L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843

Part 2

Chapter 23,678 wordsPublic domain

_Comètes_.-L'apparition de la grande comète a été l'événement astronomique le plus important du dernier trimestre. Nous avons déjà parlé de cet astre, et nous en avons donné la figure (p. 64). Il nous suffira donc d'ajouter que la détermination de l'orbite de cet astre a fait reconnaître diverses particularités très-curieuses qui le placent au nombre des plus remarquables que l'on ait jamais observés. Ainsi, d'abord, notre comète s'est plus approcher du soleil qu'aucune autre, même que celle de 1680. Lorsqu'elle était à son _périhélie_, c'est-à-dire à sa moindre distance au soleil, elle se mouvait avec une vitesse égale à huit cent trente-deux fois celle d'un boulet au sortir du canon. Elle est venue s'interposer, le 27 février, entre le soleil et la terre, et elle avait passé derrière le soleil le même jour. La longueur de sa queue était d'environ 236 millions de kilomètres, et si cette queue avait été seulement deux fois plus large, elle aurait infailliblement rencontré notre globe.--La comète a été visible en plein midi, dans quelques villes d'Italie, au commencement de mars.--On a quelque raison de croire qu'elle a déjà été vue antérieurement, mais il n'y a rien de certain à ce sujet.

M. Laugier a communiqué les éphémérides de la comète qu'il a découverte à Paris le 28 octobre 1842. Cette comète qui, vers la fin du mois de novembre, a quitté la région du ciel visible à Paris, y est revenue dans la première semaine de février; mais les circonstances ont été trop défavorables pour qu'elle ait pu être aperçue.

_Mouvement du soleil dans l'espace._--Une des questions les plus propres à captiver l'attention des savants et des gens du monde eux-mêmes, est celle de la position relative de notre système planétaire dans l'espace, et du mouvement propre dont il est doué. Ce mouvement, à raison du prodigieux éloignement des étoiles ne devient sensible qu'au bout d'un grand nombre d'années; mais il ne peut plus être mis en doute aujourd'hui. Mettant à profit les données que les observations ont accumulées. M. Bravais, professeur d'astronomie à la Faculté des Sciences de Lyon, a soumis un calcul la recherche de la direction et de la vitesse de ce mouvement dans l'espace. Ce calcul, un des plus intéressants qui puissent se présenter dans la mécanique céleste, l'a conduit à un résultat qui diffèrent très-peu de celui auquel M. Argelander, habile astronome allemand, était arrivé par une méthode entièrement différente. Et comme les hypothèses que l'un et l'autre avaient été obligés de faire pour suppléer à l'insuffisance de certaines données, pèchent en sens contraire, il est extrêmement probable que la vérité doit être comprise entre ces deux résultats.

M. Bravais est déjà connu du monde savant par les résultats remarquables auxquels il est parvenu sur le mode d'insertion des feuilles autour des tiges; par la riche moisson d'observations astronomiques géologiques, météorologiques et magnétiques qu'il a recueillies comme membre de la commission du Nord; par ses recherches sur la géométrie pure et sur le calcul des probabilités,--Le nouveau travail dont nous venons de donner un aperçu justifie les paroles par lesquelles feu M. Savary caractérisait M. Bravais dès 1838, lorsqu'il le désignait à l'Académie «comme aussi capable de bien discuter ses observations mie de les bien faire,» qualités dont la réunion a toujours été fort rare.

_L'Atlas des phénomènes célestes_ pour 1843, par M. Dien, mérite d'être signalé aux amateurs d'astronomie, qui y trouveront la marche des planètes au travers du ciel étoilé et tous les phénomènes célestes de quelque importance.

VI.--GÉOLOGIE ET MINÉRALOGIE.

_Minéraux curieux._--Le catalogue déjà si nombreux des espèces minérales a été enrichi d'une nouvelle espèce que M. Dufrenoy, qui l'a analysée, appelle _arsenio-sidérite_. C'est un arséniate de fer trouvé dans la mine de manganèse de la Romanèche, près Mareuil.

Ou a mis sous les yeux de l'Académie des échantillons remarquables de diamant. Les uns consistent en petits cristaux encore adhérents à leur gangue, qui est un près quartzeux; ils proviennent du Brésil. Un autre est un minéral noir très-dur acheté à Bornéo. On voulait s'assurer, par certaines expériences de polarisation, que ce minéral est bien un diamant, et pour cela il fallait y déterminer une petite facette polie.--Mais après un travail continu de vingt-quatre heures, un des plus habiles lapidaires de Paris n'a pas réussi à émousser une seule des pointes dont la surface du minéral est recouverte, et sa roue même a beaucoup souffert de cet essai. M. Dumas, après avoir examiné l'échantillon, a pensé que ce minéral est un _diamant de nature,_ nom qu'on donne dans le commerce à des diamants qui ne sont susceptibles ni de se polir ni de se cliver, et qu'on réserve pour faire la poudre de diamants.

Les minéraux précieux semblent s'être donné rendez-vous à l'Académie, car M. de Humboldt lui a communiqué une notice très-intéressante sur une pépite d'or vraiment monstrueuse, trouvée le 7 novembre dernier sur la pointe asiatique de la partie méridionale de l'Oural. Cette pépite pèse plus de trente-six kilogrammes; c'est aujourd'hui la plus grande qui soit connue. Celle qui fut découverte en 1721 aux États-Unis dans le comté d'Anson, monts Alléganys, Caroline du Nord, pèse vingt-un kilogrammes sept cents grammes..

_Recherches sur le diluvium._--On sait quelle importance les travaux de M. Agassiz et de Charpentier ont donnée aux glaciers, depuis quelques années, pour l'explication de certains phénomènes géologiques. C'est à leur action que ces savants attribuent le poli et les stries que l'on observe sur certaines roches des Alpes et d'autres chaînes de montagnes, aussi bien que le transport des blues erratiques, souvent énormes, que l'on trouve parfois à une grande hauteur sur le versant du Jura qui regarde les Alpes. Les géologues sont encore très-divisés sur ces questions, et en France comme en Allemagne, la théorie des glaciers a rencontré d'ardents adversaires. Dans ce nombre il faut ranger MM. de Collegne et Fournet, qui ont adressé à l'Académie des mémoires, l'un sur les terrains diluviens des Pyrénées, l'autre sur le diluvium de la France. Nous ne prétendons en aucune façon nier les conclusions auxquelles ces messieurs sont parvenus, en refusant aux glaciers toute influence sur la production du phénomène diluvien dans les localités qu'ils ont décrites; nous ferons seulement observer qu'ils donneraient à leurs réfutations de l'hypothèse glaciale beaucoup plus de force, s'il les appliquaient aux Alpes elles-mêmes, et notamment aux nombreux exemples sur lesquels MM, Agassiz et de Charpentier ont basé leur théorie. Les savants suisses méritent bien qu'on leur fasse l'honneur d'aller les attaquer et les battre sur leur propre terrain. Jusqu'à ce que quelque habile géologue français se soit dévoué à une expédition de ce genre, les glaciers pourraient bien gagner encore bon nombre de prosélytes.

Dans une note sur le phénomène erratique du nord de l'Europe, M. Daubrée, ingénieur des mines, comme M. Fournet, et comme lui professeur à une faculté des sciences s'est montré beaucoup plus réservé en ce qui concerne les causes.

Il a constaté que, dans les Alpes Scandinaves, les traces de transport et de frottement divergent, à partir des régions culminantes, en se rapprochant des lignes des plus grandes pentes du massif. MM. Keilhau et Siljestroem avaient fait la même observation en d'autres points du massif, M. Daubrée a aussi été conduit à signaler plusieurs exhaussements et abaissements alternatifs du sol de la presqu'île Scandinave.

_Paléontologie._--M. Brougniart a lu un rapport très-favorable sur un mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé; _Coquilles fossiles de Colombie, recueillies par M. Boussigneault._ M. d'Origny est arrivé à reconnaître l'existence du terrain crétacé dans cette partie de l'Amérique méridionale, conformément aux conclusions de M. de Buch.

_Nouvelle carte géologique._--Nous avons vu avec lui vif intérêt la nouvelle carte géognostique du plateau tertiaire parisien que M. Paulin, secrétaire de la Société de Géologie, a présenté à l'Académie. La perfection du coloriage fait honneur à M Kaeppelin, imprimeur-lithographe, comme l'exactitude des détails et la beauté du dessin à l'auteur de cette carte.

VII.--MÉCANIQUE APPLIQUÉE.

_Machines à vapeur._--La théorie de la machine à vapeur n'avait jamais été présentée que d'une manière inexacte jusque vers 1837; aussi les résultats des calculs ne concordaient-ils jamais avec ceux de l'expérience, qu'à condition d'être multipliés par un certain coefficient numérique, variant de 0,5 à 0,6 suivant l'état d'entretien, et le système de construction de la machine. La théorie nouvelle, proposée il y a quelques années par M. de Paudour, n'est nullement sujette à cet inconvénient, et ses conséquences sont parfaitement d'accord avec celles de l'expérience. Il vient de la soumettre à une nouvelle épreuve décisive, en comparant les résultats auxquels elle conduit avec ceux que l'on observe directement sur l'effet et utile des machines de Cornouailles à simple effet: les différences constatées sont sans importance.

La navigation à vapeur est destinée à prendre un si grand accroissement, qu'il est de la plus haute importance pour les constructeurs de machines à vapeur et de maires d'avoir un moyen simple et exact de mesurer le travail de ces machines, servant de moteurs aux bâtiments, et la résistante que ceux-ci éprouvent dans leur marche. Un moyen vient d'être fourni par M. Cailledon, dont le travail a été le sujet d'un rapport très-favorable de M. Coriolis.

VIII.--TECHNOLOGIE.

Aucune des communications faites à l'Académie n'a été accompagnée d'un extrait dans les comptes-rendus officiels, ni suivie d'un rapport, à l'exception d'une seule. L'Académie, sur la proposition de M. Thénard, a approuvé des tableaux imprimés et coloriés, sur une grande échelle, par M. Knabt comme utiles à l'enseignement de la mécanique, de la physique, de la chimie, etc.

IX.--SCIENCES ÉCONOMIQUES.

Caisses d'épargne.--M. Charles Dupin a communiqué ses recherches sur le développement de la Caisse d'épargne de Paris, et leur influence sur la population parisienne. Bien qu'au nombre des optimistes assez disposés à préconiser ce qui est l'honorable académicien a fait preuve d'impartialité en plaçant en regard du progrès qu'il signale des faits bien affligeants. Sa conclusion dernière, en ce qui concerne les déposants actuels, est qu'ils persistant encore à ne conserver leur dépôt que pendant cinq ans et demi, valeur moyenne; «de sorte que, dit-il, la Caisse d'épargne, au lieu d'être le trésor d'un peuple n' est en réalité, pour la masse, _que la lanterne magique de ses économies._

_Statistique agricole_--Dans une note intéressante M. de Gaumont a signalé les avantages qu'offrait une carte agronomique de la France. La belle carte géologique de MM. Duhémy et Élie de Beaumont servirait de base à la statistique et a lu délimitation des régions des régions agricoles, puisque celles-ci ont, en général, une connexion intime avec les formations géologiques. M. de Gaumont a énoncé quelques résultats curieux tenu concernant l'influence de la nature des terrains sur la qualité des produits.

_Agriculture._--M. Leclerc; l'homme avait présenté à l'Académie un Mémoire sur l'agriculture de l'ouest de la France.. M. de Gasparin a lu, sur ce Mémoire, un rapport très favorable, qu'il termine ainsi: «Nous osons affirmer que l'on n'a rien publié encore de plus complet et de plus satisfaisant en agriculture descriptive, et nous faisons de voeux pour que l'auteur hâte l'impression de son travail, qu'il destine à la publicité.»

Troubles en Irlande. (Voir page 225.)

Dans un précédent numéro, nous avons tracé à grands traits l'histoire du mouvement politique en Irlande; nous avons rappelé ses souffrances séculaires, ses révoltes, ses lents et tardifs succès. Après la victoire momentanée des volontaires, victoire qui rétablit l'indépendance absolue du Parlement national, nous avons vu l'Angleterre, irritée d'un appel fait par les Irlandais aux armes françaises, détruire tout à fait, en 1800, l'individualité politique de ce malheureux pays, et le réduire à l'état de simple province. Vers 1810, l'Association Catholique apparaît; bientôt O'Connell en prend la direction, l'agitation constitutionnelle s'organise, et une ère nouvelle s'ouvre pour ce peuple d'opprimés. Il nous reste aujourd'hui à bien définir le caractère du mouvement qui se manifeste en Irlande, à comprendre toute l'étendue du rôle que le libérateur y joue, et l'avenir qui semble réservé à cette sainte cause de la justice et de l'humanité.

Un fait dont il faut bien se pénétrer avant tout, c'est que la révolte jusqu'ici pacifique des Irlandais, fondée sur les griefs les plus graves et en vue de réprimer les iniquités les plus criantes, est cependant beaucoup plus économique, si l'on peut parler de la sorte, que politique. Elle ne ressemble en rien, par exemple, à notre grande révolution de 89, qui, armant en quelque façon la philosophie de tout un siècle et poussant tout un corps de doctrines bien arrêtées et au renversement d'une société vieillie, réclamait avant tout les droits de la liberté, de la dignité humaine et l'indépendance des nations. Dans la querelle des Irlandais, l'humanité, l'égalité sont sans doute intéressées: c'est le privilège de ces grandes choses d'être froissées par toutes les injustices, de quelque nature qu'elles soient: mais, au fond, l'horizon de la révolution irlandaise est beaucoup plus borné. Son principe, sa vie, son âme, c'est la haine que le tenancier a conçue contre l'exploitation sans frein dont il est l'objet de la part du propriétaire. Ce quelle demande surtout, c'est la fixité légale de la _tenure_ ou du montant des baux. Le «législateur de minuit,» las de n'obtenir par les vengeances isolées «aucun remède aux extorsions qui l'accablent, veut enfin que son droit soit reconnu par le législateur de midi, et on peut voir combien, dans la proclamation au peuple d'Irlande, ce grief est compté, et combien on pèse les moyens de le redresser. Ajoutez à cela l'exaltation de l'orgueil national, qui se relève justement sous les fourches caudines que voulaient lui imposer les torys, et qui se complaît dans l'idée d'un parlement autochtone la conviction religieuse trop longtemps dédaignée et comprimée, et qui veut enfin prendre son rang à côté des croyance qui l'ont jadis traitée en vaincue, et vous aurez tous les éléments de I agitation irlandaise. Mais le moteur principal est toujours dans les ressentiments légitimes de tenancier écrasé par le propriétaire, et si l'Angleterre, dégoûtée de son odieuse politique, consentait à satisfaire sur ce point, et en ce qui touche la question religieuse, au programme dressé par O'Connell, peut-être verrait-on tomber de beaucoup l'enthousiasme qui éclate en faveur de la révocation de l'union. Évidemment le rappel n'est pour les Irlandais qu'un moyen, un moyen désespéré d'obtenir justice, et ce n'est que parce qu'ils voient qu'il leur est impossible de rien arracher à leurs oppresseurs, qu'ils veulent être les instruments de leur propre réformation. Ce caractère de la révolution permanente d'Irlande, de consister très-faiblement dans les préoccupations politiques, est la cause la plus énergique de sa ténacité à la fois et de sa lenteur. Lorsqu'une révolution porte dans ses flancs un grand système philosophique, si par malheur elle est refoulée par la force brutale, la marche de l'humanité en est retardée pour des siècles. Les idées anciennes perdent beaucoup de leur prestige sur l'imagination des hommes, le doute les y mine peu à peu, et pour qu'elles triomphent, il faut qu'elles emportent la place d'assaut. Au contraire, quand une révolte n'est excitée que par une iniquité toujours poignante, et qui fait saigner journellement les coeurs, rien ne la déracine. On l'étouffe, elle renaît; on l'endort, elle se réveille; et toujours, comme celle d'Irlande, au moment où on la croit à jamais ensevelie, elle revient, comme un spectre, faire pâlir les oppresseurs.

On ne doit pas oublier d'ailleurs qu'une révolution politique en Irlande ne serait pas, eu égard à la patience habituelle des nations, d'une nécessité bien urgente. Depuis l'émancipation des catholiques, obtenue en 1829 par les efforts et l'éloquence de Daniel O'Connell, la liberté civile et la liberté politique sont assises dans ce pays sur des bases assez larges.

Nous serions mal venu à trouver les Irlandais retardés sous ce rapport, car ils jouissent de droits beaucoup plus étendus, beaucoup plus démocratiques que les nôtres. La liberté de la presse la plus entière, le droit d'association dans toute son étendue, sont des bienfaits dont ils profitent sans entraves et dont nous sommes privés. Et, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas un des caractères les moins bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilité imprudente à donner les droits les plus avancés à ceux qu'elle opprime avec le plus de fureur, et à relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirés par la peur, veulent déclarer les meetings illégaux, mais le meeting poursuit sa route, sûr de sa légalité réelle, et de sa légalité dans l'opinion. Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constituée, l'agitation irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient échauffé le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et jusqu'au dernier moment, elle répugne à ces moyens violents qui compromettent souvent même les justes causes. Ce peuple tout entier, et à sa tête un vieillard, un homme qui, après avoir blanchi dans la défense des intérêts de sa patrie, trouve encore, à soixante-douze ans, toute l'énergie nécessaire pour amener enfin l'iniquité au pied du mur et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les plus beaux siècles de l'histoire, et les vertus des temps héroïques se mêlent en eux à la douceur des âges avancés de la civilisation. Si cette lutte sublime du droit dégénère en combat, malheur à gens qui, après l'avoir provoqué par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne s'imagine pas jouer là le grand rôle; la conduite de son gouvernement ne répond ni aux lumières ni aux intérêts du pays. Tant qu'elle gardera à sa tête des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononcé en plein parlement ces paroles sauvages: «Que parle-t-on de justice pour l'Irlande? les Irlandais nous sont étrangers par le sang, la langue et la religion,» comme si c'était là un motif de déni de justice. Tant que les torys, dont lord Lyndhurst est le fidèle organe, et qui croient comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes, resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette piété chrétienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effrontée, car il n'est pas chrétien le peuple qui met un peuple-frère hors la loi commune des hommes et des nations.

Dans ces derniers événements, O'Connell s'est montré admirable de tact, de mesure, et jamais son éloquence n'avait été plus variée, plus populaire, plus émouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse aux repealers. Génie tout de sagacité, d'énergie et de prudence, plus subtil peut-être que profond, plus robuste qu'élevé, il convient merveilleusement à la tâche qu'il s'est imposée. Véritable incarnation de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune de ses pulsations exprime une pulsation de sa chère patrie, et le centaure antique n'était pas plus étroitement uni à son cheval que ne l'est cet homme à ce pays, A ce moment solennel où il sent bien que va se jouer la fortune de sa patrie, il est là, le noble joueur, l'oeil fixé sur ces dés qui vont décider de la destinée de huit millions d'hommes, et rien ne le détourne de cette préoccupation; point d'utopies ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le praticable, l'immédiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un essor plus vaste dans les nuages. Nous avons déjà dit quelques mots du programme qu'O'Connell a proposé à l'Irlande; nous allons en donner ici les principaux extraits:

«Au peuple d'Irlande,

«Nous sommes arrivés à une conjoncture de la plus grande et de la plus vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse et prudence, doit tendre à des mesures très-utiles aux droits politiques ainsi qu'à la prospérité commerciale, manufacturière et agricole de l'Irlande, et avant tout au rétablissement de notre gouvernement local, unique moyen d'obtenir les bénédictions que nous venons d'énumérer.

«Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas déception d'un côté et de l'autre désunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus vive sincérité et la plus parfaite candeur, de définir tous les objets qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que possible la manière dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici douc nos objets; le rétablissent d'un parlement distinct et local de l'Irlande; le rétablissement de l'indépendance judiciaire de l'Irlande.

«Le premier de ces objets comprendrait nécessairement l'adoption de toutes les lois qui devraient être en vigueur sur le territoire de l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes d'Irlande, et à l'exclusion rigoureuse de toute autre législature qui n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement irlandaises. Le deuxième objet comprendrait nécessairement la décision définitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais siégeant en Irlande, à l'exclusion complète de toute espèce d'appel par-devant les tribunaux d'Angleterre.

«Il faut convenir que le simple établissement de notre ancien parlement ne conviendrait pas à l'esprit de réforme populaire qui s'est mêlé aux institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra dès lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une modification des districts qui enverront des représentants à la Chambre des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a déjà publié un projet de réorganisation de cette Chambre. Il doit être toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne prétend avoir le droit de dicter le plan comme définitif ou concluant. Il subira toute altération, tout amendement, toute modification ou même un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et préférable, si l'on en désigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages, fermes et non révolutionnaires à discuter le principe et les détails de notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes irlandaises représentant l'intelligence, l'intégrité, la sagesse fertile et délibérée et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons nécessaire que la base de la franchise électorale soit aussi large que possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des tenanciers, et nous invitons à s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage trop limité aussi bien que ceux qui le trouvent trop étendu.»

Après quelques considérations très-nobles, mais, comme il est naturel en pareille matière, très-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien à craindre pour les protestants de la suprématie catholique, il arrive au grand grief de la révolution irlandaise, à la plaie la plus envenimée de cette terre si belle et si infortunée: