L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843
Part 6
M. Topffer habite Genève, où il dirige un pensionnat renommé. Chaque année, depuis longtemps déjà, il part avec vingt ou trente de ses élèves et madame Topffer, et cette petite caravane emploie trois ou quatre semaines des vacances à parcourir à pied, le sac sur le dos, les plus belles contrées de la Suisse, de la Savoie, du Tyrol et de l'Italie septentrionale. Souvent elle va jusqu'à Milan; une fois même elle s'est aventurée jusqu'à Venise. Tous les jours, pendant les haltes, les repas, le matin avant le départ, le soir après le souper, M. Topffer avait pris l'habitude de rédiger le récit de ces _Voyages en Zigzag_, entremêlé d'observations fines et piquantes, de pensées profondes de bons mots malicieux, et orné de ravissants croquis.--Chaque aimée le précieux album, autographié à un petit nomme d'exemplaires, était distribué à tous les membres de la caravane. C'est la collection de ces albums, très-recherchés et très-rares, que MM Dubochet et Comp. publient aujourd'hui par livraisons hebdomadaires.
Le seul moyen de faire connaître ce livre, c'est d'en citer quelques fragments pris au hasard; car, si nous étions obligé de choisir, nous nous trouverions fort embarrassé.
La première heure des vacances a enfin sonné: la caravane se met en route, et, s'embarquant sur le lac de Genève, abandonne la classe et les livres aux rats, qui commencent aussitôt leurs voyages en zigzag.
Le bateau a débarqué nos jeunes touristes à l'extrémité du lac. Chacun met son sac sur son dos, et le voyage à pied commence. Outre leur sac, tous emportent, selon les sages recommandations du général en chef, provision d'entrain, de gaieté, de courage et de bonne humeur. «Il est très-bon, dit M. Topffer au départ, de compter pour l'amusement sur soi et ses camarades plus que sur les curiosités des villes ou sur les merveilles des contrées; il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez pour tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu'à ce point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur nature les moins délicats.
Dès la première journée, ce dernier conseil a été si bien suivi par une partie de la troupe, qu'il faut s'arrêter pour prendre une voiture et y faire monter les éclopés et les démoralisés.
Cette voiture, c'est le char-à-bancs national, qui tient par quatre clous, des attelages de ficelle et des bêtes borgnes; mais ne craignez rien, on est plus en sûreté sur ce misérable chariot que dans nos plus brillants phaétons.
Nous voudrions pouvoir suivre nos voyageurs dans toutes leurs excursions, raconter toutes leurs aventures; mais nous avons à peine la place nécessaire pour resserrer dans trois ou quatre colonnes de ce journal, divers échantillons des croquis de leur aimable guide.
Voyez ce jeune touristicule lançant des pierres aux nuages où il aperçoit des oiseaux qui planent, et consumant dans en exercice un excédant de vigueur dont plusieurs sauraient bien une faire:
Les dents de la chaîne des Fiz qui branlent dans leurs mâchoires et qui, de temps en temps, s'écroulent avec un horrible fracas.
Un lever dans un chalet où il a fallu passer la nuit sur le foin.
«Ce jour-ci, dit M. Topffer, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu transis et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous fait, voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages entièrement herbacés; en particulier le voyageur Aubier assemble à une prairie; blouse et pantalon, tout est verdâtre; il sera verdâtre jusqu'à Milan, lieu préfixé pour une lessive générale. Pour les pays où nous allons entrer, cette couleur a certainement plus d'à-propos que si c'était le rouge républicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet est debout, encore un peu nocé de la veille; le plancher ne l'a point verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches ... Les rates, ce sont les épouses des rats.
Voici maintenant le portrait de ce brave Cohendet, dont il vient d'être question:
«Cohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gervais. C'est, un bon homme, jeune autrefois, au timbre de stentor et au parler plein et pâteux: «Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'oeil, pas si net que ci-devant.» Il faut savoir que Cohendet est très-souvent de noce, et qu'à la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange trés-salé. Il s'ensuit que Cohendet _festonne_ un peu au retour, et que, regardant la montagne, il voit double cime, et s'en prend à son âge.»
Quand on voyage dans les montagnes on couche souvent sur le foin, et ou déjeune en plein air, au bord d'un précipice.
Mais quel est ce brave homme qui descend les hauteurs?
«Ah! les belles gens! dit-il, et puis propres, et puis riches! Ah çà, qui êtes-vous bien, vous autres? Des bienheureux du temps. Et que diable venez-vous donc voir chez ces rues? et tant d'autres qui passent aussi, mêmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterré sous mes millions!--
Voilà, lui dit magnifiquement M. Topffer, vingt sous pour vous.--Eh! braves gens! bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un coup!!!» Et il s'en va aussi joyeux que si les millions étaient venus, sans compter que vingt sous, c'est plus portatif.»
M. Topffer ne se contente pas de croquer les portraits des originaux qu'il rencontre ni de représenter les principales scènes tragi-comiques dans lesquelles sa petite caravane joue un rôle intéressant; tous les beaux paysages qu'il admire sur sa route, tous les monuments curieux qu'il visite, il les dessine avec un talent remarquable, il nous les montre tels qu'il les a vus. Contemplez ce joli lac Combal, dont les lignes douces contrastent avec le déchirement et les dentelures de place qui de tous côtés frappent la vue.
Mais admirez surtout la tour fameuse du _lépreux_ de la vallée d'Aoste. Pouvez-vous désirer un tableau plus vrai et en même temps plus artistement composé? Lisez en outre le passage remarquable que M. Topffer a écrit au pied de cette tour:
«Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veut, sur l'autorité de M. de Maislae, que son lépreux a vécu là, et ils citent en preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu'on prouverait que Romulus a tété une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre. Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est vraie ... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans les oeuvres de génie la vérité peu se rencontrer indépendamment de la réalité; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur coeur que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs semblables. Qui croit à la réalité de Paul et Virginie? et qui ne croirait pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de joies et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose l'histoire de ces deux enfants? L'écrivain et le peintre qui ne savent que copier la réalité qu'ils voient, sont vrais sans charme et sans profondeur; celui à qui son coeur et son génie révèlent ce que la réalité ne montre pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la foule, celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être recherché, et il n'y a que les niais qui lui demandent en preuve de la justesse d'imitation l'extrait mortuaire de ces personnes.
«Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels; la vérité y frappe si peu qu'on serait disposé à la leur contester. Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits qui n'existèrent jamais; la vérité y frappe tellement que l'on veut qu'ils aient existé, que l'on va voir d'âge en âge les lieux auxquels le peintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à cause d'eux, et que des générations entières, non pas sur la foi d'aucune autorité, mais sur le témoignage de leurs yeux qui ont lu, de leur esprit qui a saisi, de leur coeur qui a compris, vivent et meurent convaincus de leur existence.»
Malheureusement la place nous manque et nous sommes forcé de nous arrêter. Qu'il nous soit permis toutefois de citer encore deux passages d'un genre différent, qui montreront combien le talent de M. Topffer est varié:
«Plusieurs vot visiter la cure et son tranquille cimetière; on y monte par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique asile. N'était l'agrément de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et s'y endormir, dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias, presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'où le ministre, quand il fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivante, la maison de Dieu, et tout autour les oeuvres qui racontent sa gloire.»
«... Au delà du roc perché nous commençons à rencontrer des touristes qui descendent. Le premier est de l'espèce _sous-pieds_. Le touriste à sous-pieds est gêné pour marcher comme certains aquatiques qui nagent mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à sous-pieds est sur son mulet, ce accoutrement bois de Boulogne jure avec les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les règnes de ces ornithorynques qui ce sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les deux.
«Plus loin (cette vallée est très-riche en espèces rares et curieuses), nous trouvons une autre variété, C'est le touriste _imperméable_, qui est triste, soigneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant ce ciel, désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui de maître corbeau, perché aussi.
«Plus loin le touriste _nono_: haut comme une grue, muet comme un poisson. Il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni ailleurs, et il méprise beaucoup les pays où _tute le monde paarlé à tute le monde_.
«Plus loin le touriste en _litière_, un infirme ou une dame. Quatre forts gaillards se relèvent pour le porter. Le touriste en litière s'enveloppe de châles, s'achemine pâle, arrive éteint et va vite se coucher. On le refait avec du calme et des boissons chaudes.
«Plus loin le touriste _parleur_: il est accommodant et trouve tout beau suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes celles qu'il a vues, sans en omettre aucune, après quoi il dit: Partons. C'est qu'il veut changer de sujet.
«Plus loin le touriste _furibond_: il est hagard, indigné, fait des pas de deux mètres, s'offusque si on le regarde, jure si ou ne lui fait place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé court après lui. Cette espèce est rare; nous l'avons trouvée au-dessus de la Handeck, après le pont.
«Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce si commune du touriste constatant. Lu touriste _constatant_ est celui qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un itinéraire à la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout est conforme, il baille; mais si l'itinéraire l'a trompé, il devient furieux et ou ne sait plus qu'en faire. La cicérone se cache, l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint et les petits chiens aboient.»
Un pareil ouvrage ne s'analyse pas; pour l'apprécier à sa juste valeur, il faut le lire tout entier, il faut le suivre pas à pas dans ses capricieuses fantaisies, dans ses nombreux zigzags, depuis le départ jusqu'au retour, C'est la représentation la plus fidèle, la plus complète, la plus ingénieuse, la plus amusante et la plus instructive, la plus sérieuse et la plus bonhomme qu'on puisse imaginer de la vie du voyageur à pied dans les Alpes, vie de contrastes et d'aventures, de bons et de mauvais jours, de vives joies et de petites misères, de privations et de fatigues de toute espèce; mais vie de liberté, vie de bonheur, d'un bonheur vrai, sain, pur, dont ceux qui l'ont goûté ne perdent jamais le souvenir (1).
[Note 1: _Voyages en Zigzag,_ ou Excursions d'un pensionnat en vacances, dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes; par R. TOPFFER; illustrés d'après les dessins de l'auteur, et ornés de 12 grands dessins, par CALANE.--1 beau vol, in-8 jésus de 400 pages. 30 livraisons à 50 cent. (15 francs l'ouvrage complet.) 1843. _Dubochet et Comp_. (2 livraisons sont en vente.)]
Bulletin bibliographique.
_Oeuvres de Spinoza_, traduites par Émile Saisset, professeur de philosophie au collège royal de Henri IV, avec une introduction du traducteur. 2 vol. in-18,--Paris, 1843. _Charpentier_. 4 fr. le volume.
M. Émile Saisset vient enfin de donner aux amis de la philosophie une traduction française depuis longtemps promise des oeuvres de Spinoza. «Populaire en Allemagne, dit-il, Spinoza est encore en France à peu près inconnu. Ce n'est pas qu'il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son nom: on le célèbre avec enthousiasme, on le décrie avec emportement, ou l'atteste, on le cite à tout propos; mais l'admiration effrénée qu'il inspire aux uns, pas plus que les violentes colères qu'il allume chez les autres, n'ont réussi à lui procurer des lecteurs. J'ai pensé qu'une traduction était absolument nécessaire pour donner enfin des amis ou des adversaires sérieux à Spinoza, et j'ai même osé espérer qu'elle pourrait mettre un terme à cette aveugle et stérile controverse qui s'agite depuis quinze ans dans le vide: débats ridicules où aucune des parties ne connaît les pièces du procès.
«Spinoza est un solitaire; il s'inquiète sérieusement de s'entendre avec lui-même, mais fort peu d'être entendu. Animé du plus violent mépris pour le vulgaire, il ne s'adresse qu'aux esprits d'élite, et fait de son style une algèbre à l'usage des géomètres et des penseurs; souvent même il invente des mois nouveaux. En France on a beaucoup de curiosité et peu de patience; l'erreur même fait moins peur que l'obscurité. Aussi Spinoza intéresse-t-il tout le monde sans se faire lire de personne.»
Une traduction française, c'est-à-dire claire et précise, de ces ouvrages théologiques ou métaphysiques très-difficiles à comprendre en latin était déjà une sorte de commentaires. Toutefois M. E. Saisset avait voulu joindre à ce rude travail, dont il s'est acquitté avec autant de talent que de zèle, une introduction étendue, où il se proposait, après avoir éclairci le caraclère et l'enchaînement du système, de soumettre le système lui-même à une discussion régulière et approfondie; mais cette introduction a pris peu à peu de si grands accroissements, qu'elle est devenue un livre. M. Émile Saisset n'en donne aujourd'hui au public que la première partie, c'est-à-dire une sorte d'exposition critique de la philosophie de Spinoza. Il se réserve de publier dans quelques mois la seconde partie, c'est-à-dire l'histoire et la réfutation de ce grand système.
Outre cette introduction, qui n'a pas moins de 200 pages, le premier volume contient une _bibliographie générale_ des oeuvres de Spinoza, la _Vie de Spinoza_ par Colerus, et le fameux _Traité théologico-politique (Tractatus theologico-politicus)_ le seul ouvrage de Spinoza qu'il se soit décidé à publier de son vivant et le seul qui ait été traduit en français jusqu'à ce jour.
Dans le second volume, M. Émile Saisset a réuni _l'Éthique_, le _Traité de la réforme de l'entendement_ et les _lettres. L'Éthique_ renferme la doctrine de Spinoza; le _Traité de la réforme de l'entendement_, sa méthode; les _Lettres_ sont un commentaire toujours animé, souvent lumineux, de l'une et de l'autre.
M. Émile Saisset ne se dissimule pas que beaucoup de personnes zélées, qui ne peuvent entendre parler avec calme de Spinoza, et qui, sans comprendre un mot au fond de sa doctrine, sans avoir lu une ligne de ses écrits, frémissent d'horreur en entendant prononcer son nom, verront dans son travail une nouvelle tentative pour le réhabiliter. «Il y a bientôt deux siècles, dit-il, une de ces personnes (la race en est fort ancienne) argumentait contre le spinozisme dans un cercle dont Boerhaave faisait partie. L'illustre médecin souriait en l'écoutant; il interrompit l'homme zélé par cette simule question: «Avez-vous lu Spinoza?» L'homme zélé sortit furieux et le bruit se répandit le lendemain dans Leyde que Boerhaave était spinoziste.»
Singulière existence, en vérité, que celle de Spinoza! Aucun homme n'eut une vie plus calme, plus simple, plus honnête, plus dévouée; et après sa mort, aucun homme ne fut plus méconnu, plus défiguré, plus déshonoré par haine et par l'ignorance. Les prêtres surtout ont pris plaisir à le représenter comme un type de ce que l'enfer a jamais vomi de plus détestablement impie sur la terre. Sans doute, Spinoza a professé dans ses écrits certaines opinions qui ne sont pas admissibles; toutefois, s'il s'égara quelquefois en cherchant consciencieusement la vérité, il n'en demeure pas moins un des plus grands philosophes dont l'humanité a le droit d'être fier, grand, non-seulement par la qualité de son génie, mais par la candeur de sa vie. Dans son bel article de l'_Encyclopédie nouvelle_ M. Jean Reynaud le compare à ces navigateurs portugais, qui, vers le temps où l'Europe voulut changer l'ancienne route qui la faisait communiquer avec les pays où le soleil se lève, s'avancèrent hardiment au large, et sans réussir à toucher le terme du voyage, laissèrent à leurs successeurs l'exemple de leur audace et le bénéfice leurs premières découvertes. «Il a donné le branle à l'Allemagne, dit-il, et son initiative y est empreinte dans l'esprit actuel du protestantisme et de la philosophie.» Non, Spinoza ne mérite pas les ignobles injures qu'ont prodiguées à sa mémoire l'erreur de la mauvaise foi, et son traducteur a eu raison de défier quiconque dirait aujourd'hui que ce pieux et sévère métaphysicien est un athée, un matérialiste, un impie, de se faire prendre au sérieux par un homme médiocrement instruit.
En consacrant deux années de sa vie à l'oeuvre si difficile d'une traduction française des oeuvres de Spinoza, M. Émile Saisset a donc rendu un véritable service aux amis sincères des études philosophique. Ce travail consciencieux lui fera d'autant plus d'honneur qu'il l'a enrichi d'une remarquable introduction, dont la seconde partie sera impatiemment attendue et désirée par tous ceux qui auront lu la première.
_O Taïti, Histoire et Enquête_, par HENRI LUTTEROTH. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Paulin_. 3 fr. 50 c.
M. Henri Lutteroth n'attarde qu'une médiocre importance politique, maritime et commerciale, à nos nouveaux établissements de l'Océan Pacifique. Dans son opinion, la France est mal informée. On a fait appel à ses sentiments généreux au profit d'une honteuse cause: celle de l'intolérance religieuse Le gouvernement français a, sans s'en douter peut-être, mis ses vaisseaux et ses soldais au service de la célèbre compagnie de Jésus, qui devient chaque jour plus nombreuse, plus forte, plus insolente et plus hardie.
Convaincu de cette nouvelle escobarderie des dignes successeurs de Loyola, M. Henri Lutteroth a cru devoir la dénoncer à la France entière dans son nouvel ouvrage intitulé: _O Taïti_ histoire et enquête. Il cite des faits nombreux à l'appui de ses allégations. Le nom d'enquête que j'ai donné à mes investigations, dit-il, est bien celui qui leur convient. Loin de rien préjuger, je ne fais pas un pas sans interroger les témoins, et les témoins, ce sont presque toujours les hommes mêmes qui agissent; c'est de leurs récits que se forme le mien. Le principal résultat de ce travail sera de montrer la propagande jésuitique à l'oeuvre. «Tout cela, s'écriait Montrosier, en constatant que les jésuites remplissaient la France, tout cela nous est advenu comme une fantasmagorie; il a fallu plus de deux ans pour y croire.» On croit plus vite cette fois; mais, absorbé par les découvertes du dedans, on ne tourne pas assez les regards vers le dehors.»
M. Henri Lutteroth est le rédacteur en chef du journal protestant qui a pour titre _le Semeur_ et qui occupe un rang honorable dans la presse parisienne. Mais il le déclare dès le début, --et nous ajoutons une foi entière à ses paroles,--autant que personne il est hostile à tout privilège pour les cultes; il se peut même qu'il diffère de plusieurs en ceci, qu'il le croit plus pour les cultes privilégiés que pour ceux qui ne le sont pas. La religion manquerait d'air dans le monopole; il a peur qu'elle n'y étouffe, et il n'a jamais dévié de ces principes dans l'appréciation d'aucun fait. Ce qu'il veut, ce qu'il réclame, c'est la liberté, c'est la tolérance; ce qu'il ne veut pas, c'est qu'une caste aussi tyrannique que la compagnie de Jésus, trompant une grande nation, parvienne à usurper, avec les armes de la France, une autorité absolue dont elle n'a pu s'emparer par la persuasion et par la douceur, et invoque le bras séculier contre quelques pauvres peuplades assez civilisées pour préférer les ministres protestants aux missionnaires de Picpus.
_O Taïti (histoire et enquête)_ se divise en quatre époques. La première comprend les temps antérieurs au christianisme; la seconde, la conversion au christianisme,--c'est l'_histoire_ proprement dite;--la troisième et la quatrième époque renferment au contraire les pièces de l'_enquête_ car elles sont postérieures à l'introduction du christianisme et à l'arrivée des Français dans l'Océanie.--M. Henri Lutteroth a ajouté au récit des derniers événements le projet de loi concernant nos établissements de l'Océanie, voté récemment par la Chambre des Députés et l'exposé des motifs qui avait accompagné sa présentation.
_Les Derniers Jours de l'Empire_, poème en quatre chants, suivi de notes historiques et de poésies diverses; par CHARLES DE MASSAS. 1 vol. in-8, orné d'un beau portrait de l'Empereur et de deux «gravures sur acier.--Paris, 1843. _Furne_.
M. Chartes de Massas est un de ces poètes,--dont l'espèce devient plus rare de jour en jour,--qui font des vers uniquement pour satisfaire un besoin impérieux de leur nature. En retirent-ils du profit? Ils ne s'en inquiètent pas; s'il le fallait même, ils seraient capables de renoncer à une position acquise, et de se laisser mourir de faim, eux et leur famille, dans le seul but de se procurer le temps d'asservir à leur joug une strophe rebelle.--A défaut d'argent, seront-ils au moins récompensés de leurs travaux par une brillante réputation? Sans doute ils ne méprisent pas la gloire; ils espèrent obtenir un grand et durable succès, car ils emploient une partie de leur fortune à éditer eux-mêmes leurs oeuvres; mais ce qu'ils veulent avant tout, c'est rimer, ou, pour nous servir de leurs propres expressions, c'est rêver, chanter, tirer des accords de leur lyre! La plupart de ces infortunés, victimes d'une erreur fatale, passent leur vie à fondre et refondre, dans un moule usé et commun, de vieilles idées sans valeur aucune; d'autres au contraire, ne se trompant pas sur leur vocation, parviennent, comme M. Charles de Massas, à force de zèle, de persévérance et de sacrifices, à terminer et à faire imprimer quelque poème qui mérite au moins les respects des critiques les plus prosaïques.