L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843
Part 3
«La deuxième objection contre le _repeal_ tient à ce que la classe des propriétaires fonciers s'alarme des doctrines relatives à la fixité de la redevance. Cette question mérite la plus grande attention, et c'est un sujet qui ne devra être traité par la législature qu'avec une extrême réserve. Nous sollicitons à ce sujet l'assistance de tous les propriétaires, et notre but en faisant cet appel aux lumières de toutes les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements possibles pour triompher des difficultés attachées à une question si colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra les droits des propriétaires fonciers avec leurs devoirs vis-à-vis des tenanciers. Il a été fait à cet égard un important essai en Prusse, et cet essai a eu lieu avec succès. D'un côté, rien ne pourrait être plus préjudiciable à la prospérité de la nation irlandaise que de paralyser la disposition naturelle des hommes à posséder la richesse sous la forme la plus agréable, celle de la propriété foncière. D'un autre côté il est impossible, eu égard à la sûreté des personnes et de la propriété en Irlande, que les relations entre le propriétaire et le tenancier continuent dans leur état actuel.
«Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'être renvoyées sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits du propriétaire, se composant principalement d'une masse de statuts légaux, statuts adoptés par les classes de propriétaires fonciers dans des vues d'intérêt privé. Les repealers veulent rendre une loi qui supprimera en partie le statut légal qui favorise le propriétaire, mais de manière à lui donner les moyens nécessaires et complets de toucher un revenu équivalent à la valeur réelle de la terre, déduction faite de la part naturelle et légitime du tenancier dans les produits. On veut rendre un bail nécessaire pour toute opération entre le propriétaire et le fermier, et donner toute faveur à ce dernier pour les améliorations précieuses et durables..... Nous espérons que la plupart des propriétaires nous aideront à rédiger ce projet de loi, qui, tout en respectant les justes droits des propriétaires, assurent les droits du tenancier, dont les travaux améliorent le sol.»
Rien ne peint mieux que ce document le véritable génie et le vrai caractère du rôle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-être, à la tête de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur de sa mission, se l'exagérerait pour ainsi dire à lui-même, et voudrait se servir de sa puissance pour tenter la réalisation des plus hautes théories démocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est tribun et il n'est point démocrate. Catholique et monarchique, il ne fait que copier l'Angleterre dans le système de libertés qu'il veut donner à sa patrie,» et il serait presque choquant, pour un enthousiaste, de voir avec quelle tiédeur il parle de la malheureuse situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il accorde aux droits abusifs des propriétaires, si cette tiédeur apparente n'était la voie la plus habile pour arriver à la répression des abus, et si, sous cette modération du langage, on ne sentait que cette question si colossale, comme il l'appelle, le pénètre et l'émeut profondément.
Aussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son intelligence, son coeur, sa volonté. A Cork, on dresse des arcs de triomphe au littérateur, on le salue d'acclamations mille fois répétées, on se presse pour jouir de sa présence, et quand on ne peut l'entendre, on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mêmes triomphes, mêmes festins populaires, même verve satirique, même éloquence pénétrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une profonde inquiétude cette agitation de tout un peuple si noble, si imposant, mais jusqu'à cette heure assez stérile en résultats immédiats. Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infâme et imprudente à la fois, réprimer par les armes cette insurrection pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se contenir lui-même. On sait que déjà des engagements ont eu lieu entre les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont violemment tentés d'en venir à l'épreuve décisive et de jouer le tout pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours qu'il a prononcé et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il s'écria: Je vous appelle aux armes! un frémissement qui se transmet jusqu'au papier inerte parcourt l'assemblée, l'électrise, et tombe tout à coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire, annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de Matow, lorsqu'on chante la belle mélodie de Moure, où le poète discute de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait à les porter, s'humiliant sans se plaindre», n'est-ce pas lui qui s'est écrié: «Ce n'est pas moi qui serais cet enclave?» Et dans le discours qui a clos la fête, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:
«Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal informé le ministère; le ministère a été mal renseigné par ces misérables et bas orangistes, vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles dévoués, très dévoués à la reine, et ils sont décidés à s'interposer entre elle et ses ennemis. Dans le cas où ils nous attaqueraient, et où la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour à nous, le premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le sceptre aux mains de celle qui nous a montré toujours de la faveur, et dont la conduite a toujours été signalée par la sympathie et l'émotion pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous, aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous avons nos appréhensions; et remarquez bien que par appréhensions, je ne veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces menaces qui nous sont adressées? L'Union n'est pas un contrat, c'est une déception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cédons-nous en courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-là ne me fouleront jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce sera le cadavre et non l'homme qu'ils écraseront.»
On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment de la prudence et de sa nécessité, mais le sang s'échauffe, le courage bout dans les veines, l'impatience du succès commence à agiter les esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincères pour l'heureuse issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la patience et cette qualité qu'il a montrée jusqu'ici à un si haut degré, le don de préparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas sans un effroi douloureux l'Irlande se précipiter contre l'Angleterre, et, en songeant à tant de généreuses entreprises que notre siècle a vues s'étendre dans le sang, à cette courageuse Pologne écrasée sous les yeux de l'impassibilité. Europe, nous craindrions trop que le massacre des Irlandais ne vint encore faire douter les âmes faibles de la justice de Dieu et du progrès de l'humanité! Puissent donc les destinées de l'Irlande s'accomplir d'une manière pacifique; et toi, France, si ton génie n'est pas tout à fait mort, si ta mission n'est pas finie en Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique réclamation des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de bataille où on combattait pour l'humanité et pour la justice, et que tu n'étais pas là!
Le Major Anspech.
NOUVELLE.
I.
Si le major Anspech était un vieillard aussi maigre qu'il était long, et même d'autant plus maigre qu'il était long. Quarante ans avant l'époque où se passa la petite histoire que nous allons, ô lecteur, prendre la liberté de vous raconter, ce digne major était l'un des plus beaux mousquetaires gris du régiment de Monsieur, et bataillard comme quatre. Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir à l'escrime et un coeur passablement affamé. Les femmes de la cour et de la ville, de celles qui ne savaient résister à un mousquetaire, résistaient encore bien moins à un mousquetaire gris, haut de cinq pieds six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts, qu'il s'était surnommé de son chef le Turenne des boudoirs.
Mais quarante années changent légèrement un homme: M. Anspech, en 1827, n'était plus que l'ombre de lui-même, et ne possédait autre chose, de toutes ses splendeurs évanouies, que 800 livres de rentes, une culotte en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore la mansarde lui coûtait-elle 10 écus par an.
Malgré cette réduction notable dans les éléments de son bonheur, le major Anspech, qui était veuf, avait trouvé le moyen de vivre au sein d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'année. Or, combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'être satisfaits de leur sort un jour sur deux?
Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas précisément à écorner son budget, et c'est en cela que, pour un ci-devant mousquetaire, le major nous paraît digne de beaucoup d'éloges. Il avait borné ses voluptés courantes à une promenade aux Tuileries, toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce fût par les étreintes brûlantes de la canicule ou par les froids baisers d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez nous d'une aménité sans nuage, notre vieil ami avait fait une étude approfondie de l'endroit du jardin le plus propre à goûter les douceurs de _Phébus_, et à ne rien perdre de ses rayons.
Après maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le major parut fixer son choix.
A l'extrémité de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme ombragée d'arbres et de bosquets qui domine tout à la fois et la place de la Concorde et l'entrée architecturale de ce coté-là du jardin. Une rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur, par un gracieux retour sur elle-même, dans la riche enceinte qui s'ouvre entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec le revêtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont les cotés sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds à cet endroit, c'est de ce coin ainsi fortifié que nous allons parler.
Exposé au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur lui-même peut s'en assurer, semble disposé tout exprès pour concentrer le plus de chaleur possible dans un étroit espace, et, telle est même l'intensité de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint à rendre ce petit coin agréable aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dépendaient un peu de sa culotte de peluche, détestait le voisinage du monde, le contact des promeneurs; et, bien qu'il reposât les yeux sans déplaisir sur les troupes d'enfants qui hantent cette contrée, rien ne l'eut autant gêné que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drôles ou quelqu'une de ces fraîches et sémillantes filles au regard moqueur qui présidaient à leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix réunit deux conditions rigoureuses: qu'il fût dans un lieu d'une exposition convenable d'où l'on put voir sans être trop vu, et qu'il offrît une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis, personne ne pût espérer s'asseoir à ses côtés.
O banc privilégié, M. Anspech l'avait enfin trouvé juste à ce point d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles de chèvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfumé de roses et de jasmin. Du soleil jusqu à midi, de la fraîcheur dans le milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc était si étroit, si profondément enfoui entre les feuillages, que M. le major, le plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinué, ne s'y encastrait qu'à grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les méplats du major coïncidaient si parfaitement avec tous les accidents géométriques de cette cachette, que celle-ci pouvait dès lors se comparer à une carapace dont M. le major s'était constitué la tortue, et que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert à une mouche de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter à l'aise les deux autres.
Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues, vers la royale demeure, éblouissante façade derrière laquelle le major devinait des splendeurs où il pénétrait par la pensée et par les souvenirs... La terrasse des Feuillants, où piétinaient les promeneurs, lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mémoire prêtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui de la vie du passé, et c'était ce spectacle, c'était ce soleil, ces fleurs, c'était surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet ensemble de voluptés présentes, liées par le souvenir aux voluptés enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le ci-devant mousquetaire.
Et pourquoi, s'il vous plaît, ce pauvre M. Anspech, qui était gentilhomme après tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il réduit, quarante ans après avoir brillé dans les petits appartements de Versailles, à quêter une place gratuite au soleil, et à fuir les regards indiscrets qui eussent exploré de trop près les mystères de sa culotte de peluche?
Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces événements imprévus, bien que très-naturels et très-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer de l'Opéra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la fenêtre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.
Il arriva donc ce soir-là que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mère, eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir. La conséquence de cet accident fut que le major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette remarquable histoire.
II.
Mademoiselle Guimard ayant laissé tomber son mouchoir, une toile de Hollande ennuagée de matines, un bijou de mouchoir filé par la main des fées, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieffé qui portait la chenille et maniait l'épée comme Fronsac, conçut l'impertinente idée de se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour lors, donnait la main à mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!... Bref, on échangea deux regards et on se salua le plus poliment du monde, mais le lendemain on alla se couper la gorge.
Dès le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de la façon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre à la porte Maillot, où était le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs en or dans son carrosse pour passer à l'étranger et y attendre que la famille de Palissandre fut consolée de la mort du chevalier; car il faut savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dégagement en tierce dont il était sûr, et que, dans son idée, M. de Palissandre était on ne peut plus mort.
La chose succéda comme le major l'avait prévu; on ferrailla quelques secondes, et dès que le mousquetaire comprit que le chevalier s'échauffait, il dégagea en tierce avec une telle rapidité, que M. de Palissandre ne vit qu'un éclair et tomba frappé de la foudre. Il faisait jour à peine et M. Anspech fut si pressé de remonter dans son carrosse, qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit à fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il était trop tard pour qu il revint sur ses pas.
Arrivé à Londres, il songea que son banquier à Paris pourrait lui faire savoir ce qu'étaient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le chevalier de Palissandre. Il lui écrivit donc et profita de cet ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses poches, avait à peine rassemblé quelques louis. La réponse se fit malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en se promenant à Saint-James, en proie à un ennui mortel, fit la connaissance d'une jeune créole des Indes espagnoles, dont il s'amouracha par désoeuvrement. La jeune créole étant sur le point de partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater au plum-pudding, notre étourdi fit un millier d'écus du peu de diamants qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis à un jeune gentilhomme de ses amis qui était de l'ambassade française et qu'il eut la bonne fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la jeune créole vers les Indes occidentales.
Étant à la Havane, il écrivit de nouveau à son banquier, toujours pour avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et pour mander qu'on lui envoyât de l'argent. Mais le vaisseau qui portait ces dépêches se perdit apparemment, car six mois après, le major, qui avait mangé jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de son banquier; il était d'ailleurs horriblement fatigué de la créole. Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une réponse à ses lettres était de l'aller chercher lui-même, au risque d'avoir des démêlés avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois, il résolut d'y mettre de la prudence et de rentrer à Paris incognito. Il vendit sa garde-robe pour payer son passage, et débarqua le plus heureusement du monde à la porte de l'Opéra, sous le premier nom qui lui passa par la tête. Ses amis, qui le reconnurent, le pressèrent dans leurs bras et lui apprirent que son banquier était passé en Amérique, lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait fait vendre l'année auparavant. L'accident le contraria d'autant plus, que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient à très-peu de chose près toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource que dans le chevalier, mais le chevalier, lui répondit-on, n'avait été malade que quinze jours, et était parti pour Londres dès qu'il avait pu se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu lui rendre au plus vite son coup d'épée et ses 500,000 francs; il fut touché de ce procédé jusqu'aux larmes, et reprit dès le lendemain la route d'Angleterre, à la poursuite de son généreux ennemi.
Le major arrive à Londres, court à l'ambassade, visite toutes les tavernes, explore Covent-Garden et l'Opéra, fouille toutes les maisons de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de chevalier! Enfin, il découvre, par les registres de la maison Ashbon et comp., armateurs de la Cité, que M. de Palissandre est parti depuis trois mois pour la Havane. «Au diable, s'écrie le major désappointé, cette drôlesse de Fortune y met de la désobligeance. Je ne retournerais pas dans les griffes de ma créole pour tous les coups d'épée imaginables, pas plus que pour les trésors de Visapour. Je m'en vais en Amérique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.»
C'était au fond le meilleur parti qu'il eût à prendre; car le comte ne possédant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir après cinq cent mille francs qu'après cent mille écus. Il alla donc s'embarquer en Hollande pour la Nouvelle-Orléans, où l'on disait que s'était réfugié son banquier, et il l'y trouva en effet, mais déjà ruiné de fond en comble par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas réussi. Le major se donna du moins l'agrément de le rosser selon ses mérites, et ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais, en compagnie de M. de Lafayette.
Il se battit à merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante carrière, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui l'avait fait quasiment considérer comme déserteur, et lui laissait une sorte de compte ouvert avec la prévôté de Paris.
La guerre d'Amérique terminée, le major Anspech se trouva passablement endetté auprès de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse et les trois cent mille francs avec le coup d'épée dont le chevalier de Palissandre lui était demeuré redevable. Il eut l'idée d'écrire à la Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on répondit qu'il n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme, vraisemblablement, devait êre mort en route. C'était à se pendre. D'un autre côté, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas précisément envie d'aller voir lui-même quelle en était la cause: il s'en doutait d'ailleurs à peu près.
La situation du major Anspech était on ne peut plus triste. Tout le trahissait, tout l'accablait à la fois. «N est-ce pas quelque chose d'étourdissant, s'écria-t-il, assis un soir sur la jetée de New-York et entraîné par la vivacité de ses pensées; n'est-ce pas quelque chose de fabuleux que la destinée d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de donner la main à mademoiselle Guimard, juste à l'instant où cette coquine laissait tomber son mouchoir? Voilà une sotte histoire qui me coûte huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie avec la prévôté de Paris. O fatalité! qui peut se défendre de tes coups!»
En ce moment, on lui frappa sur l'épaule.
III.
«L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affecté de quelque chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?
--Ce que vous pouvez faire, monsieur, répondit le major d'un air hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ôter votre chapeau.
--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand calme, tout en se découvrant; un honnête homme doit des égards au malheur.
--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-même que je désire qu'on salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.
--Vous êtes Français, monsieur?
--Français et gentilhomme.
--Vous vous trompez.
--Qu'est-ce à dire, sambleu!
--C est-à-dire que vous ne pouvez être gentilhomme français, puisqu'il n'y a plus de gentilshommes en France.
--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va vous envoyer aux poissons.
--Vous ne le ferez pas.
--Est-ce un défi?
--C'est un conseil. Vous êtes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg, et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a été confisquée comme bien d'émigré, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant en France et que vous y êtes condamné à mort.
--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-là qui m'empêche précisément de vous jeter à la mer.
--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez noyé, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure. Vous aurez peut-être un ami de moins, et très-certainement une méchante affaire de plus.
--Il parait, monsieur, que vous avez des prétentions à être furieusement original.