L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843

Part 5

Chapter 53,580 wordsPublic domain

Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles, en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant, s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné. Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route, qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal; sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question; sortons vite.

La face du midi de la forteresse est occupée tout entière par une grande caserne casematée et terrasse G. Elle relie deux vastes bâtiments de construction royale; ce sont eux que fit élever Louis XIII. Celui de gauche H est habité par S. A. R. M. le duc de Montpensier, capitaine en deuxième au 4e régiment d'artillerie. Il loge dans les appartements d'Anne d'Autriche. Un régiment d'infanterie est installé dans celui de droite H'.

Pour sortir vous pouvez passer par la porte I, qui correspond à celle par laquelle vous êtes entré, et qui se trouve au milieu de la face méridionale, elle vous conduira sur le polygone on se font les différentes manoeuvres du régiment d'artillerie.

Une troisième issue passe sous une tour K située en face du donjon; c'est elle que nous allons prendre. Cette porte est restaurée comme vous voyez; on lui a heureusement conservé son caractère gothique. Vous franchissez sur un pont-levis le fossé oriental, et par un talus assez roide, après avoir dépassé une triple allée d'arbres magnifiques, vous descendez au milieu des nouvelles constructions dont il a été question à la Chambre des Députés; il y a quelques jours seulement. Ces constructions consistent jusqu'à présent en 12 bâtiments assez spacieux: 10 sont destinés à servir d'écuries, 2 seulement L sont élevés d'un étage avec comble, les 8 autres M n'ont qu'un grenier à fourrage. Il reste encore un immense espace vide qui probablement va se trouver rempli par tout ce qui est nécessaire au casernement de deux régiments d'artillerie, car Vincennes doit devenir une école de première classe. C'est là que devait s'élever aussi l'école de pyrotechnie pour laquelle la Chambre a refusé les fonds demandés, par le ministère.

Toute cette étendue se trouve reliée au fort par une enceinte bastionnée entourée de fosses, protégée par un chemin couvert et un glacis (voir le plan); mais cette enceinte ne ressemble pas dans tous ses détails à celle des autre forts.. Ainsi le front oriental seul est terrassé, et nos lecteurs n'ont rien de nouveau à y voir. Au centre de ces deux bastions s'élèvent deux magasins à poudre Q; au milieu de sa courtine, une porte R avec un pont-levis établit la communication avec l'extérieur. Les deux grandes branches, au contraire, ne sont pas terrassées, la banquette recouverte en bitume, le parapet, sont en maçonnerie, sous cette banquette sont pratiqués des créneaux séparés de trois en trois par les pieds droits des voûtes qui la soutiennent. Les petits bastions S n'ont pas de créneaux; leur terre-pleins est terrassé, mais leur parapet est en maçonnerie; à leurs flancs, des embrasures permettent l'emploi de l'artillerie. Sur le milieu de chacune des deux courtines les plus rapprochées du fort, s'ouvrent deux portes P à double arcade; à leurs côtés sont deux corps-de-garde O destinés aux postes de police et aux portiers-consignes.

Nous voici parvenus au but que nous nous étions proposé: l'homme le plus étranger à l'art militaire peut, au moyen de ces quelques notes, diriger ses promenades aux environs de Paris et comprendre les travaux qu'on y exécute. Puissent encore ces détails sur des remparts, que chacun de nous est peut-être appelé à défendre, détruire le funeste préjugé qui subsiste contre la possibilité d'empêcher une armée ennemie d'entrer dans Paris, et prévenir les hontes de 1811 et 1815! Certes, ces remparts; si puissants, élevée à tant de frais, ne seront redoutables qu'autant qu'ils renfermeront de courageux défenseurs et des chefs dévoués: les plus méchantes bicoques ont soutenu des sièges héroïques, les places les mieux fortifiées ont capitulé honteusement. Une ville est imprenable quand sa garnison et sa population veulent réellement la défendre; la brèche serait faite, l'assaut donné, l'ennemi dans la ville que rien encore ne serait désespéré. On a vu des assigeants supérieurs en nombre maîtres un moment d'une ville et chassés honteusement par la garnison vaillamment retranchée dans les maisons. Est-ce rop présumer de la brave population parisienne et du dévouement de nos armées que de croire que de pareils exemples donnés par nos pères ne seraient pas perdus?

Fêtes des Environs de Paris

(Suite.--Voir pag. 263.)

LE BAL DES SCEAUX.

Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce prestigieux crayon que vous savez: _Tout le monde court cette année danser au bal des Sceaux_. Rien de plus vrai, et la _réclame_ n'a de fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunes _seaux_ de si bonne mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant cette fois, _l'Illustration_ vous représente.

La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le proverbe connu, s'écrier: _In rébus veritas!_

La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd, non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos lecteurs.

Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner à ce beau jardin le nom de _Ménagerie_, qu'il a porté depuis cette époque et conserve encore aujourd'hui.

Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille:

De l'amour du pays Ce jardin est le gage: Quelques-uns l'ont acquis; Tous en auront l'usage.

Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable.

Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore, et que représente notre gravure.

Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi, nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire, la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité.

L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise: «Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement. C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes du _Génie du Christianisme_. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le chantre de la _Henriade_, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le monde.

Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer: allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer, mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairage _a giorno_, brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde, tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments, et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On se laisserait tenter à moins!

Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une heure durant à crier: «Encore un _pour Sceaux!_--ou deux,--ou trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que chaque _pour Sceaux_ happé était exposé à subir une désagréable métempsycose en passant aussitôt à l'état _de lapin_ sur le siège de l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit, l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle. C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du chantre d'_Estelle_ et de _Galatée_, de ce bon Florian, qui repose à quelques pas de là, dans le cimetière de la ville.

On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'une _Nuit Vénitienne_ travestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux.

Fête communale de Douai.

Allons, veux-tu venir, compère, A la procension de Douai? Al est si joulie et si guaye, Que de Valencienne et Tournay, De Lisle, d'Orchie et d'Arras, Les plus pressés vien'nt à grans pas.

Telle était la chanson que, le dimanche 9 juillet, entonnaient sur les routes de la Flandre des choeurs de paysans et d'ouvriers, il en venait de tous les pays circonvoisins, d'Anzin, de Roubaix, de Béthune, de Bouchain, de Pont-à-Marcq, de Cambray, voire même de Courtrai, de Menin et de Mons, et la ville de Douai était le rendez-vous de cette multitude. Ladite ville s'était coquettement parée; les maisons, qu'on lave d'ordinaire tous les samedis, avaient subi des ablutions supplémentaires; les habitants avaient la physionomie radieuse; la foule ondulait dans les rues; la bière ruisselait dans les tavernes; la place du _Barlet_ était diaprée de bimbelotiers et d'acrobates; la Bibliothèque, les Galeries de tableaux, d'archéologie, d'anatomie et d'histoire naturelle étaient ouvertes au public, qui, à vrai dire, ne profitait guère de cette faveur municipale. Dès sept heures du matin, la grosse cloche du beffroi tintait, et le _carillon_, mis en jeu par des mains habiles, substituait des airs variés à son éternel _suoni la tromba_. Et pourquoi ce dérangement, cette agitation inusitée, ces émigrations, ce bruit de cloches et de voix? Quel aimant irrésistible entraînait Flamands et Belges vers la cité douaisienne? Le désir de contempler cinq énormes mannequins d'osier.

Douai, comme toutes les villes du Nord, a sa fête communale, appelée _dacace_ ou _kermesse_ en dialecte du pays; _dacace_ par abréviation de dédicace, _kermesse_ de _kerk mess_ (foire d'église); mais elle a de plus une spécialité importante, un divertissement exceptionnel, assez curieux pour être raconté à nos lecteurs des quatre-vingt-six départements. Tous les ans, le premier dimanche qui suit le 6 juillet, une figure colossale, connue sous le nom de _Gayant_, sort à onze heures du jardin du Musée, où on lui a construit une remise. Gayant, haut de vingt-deux pieds, coiffé d'un casque à blancs panaches, est soutenu par des porteurs cachés, dans ses flancs. Sa femme, _Marie Caqenon_, moins grande de deux pieds seulement, l'accompagne, habillée en dame de la cour de Marguerite de Valois. _M. Jacquot_, le fils aîné, d'une taille de douze pieds, porte fièrement une toque de velours, un manteau espagnol et un pourpoint à crevés. _Mademoiselle Filion_, la cadette, de dix pieds de hauteur, reproduit la toilette et les grâces maternelles. Le _ptiot Binbin_, enfant d'environ huit pieds, le plus jeune rejeton de la famille, a la tête garnie d'un bourrelet, et tient à la main des hochets. Derrière ces cinq grandes poupées roule un char à la cime duquel est posée la Fortune, dans l'exercice de ses fonctions distributives. Sur le plateau circulaire de ce véhicule, sont rangés un seigneur espagnol, une dame, un soldat suisse, un financier, un paysan avec une poule à la main, et un procureur, dont la poche gauche est bourrée de contrats. Le plateau tourne à l'aide d'une lanterne fixée à l'une des roues, de sorte que les six types d'états occupent alternativement l'extrémité supérieure ou inférieure du plan incliné. La _chanson de Gayant_, dont nous avons cité le premier couplet, nous explique ce balancement symbolique:

Te vera chelle biet reu de furteune, Queurir et marquier à grans pas; Ché pour le dir' qué tout l'mond' va Et tantôt haut et tantôt bas. Argentier, avocat, paysan, Chacun ju son rôle en courant.

Autour de cortége, les jambes passées dans la carcasse d'un cheval d'osier, galope le maître des cérémonies, le _sot_ de l'ex-corporation des canonniers, appelé _Carrocher_, du nom du titulaire actuel. Ses vêtements sont ceux des fous en titre d'office. Il court à travers les masses compactes, menace de sa marotte ceux qui ne livrent point passage à la procession, et reçoit des dons volontaires au bénéfice des porteurs. A ce spectacle le peuple bat des mains; c'est toujours avec un nouveau plaisir que les Douaisiens, revoient leur cher Gayant; ils éprouvent pour lui une tendresse inimaginable; la joie que leur cause sa présence va jusqu'à l'attendrissement; la _marche de Gayant_ et leur _Ranz_, leur _Marseillaise_ locale; l'attente de Gayant les tient en éveil, la présence de Gayant les électrise, le souvenir de Gayant les poursuit. On vit, le 10 juin 1743, une compagnie d'artilleurs douaisiens, campée devant Tournai, déserter tout entière avec armes et bagages. Grande fut l'alarme: le prévôt voulait mettre la maréchaussée en campagne; mais le capitaine. M. de Breande lui dit: «Soyez tranquille, j'sais où ils sont allés; il faut qu'ils voient danser leur grand-père Gayant; mais vous les reverrez, après la _kermesse_. Et quelque, jours plus tard, la compagnie rentrait au camp, ramenant de Douai bon nombre de nouvelles recrues.

Toutefois de ce Gayant si aimé, si fêté, si applaudi, nul ne connaît la généalogie. Suivant les uns, c'est la personnification d'un seigneur qui, vers 881, aida le comte Baudouin II à repousser les Normands. Au dire des autres, c'est un certain Jehan Gelon, seigneur de Cantin, qui chassa les Barbares au neuvième siècle. J. B Gramaye, autour des _Antiquitates Flandriae_ (1688, in-8.), dit que la tour du _Vieux-Tudor_, partie encore subsistante de l'ancien château de Douai, fut jadis habitée par des géants, mais il ne signale aucune corrélation entre eux et notre héros. D'après une autre version, Gayant aurait pris naissance dans une procession instituée en _l'honneur de Dieu, de toute la cour célestiale, et de monsieur saint Maurant_, pour rappeler la défaite des Français assiégeants, le 16 juin 1119. Ce qui peut confirmer cette opinion, c'est que Gayant parut annuellement le 16 juin jusqu'en 1770. M. de Conzié, évêque d'Arras, suspendit alors la procession, sous prétexte du jubilé. Son mandement causa presque une émeute; le peuple, attroupé sous les fenêtres de l'intendant de Flandre, cria: «Rendez-nous Gayant! rendez-nous notre père!» Les échevins s'assemblèrent pour protester; des commissaires délégués en appelèrent au Parlement; mais des lettres closes du 6 juin 1771 donnant raison à l'évêque, abolirent la cérémonie du 16 juin, et instituèrent une autre procession générale en commémoration de la prise de Douai par Louis XIV, le 6 juillet 1667. Attaqué par les puissances spirituelles et temporelles, Gayant se tint prudemment _muchié_ pendant six ans, il reparut en 1779, et l'on trouve dans le _registre des dépenses_ de cette année: «A David, menuisier, pour bois et façon employés à la réparation des figures de Gayant et de sa famille: 65 florins 13 pastards.»