L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843

Part 6

Chapter 63,872 wordsPublic domain

FRANCESCA.--Parce que vous aimez une autre femme, monsieur le comte.

ODOARD, _avec mépris_.--La marquise!...

FRANCESCA.--Oubliez-vous donc tout ce que vous m'avez dit, à propos d'elle?

ODOARD.--Oubliez-vous donc ce qu'elle m'a fait?

FRANCESCA.--Eh bien! je ne l'imiterai pas en vous sacrifiant à moi. ODOARD.--Mais, vous l'avez entendu, vous êtes déshonorée.

FRANCESCA.--Eh bien! vous apporterai-je un nom flétri?

ODOARD.--Je n'étais que victime, ne me forcez pas à être bourreau.

FRANCESCA.--Je suis votre libératrice, je ne paierai pas mon bienfait! Moi, moi! vous faire acheter mon dévouement, faire de l'abnégation un calcul... et profiter de votre reconnaissance pour surprendre votre main! Non, monsieur le comte, non... ce n'est pas ainsi que mon coeur comprend le sacrifice!... Je vous ai fait l'abandon de ma réputation sans arrière-pensée, sans regret... sans hésitation, acceptez-la de même,.. Tendez-moi la main et j'ai ma récompense.

ODOARD, _avec tendresse._--Eh bien! si ce n'était pas assez pour moi... si j'osais... Malheureux, je ne puis parler, je vous offenserais sans doute... Ah! si je pouvais vous faire comprendre toute la grandeur de ce que vous avez fait!... Imaginez-vous que la mort vous menace, une mort terrible, inévitable... et que tout à coup un être charmant, beau et pur comme un ange, accourt et sacrifie pour vous plus que sa vie, sa pudeur; plus que sa pudeur, son honneur; plus que son honneur, la vérité!... Dites... dites... qu'éprouveriez-vous? Ah! madame! ah! Francesca! quand j'arrivai ici, le coeur déchiré par un lâche abandon, que soudain vous m'apparûtes... et que le marquis me dit... C'est elle!... ce qui se passa en moi, je ne puis vous le rendre... Tant de dévouement à côté de tant d'égoïsme!... Cet amour que j'avais tant rêvé en elle m'apparaissant en vous!... une révolution tout entière se fit dans mon coeur! C'est impossible... c'est contre la nature... et cependant c'est vrai... j'aimais, je n'aime plus... je n'aimais pas et j'aime!

FRANCESCA.--Bien, monsieur le comte;;; bien! je n'attendais pas moins de vous.

ODOARD.--Que voulez-vous dire?

FRANCESCA.--Je vous remercie de chercher à me tromper.

ODOARD.--Vous tromper!

FRANCESCA.--Vous voulez me relever aux yeux du monde, et, comme je n'accepterais pas un sacrifice, vous feignez de m'aimer... par générosité.

ODOARD.--Je n'ai pas de générosité...

FRANCESCA.--Votre honneur..,

ODOARD.--Ce n'est pas de l'honneur...

FRANCESCA.--Votre devoir...

ODOARD.--Ce n'est pas du devoir, c'est de l'amour; m'entendez-vous? de l'amour!

FRANCESCA,--Vous devez parler ainsi; mais moi, je dois vous refuser, et je n'accepte que votre amitié.

ODOARD.--Mon amitié! ah! ne comptez pas sur elle... Il faut que je vous adore ou que je vous déteste... car, si vous me repoussez, si vous refusez nia main, c'est que vous ne m'aimez pas!

FRANCESCA,._souriant_.--Vous croyez!

ODOARD.--Pardon... je m'égare... mais c'est qu'il y a de quoi en devenir fou!... Avoir là mille sentiments qui bouillonnent, qui débordent... et ne pouvoir les exprimer! Oh! que faut-il faire pour vous convaincre? Voulez-vous que je me frappe de mon épée?... Voulez-vous?...

FRANCESCA, _tristement_.--Ce matin vous m'auriez convaincue sans tant de peine.

ODOARD.--Ne me dites pas cela, vous me désespérez... Oh! comment ai-je été assez aveugle, assez insensé pour ne pas voir...

FRANCESCA.--Ne vous accusez pas: lorsque, comme vous, on n'est pas présomptueux, on ne s'aperçoit de l'affection qu'on inspire que quand on la partage.

ODOARD.--Ah! chaque parole de vous me ravit, me touche.., et je me laisserais arracher un tel trésor! Quoi! il est là, devant moi, je le tiens... rien ne nous sépare, et vous, vous nous sépareriez? Ce n'est pas possible! vous m'aimez, le marquis l'a dit... Vous ne pouvez vous en défendre...

FRANCESCA, _avec entraînement_.--Eh bien!... oui, je vous aime. Oui, le seul espoir de ma jeunesse était de vous voir devant moi comme je vous vois à cette heure, et me disant... ce que vous me dites, hélas! et qui me fait tant de mal... Et quand aujourd'hui je vous ai trouvé si généreux, si dévoué, si ressemblant au portrait idéal que je m'étais tracé de vous, ma tendresse est devenue plus que de la tendresse!

ODOARD.--Ah! que l'on est heureux de vivre!

FRANCESCA.--Voilà ce qui met entre nous une barrière éternelle! Connaissez-moi tout entière: ce coeur qui se serait donné avec bonheur en échange du vôtre, s'indignerait de recevoir votre main comme une réparation! J'aime mieux l'amère joie d'être frappée de réprobation pour vous! Vous avoir tout donné et ne vous coûter rien, prendre pour moi tout le malheur, et vous laisser libre, heureux... Ah! je trouve dans cette pensée une force invincible, même contre vos prières; c'est parce que je vous aime que je suis restée, c'est parce que je vous aime que je vous ai sauvé, et c'est parce que je vous aime que je vous quitte... Adieu!...

ODOARD.--Non, vous ne partirez pas!... Vous me croirez!... A défaut de ma bouche, le regard, le geste, le visage, tout parlera en moi. Celui qui m'a donné en un instant un immortel amour me donnera une voix... un cri pour l'exprimer, quand ce cri devrait être mon dernier soupir.

FRANCESCA.--Arrêtez, monsieur le comte... vous déchireriez mon âme sans ébranler ma volonté... Aujourd'hui vous haïssez ma cousine... mais demain... Je sais bien, hélas! qu'on ne peut rien contre un amour profond... Adieu!...

ODOARD.--Eh bien! puisque vous êtes sans pitié, je serai sans reconnaissance. Vous refusez ma main... je refuse la vie! Je cours trouver le marquis, et, n'écoutant que le désespoir, je dénonce toute la vérité!... Votre cousine, votre cousin, moi... nous serons tous perdus... N'importe, c'est vous qui l'aurez voulu!...

Scène VII.

Les mêmes, LE MARQUIS, RANNUCCIO, femmes

DE LA COUR.

LE MARQUIS, _vivement_.--Eh bien! Odoard, l'avez-vous décidée... Le prince est là _(montrant le cabinet de gauche)_ avec la marquise et la princesse... il ne veut plus de délai... il ordonne que ce mariage se fasse aujourd'hui même, ou sinon une réclusion sévère.

ODOARD.--Acceptez, madame, acceptez!

FRANCESCA.--Je refuse.

LE MARQUIS.--Mais l'ordre est donné,.. Une décision sévère...

FRANCESCA.--Ma résolution est prise...

ODOARD.--Et la mienne aussi. _(Il s'élance pour parler.)_

FRANCESCA, _l'arrêtant, et à voix basse_.--Que dites-vous? vous n'avez pas de preuves.

ODOARD, _accablé_.--C'est vrai!

LE MARQUIS, _s'approchant_.--Qu'y a-t-il donc?

FRANCESCA,--Rien... rien,,. Quel est l'arrêt du prince?...

Scène VIII.

Les mêmes, LA CHANOINESSE, _entrant vivement_.

LA CHANOINESSE.--C'est une calomnie!... une affreuse calomnie!...

LE MARQUIS.--Comment?...

LA CHANOINESSE.--Arrêtez, Francesca, vous ne partirez pas... _(Au marquis.)_ Qu'est-ce que j'apprends? Que Francesca est renvoyée de la cour pour un rendez-vous donné à M. le comte, que cette nuit il était chez elle... Celui qui a dit cela... calomnie!

RANNUCCIO.--C'est elle-même qui le dit.

LA CHANOINESSE.--N'importe... cela n'est pas!

FRANCESCA, _bas_.--De grâce, taisez-vous.

LA CHANOINESSE.--Oh! vous avez beau me dire de me taire, je ne vous laisserai accuser par personne, pas même par vous...

LE MARQUIS,--Parlez!

LA CHANOINESSE.--Francesca n'a reçu personne cette nuit; elle l'a passée tout entière chez moi, auprès de moi... deux de mes femmes le savent; on peut les interroger...

LE MARQUIS.--Ah! j'étais bien sûr.,.

ODOARD.--Vous me rendez la vie...

RANNUCCIO, froidement.--C'est-à-dire qu'elle vous l'ôte, monsieur le comte.

FRANCESCA.--O mon Dieu!

RANNUCCIO.--Si madame est innocente, M, le comte est coupable; s'il n'était pas chez elle, il était au lieu de la conspiration; il redevient accusé, et nous redevenons ses juges.

LA CHANOINESSE.--Attendez!... attendez!... j'ai dit que M. le comte n'était pas chez Francesca, c'est vrai, mais je n'ai pas dit qu'il ne fût pas chez une autre femme... je ne réponds que pour une.

RANNUCCIO.--Vaine défaite qui ne justifie pas le comte. Il ne s'agit pas d'accuser vainement une femme... il faudrait des preuves.

LA CHANOINESSE.--Hé! qui vous dit que je n'en ai pas de preuves? J'en ai d'incontestables... d'infaillibles... _(Tirant un paquet de lettres.)_

FRANCESCA. _à part._--Ciel! les lettres du portefeuille!

ODOARD, à part.--Tant mieux!

FRANCESCA, _bas à la chanoinesse_.--Trahirez-vous un dépôt sacré?

LA CHANOINESSE, _bas_.-J'en ferai pénitence après.

LE MARQUIS.--Eh bien! ces preuves, ces preuves?

LA CHANOINESSE.--Ces preuves, je les produirai...

LE MARQUIS.--Comment!... vous savez?...

LA CHANOINESSE.--Oui... je sais quelle est cette femme!

RANNUCCIO.--Son nom?...

LA CHANOINESSE.--Son nom?... je vais vous le dire, son nom!... c'est...

Scène IX et dernière.

Les mêmes, LA MARQUISE.

LA MARQUISE. _Elle sort du cabinet de gauche; elle est très-pâle; elle passe près de la chanoinesse et lui dit tout bas:_ Silence!

TOUS.--La marquise!...

_(Elle s'avance vers le marquis, et au milieu du silence général, lui remet un papier. Le marquis l'ouvre.)_

LE MARQUIS.--De la part du prince. _(Lisant.)_ «Le comte n'est pas coupable. Que toute poursuite cesse centre lui. J'ordonne surtout qu'on proclame hautement l'innocence de la marquise Francesca. En s'accusant, elle se calomniait et se sacrifiait; j'en ai la preuve.»

_La chanoinesse glisse les lettres dans la main de la marquise, lui disant tout bas: Lettres pour lettre. La marquise les froisse avec colère en les serrant._

ODOARD, _à Francesca_.--Votre honneur rétabli! _(À la chanoinesse.)_ Ah! madame... madame.,.

LA CHANOINESSE, _avec ironie_.--Remerciez madame la marquise. On ne peut pas venir plus à temps... ou dirait qu'elle a tout entendu!...

LE MARQUIS, _continuant à lire_.--«Et pour qu'il ne reste aucun doute sur la conduite du comte, nous le nommons envoyé extraordinaire à Venise.»

LE MARQUIS, _à la marquise_.--Comment donc avez-vous obtenu du prince...

LA MARQUISE, _sèchement_.--Ce n'est pas moi.

ODOARD, _à Francesca, avec tendresse_.--Eh bien! madame, maintenant que je n'ai plus de réparation à vous offrir... maintenant que la lettre du prince m'ayant donné la vie... je ne vous dois plus rien... absolument rien... me croirez-vous si je vous dis: Francesca, je vous aime du plus profond de mon âme, et cette vie que je retrouve me serait odieuse si vous ne la partagiez pas.

LA CHANOINESSE.--Dites oui, ma nièce, ou je le dis pour vous.

ODOARD, _à Francesca_.--Hé bien?

FRANCESCA.--Partez pour Venise, monsieur le comte, et si dans un an votre coeur est toujours le même, venez au couvent de Santa-Croce, vous y trouverez la marquise Francesca de Montenero, qui sera heureuse alors de devenir la comtesse Odoard.

ODOARD.--O ciel! un an!

FRANCESCA.--Il me faut bien un an pour oublier le commencement de cette journée et m'habituer à en croire la fin.

LE MARQUIS, _bas à Odoard_.--Revenez dans un mois.

ODOARD, _à Francesca_.--Adieu donc, madame!

FRANCESCA.--Est-ce que vous ne voulez pas que ce soit au revoir? _(Elle lui tend ta main, il la baise; elle s'éloigne de quelques pas.)_

LE MARQUIS, _prenant Odoard et l'amenant sur le devant de la scène_.--Maintenant, mon ami, j'espère que pour prix de tout ce que j'ai fait pour vous, vous me direz le nom de la femme.

E. L.

FIN.

Théâtres.

THÉÂTRE DU VAUDEVILLE: _Le Marquis de quinze sous; Loïsa._-THÉÂTRE DES VARIÉTÉS: _La Jeune et la Vieille Garde_,-THÉÂTRE DE LAUSANNE: _Bonaparte en Suisse_.

Ma foi, saute marquis! Mais notre marquis a tant sauté qu'il n'a plus de jambes! mais il a tant fait sauter les écus de son coffre-fort, que les écus sont partis en dansant et que le coffre-fort est resté vide! Aujourd'hui, M. le marquis est vieux, laid et ruiné, au lieu d'être riche, beau et jeune comme il y a vingt ans. Adieu la Guimard! adieu la petite Florence! adieu la baronne et la comtesse, le plaisir, la folie et les amours! Voyez-vous ce pauvre hère, maigre, râpé, courbé, efflanqué? c'est M. le marquis. Quoi! vraiment? le léger, le sémillant, l'impertinent, l'adorable compagnon de Richelieu? Où en sommes-nous, grand Dieu?

Sans sou ni maille, sans jarret, sans fraîcheur, sans chevaux, sans boudoir, le marquis prend son parti avec philosophie: quittant les grands airs, mauvais vêtement quand on n'a plus rien à mettre dessous, il se conforme à sa triste fortune, vit de peu, et élit domicile au café du coin; c'est là son lieu d'asile: il s'y chauffe, il y passe ses heures, il s'y restaure. La consommation du marquis dans cet illustre établissement s'élève régulièrement à quinze sous par jour; sa position financière lui défend de plus grandes folies. De là lui vient le surnom de marquis de quinze sous.

Tout en faisant sa partie de dominos et en remuant le sucre de sa demi-tasse ou de son verre d'eau, le marquis avise un grand gaillard, autocrate du café; César a toutes les attitudes de l'homme puissant et fort: il sourit à la demoiselle de comptoir d'un air vainqueur, il traite les garçons par-dessous la jambe. S'élève-t-il une grave discussion au jeu de dames, au billard, aux échecs; faut-il éclaircir une question de politique et de carambolage, c'est César qui est consulté! c'est César qui décide!

Ce succès universel séduit le marquis de quinze sous et lui gagne le coeur; César devient son héros; il l'aime, il l'admire, il le vante. A son tour. César n'est pas ingrat; il n'est sorte de soins et de petits services dont il ne gratifie le marquis, égayant sa vieillesse d'un bon mot, et arrosant, de temps en temps, ses cheveux blancs d'un verre de rhum ou de punch... Le marquis et César sont des inséparables, des amis intimes, bien que César ail vingt-cinq ans et le marquis soixante.

Tout à coup un grand événement vient se jeter à travers cette amitié et rompt la monotonie de la partie de dominos. César, brave comme son nom, sauve la vie à un passant attaqué par des bandits nocturnes. Le passant a une pupille, la pupille a 500,000 fr. de dot: «Je vous donne et dot et pupille, dit notre homme à César, ce sera l'acquit de ma reconnaissance.

--Diable! s'écrie César, l'affaire me sourit assez;» et voilà mon brave qui se met en route pour aller conquérir le coeur et la main de la belle. Le marquis de quinze sous raccompagne; où passe César, en effet, le marquis de quinze sous doit passer!

On arrive au château. César s'y présente de front, avec l'aplomb d'un homme ferré sur le bloc et le doublet; ces manières, charmantes à l'estaminet, déplaisent à mademoiselle; il lui faut quelque chose de plus délicat et de plus raffiné. D'ailleurs, il y a un petit monsieur frisé, pincé, verni, qui rôde par là et lui tient au coeur; César est donc éconduit ou à peu près. Grande douleur pour le marquis de quinze sous! Mais un vaillant César ne se rend pas au premier choc; donc, celui-ci se tient sur la hanche, provoque l'amant préféré et va mettre sens dessus dessous tuteur, dot et pupille. Soudain sa colère s'apaise; de lion qu'il était il devient doux comme un agneau. Qui opère cette métamorphose? un portrait, un simple portrait au pastel. A la vue de ce portrait suspendu dans la chambre de la pupille, César s'écrie; «C'est ma mère!» On se regarde, on s'explique, on s'examine, et il se trouve que César est le frère de cette charmante fille qu'il était près d'épouser. Par quel coup du sort le frère et la soeur ont-ils vécu si longtemps sans se connaître? demandez le au marquis de quinze sous, qui vous le dira sans doute; quant à moi, je ne suis pas si indiscret. Eh! voici bien un autre mystère! le marquis de quinze sous est le père de la soeur et du frère. Que vous dirai-je? tous ces gens-là finissent par être parfaitement heureux: père, frère, soeur, amant, pupille, marquis de quinze sous et le reste.

Ce vaudeville n'est pas un prodige de vraisemblance ni de bon sens; mais quel vaudeville est tenu d'être vraisemblable et d'avoir le sens commun? Le _Marquis de quinze sous_ fait rire; point important. Il faut en remercier les auteurs, MM. Armand Dartois et de Bienville.

Du rire nous passons aux larmes; madame Ancelot nous y invite et _Loïsa_ s'en charge. Loïsa, en effet, a toutes les provisions nécessaires pour exécuter un drame larmoyant: elle aime un infidèle, elle cultive les fleurs, elle chante des romances; le moyen de ne pas s'attendrir et de ne pas pleurer!

L'infidèle se nomme Loïs: Loïsa et Loïs, quoi de mieux? Un beau matin, je ne sais quel diable le tenant, Loïs abandonne la Bretagne, sa patrie, et l'innocence des champs, et les fleurs, et l'air pur, et le rossignol, et Loïsa. Le voilà à Paris! Qu'y vient-il faire, bon Dieu? Paris n'est-il pas le pays de perdition? A peine a-t-on mis le pied sur cette terre de Belzébuth, que tout est dit: le diable fait de vous sa proie! Certes, ce n'est pas faute d'avoir été averti par les romances, les vaudevilles et les opéras-comiques!

Loïs, comme les autres, tombe dans le piège. Le luxe, le plaisir, les désirs coupables, les amours somptueux le saisissent au débotté. Une grande dame l'éblouit et s'empare de son coeur: la Bretagne est bien loin, et il ne s'agit plus de Loïsa!

Que fait cependant la pauvre fille? L'âme toujours occupée et pleine de Loïs, elle quitte son village et vient à Paris, vêtue à la bretonne et apportant à Loïs un bouquet des fleurs qu'il aimait; elle entre: ô surprise!. qu'est devenu Loïs? Est-ce lui qui habile ce riche appartement? Est-ce Loïs qui fait à Loïsa cet accueil froid et embarrassé? D'abord, Loïsa doute de la trahison; mais comment douter longtemps? L'oubli de Loïs et son ingratitude ne sont-ils pas écris partout, dans sa voix, dans son regard, dans son geste. Loïsa comprend qu'elle a une rivale, dont les perfides attraits remplacent dans le coeur de Loïs l'image candide et naïve des premières amours.

Convaincue de son malheur, désespérée de la froideur de Loïs, Loïsa s'échappe à travers la ville, éperdue, hors d'elle-même; tout en fuyant, la pauvre enfant rencontre les roues d'une calèche et tombe sous les pieds des chevaux; une femme brillante et parée la recueille; c'est sa rivale, c'est la comtesse!

Vous voyez d'ici le tableau: Loïs est bientôt placé entre sa vanité et sa conscience, entre Loïsa et la grande dame; celle-là l'attendrit, celle-ci l'enivre. Quelquefois il revient à l'une malgré lui, avec un remords et un soupir; mais toujours l'autre l'attire et le domine.

Alors Loïsa tente une lutte désespérée; la comtesse est belle, Loïsa le sera; la comtesse a de l'esprit, Loïsa en aura; et déjà elle plaît, elle charme, elle séduit par la grâce de ses manières et la vivacité de ses reparties. Les adorateurs de la comtesse commencent à déserter et à venir tournoyer autour de cet astre naissant. Un d'eux surtout se hasarde et entame la déclaration. Cette défection irrite la comtesse, en même temps qu'elle attire l'attention de Loïs et rallume son amour pour Loïsa. Cet amour va éclater, quand Loïs apprend que Loïsa n'est plus une simple fille des champs, mais une riche héritière; s'il parle, s'il annonce son repentir, ne croira-t-on pas que ce retour vers Loïsa a pour cause un vil intérêt? Il se tait donc et souffre; mais, peu à peu, Loïsa lit au fond de son âme et enfin lui pardonne. La comtesse vaincue se rejette sur le premier venu. Quant à Loïs et Loïsa, ils retournent en Bretagne, disant à Paris un éternel adieu et s'adorant plus que jamais.

Ce petit roman, peu original au fond, a réussi par ces mots doux, aimables et couleur de rose, ordinaires aux vaudevilles signés de madame Ancelot.

Un brave officier de la vieille garde vient d'être blessé à la bataille de Champaubert; il a pour garde-malade une jeune soeur de charité: la vieille garde et la jeune garde! La soeur est d'un dévouement admirable pour le lieutenant; je soupçonne même qu'à ce dévoilement un peu d'amour se mêle; toute sage qu'elle est, notre jeune garde a le coeur tendre. Veilles, consolations, potions calmantes, elle n'épargne rien pour guérir la blessure du lieutenant. Le brave se laisse faire volontiers et son coeur est plein de reconnaissance.

Cependant, l'image de la patrie menacée l'assiège et le tourmente; il souffre de ce repos; la France est envahie de toutes parts: quand pourra-t-il reprendre son rang et se faire tuer pour elle? Ainsi s'inquiète-t-il, quand une horrible nouvelle lui est apportée:. un homme annonce que la France est vaincue et que Paris a capitulé. «Vous êtes un lâche et un imposteur! crie à cet homme le lieutenant exaspéré.--Vous m'insultez, réplique le donneur de nouvelles, et j'en demande raison.--Soit!--A ce soir!--A ce soir!» Déjà le lieutenant prépare ses pistolets.

La jeune garde a tout entendu. Que faire? s'il se bat, il se fera tuer, faible encore et malade comme il est! Non, il ne se battra pas. A ces mots, la soeur prépare un narcotique et le fait boire au lieutenant, qui s'endort d'un sommeil profond. En même temps, elle quitte ses babils de femme, revêt un uniforme d'officier et va échanger un coup de pistolet à la place du lieutenant. Celui-ci s'éveille au bruit du combat, et en s'éveillant retrouve notre héroïne blessée à l'épaule.

«Quoi! c'est pour moi?--Oui, pour vous,» répond-elle en baissant les yeux.

La triste nouvelle se confirme: Paris a succombé. Le lieutenant, au désespoir, se retire devant l'ennemi et rejoint ses compagnons d'armes, non sans jeter en passant un regard reconnaissant à la jeune et jolie garde, qui lui répond par un sourire mélancolique.--Auteurs; MM. Clairville et Salvat. On ne peut malheureusement tenir compte à ces messieurs que d'une honnête idée et d'une bonne intention.

Maintenant, permettez-moi de franchir les monts Jura et de faire une excursion à Lausanne; il y a un théâtre à Lausanne, et, outre le théâtre, un auteur plein de talent et d'esprit; le bruit en était venu jusqu'à nous. Mais comment se fier à un bruit? Il court tant de bruits de toute espèce; bruits faux et mauvais bruits. Nous aurions donc gardé le silence, si, à l'appui du bruit en question, la preuve n'était pas arrivée. J'ai en ce moment entre les mains une; très jolie comédie mêlée de couplets et représentée dernièrement à Lausanne au milieu des bravos. L'auteur est M. Porchat. Ce petit acte spirituel est intitulé _Bonaparte en Suisse_.

Mais pourquoi, dites-vous, parler d'une comédie suisse? Pourquoi? En voici la raison: les comédies suisses de M. Porchat de Lausanne sont des comédies parfaitement françaises, par le goût et par les sentiments, si bien françaises, que M. Porchat a lu à nos comédiens de la rue Richelieu un ouvrage qu'ils ont écouté avec faveur; quand M. Porchat sera las de ses succès de Lausanne, il compte venir réussir à Paris. Demanderez-vous encore pourquoi nous avons parlé de Lausanne et de M. Porchat?

Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle.

ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS.

Le 17 du mois dernier, est arrivé à la Ménagerie Rogers, un jeune éléphant de l'Inde, dont l'âge parait être de onze à douze ans, si on en juge par sa taille, qui atteint à peine six pieds. Peu de jours avant, le Muséum avait reçu de Clot-Bey, médecin français du vice-roi d'Égypte, un envoi de plusieurs animaux, savoir:--En mammifères, 1º un jeune lion de Nubie; 2º un guépard d'Abyssinie; 3º deux civettes; 4º une genette; 5º deux paradoxures; 6º deux gazelles.--En oiseaux: 1° deux autruches; 2º deux demoiselles de Numidie; 3º deux poules sultanes; 4º deux oies d'Égypte. Ce qu'il y a de très-remarquable dans cet envoi, c'est que plusieurs de ces animaux, le lion, les paradoxures, la genette, par exemple, ont la queue plus on moins recourbée en spirale, ce qui est contraire aux habitudes ordinaires des autres individus de leur espèce. On ne peut expliquer cette singularité qu'en supposant que, avant d'être envoyés en France, ils ont subi une longue captivité dans des cages ou des boîtes proportionnellement trop petites.

Nous croyons utile d'entrer dans quelques détails particuliers, relatifs aux espèces que nous venons de signaler à la curiosité publique.