L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843

Part 2

Chapter 23,588 wordsPublic domain

John Murray naquit le 22 novembre 1778, dans la maison n° 32 de Fleet-Street. Son père exerçait la profession de libraire, et ne vendait que des ouvrages de médecine. Il était fils unique, et il eut le malheur de devenir orphelin à l'âge de quinze ans. A sa majorité il s'associa avec le principal commis de son père, qui avait continué son commerce. Mais ils ne tardèrent pas à se séparer. M. Highley alla s'établir au nº 21, où son fils tient encore aujourd'hui une librairie médicale, et John Murray resta au n° 32. Toutefois il ne voulut pas se borner à la spécialité dans laquelle son père avait fait sa fortune; et, à dater de 1805, il commença l'importante série de livres historiques ou littéraires qui ont valu à sa maison la réputation universelle dont elle n'a pas cessé de jouir depuis cette époque. Nous ne mentionnerons pas ici les titres de tous les grands ouvrages qu'a publiés pendant quarante années John Murray. Il nous suffira de rappeler qu'il fut l'éditeur de lord Byron, de Walter Scott, de Thomas Moore, de Crabbe, de Washington Irving, de Milutan, de Southey, de Croker, de Lockhart, etc.; et qu'il fonda la _Quarterly Review_, cette revue tory qui a souvent vaincu sa redoutable rivale, la _Revue d'Édimbourg._

En 1806, John Murray avait épousé miss Elliot, la fille de M. Elliot le libraire d'Édimbourg. En 1812, il acheta le fonds de librairie et la maison de Miller, et il quitta Fleet-Street pour revenir s'installer un nº 50 dans Albemarle-Street. A dater de cette époque, chacune de ses entreprises commerciales fut un nouveau succès. Ses dernières publications, les _Mémoires du Lieutenant Eyre et de Lady Sale,_ se sont vendues à un nombre considérable d'exemplaires. Une seule fois son bonheur l'abandonna; il essaya de créer un journal quotidien ayant pour titre: _le Représentatif_. Après un an de sacrifices inutiles, il se vit obligé de renoncer à cette publication trop coûteuse.

Murray ne fut pas seulement l'éditeur heureux des plus grands écrivains anglais du dix-neuvième siècle, il sut mériter et conserver leur amitié. Byron,--personne ne l'ignore,--avait pour lui une affection et une estime particulières. Son salon d'Albemarle-Street fut, pendant bien des années, le lieu de réunion favori de tous les littérateurs, les artistes et les savants de Londres. Chaque jour, à deux heures de l'après-midi, on y trouvait une assemblée choisie. Lord Byron s'y rendait très-souvent: «Son grand plaisir, dit un jour Murray au rédacteur de _l'Athenaeum_, était de pousser des bottes aux livres élégants que j'avais disposés avec ordre sur mes rayons. Il mettait le désordre dans les rangs, atteignant toujours le volume qu'il avait pris pour but. Aussi, ajoute-t-il en riant, étais-je parfois très-satisfait d'être débarrassé de lui.»

Murray se montra, durant tout le cours de sa longue carrière, digne du titre de _gentleman_. Il était bienveillant et généreux; il avait d'excellentes manières et des goûts distingués. On raconte de lui une foule d'anecdotes qui font honneur à son esprit ou à son coeur. Il payait très-chèrement les manuscrits qu'il avait le désir de publier; souvent même il donna aux auteurs le double de la somme convenue; ainsi il acheta à Campbell ses _Spécimens of the Poets_ 500 livres, et il les paya 1,000 livres. Allan Cuningham reçut de lui 50 livres sterl. en sus du prix fixé par leur contrat, pour chacune de ses biographies des artistes anglais. Il voulut avoir dans sa galerie de tableaux les portraits de tous les hommes de mérite dont il éditait les ouvrages, et il les fit peindre à ses frais par des artistes de talent. Cette curieuse collection renferme des chefs-d'oeuvre de Lawrence, de Philipps, de Pickersgill, de Hoppuez, de Wilkie, etc.

Murray est mort à l'âge de soixante-six ans. Pendant quarante ans il n'a pas cessé de prodiguer aux principaux écrivains de l'Angleterre des encouragements efficaces. Il a été plus généreux envers eux qu'aucun autre libraire à aucune autre époque, dans aucun autre pays; c'est un hommage que nous nous plaisons à lui rendre. N'est-ce pas là une belle et noble profession? une vie honorablement et utilement remplie?

Murray laisse une veuve, trois filles et un fils, l'auteur des excellents _Handbooks for Travellers_, qui jouissent déjà d'une réputation méritée.

Mademoiselle Lenormand.

Le mardi 27 juin la foule se pressait aux portes de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L'église était tendue de blanc; Dans le choeur s'élevait un somptueux catafalque, dont les lames d'argent scintillaient à la clarté des cierges. Le corbillard, traîné par quatre chevaux, suivi de pleureuses et de dames en grand nombre, s'est dirigé lentement vers le Père-Lachaise, et les curieux assemblés, après avoir questionné les gens du convoi, se répétaient: «Mademoiselle Lenormand, la fameuse tireuse de cartes, l'amie de l'impératrice Joséphine, est morte!»

Mademoiselle Lenormand, qui déjà avait doté l'une de ses nièces de 300,000 francs, laisse 500,000 francs en propriétés foncières. Elle a gagné cette fortune à faire de _grandes et petites patiences_, à lire dans le marc de café, à examiner des blancs d'oeufs, à distribuer des espérances ou des alarmes. C'était la dernière représentante des antiques sibylles de Cumes, de Delphes, d'Érythée, d'Ancyr, de Tibur ou autres lieux. Elle pratiquait de bonne foi la science chimérique de Corneille Agrippa, de Cagliostro et d'Etteila; et comme elle avait par intervalle deviné juste, comme elle avait été servie parle hasard ou par sa pénétration, elle s'était acquis une célébrité qui lui survivra.

Marie-Anne Lenormand, morte le 25 juin 1843, était née à Alençon (Orne) en 1772. Sa mère passait pour l'une des plus belles femmes de France. M. Lenormand ramena à Paris peu de temps après son mariage, et quand elle parut aux Tuileries, les admirateurs l'environnèrent avec un empressement si flatteur, mais en même temps si importun, qu'elle fut obligée de se dérober aux hommages par une retraite précipitée. À Versailles, au grand couvert, Louis XV remarqua la jeune Alençonnaise et demanda qui elle était. On vint dire, à M. Lenormand: «Le roi a distingué votre femme; votre fortune est assurée.» L'honnête homme savait à quel prix il la fallait acheter, et dès le lendemain les deux époux, fuyant les séductions de la cour, avaient repris le chemin de la Normandie.

Élevée à l'abbaye royale des dames bénédictines d'Aleriçon, Marie-Anne Lenormand y fit des progrès rapides dans les langues mortes et vivantes, le dessin, la peinture, la musique, etc. Dès l'âge de sept ans, elle donnait des preuves d'une singulière aptitude à deviner les événements futurs. L'abbesse du couvent des Bénédictines fut destituée pour inconduite et enfermée dans une maison de correction. Grande rumeur parmi les soeurs et les pensionnaires: à qui sera confiée la direction du troupeau? Pendant qu'on délibérait là-dessus, la petite Lenormand prédit que le choix du roi tomberait sur une certaine dame de Livardie, et la prophétie se réalisa dix-huit mois après; il y avait alors six mois que mademoiselle Lenormand avait quitté les Bénédictines pour les dames de Sainte-Marie. La nouvelle abbesse renvoya chercher, lui donna une fonction d'honneur dans la cérémonie du sacre, et la présenta à l'évêque Grimaldi comme une enfant de haute espérance.

A dix-sept ans, au commencement de 1789, mademoiselle Lenormand annonça la chute du trône, des changements dans la constitution du clergé et la suppression des couvents. Ces présages, inspirés par les circonstances, n'avaient rien de miraculeux; mais il était extraordinaire qu'une aussi jeune personne, s'élevant brusquement au niveau des esprits éclairés, comprit l'imminence et l'intensité des tempêtes politiques, et qu'elle proclamât hautement ce que les plus audacieux disaient tout bas.

En 1790 elle vint à Paris, et fut placée en qualité de lectrice auprès d'un vieillard, M. d'Amerval de la Saussotte, dont Marat, dans son _Ami du Peuple_, désignait la maison, rue Honoré-Chevalier, nº 10, connue un rendez-vous de royalistes. Mademoiselle Lenormand se posa de prime abord comme devineresse, et fut promptement en vogue dans la haute société parisienne. Plus l'avenir devenait sombre et incertain, plus les privilégiés recherchaient des opérations cabalistiques qui éclaircissaient leurs doutes et raffermissaient leur courage. Quand Marie-Antoinette fut en prison, Marie Lenormand, royaliste ardente, ne s'en tint pas à tirer les cartes: elle entreprit de la faire évader. Déguisée en commissionnaire et portant un panier de fruits, elle fut introduite à la Conciergerie par madame Richard, femme du concierge et Machouis, administrateur des prisons. Elle trouva la reine accablée, désespérée, sourde à toute proposition de salut. La destitution de l'administrateur mit fin aux tentatives de la sibylle libératrice.

Sibylle, telle était la qualité qu'elle s'arrogeait alors, car elle avait quitté sa place de lectrice pour établir un bureau de divination rue de Tournon, nº 153, aujourd'hui nº 5. A ses premiers clients, s'adjoignirent des hommes qui, embarqués, dans la Révolution, en appréhendaient, pour eux et pour leurs projets, les désordres aléatoires. Au mois de floréal an II (mai 1794). elle reçut la visite de Robespierre, de Saint-Just et de La Force, administrateur du bureau central de sûreté générale: «Vous serez, leur dit-elle, condamnés et exécutes dans l'année.» Peu de temps après, la sibylle était conduite à la Petite-Force, comme contre-révolutionnaire, ayant fait des prédiction pour troubler la tranquillité des citoyens et amener une guerre civile. En prison, elle fut la providence des femmes» nobles, auxquelles elle fit pressentir une délivrance prochaine. Mademoiselle Montansier, ex-directrice des théâtres de la cour, allait être transférée à la Conciergerie, lorsque mademoiselle Lenormand lui dit: «Mettez-vous au lit, faites la malade; un changement de prison serait la mort, mais vous l'éviterez et vous vivrez très-âgée.» En effet, les personnes transférées prirent sur l'échafaud, et mademoiselle Montansier fut sauvée par le 9 thermidor.

Ce fut à la Petite-Force que Marie Lenormand entama avec Joséphine de Beauharnais, la future impératrice, des relations qui lui ont valu en grande partie sa popularité. Superstitieuse commue toutes les créoles, Joséphine lui fit passer des notes du Luxembourg, où elle était détenue, en la priant de lui prédire son sort et celui de son mari. «Le général Beauharnais, répondit l'oracle, sera victime de la Révolution. Sa veuve épousera un jeune officier, que son étoile appelle à de hautes destinées:»

Délivrée par la cessation de la Terreur, Marie Lenormand reprit ses séances prophétiques. En 1795, consultée par Bonaparte, qui songeait à demander du service au Sultan, elle lui dit: «Vous n'obtiendrez point de passe-port; vous êtes appelé à jouer un grand rôle en France. Une dame veuve fera votre bonheur, et vous parviendrez à un rang très-élevé par son influence; mais gardez-vous d'être ingrat envers elle: il y va de votre bonheur et du sien.»

Sous le Consulat, le 2 mai 1801, la sibylle fut mandée à la Malmaison par Joséphine, et lui présagea des grandeurs nouvelles. Lors de la formation du camp de Boulogne, ayant annoncé que le premier Consul échouerait s'il tentait une descente en Angleterre, elle fut conduite aux Madelonnettes, où on la garda du 16 décembre 1803 au 1er janvier 1804. Elle subit une seconde détention en 1808, pour avoir prédit que l'Empereur voulait se rendre maître des États-Romains, et que la guerre d'Espagne lui serait funeste. Cette dernière persécution lui inspira un gros livre in-8: _les souvenirs prophétiques d'une sibylle sur les causes secrètes de son arrestation du 11 décembre 1809._ Persiflée à l'occasion de cet ouvrage, par le _Journal de Paris_, les _Débats_ et le _Nain Jaune_, elle inséra de longues réponses dans le _Courrier_ du 20 septembre et le _Constitutionnel_ du 24 septembre 1815. Puis, comme pour défier la critique, elle se mit à publier volume sur volume: _Anniversaire de la mort de l'Impératrice Joséphine_, in-8, 1815; _la Sibylle au tombeau de Louis XVI._, in-8, 1816; _les Oracles sibyllins_, in-8, 1817; _la Sibylle ou congrès d'Aix-la-Chapelle_, in-8, 1819; _Mémoires historiques et secrets de L'Impératrice Joséphine_, 2 vol. in-8, 1820, réimprimés en 3 vol. en 1827. Tous ces ouvrages sont également écrits dans un style emphatique et diffus. L'auteur parle sérieusement de ses rapports avec _Ariel, esprit super-céleste tout-puissant_; du mérite admirable de Cagliostro, possesseur des _dix séphiroths_; de _Phaldarus_, génie de la recherche des choses occultes, qui lui apparaît sous la forme d'un vieillard vêtu d'une longue tunique verte. Ces rêveries ne méritaient pas l'honneur d'un procès; la magistrature belge jugea toutefois à propos de l'aire arrêter la pythonisse, qui était venue exercer à Bruxelles. Après plusieurs interrogatoires, elle fut renvoyée devant le tribunal de Louvain, comme s'étant vantée de posséder la _flèche d'Ahuris_, une _loupe magique_ et un _talisman_ précieux, et ayant ainsi employé des manoeuvres frauduleuses pour persuader l'existence d'un pouvoir et d'un crédit imaginaires, etc. Condamnée à un an de prison, elle fut acquittée en appel, aux acclamations de toute la ville. Les détails assez curieux de cette cause sont consignés dans les _Souvenirs de la Belgique, Cent jours d'infortune_, ou _le Procès mémorable_, in-8, 1822.

Mademoiselle Lenormand a fait paraître encore _l'Ange protecteur de la France au tombeau de Louis XVIII_, in-8, 1824; le prospectus d'un ouvrage inédit, _Album de mademoiselle Lenormand_, 5 vol. in-4, et 80 vol. in-8; _l'Ombre immortelle, de Catherine II au tombeau d'Alexandre Ier_, in-8, 1826; _l'Ombre de Henri II au palais d'Orléans_, in-8, 1831; _Manifeste des Dieux sur les affaires de France_, in-8, 1832; _Arrêt suprême des Dieux de l'Olympe en faveur de la duchesse de Berri et de son fils_ in-8, 1833.

Marie-Anne Lenormand avait adopté un cérémonial uniforme pour tous ceux qui la consultaient. Un vieux domestique en habit noir introduisait le _consultant_ dans l'antichambre, en disant: «Mademoiselle est occupée, veuillez attendre.» Ce procédé dilatoire, en usage chez les médecins et les avocats, a pour but de persuader au client qu'il n'est qu'une unité d'une queue interminable. Au bout de dix minutes, le vieux domestique vous menait dans un cabinet oblong à l'extrémité duquel était assise la prêtresse, le front ombragé d'un turban. Le long du mur, à gauche de la porte, était une bibliothèque remplie des ouvrages de Jean de La Taille, Jean Helot, Nostradamus, Albert de Souabe, Le Loyer, Gaspard Poncer, Apomazar, Léonard Vair, etc. La sibylle vous adressait huit questions: «Quel est le mois et le quantième de votre naissance?--Quel est votre âge?--Quelles sont les premières lettres de vos prénoms et du lieu de votre naissance?--Quelle couleur préférez-vous?--Quel animal aimez-vous le mieux?--Pour quel animal éprouvez-vous le plus d'antipathie?--Quelle est la fleur de votre choix?--Voulez-vous le _grand jeu_ ou le _petit jeu?_» Elle commençait ensuite ses opérations chiromanciennes, cartomanciennes, captromanciennes, ooscopiennes ou cafémanciennes.

Nous ne pensons pas devoir nous étendre sur ces puérilités divinatoires. A quoi bon expliquer, d'après Delrio, Taisnier ou de La Chambre, comment chacun des doigts est consacré à une planète, le pouce à Vénus, l'index à Jupiter, le doigt du milieu à Saturne, etc.? A quoi bon chercher ce qu'on peut voir dans un jeu de cartes ou dans quelques gouttes d'eau versées sur un miroir? Nous sommes de l'avis de saint Ouen, évêque de Rouen, qui disait à ses ouailles: «Ne croyez point aux sorciers, je vous en conjure; ne les consultez pour aucun objet.» La seule divination admissible est celle dont les résultats sont amenés par la perspicacité naturelle; la méthode d'induction est le véritable esprit divinatoire. S'il s'agit des États, les événements passés ou présents ont des conséquences faciles à pronostiquer; s'il s'agit des individus, le tempérament, la physionomie, l'âge, les manières, nous signalent le caractère du _consultant_; et les actions étant toujours conformes aux penchants, nous arrivons à des hypothèses assez exactes.

Ce qui a rendu mademoiselle Lenormand si fameuse, c'est d'avoir compté parmi ses adeptes Fouché, Barras, David, Denon, Moreau, madame de Staël, Talma, le chanteur Garât, le prince de Talleyrand et la plupart des hommes illustres de l'Empire. Nous reconnaissons volontiers qu'elle ne manquait ni d'esprit ni d'érudition; mais puisse-t-elle, pour l'honneur du dix-neuvième siècle, avoir emporté l'art divinatoire dans son tombeau!

Tombeaux de Casimir Périer et de Garnier-Pagès,

AU PÈRE-LACHAISE.

Deux cérémonies funèbres ont eu lieu ces jours derniers au cimetière du Père-Lachaise. Deux monuments dont une souscription publique a fait les frais, ont reçu les restes de Casimir Périer, mort premier ministre, et ceux de Garnier-Pagès, enlevé si jeune à la tribune parlementaire. Les mots de services rendus au pays, de monument national, ont été prononcés au pied des deux tombeaux; et cependant les foules de chaque cortège, animées de sentiments bien divers, n'ont ni les mêmes voeux ni le même but. Nous n'avons pas à retracer la vie publique de Casimir Périer ni celle de Garnier-Pagès: le monument nous occupe ici plus que le personnage; cependant, qu'il nous soit permis de le remarquer, ces deux hommes, avant la révolution de 1830, auraient siégé sur les mêmes bancs, soutenu la même lutte, travaillé à la même oeuvre; s'ils avaient disparu alors, les mêmes voix auraient béni leur mémoire. Un grand événement arrive et imprime une marche nouvelle aux destinées de la France: Casimir Périer croit que la révolution est le dénouement du drame, Garnier-Pagès n'y voit que son exposition; de cette divergence dans les idées est née la différence dans la conduite. Les deux hommes politiques ont déployé dans la lutte, selon leur génie, beaucoup de talent et de courage; la mort, interrompant leur oeuvre commencée, a arraché l'un aux affaires; qu'il dirigeait avec énergie, l'autre à la tribune qu'il occupait avec distinction. Leurs partisans ont regardé la perte de ces illustres chefs comme un malheur public; de là un double élan national dont les monuments funèbres sont la solennelle manifestation.

Chacun de ces monuments a un caractère qui lui est propre, et convient tout à la fois au personnage qu'il honore et au parti qui l'élève.

Le tombeau de Casimir Périer, banquier opulent, ancien régent de la banque de France, premier ministre, etc., est d'un beau style et d'une grande richesse; les proportions en sont larges et dénotent un architecte habitué à des conceptions d'une plus haute portée et à des constructions plus grandioses; les ornements en sont magnifiques. Le monument fait honneur au talent de M. Achille Leclerc.

La statue est ressemblante: c'est bien là cette nature élevée, belle, énergique; la pose rappelle une volonté fière, le mouvement du bras une action ferme. Les bas-reliefs représentent les images de l'Éloquence t de la Justice et de la Force; le dessin en est correct et l'exécution savante.

Voici les inscriptions gravées sur le tombeau: _La Ville de Paris, pour consacrer la mémoire d'un deuil général, a donné à perpétuité la terre ou repose un grand citoyen._

On lit au-dessus de l'Éloquence: _Sept fois élu député, président du conseil des ministres sous le règne de Louis-Philippe Ier, il défendit avec conscience et courage l'ordre et la liberté dans l'intérieur, la paix et la dignité nationale à l'extérieur_.

On lit au-dessus de la porte du caveau: _La reconnaissance publique a érigé ce monument sous la direction d'Achille Leclerc, architecte; de Corlot statuaire: et par les commissaires Aubé, président du Tribunal de Commerce; Benoist, colonel de la garde nationale; comte de Château-Giron, lieutenant-général; duc de Choiseul, pair de France; Philippe Dupin, député, bâtonnier de l'ordre des avocats; de Kératry, député; comte Lobin, maréchal de France: le baron Seguier, premier président; Philippe de Ségur, pair de France._

Le monument s'élève isolé au centre de mille allées du jardin funèbre, au bas d'une colline, au milieu d'une pièce de gazon; de beaux arbres l'enveloppent à moitié de leur ombrage semi-circulaire.

Le tombeau de Garnier-Pagès n'a pas cette magnificence qui n'aurait pas convenu à la destinée modeste du simple député, Garnier-Pagès repose au milieu de la foule; mais comme la place a été bien choisie! que de calme dans ce lieu solitaire! comme le style du monument et original et sévère! UNE TRIBUNE AU-DESSUS D'UN CERCUEIL! On découvre là-bas tout Paris dans le lointain. Le cercueil est en marbre noir, la tribune en marbre blanc et sa base en granit; l'oeil contemple avec recueillement, au-dessus de la tribune, la couronne civique et la liste éloquente des principaux discours du jeune orateur.

On lit sur le tombeau, pour toute inscription:

GARNIER-PAGÈS, SOUSCRIPTION NATIONALE.

David (d'Angers), artiste si plein d'énergie et de nobles sentiments, que l'on trouve toujours quand il s'agit de gloire nationale, a donné le dessin de ce monument.

Le Major Anspech.

NOUVELLE.

(Suite et fin--V. p. 261.)

M. le major Anspech fredonna ces petits vers en se dandinant de la façon la plus galante dans le long fourreau noisette qu'il appelait sa redingote, ce qui donna quelque chose de si extravagant à sa tournure, que le factionnaire préposé à la porte des Tuileries eut quelque remords de l'avoir laissé passer.

Néanmoins, le major, dès qu'il fut entré dans l'avenue des orangers, reprit un peu d'assiette et de décorum. De plus, il redressa si haut la tête et roidit tellement le jarret, qu'il parut tout à coup d'une longueur au-dessus de toute idée, et qu'on l'eut pris pour l'épée d'un Suisse de Marignan faisant un tour de jardin.

La promenade offrait ce jour-là toutes les splendeurs imaginables. Le soleil miroitait sur les grands bassins rayés d'ombre et de clarté, tamisant ses larges rayons rouges au travers des ormes, et noyant toute l'atmosphère dans une vapeur flamboyante. Des torrents de lumière ruisselaient sur les statues de marbre et les couvraient d'étincelles, tandis que la rêverie, au cou penché, semblait sommeiller, invisible, sous les bosquets en fleurs, et que la brise, réfugiée au plus profond des charmilles, se jouait, escortée des voluptés nonchalantes, comme une nymphe de Délos sous les lauriers sacrés.

Nous n'osons trop affirmer si ce fut précisément dans ces termes que l'ex-mousquetaire gris de Monsieur résuma les sensations caressantes dont l'aspect du jardin, à cette heure et par ce beau soleil, dut vraisemblablement l'inonder. D'ailleurs l'avis de tous les philosophes est que, de deux voluptés, c'est la plus pressante qui l'emporte généralement sur l'autre, et qu'un plaisir médiocre s'efface devant un plaisir extrême.

Tel était pour lors l'état moral de M. le major Anspech.

Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses pensées,--et comment dire à quelles pulsations bondissantes son coeur était alors livré,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret promeneur!... Et plus, ô délices! plus il le regardait, plus il le trouvait embelli. Les jeunes pousses du chèvrefeuille, ayant fini par se rencontrer en montant, formaient un dôme de verdure sous lequel apparaissait le petit banc à demi voilé de fleurs.