent. Il faut les voir debout, en un clin d'oeil, et bondissant comme des chevreaux surpris par le chasseur; ceux-ci fuient, ceux-là tiennent tête; on se pousse, on s'attaque, on se renverse; les stylets brillent et l'escopette va chercher les poitrines. L'affaire menace d'être sanglante: mais je vous l'ai dit, nos contrebandiers sont de bonnes gens et les carabiniers aussi; Zurbano n'est pour rien dans l'histoire: au lieu donc de s'égorger, on finit par se tendre la main: au lieu de se tailler en morceaux, on pince de la guitare et l'on danse un boléro de compagnie: carabiniers et contrebandiers, contrebandiers et carabiniers signent la paix et fraternisent au bruit de la danse et des chansons; c'est un avant-goût de l'harmonie universelle.

Ainsi la pantomime espagnole et le boléro trônent, depuis quelques jours, au théâtre des Variétés, et les amateurs de haut goût applaudissent l'ardente Dolorès, la vive Manuela-Garcia et les deux Camprubi.

_La chasse aux Belles Filles_ n'a pas rencontré la même faveur. C'est en effet un vaudeville fort peu digne de miséricorde, on y danse aussi, mais malheureusement on y parle, et le dialogue y gâte l'entrechat. Il s'agit d'un benêt que sa mère veut marier à toute force. D'abord elle s'adresse à une couturière, mais la couturière fait défaut; de la, l'on passe à la blanchisseuse, puis de la blanchisseuse à une jeune pensionnaire, et de la pensionnaire à une danseuse; partout notre homme est repoussé. Cette chasse au mariage est accompagnée d'une fanfare de quolibets de si mauvais ton et de si mauvais goût, que le parterre des Variétés lui-même a perdu patience. On a cependant nommé pour auteurs responsables MM. Lopes et Laurentin. C'est, à proprement dire, appliquer l'écriteau au front du coupable.

Le Gymnase s'est montré plus honnête et plus retenu. Le petit drame de M. Fournier, intitulé _les Deux Soeurs_ offre des scènes agréables auxquelles le moraliste le plus susceptible n'aurait certainement rien à redire.

Louise et Geneviève sont les deux soeurs dont M. Fournier a mis les innocentes aventures en prose mêlée de vaudevilles. Ce sont deux bonnes et vertueuses filles qui s'aiment bien il travaillent de même. Réduites pour tout palais, à une petite mansarde, elles n'en sont ni moins satisfaites ni moins joyeuses; les heures se passent doucement entre le devoir et l'amitié fraternelle.

En sa qualité d'aînée, Louise a la direction matérielle et morale de l'association: c'est elle qui règle la dépense du petit ménage: c'est elle encore qui donne les conseils et dirige les actions. Pourtant il arrive que Louise est près de s'égarer: son coeur est sur le point de tromper sa raison: un jeune homme indigne d'elle l'occupe et la trouble. Heureusement Geneviève est là; elle veille, elle dépiste le traître, et, à force de dévouement, d'adresse et d'esprit, elle préserve Louise du piège qu'il lui tend. Le ciel récompense les deux soeurs de leur vertu et de leur dévouement en leur envoyant à chacune une bonne part d'héritage et un bon mari. A la bonne heure!

Mais, à peine quittons-nous ces honnêtes filles, que nous retombons dans les mains du diable. Il est vrai que ce diable ne nous damnera pas: c'est un diable fort peu dangereux et ne sentant l'enfer que de bien loin. Il se glisse chez maître Aubriot, esprit faible, qui croit à la nécromancie. A peine y est-il entré, que tout prend une face nouvelle dans la maison dudit maître: ses affaires allaient mal, elles prospèrent; il avait un commis stupide, il lui en arrive un qui n'est qu'imbécile; Aubriot était sans le sou, l'argent lui tombe du ciel tout rôti. Si donc il a affaire au diable, certes c'est à un assez bon diable.

Le diable est tout simplement un amoureux qui joue au compère Aubriot ces tours non pendables, pour le distraire et l'empêcher de mettre obstacle à ses amours; et, en effet, le mariage réussit, et le père Aubriot n'y voit que du feu. Cela s'appelle une bluette agréable.. L'auteur est M. Varner.

Dieu nous garde de vous raconter le vaudeville des _Petites Misères de la Vie humaine:_ cette grande Odyssée n'a-t-elle pas trouvé ses deux poètes? Que dire après Old Nick? Que raconter après Grandville, le compagnon de voyage d'Old Nick dans cette vallée de misères si risibles; Je me tais devant ces deux grands noms, vous renvoyant à leur livre adorable; M. Fournier, libraire-éditeur, se fera un plaisir de vous en ouvrir les trésors à juste prix. Quant au vaudeville en question et à son auteur M. Clairville, ce sont deux nains trottant timidement sur les pas de nos deux géants.

Grandville, qui sème ses richesses à pleines mains, vous offre d'ailleurs, en guise de gratification particulière, la petite misère dont vous voyez ici la représentation plaisante et douloureuse. Il s'agit d'un pauvre diable qui vient de mettre une glace en morceaux, au moment de s'y mirer. Il entrait agréablement dans le salon, faisant des mines à la maîtresse du logis; son pied glisse, mon homme trébuche, et du bout de sa canne, brise la glace en éclats. Voyez sa grimace et sa triste figure! Regardez, frémissez, et priez le ciel qu'il ne vous en arrive pas autant!

Bulletin bibliographique.

_Goethe et Bettina_, correspondance inédite de Goethe et de madame Bettina d'Arnim. Traduit de l'allemand, par M. SÉBASTIEN ALBIN. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. Au _Comptoir des imprimeurs-unis_, 15 fr.

Madame Bettina d'Arnim naquit à Francfort-sur-le-Main en 1788. Son père, d'origine italienne, s'appelait Maximilien Brentano. Il était venu dans sa jeunesse fonder à Francfort une grande maison de commerce et de banque, qui avait prospéré au delà de ses souhaits. Il se maria deux fois, et Bettina fut son dernier enfant de second lit. Orpheline dès son bas âge, cette jeune fille fut confiée tour à tour aux soins de ses frères et soeurs du premier lit et de sa grand-mère. Sophie Laroche, écrivain de talent, amie de Goethe; mais jamais enfant ne grandit et ne se développa plus librement. Personne ne s'occupait de son éducation, à peine même si on lui demandait compte de ses actions. Elle faisait, jour et nuit, tout ce qui lui plaisait. Un passage de l'une de ses lettres peut seul donner une idée de cette existence indépendante et singulière. Prévenons toutefois le lecteur que Bettina s'était éprise d'une passion étrange pour la nature.

«J'habitais durant tout un hiver près de la montagne, au-dessus du vieux château; notre jardin (à Marbourg) était entouré par le mur de la forteresse. De ma fenêtre, j'avais une vue très-étendue sur le pays hessois, si bien cultivé, et sur la ville, où je voyais les tours gothiques s'élever au-dessus des toits couverts de neige. De ma chambre j'allais dans le jardin planté sur la pente de la montagne. Je grimpais par-dessus les fortifications, et j'errais dans les espaces déserts. Quand je ne pouvais ouvrir les portes, je passais à travers les charmilles...

«Au-dessus du mur de la forteresse, qu'entourait le jardin, il y avait une tour à laquelle conduisait une échelle cassée. On avait volé tout près de chez nous, et comme il était impossible de retrouver les traces des voleurs, on supposa qu'ils se cachaient dans la vieille tour. J'avais attentivement regardé l'édifice pendant le jour, et j'avais reconnu qu'un homme n'aurait jamais pu monter à cette échelle à moitié pourrie, presque sans échelons, et qui allait jusqu'au ciel. L'envie me prit cependant d'y grimper, mais j'en redescendis bientôt. Dans la nuit, lorsque je fus au lit et que Méline fut endormie, l'idée d'escalader l'échelle ne me laissa plus ni trêve ni repos Je m'enveloppai dans un peignoir, je sortis par la fenêtre, et je passai près du vieux château de Marbourg. L'électeur Philippe y était à la fenêtre avec sa femme Élisabeth; ils semblaient rire tous deux. Souvent, pendant le jour, j'avais contemplé ce groupe de pierre, qui, les bras entrelacés, regarde par la fenêtre, comme s'il admirait ses États; mais au milieu de la nuit il me fit peur, et je courus précipitamment à la tour. Là, je saisis l'un des bâtons de l'échelle, et je montai. Dieu sait comment. Ce que je n'aurais jamais pu ni osé faire de jour, me réussit de nuit, malgré toute la frayeur de mon âme. Lorsque j'eus presque atteint le sommet, je m'arrêtai, et je réfléchis que les voleurs pourraient bien être cachés là, me saisir à l'improviste et me précipiter du haut de la tour. Je restai donc un instant pour ainsi dire suspendue, sans pouvoir ni monter ni redescendre; mais bientôt l'air frais qui soufflait sur ma figure m'attira en haut. Que devins-je lorsqu'à travers la neige et à la clarté de la lune j'embrassai tout à coup toute la nature! J'étais là, seule, en sûreté, et la grande armée des étoiles passait au-dessus de moi ï J'éprouvai sans doute alors ce que l'âme éprouve après la mort, et au moment où elle va quitter cette enveloppe terrestre; l'âme qui soupire après la liberté, à qui le corps pèse d'un poids si affreux, comme moi, elle finit par triompher et se sentir délivrée de toute angoisse. Je n'avais d'autre sentiment que celui de la solitude; rien ne m'était aussi agréable et tout disparaissait devant cette jouissance. Tantôt je m'asseyais sur la balustrade, laissant pendre mes jambes en dehors, tantôt je courais en cercle sur le mur, large à peine de deux pieds, en regardant gaiement les étoiles. Au commencement, j'avais le vertige; mais bientôt je me sentis à mon aise comme si j'eusse été à terre. Je poussai la hardiesse jusqu'à l'extravagance, parce que j'avais la triomphante conviction que j'étais protégée par des esprits. Ce qu'il y avait de singulier, c'est que j'oubliais souvent de faire mes courses; alors je me réveillais la nuit, et quelque avancée que fût l'heure, je courais vers la tour. J'avais toujours peur en chemin et sur l'échelle; mais parvenue en haut, j'éprouvais toujours un bien-être comme si ma poitrine était soulagée d'un grand poids. Quand il y avait de la neige sur la tour, j'y écrivais le nom de mon amie Gunderode, et _Jesus Nazarenus rex Judaeorum_, en guise de talisman au-dessus. Il me semblait alors qu'elle était à l'abri des mauvaises tentations.»

Une jeune fille qui, aujourd'hui, en France, satisferait souvent de pareilles fantaisies, passerait pour folle et serait enfermée comme telle dans une maison de santé. Les parents de Bettina ne s'inquiétèrent même pas de ces promenades nocturnes et d'autres bizarreries non moins étranges, dont les conséquences pouvaient cependant devenir fort graves. La jeune orpheline resta donc parfaitement maîtresse de ses pensées et de sa conduite. Quand elle eut grandi, elle s'ennuya d'adorer la nature et elle soupira, dit M. Sébastien Albin, «après un être qui résumât pour elle la poésie de toutes choses.» Un jour, qu'assise dans le jardin parfumé et silencieux, elle rêvait à son isolement, Goethe se présenta tout à coup à sa pensée; elle ne l'avait jamais vu, elle ne connaissait de lui que sa renommée ou le mal qu'on disait chez Sophie Laroche de son caractère. Elle se prit à l'aimer. Cette espèce de tendresse que la femme ressent facilement pour ceux dont on médit ou qu'on persécute, l'admiration du monde pour le génie de Goethe, ou bien peut-être une sympathie innée, créèrent l'amour dans le coeur de Bettina. Elle se mit à aimer Goethe de toute la force de son âme et de toute la force de son esprit, et cet amour devint la forme sous laquelle s'exprima la poésie, l'ardeur de sa jeune imagination. Goethe fut pour elle le miroir de toutes les splendeurs de la nature, de toutes les splendeurs de la divinité, et fut la divinité même.

A peine amoureuse du fils, elle se lia avec la mère; elle la choisit pour sa confidente; elle se plut à lui révéler un secret qu'elle se sentait incapable de garder. Cette intimité entre ces deux femmes, l'une âgée de soixante-dix-sept ans et l'autre de dix-huit, étonna tout le monde, mais elle dura jusqu'à la mort de _madame la conseillère_. Une mère et une femme qui aiment d'amour se comprennent facilement; car il y a toujours dans la première de l'exaltation passionnée de la seconde, et dans celle-ci, quelque chose de la sollicitude maternelle.»

Bettina aimait Goethe depuis plus d'un an lorsque, en 1807, elle alla le voir à Weimar. Il connaissait sa passion, mais il ne la partageait point, car il avait quarante-deux ans de plus qu'elle. Il était naturellement sec et froid, et ne voulait pas se rendre ridicule. «Quand la porte s'ouvrit, dit madame d'Arnim, il était là, sérieux, solennel, et il me regardait fixement. Je crois que j'étendis les mains vers lui. Je me sentais défaillir; Goethe me reçut sur son coeur: _Pauvre enfant, vous ai-je fait peur?_ Ce furent là les premières paroles qu'il prononça et qui pénétrèrent dans mon âme. Il me conduisit dans sa chambre et me fit asseoir sur le canapé, en face de lui. Nous nous taisions tous deux; il rompit enfin le silence: «Vous aurez lu dans le journal, dit-il, que nous avons fait il y a quelques jours une grande perte en la personne de la duchesse Amélie?--Ah! lui répondis-je, je ne lis pas le journal.--Vraiment, je croyais que tout ce qui arrivait à Weimar vous intéressait.--Non, rien ne m'intéresse que vous, et je suis trop impatiente pour feuilleter un journal.--Vous êtes une aimable enfant. «Longue pause. J'étais toujours exilée sur ce fatal canapé, tremblante et craintive. Vous savez qu'il m'est impossible de rester assise, en personne bien élevée. Hélas! mère, peut-on se conduire connue je l'ai fait? Je m'écriai: «Je ne puis rester sur ce canapé; et je me levai précipitamment.--Eh bien! faites ce qu'il vous plaira,» me dit-il. Je me jetai à son cou, et lui m'attira sur ses genoux et me pressa contre son coeur. Tout devint silencieux, tout s'évanouit. Des années s'étaient écoulées dans l'attente de le voir; il y avait longtemps que je n'avais dormi. Je m'endormis sur son coeur, et, quand je me réveillai, une nouvelle existence commençait pour moi.»

A dater de ce voyage à Weimar et de cette entrevue, une active correspondance s'engagea entre le vieillard et la jeune fille. Si Goethe n'aima pas Bettina, il se complut à se laisser adorer. «Il excita même cette affection, dit M. Sébastien Albin, tantôt par sa réserve, tantôt par sa condescendance à la souffrir. En un mot, il joua à merveille son rôle de Dieu. Aussi les lettres qu'il répond à Bettina nous semblent-elles faire ressortir un des points saillants de caractère du grand poète, l'égoïsme et la vanité. Goethe tirait profit et plaisir de cette affection. Aussi engage-t-il souvent Bettina à continuer ses communications, afin de les _traduire_, de les rimer, de s'en servir.»

En 1811 Bettina épousa Achim d'Arnim, écrivain distingué. Sa passion pour Goethe, connue de tout le monde, n'avait porté aucune atteinte à sa considération. Peu de temps après son mariage, elle se brouilla avec Goethe, mais elle continua à lui écrire de temps en temps, et elle ne cessa jamais de l'adorer. Cependant elle se montra toujours aussi bonne épouse que tendre mère.

Achim d'Arnim mourut en 1851, et, deux années après, Goethe rendait le dernier soupir à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. La nouvelle de sa mort ne causa à Bettina que des émotions douces et sereines. «Je restai calme, dit-elle, réfléchissant à l'influence que cet événement allait exercer sur moi, et je vis bientôt que la mort ne tarirait pas cette source d'amour.»

En 1833 Bettina se décida à publier sa correspondance avec la mère de Goethe et avec Goethe, et une partie de son journal. On voulait lui persuader de retrancher et de changer différentes choses qui s'y trouvent, par la raison qu'on pourrait les mal interpréter. Mais elle s'aperçut bientôt qu'en fait de conseils, on n'accepte volontiers que ceux qui ne contredisent pas l'inclination propre; il n'y eut que l'avis de l'un de ses conseillers qui lui plut: «Ce livre est pour les bons et non pour les méchante,» lui dit-il. Cette phrase est devenue depuis l'épigraphe de sa préface.

La correspondance de Bettina et de Goethe eut, lors de sa publication, un immense, disons-le, un trop grand succès en Allemagne. L'élégante et fidèle traduction de M. Sébastien Albin sera avidement lue en France, nous en sommes certains. Toutefois madame d'Arnim ne passera pas en deçà du Rhin pour une _sibylle inspirée, une prêtresse mystique de la nature_; on ne verra en elle qu'une jeune fille pleine d'esprit et d'imagination, mais manquant presque complètement de sentiment, poète et artiste avant tout, s'amusant souvent à développer, pour sa satisfaction personnelle, toutes les pensées qui traversent son cerveau, tantôt naïve, simple, gracieuse, charmante, adorable: tantôt au contraire, guindée, boursouflée, extravagante, grimacière et profondément ennuyeuse. Plus d'une fois le lecteur laissera tomber ou fermera le volume, mais il le rouvrira toujours et il en lira toutes les pages, car il y trouvera, outre une foule d'idées poétiques curieusement développées et une peinture originale de la société allemande de cette époque, des anecdotes fort intéressantes sur Goethe, sur Beethoven, sur madame de Staël et un grand nombre d'autres personnes célèbres avec lesquels Bettina d'Arnim a eu des rapports fréquents ou passagers.