L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843
Part 4
Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage, sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances, qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.
Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'_il Bundo cani_ sur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.
Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.
Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté, la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre 1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements; ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire, jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours et souvent de leurs nuits.
Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout; une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de l'auberge et du village.
Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac, des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires; c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux principaux chefs.
La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée par quinze de ces messieurs; ils jouaient au _monte_. Une grande quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas, qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs, à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches des _vales_ ou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.
Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastes _braseros_, l'un sous la table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur dans la salle.
Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres d'eau glacée, d'_esponjados_, boisson saccharine, et de _copitas_, ou petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.
Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que le _monte_, traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur le _baston_, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent leur mise. Les trois autres cartes, _espada, el Rey_ et _caballo_, se couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure du _baston_. Le commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les verres vides, alla entr'ouvrir la _ventanilla_, petit guichet de six pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.
«Qui est là! dit la jeune fille.
--_Gente de Paz_, répondit une voix grave et forte.
La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile blanche; il portait des _alpargatas_ ou sandales.
Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade. Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant une _peseta_ par-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire trembler les vitres: «Quatre réaux sur le _caballo_: «L'étonnement fut général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand celui-ci dit:
«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier: «Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux sur le _caballo_, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah! c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et maintenant _copo_, je joue contre tout l'argent de la banque.»
Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du muletier. Le commandant des _carabineros_ restait seul assis; il était pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.
«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable. Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah! vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom, on m'appelle MARTIN ZURBANO, à votre service, ainsi que les vingt balles de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne valiez pas un _garbunzo_, je vous prends comme otages.
Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan; sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant, capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les carlistes.
«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous, messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y, mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes. Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit, paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière en peau qu'il portait sur l'épaule.
Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers, sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans connaissaient les moindres sentiers mieux que leur _Pater_ peut-être. Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero.
_(La suite à un autre numéro.)_
Médaille en l'honneur de M. de Lesseps.
Lors du bombardement de Barcelone, l'Europe entière a applaudi à la belle conduite de notre consul. M. de Lesseps. Parmi nous, qui n'a tressailli de fierté et de joie en voyant la France si dignement représentée? M. de Lesseps a défendu avec calme, énergie et succès les intérêts et l'honneur de ses compatriotes contre la rivalité anglaise et la brutalité esparteriste; il a abrité les personnes, les propriétés, sous notre pavillon national; il a noblement satisfait, en homme d'esprit et de coeur, à tous les devoirs envers la patrie et envers l'humanité. En quelques jours, dans cette ville espagnole qui fixait tous les regards du monde civilisé et tenait notre attention captive, M. de Lesseps a eu le bonheur de faire briller de leur éclat le plus pur les plus précieuses qualités de notre caractère national. Heureux l'homme qui peut ainsi rencontrer dans sa vie, ne fut-ce qu'une seule heure, l'occasion de donner la mesure de sa valeur morale, de soutenir l'honneur et d'ajouter à la considération de sa patrie!
Les Français qui, pendant le siège, habitaient Barcelone, ont voulu laisser à M. de Lesseps un témoignage public de leur reconnaissance. Ils ont fait frapper une médaille que nous nous empressons de reproduire.
Cette médaille est en or, et son diamètre est de 58 millimètres. Un des côtés représente la _Reconnaissance_, sous la figure d'une femme tenant à sa main un gros clou, qui signifie que la reconnaissance pénètre aussi avant et aussi fortement dans une âme honnête que le clou dans une pièce de bois. La figure est accompagnée d'un aigle et d'un lion, qui passent pour les animaux les plus généreux.
L'autre côté de la médaille représente trois figures; l'Hospitalité, le Courage et l'Honneur.
L'Hospitalité accueille avec bonté un pèlerin qui se trouve à ses pieds, et elle renverse une corne d'abondance dans laquelle un enfant prend des fruits.
Le Courage est représenté sous la figure d'Hercule, armé de sa massue et tenant un lion en laisse.
L'Honneur est figuré par un guerrier couronné de palmes. D'une main il porte une lance pour l'attaque, et de l'autre, pour la défense, un écu sur lequel se voient deux tours, qui, liées d'une manière inséparable, se défendent mutuellement: ce sont les citadelles de l'honneur et de la vertu. Le guerrier porte au cou une chaîne, emblème du devoir.
Nous n'avons rien à dire de toutes ces allégories; c'est là un langage vieilli peut-être, mais qu'il est bien difficile de remplacer; les esprits les plus ingénieux sont contraints d'en subir l'usage. Mais nous devons de sincères éloges à l'artiste. M. Vivier, pour le beau fini des dessins et le style élevé des figures. M. Vivier a terminé cette médaille remarquable en trois mois et douze jours. Une promptitude si extraordinaire, n'ajoute rien sans doute au mérite de l'ouvrage; mais aux yeux de quiconque sait apprécier les difficultés de la gravure en médaille, elle donne une haute idée du talent souple et facile de l'artiste.
Promenade sur les fortifications de Paris
LES FORTS
(Suite et fin.--Voir pag. 249 et 266.)
Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant.
Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas évoquées!
Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337 Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre, maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance où ils venaient se _soulacier_ et _s'esbattre_; mais, sous ce prince, ce lieu de _soulas_ et _d'esbattement_ devint une triste prison d'État. Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination: Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi, l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait déjà honteusement arboré le drapeau blanc.
L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable: la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis), qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques, crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de nous contenter d'en examiner les dehors.
Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein, sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé, autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche, après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui contiennent la salle d'armes et les différents magasins d'approvisionnement.
En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante, c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël. Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible ennemi le convoite, le génie militaire.