L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843
Part 5
Le jour de Saint-Spire, les habitants de Corbeil et des environs viennent faire leurs dévotions autour de son tombeau, et en se retirant baisent affectueusement la joue de marbre du bon sire, au point qu'elle en est tout usée et amaigrie, comme le roc est creusé par la goutte d'eau patiente qui le frappe durant, les siècles. Nous l'avouons, et le lecteur partagera sans doute nos impressions, cette pratique nous plaît et nous charme: elle est comme un arrière-parfum de ce Moyen-Age si loin de nous, et prouve que la reconnaissance du peuple, pour qui l'aime et qui le protège, n'est point un sentiment se fugitif ni si trompeur que l'on a bien voulu le dire. Non! qui l'écrase n'a pas toutes ses sympathies, comme d'éloquents écrivains ont cherché à nous le persuader: il en reste toujours quelque peu pour ses bienfaiteurs, et celle-là n'est à coup sûr ni la moins sincère ni la moins durable, témoin l'hommage traditionnel et spontané rendu aux mânes du bon sire Aymon de Corbeil.
En quittant son tombeau, la foule va contempler avec recueillement les reliques de saint Leu et de saint Rembert, premiers évêques de Bayeux, qu'apporta le comte Aymon en l'église de Saint-Spire, peu de temps avant ce voyage pour Rome dont il ne devait pas revenir.
Les fidèles s'arrêtent ensuite devant le tombeau de Jacques de Bourgoin, écuyer de Corbeil et fondateur du collège de cette ville, qui fut enterré à Saint-Spire en l'an 1661.
Ces devoirs religieux remplis, il ne reste plus qu'à prendre part aux délices de la fête qui s'étale dans les rues, sur le joli quai de Corbeil, mais principalement sur la place de Saint-Guenault, où s'élève le tribunal civil. Saint-Guenault était, comme Saint-Spire, une église collégiale dont la construction remonte au delà du douzième siècle, et qui contient aujourd'hui, par un assez étrange rapprochement, les prisons et la bibliothèque de la ville.
C'est là qu'est le rendez-vous général des plaisirs bruyants de la journée; c'est là qu'affluent les saltimbanques, que travaillent les banquistes et les escamoteurs, que remisent les monstres, les géants, les nains, les alcides et _tutti quanti_ offerts à la curiosité d'un chacun moyennant une rétribution variable de dix à vingt centimes. La place Saint-Guenault est ce jour-là le carré Marigny de Corbeil. Cette cavalcade que vous voyez défiler pompeusement sur la place et qu'à ses dolmans enjolivés de brandebourgs vous prendriez pour un escadron de hussards, ce sont messieurs les écuyers et palefreniers d'un cirque on ne peut plus olympique, qui annoncent la représentation par cette promenade imposante.--«entrez, entrez, messieurs et dames! on n'attend une vous pour commencer! Prenez vos billets, suivez le monde!.....»
Le suivrons-nous? Ma foi! avec votre permission, nous n'en ferons rien cette fois. Nous avons encore du 1er mai une indigestion de phénomènes, de trombones, de grosses caisses, de clowns, de bobèches, de parfums de saucisses et de pommes de terre frites, en un mot de tout ce qui constitue les fêtes dites populaires, et nous croyons avoir acquis, dans cette mémorable circonstance, le droit de nous priver, pour quelque temps du moins, de ces inénarrables jouissances. D'ailleurs nous avons eu le suave coup d'oeil de toutes les pancartes-affiches qui tapissent le pourtour de la place comme d'une ébouriffante et colossale fresque. Or, cet aspect suffit à quiconque possède un peu d'expérience sur la matière. Ici, en effet, la peinture rend une foule de points à la réalité; on peut dire que c'est le triomphe de l'art. Qui a vu le _tableau_ et surtout la parade préliminaire, a tout vu. Le reste se donne, c'est-à-dire se vend par-dessus le marché.
Quant à moi, n'eussé-je rien vu, je m'en consolerais encore. A mes yeux, le simple baiser sur la joue du bon sire Aymon efface toutes ces merveilles, et ce souvenir est le seul que j'emporte avec quelque plaisir en disant adieu à Saint-Spire, à Saint-Guenault et à Corbeil.
_Fête de Saint-Germain._--Changeons maintenant de chemin de fer et transportons-nous à Saint-Germain qui célèbre sa fête patronale, en attendant la fin de l'été, qui doit ramener la fameuse et historique fête des Loges. Là encore nous trouvons, comme partout, l'inévitable mât de cocagne entouré des orchestres forains, des balançoires, des jeux de bagues, des débits ambulants de macarons, des mirlitons, de sucres d'orge et de bonshommes de pain d'épice. En vérité, on jurerait qu'il n'y a qu'une fête dans le monde, tout comme il n'y a qu'un vaudeville, chose bien connue depuis longtemps.
Gardons-nous toutefois de calomnier la fête patronale de Saint-Germain; contentons-nous de la médisance. Nous avons remarqué à cette solennité deux jeux entièrement inédits et qui, à ce titre, nous ont séduit tout d'abord.
L'un est _le jeu du tourniquet_, exercice des plus gymnastiques, qui a le don d'exciter au plus haut point l'hilarité des spectateurs et consiste dans le voyage acrobatique et aérien dont suit la définition.
L'aspirant au prix offert par la propriété du tourniquet en question, lequel consiste littéralement en une pipe culottée, un madras, un rouleau à serpette, ou tout autre joyau du même prix, l'aspirant, dis-je, se hisse au haut de la machine composée de trois cordes, sur l'une desquelles il faut s'asseoir en appuyant ses pieds sur les deux autres tendues au-dessous et à quelque distance de la première. Il s'agit ainsi de parcourir à califourchon, sur cet incommode sentier, tout l'espace compris entre les deux poteaux auxquels est fixée la machine. Cette pérégrination, qu'au premier abord il semble facile d'accomplir sans le moindre balancier, n'exige rien moins cependant que des qualités de funambule, assez rares chez les personnes qui n'en font pas leur profession. Au moindre défaut d'équilibre, l'impitoyable tourniquet, dont les bras soutiennent les trois cordes, justifie son titre en décrivant un mouvement de rotation qui a pour effet immédiat de modifier du tout au tout la posture du maladroit et infortuné voyageur, Tandis que ses deux pieds vont menacer les cieux, sa tête incline vers le sol, et le tout exécute une pesante chute, aux applaudissements et aux rires ironiques de l'assemblée. Bien des cavaliers se succèdent et sont désarçonnés tour à tour, avant qu'un seul parvienne à dompter la perfide monture et à atteindre sans encombre le but du hasardeux pèlerinage. C'est en se couchant à plat ventre sur la plus haute corde des trois que les habiles parviennent à résoudre ce difficile problème et à mériter le prix olympique.
Ce terrible jeu du tourniquet nous rappelle le fameux pont de Sirrath qui conduit au paradis de Mahomet et qui, suspendu sur un gouffre, a la ténuité imperceptible du cheveu de femme le plus délié. Les bons le franchissent toutefois sans accident, mais les méchants sont précipités dans l'abîme et tombent au fin fond de l'enfer. Tel est le tourniquet, à cette différence près que la chute est un peu moins funeste, et que ce ne sont pas toujours les bons qui gagnent l'autre bord--au contraire.
Le second des divertissements populaires qui nous ont charmé à la fête de Saint-Germain est _le jeu du baquet_, qui mérite également une description spéciale, c'est la course en char des anciens, combinée avec le jeu de la quintaine ou de bagues, d'invention plus moderne. Le char est une charrette lancée à fond de train, c'est-à-dire au trot équivoque d'une poussive haridelle; l'hippodrome est une avenue dans laquelle on voit suspendu à deux arbres le vase non étrusque que nous avons nommé plus haut; derrière l'automédon est posé sur sa charrette un tonneau dans lequel s'encage jusqu'à mi-corps le combattant, armé d'une longue et mince perche. Au moment où le quadrige champêtre passe sous le baquet, il doit insinuer le bout de sa gaule dans le trou dont est percée l'anse de cet instrument domestique. A défaut de ce faire, et pour peu qu'il effleure de sa lance innocente l'ustensile cher aux lessiveuses, le vase, véritable baquet de Damoclès se retourne aussitôt sur lui-même et inonde d'une copieuse et réfrigérante aspersion le nouvel Amadis de la Gaule. Si, au contraire, le vaillant et adroit champion a le bonheur de frapper juste, non-seulement il ne reçoit point d'eau, mais un baril de Suresnes l'attend au terme de la noble carrière. Que l'on juge de l'humiliation et du désespoir du vaincu par le prix réservé au vainqueur. Tandis que le vaincu ne boit que l'eau sans vin, le dernier boit son vin sans eau, et chante, le verre en main, le baquet. Bacchus et l'amour.
_Fête de Nanterre_.--Mais c'est assez nous occuper de ces profanes divinités. Reprenons encore le chemin de fer. Entre Paris et Saint-Germain, il est une contrée protégée par Minerve, la sévère déesse aux yeux de boeuf, qui préconise la Sagesse. Cette terre aimée des cieux est l'heureuse Nanterre, la patrie des petits gâteaux qu'arrose le verre de coco dans les estomacs prolétaires. Nanterre honore la vertu, Nanterre couronne des rosières en l'an de peu de grâce et de beaucoup de vices 1843. Jusqu'à présent nous avions cru que les rosières n'existaient que dans les opéras-comiques et les contes de M. Bouilly; mais Nanterre s'est chargée de nous désabuser. Honneur; honneur, louange à Nanterre! Gloire à la moderne Salency!
La rosière de cette année estime jeune fille qui parait en effet le modèle de toutes les vertus: c'est mademoiselle Giraud; elle n'a que dix-sept ans et soutient par son travail une partie de sa famille. Sa conduite, jusqu'à ce jour, a été exempte de tout reproche; jamais il ne s'est élevé contre elle le moindre caquet médisant... et cependant, vous le savez, on est si méchant au village!
Qui le croirait? Il s'était élevé contre le couronnement de mademoiselle Giraud une' formidable opposition, celle de M. le curé de Nanterre, qui demandait avec instance le prix pour une autre _candidate_, dont le grand mérite était, à ses yeux, de fréquenter assidûment l'église et le confessionnal. M. le maire et le conseil municipal, qui tenaient pour mademoiselle Giraud, objectaient à la partie adverse que la meilleure prière, c'est le travail, surtout quand il a pour objet de secourir des parents infirmes. Ils admiraient la piété de la jeune fille placée sous la tutelle ecclésiastique; mais ils n'aimaient pas, disaient-ils, voir _les jeunesses_ s'approcher si souvent du confessionnal, surtout alors qu'elles aspirent à la couronne de rosière.
Ces raisonnements voltairiens ne convainquirent nullement M. le curé, et il s'ensuivit une scission complète entre les deux pouvoirs spirituel et temporel. Le conseil municipal a décerné le prix à mademoiselle Giraud, et M. le curé a déclaré qu'il n'assisterait point au couronnement. On se passera donc de lui, et dans quelques instants le cortège triomphal qui conduit la rosière à la maison commune va défiler sous nos yeux.
En attendant, donnons un regard au jeu dit _des ciseaux_, spécialement dédié aux jeunes filles. (Nanterre est, comme vous voyez, tout à la fois le plus vertueux et le plus galant des villages.) Il s'agit de couper avec lesdits ciseaux l'une des ficelles qui soutiennent les prix disputés, c'est-à-dire des bonnets, des fichus, des robes, etc., etc., voire des poupées et des pantins pour les petites soeurs ou les petits frères de ces demoiselles. «Rien de plus facile, me direz-vous; on s'avance, on coupe la ficelle, et...» C'est ici que je vous arrête; sachez que pour remporter le prix il faut avoir les yeux bandés, ni plus ni moins qu'une somnambule qui s'apprête à lire de l'orteil.--Ah! diable, voici qui complique singulièrement la difficulté. Mais n'est-il point dans la galerie quelque personne bienveillante qui puisse guider les pas chancelants de l'intéressante jeune aveugle et lui crier: «A droite! à gauche! en avant! en arrière!» suivant le cas?--Oui-da! Et comptez-vous pour rien cet impitoyable sapeur-pompier qui bat de la caisse sans relâche, précisément pour imposer silence à cette même galerie et étouffer, nouveau Corybante, les conseils des parties intéressées.--Malepeste! on est rusé au village, et je vois que le jeu des ciseaux est le plus ingénieux du monde.--Quand je vous le disais!...
Mais, silence! silence! voilà le cortège qui s'avance! Les tambours battent aux champs, les cloches sonnent ou plutôt devraient sonner à grandes volées; mais la retraite de M. le curé les a condamnées au repos. Une double haie de gardes nationaux occupe tout l'espace compris entre la maison de la rosière et l'hôtel-de-ville du village. Des drapeaux se balancent aux fenêtres. C'est un spectacle magnifique et fait pour ramener la vertu parmi les hommes, si tous pouvaient jouir de ce coup d'oeil. Je vote pour qu'un congrès du genre humain se réunisse tous les ans, à pareille époque, dans la commune de Nanterre.
La garde départementale ouvre la marche; puis une nombreuse musique de garde nationale fait retentir les airs de joyeuses fanfares. Paraît ensuite la rosière, entre M. le maire et M. l'adjoint: celui-ci tient la place de M. le curé, qui, persistant à refuser son concours à la cérémonie, se tient à l'écart, comme Achille, à l'ombre de sa sacristie.
Derrière la rosière, vêtue de blanc et parée de ses plus beaux atours, est rangé le conseil municipal, suivi par une garde d'honneur, composée des _messiers_, marchant de front et armés de longues piques qu'ornent les couleurs nationales. Les _messiers_ sont les principaux cultivateurs de la commune qui forment une ligue défensive et quelquefois même offensive, à l'effet de renforcer la surveillance insuffisante du garde champêtre et de protéger les récoltes contre la maraude, cette plaie des maraîchers de la banlieue.
Sur les pas de cette _landwehr_ agreste, on voit habituellement s'avancer la rosière de l'année précédente, portant sur sa tête la couronne qui, de son front, va bientôt passer sur celui de la nouvelle héroïne. Mais, cette année, l'ex-rosière a fait défaut; depuis son couronnement, elle a quitté les roses de la virginité pour les soucis du mariage. Elle ne saurait donc plus porter cette chaste parure que soutient de ses mains, sur un coussin de velours, l'une des jeunes filles du village.
Viennent ensuite diverses confréries religieuses, précédées par celle de la Vierge, reconnaissable au large ruban bleu en écharpe que porte chacun de ses membres. Puis un grand nombre de femmes, les parents, les amis de la rosière en grande toilette, marchant sur deux lignes, plus loin sur quatre, et bientôt déborde la foule compacte qui se presse derrière le cortège.
Arrivés à la mairie, les principaux acteurs de la cérémonie prennent place dans la grande salle des mariages, M. le maire entre ses adjoints et les conseillers municipaux; la rosière en face; adroite et à gauche, les demoiselles de la Vierge; derrière, les parents, les amis, les officiers de la garde nationale et autres gros bonnets de l'endroit.
Dans le fond de la salle, et au milieu d'un trophée, de drapeaux tricolores, on lit en grosses lettres cette inscription de circonstance: _A la vertu!_
Au milieu d'un profond recueillement et d'un silence religieux, M. le maire prend la parole et prononce un discours pathétique sur les avantages de la vertu; puis, en forme de péroraison, il passe au cou de la rosière un collier d'or; il lui remet des pendants d'oreilles, une magnifique épingle-broche, divers autres bijoux dont la forme et l' usage nous échappent, et une somme de trois cents francs; enfin, il prend sur le coussin où elle est déposée la couronne de roses blanches et la pose sur la tête de la jeune fille en lui disant (nous sténographions): «Mademoiselle Giraud, veuillez recevoir, comme prix de vertu, la couronne _civique_ que vos concitoyens vous décernent.»
A ces mots la musique, cachée dans le vestibule de la mairie, fait entendre un air de bravoure; des larmes inondent tous les gilets et tous les bavolets de l'auditoire, et le cortège se remet en marche dans le même ordre que ci-dessus. La rosière est reconduite chez elle, et, peu d'instants après, un splendide banquet, auquel elle prend part ainsi que sa famille, et qu'honorent de leur présence les autorités du village, termine cette belle et attendrissante journée, bien digne d'être consignée dans les annales de la vertu, et qu'en attendant nous honorons à notre manière, en lui érigeant une colonne... de _l'Illustration_.
Promenade sur les Fortifications de Paris.
Suite.--Voyez page 219
II.
LES FORTS.
Lorsque Vauban, sous Louis XIV, eut l'idée de fortifier Paris, ce grand homme comptait que la fortification de la capitale devait être établie sur d'autres bases que celles des places ordinaires. Au lieu d'une enceinte sur laquelle eussent été accumulés tous les moyens de défense connus, il pensait qu'il valait mieux envelopper la ville dans deux enceintes qui nécessiteraient deux attaques successives. La première de ces enceintes était, pour la partie méridionale, l'ancien mur de Philippe-Auguste, et, pour la partie du nord, le vieux mur de Charles V, augmenté par Louis XIII en 1631. La deuxième eût été portée considérablement en avant et serait passée juste par les points où se trouve actuellement celle qui s'élève sous nos yeux. Entre ces deux enceintes, on eût mis à couvert en temps de siège les nombreux troupeaux nécessaires à l'approvisionnement de la ville; cet approvisionnement de viandes fraîches est un des obstacles les plus difficiles à résoudre; puis l'ennemi, tenu éloigné du coeur de la ville, n'aurait pu, durant la première partie du siège, agir sur l'esprit des habitants par ses bombes et ses projectiles incendiaires.
C'est cette pensée de Vauban qui a été mise à exécution par la construction des seize forts qui environnent Pans. L'immense développement de la ville ne pouvait permettre de songer à établir une seconde enceinte au delà de la première; une ceinture de forts habilement disposés, suivant les accidents du terrain, y supplée complètement.
Quelque forte, quelque audacieuse qu'on suppose une armée ennemie, jamais elle n'osera s'aventurer à venir faire le siège de l'enceinte en passant entre les forts, sans s'en être préalablement emparée; mais, d'un autre côté, il n'est pas à présumer qu'elle cherchât à en prendre plus de trois ou quatre, ce qui lui serait nécessaire pour arriver au point qu'elle aurait choisi pour son attaque. Admettant qu'elle fût assez puissante pour enlever tous ceux de la rive sur laquelle elle se présenterait, ce qui serait le maximum de ses efforts, elle se garderait bien de hasarder un passage de rivière qui lui ferait diviser ses forces et l'exposerait à une ruine infaillible. Il restera donc encore un grand espace libre et à l'abri de toute insulte entre les forts non enlevés et l'enceinte pour les parcs des troupeaux de l'approvisionnement. Maître d'une partie des forts, l'ennemi serait encore bien loin de l'être de Paris. L'enceinte n'est attaquable qu'en un point ou deux au plus, à cause de l'ouverture des angles de ses bastions, avantages que peut seule présenter une ville d'une aussi immense étendue, et il faudrait au moins soixante jours de travaux pénibles pour faire une brèche praticable au corps de place. Quant aux bombes, nous avons déjà dit que, dans la première partie de l'attaque, elles n'arriveraient pas dans la ville; mais, en règle générale, l'effroi qu'elles causent n'est pas en raison des dégâts qu'elles occasionnent. On conçoit que, dans une petite place, tout soit facilement écrasé, incendié; mais ce danger diminue à mesure que la ville est plus étendue, et finit par devenir insignifiant. En effet, pour produire quelque effet, l'assiégeant est obligé de concentrer ses feux; l'on peut toujours, dans une grande place, se retirer sur un point non menacé, et laisser l'ennemi épuiser en pure perte des munitions qui lui sont précieuses.
Il est de la plus haute importance que ces vérités soient comprises de chacun. Un fort, par la petitesse des angles de ses bastions, son exiguïté, sa facilité à être enveloppé de feux de toutes parts, peut être enlevé en sept ou huit jours; il en faut soixante, pour faire seulement brèche à l'enceinte. Ne serait-il pas déplorable qu'une population brave et dévouée comme celle de Paris se laissât démoraliser par ignorance, parce que l'assiégeant aurait eu un premier succès facile, inévitable, et qui ne préjugerait en rien le résultat définitif de son entreprise.
Après ces considérations générales, examinons la position de chaque fort en particulier: nous avons déjà dit qu'ils sont au nombre de seize. Si nous commençons par le nord, nous en trouvons quatre qui mettent Saint-Denis à couvert, ce sont: 1° le fort Labriche, appuyé sur la rivière à l'occident de Saint-Denis; il sera traversé par le chemin de fer; 2º le fort du Nord ou la double couronne; cet ouvrage, comme il est facile de le voir (_voyez le plan au numéro précédent_), est ouvert à la gorge: c'est ainsi que sont construits ordinairement les forts destinés à couvrir une enceinte, quand cette enceinte est assez rapprochée pour voir leurs terre-pleins et empêcher qu'on puisse les tourner et s'en emparer par surprise. Ces sortes d'ouvrages s'appellent couronne ou double couronne, suivant le nombre de bastions qui les composent. La double couronne du Nord n'est pas défendue par l'enceinte, mais sa gorge est couverte par une inondation que l'on peut facilement tendre, et qui met en sûreté le Nord et l'est de Saint-Denis. Cette inondation protège encore un autre ouvrage qui, avec la couronne du nord, son les deux seuls des forts de Paris qui soient ouverts à la gorge; c'est la lunette de Stains, qui se trouve au nord-est de Saint-Denis.
Au sud, une route stratégique en ligne droite conduit de cette lunette au fort de l'Est, le dernier des forts de Saint-Denis. Ce fort est un quadrilatère, c'est-à-dire qu'il a quatre bastions; il contient de vastes casemates dans ses courtines et deux magasins à poudre dans ses bastions.
Entre la Villette et le fort de l'Est, près de la route d'Amsterdam, non loin du village d'Aubervilliers, s'élèvera le fort de ce nom. En continuant à descendre vers le sud, entre Pantin et les Prés-Saint-Gervais, nous rencontrons le fort de Romainville, petit hexagone ayant par conséquent six bastions. Le front du nord est couvert par un ouvrage extérieur qui augmente sa force. Cette annexe, dont la construction date de 1833, époque à laquelle on fit quelques travaux de fortifications passagères, c'est-à-dire non revêtues de maçonnerie; cette annexe est ce qu'on appelle un ouvrage à cornes; elle est composée d'une courtine et de deux demi-bastions fermés par deux branches qui vont ficher sur les faces du front qu'il couvre.
Les trois forts qui suivent, ceux de Noisy, de Hosny, de Nogent, sont de quadrilatères comme le fort de l'est mais ils ont de plus le front opposé à Paris, défendu par une couronne en terre de la même date que l'ouvrage à cornes du fort de Romainville: ces quatre derniers forts sont desservis par une route stratégique qui part du premier et vient aboutir au fort de Nogent.
Près du confluent de la Marne et de la Seine, dans une très-forte position s'élève le fort de Charenton commandant la route d'Italie: c'est un pentagone ou fort à cinq bastions.
Sur la rive gauche de la Seine on ne trouve que cinq forts; d'abord Ivry et Arcueil, deux pentagones, commandent la route de Fontainebleau. Le premier est fort remarquable, construit sur des carrières; il a fallu élever des piliers pour soutenir la fortification, de plus ces excavations forment d'immenses magasins voûtés.