L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843
Part 3
Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient toujours les plus avancées.
L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit, d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté. Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage. L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre laconique: _De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la tête._
On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente, le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000 individus.
Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes, suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux. Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée, n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences.
La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala; elle était toujours en course avec les chefs les plus capables, chargés d'aller pousser les tribus à la révolte.
Les otages appartenant aux tribus douteuses campaient en arrière du douar de Miloud-ben-Arrach, et à la droite de l'infanterie régulière.
Le khazna (le trésor) était placée entre le douar d'Abd-el-Kader et celui de Miloud-ben-Arrach.
Les familles de sidi-Mohammed-ben-Aïssa el-Berkani, ex-khalifah de Médéah, et de sidi-Mohammed-el-Bou-Hamedi, ex-khalifah de Tlemsen, n'ont jamais paru dans la zmala, non plus que les frères de l'émir, si-Mohammed-Saïd, si-Mustapha, si-el-Haoussin et si el Mokhtadi, qui vivent retirés chez les Beni-Snassen.
Abd-el-Kader ne faisait que de rares apparitions au milieu de la zmala: il y a passé deux mois à peine dans l'espace de deux années. Se croyant tranquille sur le sort de sa famille, il n'était occupé qu'à nous susciter des embarras, soit en maintenant sous sa dépendance les tribus disposées à reconnaître la domination française, soit en excitant à la révolte les tribus déjà soumises.
En l'absence d'Abd-el-Kader, la zmala était commandée ou par son beau-frère, le khalifah. Mustapha-ben-Thami, ou par l'agha Miloud-ben-Arrach, ou par le kaïd Bou-Khehka, ou par El-Iiady-Djelai, son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n'était pas en campagne avec lui était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala, comme à son salut, en cas de danger.
Il y avait dans la zmala un _va-et-vient_ continuel d'étrangers. Les chefs qui venaient s'y plaindre ou nous trahir, leur suite, les courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles qu'on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette population voyageuse, qui comptait dans ses rangs des armuriers, des maréchaux-ferrants, des selliers, des tailleurs et jusqu'à des bijoutiers.
De nombreux marchés, assez bien pourvus, entretenaient une abondance d'approvisionnements suffisante aux besoins d'ailleurs si bornés des Arabes, renommés à juste titre pour leur frugalité proverbiale. Aussi la zmala, tout en menant une vie extrêmement dure dans le Désert, a-t-elle plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches que par la faim, qui a tout au plus atteint les dernières classes de cette émigration. C'était dans les déplacements surtout qu'il mourait beaucoup de monde, malades, vieillards, enfants, femmes enceintes. Les prisonniers ont dépeint ce triste état de choses en disant; «A chaque gîte nous laissions un petit cimetière.»
Pour soutenir le moral de cette population, tous moyens étaient bons: cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres. Tantôt les Français, en guerre avec les Anglais, et aient forcés de diminuer leurs forces; tantôt Muley-Abd-el-Rahman, empereur de Maroc, s'avançait avec une grande armée; ou bien Ben-Allal-ben-Embarek avait remporté une victoire éclatante sur les chrétiens; tantôt les maladies les décimaient sur tous les points; puis le général Mustapha-ben-Ismael avait abandonné notre cause; enfin, ruinés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix, et le gouverneur-général était changé ou tué. Pour chacun de ces mensonges les chefs ordonnaient des réjouissances, des _fantasias_, et les populations crédules continuaient à marcher dans le Désert sans murmurer! Le 16 mai, Abd-el-Kader, dont l'attention était toute reportée vers l'ouest, où manoeuvrait la division de Mascara, observait, avec une trentaine de cavaliers, du côté de Tiaret, les mouvements de la colonne commandée par le général de La Moricière, sans s'inquiéter de celle qui, sortie de Boghar sous les ordres de M. le duc d'Aumale, et séparée de Taguin par une distance de trente lieues, ne semblait nullement menacer la sécurité de la zmala. Celle-ci, arrivée le 15 à Taguin passa la nuit très-tranquillement, et, le 16, à la vue de nos spahis et chasseurs s'élançant à la charge au milieu de cette ville de tentes, cette audacieuse agression de 500 cavaliers seulement frappa de stupeur cette population agglomérée, et paralysa les mouvements même des plus braves. Envahie à onze heures du matin, la zmala était entièrement prise à deux heures de l'après-midi. Les cris des enfants, des femmes, des blessés, des mourants ajoutèrent au désordre, et la déroute des Arabes fut complète.
Un butin considérable tomba au pouvoir de nos auxiliaires indigènes. On estime à 1 million la somme en argent monnayé dont les vainqueurs s'emparèrent, et qui consistait principalement en piastres et en quadruples d'Espagne. Un spahis rapporta avec lui de cette expédition 10,000 francs, un autre 15,000. Une somme d'environ 40,000 francs fut apportée à M. le duc d'Aumale, et distribuée par lui aux cavaliers qui, chargés de missions au moment de la capture de la zmala, n'avaient pas pu assister à ce brillant fait d'armes. L'infanterie, arrivée à cinq heures du soir, eut également sa part du butin considérable pris à l'ennemi. La tente d'Abd-el-Kader, avec tout ce qu'elle renfermait en tapis, coussins, armes, a été offerte par les officiers et soldats du corps qu'il commandait, à M. le duc d'Aumale, qui l'a rapportée à Paris, et se propose de la faire dresser dans le parc de Neuilly.
Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de distance de la zmala.
Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M. Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à remplir ses pacifiques fonctions d'interprète.
On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman! aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari, qu'elles n'étaient pas au nombre des captives.
Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant 3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25 et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeur _l'Achéron, le Grondeur_ et _le Cocyte_, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran, pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient; mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine. Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala.
Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction, appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la corvette de l'État _la Provençale_, qui a mis à la voile le même jour pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre.
Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par le général de La Moricière, que les Arabes ont surnommé _Bou-Heraouah_ (le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader.
Les familles de Ben-Allal-ben-Embarek, de Bel-Khérouby, de Bou-Khehka, de Miloud-ben-Arrach, sont de précieux otages. Mais, de tous les personnages tombés en notre pouvoir, le plus considérable est un vieillard plus qu'octogénaire, Sidi-el-Aradj, Marabout le plus vénéré des Hachem depuis la mort de Sidi-el-Mahi Eddin, père d'Abd-el-Kader. C'est lui qui, à leur retour de Marseille, présenta à l'émir les prisonniers de la Sickak, et adressa à cette occasion de publiques actions de grâce au roi des Français. Chez les Hachem, ce vieillard à barbe blanche, qui a plusieurs fois contre-balancé l'autorité d'Abd-el-Kader, est le premier qui l'ait proclamé et fait reconnaître sultan. Le fils de Sidi-el-Aradj ayant été pris par le général de La Moricière, au commencement de mars 11842, on tira le canon à Mascara en réjouissance de cette capture. Le vieux marabout peut être entre nos mains, un instrument utile pour la pacification de la province d'Oran. Retenu en Algérie par l'état de sa santé, il est à désirer que son grand âge lui permette de supporter les fatigues de l'embarquement, et de venir visiter la France, dont la grandeur et la puissance ne sauraient manquer de faire une impression profonde sur un esprit aussi éclairé que le sien.
M. le capitaine Marguenat, officier d'ordonnance du duc d'Aumale, a apporté à Paris, le 26 juin, à M. le maréchal ministre de la guerre les quatre drapeaux enlevés en même temps que la zmala. La remise en a été faite, le 1er juillet, aux Invalides, par M. le lieutenant-général Durosnel, aide-de-camp du roi, accompagné de M. le capitaine Marguenat. Ces drapeaux ont été reçus, devant la garde assemblée, par le général Petit, commandant l'hôtel en l'absence de M. le maréchal Oudinot, et par le clergé des Invalides; puis on les a suspendus aux voûtes de la chapelle.
Le premier est le drapeau d'Abd-el-Kader: flamme en étoffe légère de soie, formée de trois bandes égales chacune de 0m 60, celle du milieu de couleur bleue, les deux autres cramoisie.
Le deuxième drapeau, ou plutôt étendard, est celui du khalifah Ben-Allal-ben-Embarek: flamme en étoffe de damas broché, formée de quatre bandes égales chacune de 0m 50, sur un développement de 3m; les bandes sont de couleur verte, jaune, cramoisie et jaune, entourées d'un effilé des mêmes couleurs, plus d'un effilé blanc.
Ces deux drapeaux étaient plantés, en signe de puissance, devant les tentes principales des membres des familles d'Abd-el-Kader et de Sidi-Embarek.
Le troisième drapeau est celui d'un bataillon d'infanterie régulière: flamme d'étoile légère de soie damassée, formée de trois bandes chacune de 0m 50, dont deux de couleur jaune, et celle du milieu en noir mal teint; sur chaque bande se trouve appliquée une main, signe du pouvoir et de la justice; celle du milieu est blanche et celles des deux autres bandes sont rouges.
Enfin, le quatrième drapeau est celui de l'agha de la cavalerie régulière: flamme en serge, formée de quatre, bandes chacune de 0m 36, alternativement de couleur rouge-garance et noire.
Martin Zurbano.
Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant tout _contrabadista_. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de bande tout jeune encore.
La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait lutter d'adresse avec les _carabineros_ (douaniers). Pendant de longues années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre.
Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie: il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.
Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout: quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?
Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana. C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier. Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués; Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait; on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants, qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.
Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut encore sauvé.
Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à mort et mis aussitôt _en capita_ (chapelle) pour se préparer à finir en chrétien.
Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan était une oeuvre pie à mériter le ciel.
Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé, s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or! répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas. Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M. Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver, servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés passés par mon dévouement à la religion et au roi.»
Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.
Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance. Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier, ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi, j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans les _Présidios_ d'Afrique.»
Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la défense.
Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano: elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le sauver. Elle fut placée aux points indiqués.
A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait fait des prodiges.