L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843

Part 6

Chapter 63,717 wordsPublic domain

Le fort de Montrouge, sur la route d'Orléans, et celui de Vanves, à la gauche du chemin de fer de Versailles (rive gauche), sont deux petits quadrilatères.

À la droite même du chemin de fer, et défendant le passage de la rivière, est le fort d'Issy, fort à cinq bastions.

Enfin, sur la rive, en arrière de l'autre chemin de fer de Versailles, sur une hauteur célèbre, s'élève le plus considérable de tous les forts de Paris: la forteresse du Mont-Valérien, placée en dehors de toutes les attaques probables, est destinée à protéger les arrivages de l'ouest et à servir de lieu de sûreté pour des approvisionnements d'armes et de minutions. De grandes et vastes casernes, dont en partie les constructions subsistaient déjà, mais avec une autre destination, pourront loger une nombreuse garnison. Un chemin traversait la place sur laquelle il est assis; on l'a détourné, et l'on a construit une route stratégique, qui descend en zigzag jusqu'à la Seine et va aboutir à l'abbaye de Longchamps. Dans cette nomenclature, nous n'avons pas parlé de Vincennes. Vincennes, en effet, avec ses donjons gothiques ne fait pas partie des nouvelles fortifications de Paris; cependant les travaux considérables qu'on y a exécutés l'ont rendu susceptible d'une bonne défense; de plus, il existe un vaste projet, qui va probablement recevoir son exécution et rattacherait Vincennes d'une manière bien plus directe à la défense de Paris. Une partie du bois disparaîtrait et ferait place à une ville militaire, qui contiendrait les casernes nécessaires pour deux régiments d'artillerie, deux compagnies d'ouvriers, d'immenses ateliers de construction, une fonderie et une école de pyrotechnie. Ce sera l'arsenal de Paris, place de guerre.

Dans le tracé des forts, comme dans celui de l'enceinte, on a adopté la forme bastionnée. Tout ce que nous avons donc déjà dit est applicable ici; il nous reste à parler de quelques ouvrages particuliers qui ne se trouvent pas sur le corps de place. Chaque front est défendu par un chemin couvert, c'est-à-dire qu'après le talus de contrescarpe il se trouve un terre-plein, puis une banquette pour la fusillade. Le glacis sert de parapet et met à couver! les soldais, qui, dans cette position, font au commencement du siège un feu rasant très-meurtrier. La prise du chemin couvert est pour l'assiégeant un des épisodes les plus sanglants du siège.

Une autre disposition a été adoptée surtout pour les faces d'ouvrages qui ne peuvent être vus de l'ennemi; on a reculé le parapet, en sorte que l'on a deux lignes de feu. L'une supérieure, sur la banquette, l'autre derrière le mur percé de créneaux. On appelle créneaux une ouverture longue et étroite, évasée à l'intérieur pour donner à l'arme le plus de champ possible.

On remarquera aussi des masses de terre fort élevées se dressant au-dessus du parapet ordinaire» et portant elles-mêmes un parapet avec sa plongée, sa banquette et son terre-plein; ce sont des cavaliers destinés à voir au loin dans la campagne et à retarder en même temps la prise des ouvrages qui les contiennent et dont elles flanquent à revers le terre-plein.

On conçoit que si, dans une grande ville, où l'on peut facilement abandonner les endroits incendiés, les bombes ne sont pas à craindre, il n'est pas de même d'un petit fort, où la garnison, resserrée dans un espace limité, serait bientôt écrasée; il a donc fallu lui trouver des abris. On a donc construit des casemates, c'est-à-dire des réduits voûtés à l'épreuve de la bombe; autant que possible on les a placées contre les murs d'escarpe, et on les a crénelées pour les faire servir à la défende. Elles sont de deux sortes: les premières, qui sont les plus rares, peuvent contenir de l'artillerie: elles se trouvent ordinairement sur les flancs, et doublent ainsi des feux souvent très-précieux sur un point mal flanqué. Les secondes sont disposées pour la mousqueterie et se voient fréquemment le long des courtines, qui sont, comme on sait les parties les moins exposées de la fortification.

Dans les forts se rencontreront aussi des magasins à poudre. Ce sont de petits bâtiments voûtés en maçonnerie à l'épreuve de la bombe. Ils sont surmontés d'un paratonnerre. L'explosion d'un pareil magasin amènerait certainement la ruine du fort dans lequel il se trouverait; aussi de grandes précautions sont-elles prises contre un pareil accident. On place ces constructions au centre du bastion pour les isoler le plus possible.

Il y a deux sortes d'entrés pour un fort; la porte et la poterne. La poterne est une petite porte débouchant au milieu de la courtine, à deux mètres environ du fond du fossé; elle ne s'ouvre que pour certains besoins de service. L'entrée régulière, c'est la porte, dont l'accès est défendu par un pont-levis. Comme la poterne, elle s'ouvre sur une courtine; on y arrive par un pont en maçonnerie; mais la dernière travée est remplacée par un tablier en bois. Au moyen d'un mécanisme particulier, ce tablier se relève et vient s'appliquer contre les montants de la porte; l'entrée du fort se trouve ainsi fermée, et l'obstacle du fossé rétabli.

Plusieurs conditions sont essentielles à remplir pour un pont-levis. Il faut que sa manoeuvre s'exécute facilement avec un petit nombre d'hommes; que rien ne puisse l'indiquer au loin à l' ennemi, afin de permettre à la garnison de préparer ses sorties avec mystère. Ces conditions se trouvent réunies dans le pont dont nous allons décrire le mécanisme.

La chaîne du pont passe sur les deux poulies C et A, à son extrémité est un poids F qui fait équilibre au poids du pont. Ce poids F se compose d'anneaux mobiles dont les extrémités sont fixées en E E'. Si l'on fait effort sur la chaîne D qui fait mouvoir la poulie B, dont l'axe est le même que celui de la poulie A, on conçoit que le poids F descendra, et la partie de ce poids qui fait équilibre au tablier du pont diminuera à chaque instant du poids des anneaux qui viendront s'ajouter à ceux déjà supportés par les points fixes E E'; en sorte que à chaque instant de la course, les poids restant en F feront équilibre au poids du pont dans la position où il se trouvera; il ne restera donc pour le faire manoeuvrer qu'à vaincre les frottements.

De la peinture sur Lave de Volvic.

On a pu remarquer, dans la Cour du palais des Beaux-Arts, quatre médaillons représentant les portraits de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de François 1er, peints, il y a quelques années, par MM. Orsel, Perrin et Etex. Ces essais de peinture sur lave de Volvic, dus au procédé d'un habile chimiste que la science et l'industrie regrettent, M. Mortelèque, sont les seuls qui aient été appliqués à la décoration d'un monument public. Cependant aucun genre de peinture n'était plus que celui-ci propre à remplir toutes les conditions de la peinture monumentale. En effet, il n'a rien à redouter ni de l'action du soleil, ni de l'humidité, ni des infiltrations de salpêtre, si pernicieuses à toute peinture murale, qu'elle ait été exécutée à l'huile ou à la cire, nous ne parlons pas de la fresque, qui, dans notre climat, est presque impraticable à l'intérieur des édifices et absolument impossible à l'extérieur. Et ce serait là un des grands avantages de la lave, de pouvoir résister à toutes les intempéries. Cette peinture, éprouvée à plusieurs feux et émaillée de façon à présenter une surface dure et vernissée comme les belles sculptures en terre cuite de _Luca della Robbia_ pourrait, comme ces dernières, servir à la décoration des monuments, orner à l'extérieur les frises et les cellas des églises; et l'étendue qu'on aurait à recouvrir de semblables peintures ne pourrait jamais être un obstacle à l'emploi de la pierre de Volvic, qui se chantourne et s'ajoute pièce à pièce comme les différentes parties d'une verrière, avec cet avantage que rien ne trahit les joints des morceaux juxtaposés. On peut en ce moment apprécier les résultats et les avantages de cette peinture, en voyant un nouvel essai de ce genre commandé à M. Perlet par la ville de Paris, et qui vient d'être placé dans la chapelle de la Vierge de l'église Saint-Nicolas-des-Champs, rue Saint-Martin. Cette peinture représente un Christ de proportion colossale vu à mi-corps, dans le style des mosaïques byzantines qui ornent encore plusieurs basiliques d'Italie. La figure, qui, comme celles qui ont servi de type à M. Perlet, se détache sur un fond d'or, est d'un beau caractère, d'un ton clair et simple, ainsi qu'il convient dans un endroit peu éclairé, et les draperies, traitées largement, font voir que cette peinture a toute la vigueur de l'huile et plus de ressource que toute autre pour l'éclat des tons brillants: Nous espérons donc, grâce au nouvel essai de M. Perlet, que l'art disputera à l'industrie la lave de Volvic et qu'après s'être élevée des trottoirs-Chabrol aux cadrans d'horloges de MM. Wagner et Lepaute, elle passera de l'ornementation des calorifères de café aux compositions de la peinture historique.

Nécrologie.--Thomire.

Né à Paris le 6 décembre 1751, Thomire (Pierre-Philippe) avait pour aïeul un militaire de mérite, et pour père un pauvre ciseleur de talent. Destiné par sa famille à la carrière des arts, vers laquelle, d'ailleurs, son propre goût l'entraînait dès l'enfance, Thomire, âgé de 14 ans à peine, fut l'un des plus assidus et des plus brillants élèves de l'Académie de Saint-Luc. Pajou, alors professeur dans cette académie, le remarqua, le prit en amitié et cultiva ses heureuses dispositions. Le célèbre sculpteur Houdon ne se contenta pas de lui donner ses conseils d'homme de génie, il eut assez de confiance en lui pour le charger d'exécuter en bronze le _petit écorché_, ouvrage qu'il affectionnait. Le jeune Thomire s'acquitta de cette tâche difficile et honorable avec tant de succès, qu'Houdon lui commanda une copie en marbre du _Voltaire assis_, son chef-d'oeuvre, qu'il voulait offrir à l'impératrice de Russie; l'élève, dans l'exécution de cette belle statue, se montra digne du maître.

Tout annonçait que Thomire deviendrait un sculpteur distingué; la fortune en décida autrement. Trop peu riche pour subvenir aux dépenses considérables de la statuaire, obligé même, pour gagner sa vie, d'utiliser son talent et sa réputation, le jeune artiste dut, bien à regret, renoncer aux grands ouvrages de sculpture et se livrer presque exclusivement à la fabrication des bronzes. Le théâtre et le rôle ne changent pas l'acteur; Thomire, en devenant fabricant, resta artiste; et la renommée, à défaut de la gloire, le suivit avec la fortune dans cette nouvelle carrière qu'il illustra et qu'il agrandit. Peut-être même le bon sens dont il suivit les conseils en se résignant à une position modeste lui fut plus favorable que nuisible; contemporain des Houdon, des Chandel, des Lemot, qu'il aurait eus pour rivaux, il n'eût probablement occupé que le second rang parmi les sculpteurs; Thomire, pendant un demi-siècle, a gardé le premier parmi les ciseleurs; de plus, en reculant les bornes d'une fabrication utile, il a contribué au développement de la gloire et de la prospérité nationale, et rendu pour une industrie importante les pays étrangers tributaires de la France.

La mort du sculpteur Duplessis laissa une place vacante dans la manufacture de Sèvres; Thomire l'obtint et débuta par l'exécution des garnitures en bronze doré de deux grands vases, dont l'un est à Parme, et l'autre au château de Saint-Cloud. Ce dernier ouvrage, exécuté en vingt-cinq jours et vingt-deux nuits, d'une confection très-habile et d'un fini précieux, gagna à notre artiste l'entière confiance de la Manufacture, qui le chargea de travaux considérables, dont il s'acquitta toujours avec un grand succès. Ne pouvant pas ici décrire en détail toutes les oeuvres de Thomire, nous signalerons les principales.

Quand l'Amérique fut délivrée par le génie de Washington et la protection de la France, on voulut offrir au roi un monument qui perpétuât le souvenir de l'indépendance. Thomire fit à cette occasion un beau candélabre que les connaisseurs admirent encore dans les appartements de Saint-Cloud. La voiture du sacre de Louis XVI valut à Thomire d'unanimes éloges. Il augmentait ainsi chaque jour sa renommée et marchait vers la fortune quand s'ouvrit l'ère de 89. Thomire fut oblige, en 93, de transformer à ses dépens sa fabrique de bronzes en une fabrique d'armes; la ruine était imminente. Quand le 9 thermidor arriva, Thomire aussitôt s'occupa de ramener dans ses ateliers le travail et la vie; il réussit.

Ses productions les plus récentes qui méritent d'être citées sont: _le berceau du roi de Rome, la psyché et la toilette_ dont la ville de Paris fit hommage à l'impératrice Marie-Louise, les _grands candélabres_ destinés au palais du roi d'Angleterre Georges IV, les _surtouts de table_ pour les Tuileries et la ville de Paris, un _grand vase en malachite, une magnifique table_ un _temple_ de six mètres soixante-dix centimètres d'élévation, tout en bronze doré, enrichi de malachite et de lapis lazuli, commandé par M, le comte Anatole Demidoff. Plusieurs de ces ouvrages ont été exécutés en collaboration avec Odiot.

Thomire cisela lui-même la statue de Louis XIV, et, d'après l'antique, celle de Germanicus. Il reproduisit les ouvrages des célèbres Roland, Chaudet, Prudhon, Boizot, Pigalle, qui l'honoraient de leur amitié.

Mais son premier titre à une renommée durable consiste moins dans le nombre et la perfection de ses ouvrages, que dans le service qu'il a rendu au pays en purgeant les bronzes du mauvais goût pour y substituer le beau dessin et les harmonieuses proportions de l'antique; la fabrication du bronze était avant lui tombée dans le métier, il la releva jusqu'à l'art.

Au concours de 1808, la supériorité bien reconnue de Thomire lui valut la médaille d'or, première médaille accordée à l'industrie du bronze. Elle lui fut encore décernée aux Expositions de 1819, 1823, 1827 et 1834; il avait alors quatre-vingt-trois ans. Quand un homme conserve ainsi le premier rang dans une industrie sous trois gouvernements divers, durant tant d'années et au milieu de mille rivalités, c'est la preuve d'un mérite incontestable. Il est resté jeune de talent jusqu'aux dernières années de sa longue vie.

Il était très-vieux quand le gouvernement, réparant un injuste oubli, nomma Thomire membre de la Légion-d'Honneur et récompensa en lui le patriarche des ciseleurs et des bronziers.

Le berceau du roi de Rome, dont nous reproduisons le dessin, est supporté par quatre cornes d'abondance, près desquelles se tiennent debout le génie de la Force, avec la massue d'Hercule et une couronne de chêne; et celui de la Justice, avec la balance et le bandeau sacré. Le berceau est formé de balustres de nacre parsemé d'abeilles d'or. Les ornements sont en nacre burgau et vermeil qui ressortent sur un fond de velours nacarat.

Un bouclier portant le chiffre de l'Empereur, entouré d'un triple rang de palmes de lierre et de lauriers, en forme la tête. La Gloire, planant sur le monde, soutient la couronne triomphale et celle de l'immortalité, au milieu de laquelle brille astre de Napoléon. Un aiglon, placé au pied du berceau, fixe des yeux l'astre du héros; il entr'ouvre ses ailes et semble essayer de s'élever jusqu'à lui.

Un rideau de dentelle, semé d'étoiles et terminé par une riche broderie d'or, retombe sur les bords du berceau, dont deux bas-reliefs ornent les côtés. Dans le premier, la Seine, couchée sur son urne, reçoit dans ses bras l'enfant que les dieux lui confient; les armes de Paris sont placées près de la nymphe. Le second bas-relief représente le Tibre; près de lui est un fragment sur lequel on distingue la louve. Le dieu du fleuve soulève sa tête couronnée de roseaux, et aperçoit se lever sur l'horizon l'astre nouveau qui doit rendre la splendeur à ses rives.

Nous aurions de nombreuses critiques à adresser au programme et au dessin mythologique du berceau; l'aspect en est maigre, les lignes pourraient être moins gracieuses, le globe du monde manque de proportion, le bouclier ne protège pas, les deux génies ne font rien qui motive leur présence, etc., etc.; mais il y a de l'élégance et de la légèreté dans la figure de la Gloire; le travail est précieusement fini. Les défauts sont de l'époque, les qualités appartiennent aux artistes, et nous ne comprenons pas comment ce berceau reste enfoui dans un grenier de Vienne.

L'Écran, comme toutes les autres pièces de la toilette offerte à Marie-Louise le août 1810, est exécuté en vermeil et en lapis. Sur deux barques égyptiennes surmontées de figures d'Isis, emblème de la ville de Paris, sont posés les autels de l'Hymen; les flambeaux de ce dieu, ornés de guirlandes de fleurs, brillent aux quatre coins; les colombes en forment la base. Deux colonnes, commencées en faisceaux de laurier, terminées par une branche de lierre et un chapiteau en forme de corbeille de fruits, soutiennent un entablement corinthien sur lequel est placé un groupe représentant Mars et Minerve que l'Hymen réunit. Un amour conduit avec un lien de fleurs l'aigle d'Autriche, qui semble se rapprocher de l'aigle de France, que caresse un autre génie.

La table de toilette, portée sur deux pieds contournés, est couverte d'arabesques élégantes; une couronne de roses renferme, au centre de la frise, le chiffre de S. M. Une guirlande de fleurs forme le cadre du miroir. Le Plaisir en réunit les deux extrémités. Les Génies du Commerce, de l'Industrie, du Goût et de l'Harmonie environnent une jeune Flore, lui présentant le tribut de leurs coeurs et le fruit de leurs travaux. Les Génies des Sciences et des Beaux-Arts s'élancent vers la déesse. Nous faisons grâce d'une danse d'enfants, d'une nichée d'amours, du groupe des Grâces, etc., etc.

S'il reste encore des admirateurs de toutes ces vieilleries allégoriques et louangeuses, ils doivent admirer Psyché qui enchaîne l'Amour et le fixe à jamais près d'elle. Heureusement que la beauté de l'exécution fait oublier la recherche de l'idée et l'afféterie de la composition. Félicitons-nous de voir les beaux-arts délivrés de toutes ces conventions surannées, et plaignons les artistes d'avoir vécu dans un temps où le talent le plus fin et le plus délient suffisait à peine à racheter la pauvreté et la niaiserie des compositions, que sans doute quelque flatteur en verve leur faisait imposer d'office.

Nous ne terminerons pas cette courte notice sur Thomire sans rappeler deux circonstances qui embellirent la fin de sa vie et honorèrent sa mort. Quand il reçut la croix qu'il n'avait pas ambitionnée, tant il était simple et modeste, ses nombreux élèves, une multitude d'ouvriers qu'il aimait comme ses enfants, accoururent en foule près de leur vieux maître, et en lui témoignant la part qu'ils prenaient à l'hommage qu'on lui rendait, ils le remplirent d'une joie pleine de douceur.

Les mêmes élèves, les mêmes ouvriers, pressés autour de son cercueil, l'ont conduit en funèbre cortège à sa dernière demeure. Tristes, paves, reconnaissants, ils se rappelaient les uns aux autres mille traits d'amabilité touchante, les qualités rares et les vertus paisibles de ce vieillard qui fit le bien en cultivant le beau, et dont la France doit garder le souvenir, puisqu'il a fondé une de ces industries les plus utiles et les plus productives.

Thomire est mort le 13 juin 1843, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.

Transport des Diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.

L'ouverture du chemin de fer d'Orléans apporte de notables changements dans le mode de circulation entre les deux villes qu'il relie, et l'influence de ces changements va se faire sentir sur une portion considérable du territoire. Placé comme il l'est aujourd'hui, ou du moins comme il ne tardera pas à l'être, lorsque les convois auront pris toute la vitesse à laquelle ils doivent arriver, à trois heures de distance de Paris, Orléans devient la tête naturelle des lignes de Nantes, de Bordeaux, de Toulouse, de Clermont, de Lyon; et la rapidité de la circulation commence à être assez appréciée chez nous, pour que l'on puisse être assuré de voir tous les voyageurs qui se dirigent de Paris vers ces diverses villes, ou réciproquement, prendre Orléans pour point commun d'arrivée, afin de profiter du chemin de fer. Il devenait donc nécessaire que les entreprises de messageries, qui sont en possession de desservir les lignes dont il vient d'être question, s'arrangeassent pour utiliser elles-mêmes cette voie de communication perfectionnée, ou qu'elles se décidassent à transporter une partie de leurs établissements à Orléans.

Mais cette dernière détermination aurait eu pour les voyageurs l'inconvénient d'exiger un transbordement, inconvénient d'autant plus grave que la distance à parcourir étant plus longue, les bagages sont en quantité plus considérable. Qui n'a couru après une malle égarée, manqué une correspondance, perdu du temps à attendre, éprouvé enfin quelque désagrément en suivant une ligne mixte composée de tronçons de routes et de rivières navigables?

Il était donc naturel de chercher à épargner ces ennuis aux voyageurs, en faisant circuler les diligences sur le chemin de fer lui-même. Mais on rencontrait, pour arriver à ce but, des difficultés matérielles assez considérables. Il n'était plus possible d'employer des plateaux de la forme de ceux qui opèrent le transport des voilures ordinaires, parce que la hauteur des diligences avec leurs roues aurait rendu dangereux le passage sous les ponts; la grande élévation du centre de gravité aurait été d'ailleurs une cause d'instabilité de nature à compromettre gravement la sûreté publique; et, enfin, la résistance de l'air aurait apporté un obstacle trop considérable au mouvement. Des ingénieurs habiles avaient cherché, sans succès, la solution du problème, et des essais infructueux avaient été faits sur le chemin de fer de Saint-Germain; enfin, M. Arnoux, administrateur des Messageries Générales, est parvenu, de la manière la plus simple, au résultat qu'il se proposait. Voici comment les choses se passent depuis le 10 du mois courant.

Les diligences de Nantes, de Tours, d'Angers, de Bordeaux, etc., partant avec leur chargement de voyageurs et de bagages des deux grands établissements centraux de la rue Saint-Honoré et de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Arrivées à l'embarcadère du chemin de fer, elles sont placées sous un grillage en charpente, porté par quatre montants verticaux solidement implantés dans le sol; on dételle les chevaux; on enlève huit petites clavettes qui maintiennent le corps de la voiture sur son train, et on attache quatre chaînes, qui pendent du haut du grillage, à autant de crochets fixés au coffre. Deux hommes, placés sur le grillage en charpente tournent une manivelle, et en quelques secondes la diligence se trouve suspendue, au-dessus de son train, aux quatre chaînes, qui s'enroulent en même temps autour d'un treuil porté sur ce grillage. Ces hommes poussent alors en avant le treuil, qui est mobile, sur des roulettes, tout au long du grillage, et la caisse de la voiture, toujours suspendue, arrive au-dessus du train qui doit circuler sur le chemin de fer On l'y laisse descendre comme on l'a fait monter; on adapte les clavettes qui la fixent à ce train ou _truck_, et, en passant sur les voies de service et plateaux tournants de la gare, le truck ainsi chargé vient prendre son rang derrière la locomotive.