L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843
Part 5
Il est perdu! Parler? il ne le peut pas... c'est se déshonorer. Se taire? c'est se condamner. Si on ne découvre rien, un arrêt affreux! Si on découvre toit, un duel sans merci! L'épée du marquis est impitoyable! De tous côtés, la mort! Mourir!... lui!... Oh! il faut que je le sauve! Tant qu'il sera en danger, je sens que je l'aimerai encore! Allons, encore ce jour donné au monde, et puis adieu! Le voici.
Scène IV.
FRANCESCA, ODOARD.
FRANCESCA.--Vous me cherchiez, monsieur le comte?
ODOARD.--Oui; j'avais un service à demander, j'ai pensé à vous, madame.
FRANCESCA.--Parlez.
ODOARD.--Vous savez; un hasard que je bénis vous a livré notre secret, et, à défaut du hasard, c'est moi qui vous l'aurais confié, car je sens en vous une amie.
FRANCESCA, _d'une voix tremblante_.--Et vous avez raison, monsieur le comte.
ODOARD.--Je sors du conseil de guerre.
FRANCESCA, _vivement_.--Où vous avez dit...
ODOARD.--Ce que vous étiez bien sûre que je dirais, n'est-ce pas? Son honneur est sauf; mais j'ai encore une crainte, et vous seule pouvez la détruire.
FRANCESCA.--Comment?
ODOARD.--Un portefeuille caché chez moi renferme des lettres qui pourraient la perdre. Jusqu'à présent elles ont échappé à toutes les recherches; mais un instant pourrait tout découvrir. Sauvez-la, sauvez-nous! (_Lui remettant un papier_.) Voici quelques mots qui vous diront ce qu'il faut faire. Faites enlever ces lettres, et remettez-les-lui avec les adieux de celui qu'elle ne reverra pas.
FRANCESCA, _qui, pendant qu'il parlait, a semblé en proie à une vive agitation, s'écrie avec résolution:_--Vous la reverrez!
ODOARD, _vivement et avec crainte_.--Ciel! Est-ce qu'elle serait à Modène?
FRANCESCA.--Pas encore.
ODOARD.--Est-ce qu'elle a quitté sa villa?
FRANCESCA.--Elle la quittera.
ODOARD.--Comment?
FRANCESCA--Elle saura votre danger.
ODOARD.--Qui l'avertira?
FRANCESCA.--Moi, monsieur le comte.
ODOARD.--Vous!
FRANCESCA.--Croyez-vous donc que celle que vous avez appelée votre amie vous laissera mourir sans rien tenter pour votre défense?
ODOARD.--Que voulez-vous donc faire?
FRANCESCA.--Ce que je voudrais qu'un fit pour moi: allez trouver ma cousine, lui écrire, lui dire que vous mourez, lui dire de vous faire vivre!
ODOARD.--L'infortunée! Que peut elle?
FRANCESCA.--Qu'elle coure chez le prince son père, qu'elle se jette à ses genoux, qu'elle lui avoue tout; je ne demande rien, mais qu'elle vous sauve!
ODOARD.--Se déshonorer aux yeux de son père!
FRANCESCA.--Grandir aux vôtres!
ODOARD.--Le prince ne le croira pas. Elle n'obtiendra rien!
FRANCESCA.--Elle n'obtiendra rien? Vous ne savez pas ce que c'est que la voix d'une femme qui demande grâce pour celui qu'elle aime! J'y vais.
ODOARD, _l'arrêtant_.--Mais ce serait se perdre!
FRANCESCA.--Mais ce serait vous faire mourir!
ODOARD.--Eh bien! je mourrai! qu'importe? Mourir pour la femme qui vous a tout sacrifié, mourir pour épargner une tache à son nom, et cela sans qu'elle le sache, sans qu'elle le veuille, quelle plus belle mort pouvais-je jamais rêver?...
FRANCESCA.--Mais elle! elle! vous ne pensez donc pas à elle? Que va-t-elle devenir? Quoi! vous l'aimez, et vous voulez que votre sang retombe sur elle, et qu'elle se dise chaque jour avec désespoir: C'est moi qui l'ai lue! (_Faisant un pas pour s'éloigner_). Non! non! elle saura...
ODOARD, _vivement et lui prenant la main_.--Arrêtez!.. Vous ne la connaissez pas!... Rien ne l'épouvanterait... Eperdue, elle accourrait ici... et si le prince la repousse... bravant la honte, dédaignant la crainte... devant le conseil, devant son mari... elle avouerait tout...
FRANCESCA.--Si vous aviez tant de joie à vous sacrifier pour elle, pourquoi l'empêcher de se sacrifier pour vous?... (_Elle va pour s'éloigner_.)
ODOARD, _l'arrêtant_.--Je vous en supplie!... Il faut qu'il y ait une victime... ne m'enviez pas...
Scène V.
Les Mêmes, LA CHANOINESSE.
LA CHANOINESSE.--Ah!... vous enfin, Francesca. La marquise vous cherche partout!
FRANCESCA, _avec un cri de joie_.--La marquise est ici?
ODOARD, _à part_.--Il est trop tard.
LA CHANOINESSE.--Elle arrive à l'instant même de sa villa!...
FRANCESCA.--Vous l'avez vue?
LA CHANOINESSE.--Sans doute--mais comme vous êtes pâle... agitée... (_Apercevant Odoard, qui s'était retiré au fond._) Ah! je comprends!... Pauvre jeune homme!...
_(Matteo, qui vient d'entrer, présente une déclaration à Odoard, qui va la signer dans le cabinet ouvert du fond. Tout ceci se passe sans arrêter la scène entre les deux femmes.)_
LA CHANOINESSE, _à Francesca_.--Son affaire est donc bien grave?...
FRANCESCA, _avec agitation_.--Oui... bien grave... elle l'était du moins... mais la marquise revient!...
LA CHANOINESSE.--On parlait de...
FRANCESCA.--De mort!... oh! que c'était noble à lui!... Mais non! il ne mourra pas!... La marquise me cherche?...
LA CHANOINESSE.--La marquise! la marquise!... Quel rapport entre la marquise et ce danger?...
FRANCESCA.--Rien!... je suis si malheureuse... si heureuse...
LA CHANOINESSE.--Votre tête s'égare, mon enfant... Qu'avez-vous?
FRANCESCA.--Où est-elle?... où est-elle?... La voici!...
Scène VI.
Les Mêmes, LA MARQUISE. _(Elle entre d'un air indiffèrent et sans voir Odoard, qui écrit toujours au fond.)_
FRANCESCA, _courant à elle_.--Vous me cherchiez, ma cousine?
LA MARQUISE.--Oui... pour vous consulter sur une toilette de bal...
FRANCESCA.--Et... pour ces tristes événements... peut-être...
LA MARQUISE, _froidement_.--Quels événements?
FRANCESCA.--Ignorez-vous ce qui se passe ici?
LA MARQUISE.--Que se passe-t-il donc?... _(Avec indifférence._) Ah!... oui... une conspiration...
FRANCESCA.--Et... quelqu'un que nous connaissons... arrêté.
LA MARQUISE.--Qui donc?
FRANCESCA.--Le comte Odoard.
LA MARQUISE, _a un dédain._--Le comte?... se mêler dans des conspirations... c'est de bien mauvais goût... c'est bien roturier.
FRANCESCA, avec un accent plus marqué.--Ne pourrait-on pas le secourir?
LA MARQUISE.--Ne me parlez pas d'un conspirateur!
FRANCESCA.--On dit qu'il n'est pas coupable.
LA MARQUISE.--- Tant mieux... son innocence le sauvera.
FRANCESCA, _avec crainte_.--Mais... si son innocence ne suffisait pas pour le sauver?
LA CHANOINESSE, _qui observe tout à l'écart_.--Comme elle l'interroge!...
LA MARQUISE.--Eh bien?
FRANCESCA.--Eh bien... alors... on viendrait à son aide, n'est-ce pas?... On ne le laisserait pas condamner...
LA MARQUISE, _froidement._--Qui pourrait le défendre?
FRANCESCA, _malgré elle_.--Des personnes qui n'auraient peut-être qu'un mot à dire pour cela!
LA CHANOINESSE, _à part_.--C'est elle.
ODOARD, _qui s'est levé, apercevant la marquise._--Ciel!... la marquise!...
LA MARQUISE, _qui s'est retournée au bruit._-Le comte!... LA CHANOINESSE, _à part_.--Elle a tressailli.
_(Odoard est au fond, très-agité; la marquise le regarde et lui fait signe par un coup d'oeil qu'elle veut lui parler.)_
FRANCESCA, _qui a saisi ce regard_.--Elle veut lui parler... pour le sauver, sans doute... mais, devant la chanoinesse... elle ne peut... Comment l'écarter?... Ah!... le portefeuille?... _(Elle s'approche vivement de la chanoinesse, et à voix basse.)_ Ma tante, voulez-vous me sauver?...
LA CHANOINESSE.--Comment?
FRANCESCA.--Voulez-vous me sauver?
LA CHANOINESSE.--Si je le veux!... mais...
FRANCESCA.--Je suis perdue si vous me refusez!...
LA CHANOINESSE.--Parlez.
FRANCESCA, _tirant le papier que lui a donné Odoard_.--Vous voyez ce papier?... (_Elle l'emmené hors delà scène tout en parlant._) Prenez-le, lisez-le... exécutez tout ce qu'il prescrit... _(Elle l'éloigné toujours et sort avec elle.)_
ODOARD, _dés qu'il les voit parties, s'approche vivement de la marquise, et à voix basse._--Eloignez-vous.
_(La marquise, sans le regarder, mais suivant de l'oeil Francesca et la chanoinesse, qui disparaissent, lui met vivement un billet dans la main, et sort par la porte latérale sans dire un mot.)_
FRANCESCA, _rentrant_.--Déjà seul! _(Elle s'approche de lui.)_
ODOARD, _lui montrant la lettre_.--Vous l'avais-je dit?... Elle accourt!... mais je n'accepterai pas son sacrifice!... je ne le veux pas... _(Il ouvre la lettre.)_ C'est étrange! elle a déguisé sa main. _(Il lit; la consternation se peint sur son visage.)_ Est-ce un rêve?...
FRANCESCA.--Que vous êtes pâle!...
ODOARD.--Ce n'est pas possible!... j'ai mal lu!... _(Il relit la lettre.)_ Non! je ne me suis pas trompé!...
FRANCESCA.--Parlez, monsieur le comte; qu'y a-t-il?
ODOARD, _avec explosion_.--Ah! lâcheté!... lâcheté!... et trahison!...
FRANCESCA.--Qu'avez-vous donc? vous m'épouvantez!
ODOARD.--Vous m'avez vu, madame! vous m'avez entendu! vous savez si je l'adorais!... Eh bien! tenez... lisez!... mais non, je veux lire moi-même! «J'apprends votre danger... je tremble!... j'envoie un homme sûr à votre hôtel pour prendre le portefeuille et mes lettres!... Surtout ne me nommez pas! si notre secret était révélé, je ne pourrais rien pour vous; mais n'étant pas compromise, je vous ferai évader, j'espère!»
FRANCESCA, _avec indignation_.--J'espère!...
ODOARD.--N'est-ce pas, madame, que c'est affreux? Oh! je me dévouais pour elle avec bonheur!... mais cette lettre!... pas un regret, pas une larme! «Je tremble!... j'envoie chercher mes lettres!...» Quel soin! Au nombre de ses vertus j'avais oublié la prudence! et cette phrase menteuse!... ce mot d'espérance jeté à la fois pour me soutenir et s'assurer mon silence!... Je ne me connais plus!... La colère... l'indignation... je la hais, je la méprise!
FRANCESCA.--Calmez-vous! calmez-vous!
ODOARD.--Mon Dieu! passer en un instant de l'adoration au mépris!... voir cette image que l'on idolâtrait se souiller... s'avilir... Ah!! puisque le monde est ainsi fait... puisqu'il n'est plein que de coeurs faux et vils... il vaut mieux le quitter, et je meurs sans regret.
FRANCESCA, _avec des larmes_.--Vous êtes cruel, monsieur le comte!
ODOARD.--Vous pleurez?... Pardon!... je suis un ingrat... on ne devrait pas maudire la terre quand on rencontre des êtres tels que vous!... Ah!... si elle avait eu votre âme!... Adieu!... le condamné vous a dû sa dernière consolation... adieu!...
Scène VII.
Les Mêmes, LE MARQUIS.
LE MARQUIS, _vivement_.--Tout n'est pas encore perdu, ou plutôt tout est sauvé!
FRANCESCA.--O ciel!... mon cousin!...
ODOARD.--Que dites-vous?
LE MARQUIS.--La sentence était prononcée... il ne restait plus qu'à y mettre ma signature et à la porter au prince, quand une pensée m'est venue. J'ai fait sentir la générosité de votre silence, et j'ai obtenu du conseil de venir vous trouver seul, de vous interroger seul, de recevoir seul vos déclarations... Ainsi, parlez.
_(Francesca, qui l'avait d'abord écouté avec espoir, se cache le front dans les deux mains.)_
ODOARD, _avec effort._--Je ne puis que répéter ce que j'ai dit, monsieur le marquis... je suis coupable.
LE MARQUIS.--Et moi, je vous dis que vous ne l'êtes pas! Croyez-vous donc que je ne voie point qu'il s'agit d'une femme?
ODOARD.--Je ne puis parler!
LE MARQUIS.--Mais... devant moi... Le conseil s'en rapporte à moi... à moi seul. _(Odoard se tait.)_ Ah! c'est de la folie qu'une telle générosité! Qu'on se batte pour une femme, qu'on se ruine pour une femme... soit! mais se faire fusiller pour elle, c'est trop fort! Que feriez-vous donc pour votre mère?
ODOARD, _avec émotion_.--Pas davantage... de grâce... je suis touché jusqu'au fond de l'âme...
LE MARQUIS.--Il ne s'agit pas d'être touché, mais de vivre! Je ne veux pas, moi, que vous vous fassiez tuer pour quelque coquette, qui rira de vous avec un autre le lendemain du jour où voua serez mort pour elle... Vous gardez le silence... Eh bien, je vous sauverai malgré vous!... _(Se tournant vivement vers Francesca.)_ Francesca, vous savez le nom de cette femme, voulez-vous le révéler?
FRANCESCA.--Ciel!...
ODOARD, _vivement_.--Madame, ne parlez pas!
LE MARQUIS.--Vous savez tout, puisqu'il vous dit de vous taire!... Parlez!... je, vous en supplie comme ami... je vous l'ordonne comme juge!
FRANCESCA.--Mon Dieu! mon Dieu!
LE MARQUIS.--Si vous ne parlez pas... c'est vous qui le condamnez!...
FRANCESCA.--Grâce!
LE MARQUIS, _bas à Francesca_.--Laisserez-vous périr celui que vous aimez?
ODOARD, _bas aussi_.--Vous ne me sauveriez, pas!... Un combat à mort...
LE MARQUIS.--Parlez!
_(Francesca sans répondre cache sa tête dans ses deux mains.)_
LE MARQUIS, _avec résolution_.--Vous vous taisez?... Eh! bien donc, ce dernier moyen!... _(Il tire un portefeuille.)_ Vous voyez, ce portefeuille?
ODOARD, _à part_.--Ciel!... mes lettres!
LE MARQUIS.--On l'a saisi chez vous et on me l'apporte à l'instant. Je voulais vous le rendre sans l'ouvrir, mais puisque vous vous taisez....
ODOARD, _vivement_.--Monsieur le marquis... mon arrêt! mais n'ouvrez pas ces lettres!..,
LE MARQUIS.--Vos instances mêmes vous accusent...
ODOARD.--Par pitié pour moi-même, je vous en supplie...
_(Le marquis s'apprête à ouvrir le portefeuille; Odoard et Francesca le regardent avec angoisse... il l'ouvre... le portefeuille est vide.)_
LE MARQUIS, _stupéfait_.-Rien!...
ODOARD et FRANCESCA, avec étonnement.--Rien!...
ODOARD, _à part_.--Ah!... la marquise, sans doute...
FRANCESCA, _à part_.--Ma tante peut-être.
LE MARQUIS, _à Odoard_.--Pour la dernière fois, voulez-vous parler?
ODOARD.--Je n'ai rien à dire.
LE MARQUIS.--Soit donc!... _(Aux deux soldats.)_ Qu'on reconduise l'accusé dans sa prison!... _(.A Matteo.)_ Avertissez les membres du conseil que nous allons porter l'arrêt au prince...
FRANCESCA--Mon cousin!...
LE MARQUIS.--C'est vous qui l'avez voulu!
_(Odoard s'éloigne avec les deux soldats; Matteo entre dans la salle du conseil; le marquis s'assied vivement à la table et signe la sentence; Francesca est sur le devant de la scène.)_
FRANCESCA._avec désespoir_.--Perdu'.... et rien à faire!... rien pour le sauver!... O ma cousine! ma cousine qui n'aurait qu'un mot à prononcer!... Quoi!... j'ai là son salut dans mes mains... et je ne puis rien... moi... pour lui!... ah!...
Scène VII et dernière.
LES MÊMES, MATTEO.
MATTEO, _annonçant_.--Messieurs les jupes!
_(Les juges paraissent; le marquis ne joint à eux; Francesca s'élance vers eux.)_ FRANCESCA.--Arrêtez!... arrêtez!... j'ai une révélation à faire!...
LE MARQUIS.--Oui, approchez... Elle peut nous éclairer... elle sait tout!
_(Les juges s'approchent.)_
LE MARQUIS.--Qu'avez-vous à révéler?
FRANCESCA.--Le comte n'est pas coupable!... je puis le prouver!...
LE MARQUIS.--Jurez-vous de dire la vérité?
FRANCESCA, _après un moment de silence_.-Oui.
LE MARQUIS.--Toute la vérité?
FRANCESCA.--Oui.
LE MARQUIS.--Rien que la vérité?...
FRANCESCA.--Oui... _(à part.)_ Mon Dieu! pardonnez-moi ce parjure!...
LE MARQUIS.--Parlez donc.
FRANCESCA.--Le comte Odoard n'est pas coupable... car il n'était pas cette nuit au lieu de la conspiration.
LE MARQUIS.--Où donc était-il?...
FRANCESCA.--Chez, moi!
_(Cri général. La toile tombe.)_
ACTE TROISIÈME,
(Même décoration qu'au deuxième acte.)
Scène 1re.
LE MARQUIS, MATTEO.
LE MARQUIS, _il marche avec agitation_.--Plus j'y pense, plus je m'assure dans cette conviction! Ce n'est pas Francesca... j'en suis certain._(A Matteo.)_ Où est la marquise, ma femme?
MATTEO, _montrant le cabinet de gauche_.--Madame la marquise s'est fait conduire ici dans ce petit salon.
LE MARQUIS.--Comment se trouve-t-elle?
MATTEO.--Mieux... le prince son père est auprès d'elle.
LE MARQUIS.--Le prince est là?
MATTEO.--Vous pouvez entendre sa voix.
LE MARQUIS.--C'est bien. _(A lui-même.)_ Ma femme lui demande peut-être la réclusion de Francesca!... Elle est si sévère sur ce point-là!... Et puis une telle tache pour la famille!... Elle s'est trouvée mal en apprenant cet aveu!... Et je jurerais que c'est un sublime mensonge! _(A Matteo.)_ Qu'on amène le prévenu.
MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.--Son ignorance ce matin, son silence jusqu'à ce moment... tout me dit que ce n'est pas elle... Mais comment la justifier aux yeux de tous!... comment savoir quelle est la femme?... Voici Odoard... si je pouvais surprendre... _(Il se retire au fond.)_
Scène II.
LES MÊMES, ODOARD, SOLDATS, MATTEO.
MATTEO, _à Odoard_.--Veuillez attendre ici la décision du conseil, monsieur le comte. _(Matteo s'éloigne.)_
ODOARD, _sur le devant de la scène_.--Allons, encore cette dernière épreuve!... j'ai un supplice de moins que les accusés ordinaires... l'incertitude!... ah!... la marquise!... la marquise!... _(Après un instant de silence.)_ Qu'a-t-elle fait après tout?... Ce qu'auraient fait toutes les femmes à sa place!... Il n'y a qu'une créature surhumaine, un ange... _(Nouveau silence.)_ Eh bien! je suis sûr que sa jeune cousine Francesca l'aurait fait... Quelle chaleur de coeur!.... Je ne la connaissais pas!... Quel intérêt pour moi, qui ne suis rien pour elle!... Elle me pleurera... _(Souriant.)_ Et même, c'est assez étrange... je mourrai pour une femme, et je serai pleuré par une autre... _(Le marquis et Milieu descendent la scène.)_ Ah! voici le marquis et le secrétaire du conseil... On a beau dire... le coeur bat plus vite... n'importe, il n'en paraîtra rien.
Scène III.
ODOARD, LE MARQUIS. MATTEO, deux greffiers.
LE MARQUIS, _d'une voix sévère, à Matteo._--Lisez à M. le comte le jugement du conseil.
MATTEO, _lisant_.--«Le conseil de guerre assemblé pour juger le complot de l'abbaye de San-Severino, et appelé à statuer sur le sort du capitaine comte Odoard, après les informations, interrogatoires et audition des témoins... déclare que le comte...»
ODOARD, _l'interrompant_.--Est condamné à mort... Ne prenez pas le soin d'achever...
MATTEO.--«Déclare que le comte est acquitté à l'unanimité.»
ODOARD, _avec un cri de surprise_.--Acquitté! acquitté!
MATTEO, _continuant_.--L'alibi ayant été prouvé en sa faveur.
ODOARD.--L'alibi.
LE MARQUIS, sévèrement à Odoard.--Une femme a déclaré que vous étiez chez elle!...
ODOARD.--Une femme!... Qu'entends-je?... Ce n'est pas possible... Elle serait venue!
LE MARQUIS, _avec un accent marqué_.--Oui, monsieur le comte, elle est venue.
ODOARD, _à part_.--Ah!... je comprends... voici le revers de la médaille! Le marquis... j'aimais mieux l'autre péril... Enfin!...
_(Matteo et les greffiers sortent.)_
Scène IV.
LE MARQUIS, ODOARD.
LE MARQUIS, _à part_.--Plaidons le faux pour savoir le vrai. _(Il s'approche d'Odoard.)_ Monsieur le comte, vous sentez qu'un entretien est nécessaire entre nous.
ODOARD.--Je suis à vos ordres, monsieur.
LE MARQUIS.--Cette affaire ne peut se terminer ainsi, et vous êtes trop homme d'honneur pour refuser une réparation.
ODOARD.--Désignez le lieu et les armes.
LE MARQUIS.--Comment! des armes... Avec qui donc voulez-vous vous battre?...
ODOARD.--Mais... monsieur le marquis... puisque vous venez...
LE MARQUIS.--Vous refusez donc de l'épouser?
ODOARD.--L'épouser!... _(A part.)_ Il veut que j'épouse sa femme!
LE MARQUIS.--Est-ce que vous avez des objections contre ce mariage?
ODOARD, _au comble de l'embarras_.--Pas... précisément... mais il me semble... que... peut-être...
LE MARQUIS.--Lesquelles?... n'est-elle pas libre?
ODOARD, _malgré lui_,--Elle est libre!... _(A part.)_ Ce n'est pas la marquise!
LE MARQUIS, _à part_.--Ce n'est pas Francesca!... j'en étais sùr.
ODOARD, _à part._--Qui ce peut-il être?
LE MARQUIS, _à part_.--Qui ce peut-il être?... (_Haut et l'observant.)_ Mais, mon cher Odoard, quel air étrange vous avez avec vos exclamations de surprime.. l'épouser!... elle est libre!... On dirait que vous ne connaissez pas votre libératrice.
ODOARD.--Moi!... ne pas la connaître!... si bonne!... si belle!...
LE MARQUIS.--Si bonne!... si belle!... Toujours des faux-fuyants... Décidément il y avait donc bien des femmes qui pouvaient dire que vous ne conspiriez, pas la nuit dernière... puisque vous ne savez pas le nom de celle...
ODOARD.--Ne pas savoir son nom!... moi!...
LE MARQUIS.--Dites-le donc...
ODOARD.--Oh!... monsieur le marquis... la discrétion...
LE MARQUIS.--De la discrétion... après ce qu'elle est venue avouer dans le conseil!... mais pourquoi donc vouliez-vous vous battre tout à l'heure?...
ODOARD, _au comble de l'embarras_.--Mais... colonel... rien de plus simple.
LE MARQUIS.--Tant mieux... vous me l'expliquerez,
ODOARD.--Je vous croyais... envoyé... par celui qui...
LE MARQUIS--Par celui qui...
ODOARD.--Comme... c'est devant le conseil de guerre... que... elle est venue... je croyais que c'était...son mari qui..
LE MARQUIS.--C'est donc un des membres du conseil? Est-ce Rannuccio...
ODOARD.--Ne m'en demandez pas d'avantage... La joie... le saisissement!... vous comprenez... n'est-ce pas?... s'être cru mort... et puis sauvé par celle...
_(Francesca apparaît au fond.)_
LE MARQUIS, _l'apercevant, et à part_.--Francesca!... je ne savait rien.
ODOARD.--Mais où est-elle?... que je la voie!.... je veux la voir!...
LE MARQUIS, _lui montrant Francesca qui s'avance_--La voici!...
Scène V.
LES MÊMES, FRANCESCA.
ODOARD, _se retournant et voyant Francesca._--Ciel!... vous... madame!... vous!...
LE MARQUIS.--Qui voulez-vous donc que ce soit?.... ODOARD, _comme égaré_.--Vous... qui êtes venue dire... quoi! tant de générosité... de dévouement!... si pure! vous perdre pour moi!.. non!... je ne puis pas, je ne dois pas... Oh!... trop de sentiments se pressent dans mon coeur!... Pardonnez.... je ne puis que tomber à vos pieds... _(Il se jette à ses genoux.)_
FRANCESCA, _d'une voix troublée_.--Relevez-vous monsieur le comte!
LE MARQUIS, _s'avançant entre eux deux_.--Eh bien... comme vous voila troublés tous deux!... lui, muet de stupéfaction et n'osant pas s'approcherr... vous, immobile... et n'osant pas le regarder... Vraiment ce serait à ne pas croire que Francesca ait dit vrai... _geste de Francesca_ Si elle ne l'avait pas juré, _Il prend la main d'Odoard, celle de Francesca et les réunifiant dans la sienne_. Vous êtes bien les deux amants les plus dissimulés!... _(A Odoard.)_ Quand je pense que ce matin elle se plaignait que vous ne l'eussiez jamais remarquée.,, qu'elle me demandait des conseils pour vous plaire...
ODOARD.--Ciel!...
FRANCESCA, _vivement_.--Mon cousin!...
LE MARQUIS.--Ne craignez-vous pas que je vous compromette?... qu'elle feignait d'être jalouse...
FRANCESCA.--Mon cousin!...
ODOARD.--Jalouse!... Elle m'aimait donc!
LE MARQUIS.--Bien!... il demande si elle l'aime après que... Décidément, mon ami... vous êtes fou.
ODOARD.--Oui, vous avez raison, monsieur le marquis... je suis fou!... fou de bonheur!... C'est que vous ne pouvez savoir ce qui se passe dans mon âme... un monde nouveau... _(A Francesca.)_ Ah!... madame!... madame!... un mot... un mot de votre bouche qui me confirme...
LE MARQUIS.--Il ne se croira aimé qu'après le mariage...
ODOARD, _avec un cri de joie_.--Un mariage! quoi! elle consentirait...
FRANCESCA, _avec effort, mais d'une voix ferme_.--Ce mariage n'aura jamais lieu.
ODOARD.--Que dites-vous?
LE MARQUIS. _vivement._--Malheureuse enfant!... Mais c'est le déshonneur.
FRANCESCA.--Je le sais.
LE MARQUIS.--Rien ne pourra vous défendre du courroux de la princesse.
FRANCESCA.--Je le sais.
LE MARQUIS.--Rappelez-vous que la comtesse Pazzi, sur le simple soupçon d'une faute, a été chassée de la cour.
FRANCESCA.--Je le sais; mais ce mariage ne se fera pas.
LE MARQUIS.--Quels sont vos motifs?
FRANCESCA.--Une seule personne doit les connaître et peut les comprendre. M. le comte.
LE MARQUIS.--Eh bien! je vous laisse. Ah! Odoard, priez, suppliez, persuadez, car il y va vie tout entière. _(Il sort.)_
Scène VI.
FRANCESCA, ODOARD.
ODOARD.--Oh! avant toute parole, laissez mon coeur se répandre, laissez-moi vous contempler, vous adorer... Mais non, non, parlez... Comment, après m'avoir conservé la vie,, refusez-vous d'achever votre ouvrage?
FRANCESCA.--Monsieur le comte promettez-moi d'écouter sérieusement ce que je vais vous dire, malheureusement j'ai juré que si je vous sauvais, jamais je n'accepterais votre main.
ODOARD.--Et pourquoi? grand Dieu! Pourquoi?