L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843
Part 6
L'armée ouvrait en même temps la route de Blidah au Chélif, ouvrage considérable qui lui fait le plus grand honneur. Les travaux de terrassement, y compris l'embranchement de Milianah, n'ont pas moins de 80,000 mètres.
Un colonne part de Médéah, le 16 avril, sous les ordres du duc d'Aumale, pour pacifier les Adaoura. Les Rhamans, liés aux tribus fidèles à Abd-el-Kader, dans le sud de Thaza, et établis près du lac de Keïsaria (10 lieues sud-est de Boghar), sont surpris de nuit et perdent 12,000 moutons et 500 chameaux.
Dès le 6 avril, le lieutenant-général La Moricière est sorti de Mascara avec sa division, et va reconnaître la meilleure direction à prendre pour gagner Tiaret, sur la limite du désert, à travers la montagne de Tagdemt. Abd-el-Kader, mettant aussitôt son éloignement à profit, traverse Frendah à la tête de 2,000 cavaliers, et se porte de l'Ouarenseris sur Mascara par le sud de la Iacoubia (on appelle du nom de Iacoubia l'ensemble des tribus établies, dans la province d'Oran, entre le désert d'Angad et le littoral de la Méditerranée, et spécialement placées, du temps des Turcs, sous la domination des Douairs et des Zmélas). La puissante tribu des Hachems-Gharabas, berceau de la famille de l'émir, s'était soumise et continuait à cultiver la fertile plaine d'Eghrès. Grâce à son audacieux mouvement, Abd-el-Kader détermine cette tribu à la défection et l'emmène tout entière à sa suite. De sévères châtiments et sa ruine presque complète la feront bientôt repentir de sa fatale résolution.
[Note 1: En 1836, M. Changarnier était chef de bataillon au 2e léger. Le 21 novembre, lorsque commença le mouvement de retraite, le bataillon d'arrière-garde qu'il commandait fut enveloppé et serré de si près, qu'il eut à peine le temps de faire former le carré pour arrêter la cavalerie qui le débordait. Dans ce moment difficile, où les grandes âmes révèlent leur puissance, le commandant Changarnier, pour exciter l'ardeur de sa troupe, l'exhorta par des paroles qui vont au coeur du soldat, et traversa, en les refoulant, ces ennemis prêts à le frapper comme une victime dévouée au fatal yatagan. Cette action d'éclat lui valut les applaudissements de l'armée, dont il contribua ainsi à assurer le salut. Depuis, M. Changarnier s'est montré un de nos plus habiles capitaines dans la guerre d'Afrique, et chacun de ses grades a été acheté par quelque brillant fait d'armes.]
Cette diversion ne détourne pas un instant le général La Moricière de l'accomplissement de son projet. Le 23 avril, il occupe Tiaret, fait commencer immédiatement les travaux d'installation, y laisse une garnison de 900 hommes, avec 70,000 rations et 66,000 cartouches, et se met à la poursuite d'Abd-el-Kader. Celui-ci, en effet, avec ses 2,000 chevaux, et plus encore ses lettres et ses intrigues, a réussi à produire une assez grande fermentation sur la frontière du sud. Les populations, effrayées, demandent simultanément des secours au colonel Tempoure, à Tlemcen; au général Bedeau, chez les Djafras; au colonel Géry, qui manoeuvre en avant de Mascara; enfin au général La Moricière, qui, après avoir jeté les bases de l'établissement de Tiaret, s'est porté du côté de Frendah pour couvrir les Shamas. Le général Mustapha-ben-Ismaïl, parti d'Oran, vient le rejoindre à la tête de son goum (corps de cavalerie; en arabe, _drapeau_) des Douairs et des Zmélas. Le 2 mai, le colonel Géry atteint la queue d'une colonne émigrante, et les troupes de l'émir sont culbutées par les Shamas soutenus par le général La Moricière. Le 8, le général Bedeau entre sur le territoire des Djafras. Zeïtouni-Ould-bou-Chareb, institué par Abd-el-Kader khalifahs de ce territoire, essaie vainement de lui résister; le 13 il est fait prisonnier.
[Note 2: Collo, ou le Colo (en arabe Colla), que les indigènes appellent aussi Coul ou Coullou, est une bourgade de 2,000 âmes, située au bord de la mer, près d'un mouillage où les bâtiments sont à l'abri de» vents du nord-ouest, extrêmement dangereux sur cette côte Il est à 120 kilomètres de Bougie, à 60 de Djidjelij, à 100 de Bone, à 40 de Philippeville, vers l'extrémité nord-ouest du golfe de Stora, et à environ 90 kilomètres nord de Constantine, il est bâti au pied d'une montagne, sur les ruines d'une ville plus considérable, que les Romains avaient entourée de murailles, et dont l'enceinte, anciennement détruite par des Goths, n'a jamais été relevée. Ce bourg est défendu par un mauvais château, où les Turcs entretenaient d'ordinaire une petite garnison commandée par un aga. Collo a été occupé le 11 avril 1843 par les troupes françaises, sous les ordres du général Baraguay-d'Hilliers.]
Dans la province de Constantine, les opérations dirigées au mois de mars contre les montagnards de l'Edough par le général Baraguay-d'Hilliers ont été couronnées de succès. Les population kabaïles, refoulées dans les gorges d'Akeïcha, se rendent à discrétion, après avoir essuyé des pertes immenses. Le chef et l'instigateur de l'insurrection, le marabout Sy-Zeghdoud, surpris et tué dans le combat. Sa mort rend la sécurité à nos grandes communications dans la province. Au commencement d'avril, une colonne française va châtier les Ouled-Sebah, à plus de vingt lieues de Constantine, tandis que notre cheikh el Arab, Ben-Ganah, avec ses seules forces indigènes, bat le khalifah d'Abd-el-Kader à Biscara, et lui fait perdre 100 chevaux. Le 11 avril, un corps expéditionnaire occupe Collo. Parti de cette ville le 14, sur trois colonnes, il rencontre une résistance très vive de la part des Kabaïles et soutient contre eux, notamment sur Dar-el-Outa, de rudes et pénibles combats. Les villages ennemis sont dévastés et des forêts entières incendiées et détruites, nécessité cruelle que commandent peut-être les exigences de la guerre, mais que ne sauraient trop déplorer l'humanité et la civilisation!
De son côté, le général Bugeaud se dirige de Milianah, le 23 avril sur El-Esnam, où il arrive le 26, en même temps que le général Gentil, venu de Mostaganem. Le nouveau camp est tracé, le 27, sur l'emplacement des ruines romaines destinées à être bientôt transformées en une ville importante. Le 28, commencent les travaux de la route de communication avec Ténès et la mer; ils sont inquiétés par Ben-Kossili, agha d'Abd-el-Kader dans le Dahra (nord, portion de la province d'Oran comprise entre le Chélif et la mer). Le général Bourjolly et notre khalifah, Ben-Abdallah le mettent en fuite. A l'entrée d'un défilé d'une lieue, nos troupes rencontrent un terrain horriblement accidenté et des difficultés presque insurmontables. Il fallait pratiquer la route carrossable à travers des roches calcaires que sillonnait péniblement un étroit sentier. La pioche et la pelle ne pouvaient plus être utilisées; c'était le pétard et le pic à roc. On jugea que quinze jours au moins étaient nécessaires pour ouvrir un passage à nos chariots; mais les troupes y mirent tant d'ardeur, qu'au septième jour le convoi parvint au port de Ténès.
Après avoir installé le camp d'El-Esnam, dont le commandement est confié au colonel Caveignac, le gouverneur-général attaque, le 11 mai, les Seghia, qui menaçaient les côtés de la roule rendue praticable, et dominent l'ouest du Dahra. Le 12, le gros de la tribu est atteint par l'avant-garde aux ordres du colonel Pélissier: 2,000 prisonniers tombent en notre pouvoir, avec 10 à 12,000 têtes de bétail, 4 à 500 juments ou poulains, etc. Cet événement entraîne la soumission de toutes les tribus du territoire de Ténès jusqu'à l'embouchure du Chélif, et le poste d'El-Esnam en assure la durée.
Tout annonce que nos deux établissements deviendront très promptement des points importants de commerce. Déjà le 16 mai il y avait à Ténès 243 industriels ou commerçante en tout genre, qui demandaient des concessions pour s'y établir; 87 étaient déjà pourvus et construisaient leurs baraques; il régnait une grande abondance de toutes choses, et ce qui le prouve, c'est que la douane avait fait 1,500 francs de recette.
Le 14 mai, le général Gentil a fait une forte razzia sur des fractions rebelles des Flitas: 51 cavaliers du 2e régiment de chasseurs d'Afrique, auxquels 60 sont venus se réunir un peu plus tard, ont soutenu longtemps les efforts de 3 ou 400 cavaliers réguliers et de 1,000 à 1,200 chevaux des tribus. Les chasseurs ne pouvant plus combattre comme cavalerie, se sont réfugiés sur une butte où se trouvent le marabout de Sidi-Rachet et un cimetière. Ils ont mis pied à terre, ont entouré leurs chevaux, et, couchés à plat-ventre, pour ne pas être tous tués par un feu très supérieur, ils ne se relevaient que pour repousser les cavaliers réguliers et les gens des tribus qui avaient également mis pied à terre pour les enlever. Ils ont ainsi rendu vaines les attaques répétées de cette multitude; et quand, après plus de deux heures de résistance, ils ont été délivres par un bataillon du 32e, il y avait 14 chasseurs tués, 32 blessés, et 37 chevaux avaient péri sous les balles; les environs du marabout étaient jonchés de cadavres ennemis.
Après avoir fait commencer rétablissement de Teniet-el-Had, et dirigé quelques courtes et heureuses opérations dans le Dahra, le général Changarnier, avec des troupes retirées de Cherchel, a envahi les tribus qui habitent la chaîne de l'Ouarenseris. Le 18 mai, il a refoulé une nombreuse population sur le grand pic est. Nos soldats voulaient enlever d'assaut cette forteresse naturelle, formée de rochers se dressant perpendiculairement à une hauteur qui varie de 100 à 200 mètres; mais les Kabaïles font rouler sur eux des pierres dont l'effet eût été plus meurtrier que la fusillade. Le général Changarnier retient leur élan, et se borne à faire occuper toutes les issues, présumant bien que le défaut de subsistances pour eux et leurs troupeaux ferait capituler les Kabaïles. En effet, le 19 au matin, les pourparlers commencèrent. Le 20, à deux heures après midi, sur les deux grands côtés de la montagne, on vit descendre de longues files d'habitants et de troupeaux. Tous les hommes pourvus, pour la plupart, d'une abondante provision de cartouches, furent désarmés. A la fin de la jour née, le général Changarnier avait en son pouvoir 2,000 prisonniers, 800 boeufs, 8,000 moutons et 150 bêtes de somme. Ce succès fut chèrement acheté par la mort du colonel d'Illens, du 58e de ligne.
Mais de toutes ces opérations habilement conduites et exécutées dans ces derniers mois, la plus importante est celle qui a fait tomber entre les mains de M. le duc d'Aumale la Smalah d'Abd-el-Kader.
Depuis deux ans, l'émir et les principaux personnages attachés à sa fortune, avaient réuni leurs familles et leurs biens sur la frontière du désert Cette réunion, évaluée à environ 12 à 15,000 personnes, comprenait ce qu'on appelle la smalah. Essentiellement ambulante, elle s'enfonça dans le Shara (désert), revenait dans le Tell (terres cultivées), ou se jetait sur les côtés, suivant les vicissitudes de la guerre. Abd-el-Kader avait été très attentif à la pourvoir des chameaux et des mulets nécessaires pour transporter les effets, les malades, les vieillards, les enfants et les femmes de distinction. L'émir attachait un grand prix à la soustraire à notre atteinte, et la plus grande partie de l'infanterie régulière qui lui reste était affectée à la garde de ces précieuses richesses.
Le 10 mai, M. le duc d'Aumale chargé par le gouverneur-général de poursuivre la smalah et de s'en emparer, s'avance dans le sud de l'Ouarenseris, avec l,300 baïonnettes, 600 chevaux, vingt jours de vivres, après avoir laissé un dépôt d'approvisionnement dans les ruines du fort de ce nom. Le 14, le petit village de Goudjilah, à 53 lieues de Boghar, est cerné et occupé. Là on apprend que la smalah est à 11 lieues au sud-ouest, à Ouessek-ou-Rekai. À la suite de plusieurs marches et contre-marches, à travers des plaines immenses sans eau, et après une course de 20 lieues en vingt-cinq heures, l'avant-garde de la colonne, composée seulement de 500 chevaux, découvre, le 10, à onze heures du matin, la smalah tout entière (environ 300«Douars) établie sur la source de Taguin, à 30 lieues de Boghar. À l'instant même ce corps si inférieur en nombre à ses adversaires, se lance au galop, sur les pas du duc d'Aumale, du colonel de spahis Jusuf, et du lieutenant-colonel Morris, et culbute tout ce qu'il rencontre sur son passage, au milieu de cette ville de tentes qui couvraient une demi-lieue de surface. Deux heures après, tout ce qui pouvait fuir était en déroute dans plusieurs directions. 3,600 prisonniers, dont environ 300 personnages de marque, les fantassins réguliers tués ou dispersés, quatre drapeaux, un canon, deux affûts, les tentes de l'émir, son trésor, sa correspondance, la famille de ses principaux lieutenants, un butin immense, tels sont les trophées de cette mémorable journée, L'une des plus glorieuses pour nos armes en Algérie.
Trois jours après, le 10, la colonne du général La Moricière atteignit les fuyards, les entoura, et leur enleva 2,500 âmes avec leurs troupeaux et leurs chevaux. Ce succès n'a pas tardé à être suivi d'une perte sensible. Le 21 mai, à midi, le général Thiéry, commandant la subdivision d'Oran, a reçu l'avis de la mort du général Mustapha-ben-Ismaïl (V.. son portrait dans _l'Illustration_ n° 8, p. 121), tué la veille, à quatre heures après midi, à 25 ou 30 lieues d'Oran, à El-Brada, près de Kerroucha, entre l'Oued-Belouk et Zamoura, dans une petite affaire d'arrière-garde, Mustapha revenait à Oran, avec son makhzen chargé du butin pris à la razzia du 19, lorsqu'en traversant un bois sur le territoire dis Plitas, il fut attaque par des Arabes en embuscade, et tué presque à bout portant d'une balle qui le frappa en pleine poitrine. La panique devint générale parmi les 5 ou 600 cavaliers douairs qui l'accompagnaient; leur démoralisation fut telle, qu'ils abandonnèrent le corps de leur vieux général au pouvoir de l'ennemi. On annonce qu'Abd-el-Kader a fait mutiler le cadavre de Mustapha et promener sa tête en triomphe parmi les tribus qui lui obéissent encore, Mustapha-ben-Ismaïl, vieillard octogénaire, était au service de la France depuis 1835, avait été nommé maréchal-de-Camp le 29 juillet 1837 et commandeur de la Légion-d'Honneur le 5 février 1842. Toute déplorable qu'elle est, la perte de ce fidèle et vaillant guerrier ne saurait détruire l'effet moral produit sur les populations arabes par la capture de la smalah d'Abd-el-Kader, surtout si, comme l'assurent des nouvelles particulières, ce chef a été lui-même grièvement blessé d'une balle à la cuisse dans l'affaire du 19 mai.
CACHET D'ABD-EL-KADER.
Le cachet (en arabe tabaa) est le sceau de nos anciens seigneurs du Moyen-Age; mais au lieu de représenter les armoiries, le cachet arabe ne contient en général que le nom de son possesseur, avec une courte légende pieuse. Les fonctionnaires arabes ont seuls le droit d'avoir un cachet, et on le leur retire lorsqu'ils sont destitués. Cet usage est particulier à l'Algérie. Aussi le fonctionnaire arabe ne se sépare-t-il de son cachet, qui est sa vie, dans aucune circonstance, ni le jour ni la nuit. Il n'a d'ailleurs pas d'autre signature officielle.
Voici les différentes inscriptions gravées sur le cachet d'Abd-el-Kader.
Au centre voyez deux triangles: Abd-el-Kader ben (fils) de Mahi-Eddin, 1218 (année de l'hégire correspondant à l'an du Christ 1832), époque à laquelle Abd-el-Kader a été proclamé sultan.
Les deux grands triangles forment, par leur application l'un sur l'autre, six petits triangle. Dans le premier, en haut, on lit: _Allah_ (Dieu): dans les deux à gauche; Mohammed, _Abou-Bekr_; dans les deux à droite: _Ali Osman_; dans le dernier, en bas: _Omar_, (Abou-Bekr, Ali, Osman et Omar sont les quatre premiers khalifes successeurs de Mahomet.)
Dans les six compartimente, en dehors des deux triangles, en commençant par le compartiment inférieur à droite du triangle dont la pointe est en bas, on lit: _Mondana_ (notre Maître); _Emir-el-Mommenin_ (Prince des Croyants); _El-Mansour_ (le Victorieux); _Billah_ (par Dieu); _El-Kader_ (le Puissant); El-Moutin (le Solide).
L'inscription entre les deux cercles concentriques renferme la légende, en commençant au-dessus du mot El-Mansour. Celui qui aura par l'intervention du Prophète l'assistance protectrice de Dieu, si les lions le rencontrent, ils fuiront dans leur tanière.
Le recrutement en France.
Le système de recrutement adopté dans un pays est la base de toute son organisation militaire, puisque c'est le recrutement qui fournit les éléments essentiels de l'armée. Un projet de loi destiné à établir le nôtre sur des bases fixes et définitives vient d'être adopté avec des modifications par la Chambre des Pairs.
L'engagement volontaire à pris d'argent, conséquence d'une civilisation politique désormais arriérée, est devenu insuffisant et impraticable. La loi le proscrit comme un principe d'avilissement pour l'armée. Il est encore employé en Angleterre, parce que l'armée, simple instrument de domination extérieure, n'y a qu'une importance secondaire; mais là même on a été obligé d'instituer pour la défense du sol une milice recrutée par la voie du sort. L'obligation du tous les membres de la société de concourir à sa défense, condition nécessaire de la théorie politique qui fait de l'État la chose de tous et donne à tout homme une patrie, est universellement reconnu en Europe.
En Russie, les serfs, choisis arbitrairement pour le métier de soldats, servent vingt-cinq années, au bout desquelles ils ont, pour récompense, la qualité d'hommes libres et des emplois subalternes dans l'administration et surtout dans la police. L'armée est ainsi composée en grande majorité de vieux soldats. Elle coûte peu, parce que les denrées de première nécessité sont abondantes en Russie comme dans tous les pays neufs, et parce que les besoins d'un peuple de serfs sont bornés. On a calculé, en effet, qu'un fantassin anglais coûtait autant à entretenir que deux fantassins français, trois prussiens et dix russes. D'ailleurs, d'une portion de ces hommes voués pour leur vie au métier des armes, on a formé des colonies militaires qui, livrées à la culture se nourrissent et s'entretiennent elles-mêmes, et sont prêtes comme les tribus cosaques à se lever en armes au premier signal.
Le système de la Prusse est tout différent. Tout homme y est, de droit, soldat pour toute sa vie. Mais le service dans l'armée active n'est que de cinq années. Les soldats en passent trois seulement en service actif sous les drapeaux, et les deux dernières en congé, en réserve, à la disposition du gouvernement, mais dans leurs foyers. Le sort désigne ceux qui doivent faire partie de l'armée; mais lorsque des jeunes gens de vingt-un ans paraissent n'avoir pas atteint tout le développement physique dont ils sont susceptibles, on les renvoie au tirage de l'année suivante, puis à une autre encore, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de vingt-cinq ans. Aucun remplacement n'est permis, et l'on a vu les fils mêmes du roi monter la garde comme soldats à la porte du palais de leur père. Seulement les volontaires qui s'arment et s'équipent eux-mêmes ne sont tenus qu'à une année de service dans les corps de tirailleurs et de chasseurs. Ainsi font les étudiants des Universités. La charge du service, par cette répartition égale sur tous, se trouve singulièrement allégée, et, pour la rendre encore moins onéreuse, les régiments sont cantonnés chacun dans un district spécial où il reste toujours et qui fournit à son recrutement; de sorte que les soldats ne s'éloignent pas de leur pays natal, de leurs foyers, de leurs intérêts ou de leurs travaux.
Au sortir de l'armée on entre pour sept ans dans la _landisher_ du premier ban, dont font partie, d'ailleurs, jusqu'à l'âge de trente-deux ans, tous les hommes propres à la guerre qui n'ont pas été incorporés dans l'armée de ligne. Ce premier ban _landisher_ est une véritable armée de réserve, pourvue d'une organisation complète, qui diffère de celle de l'armée active en cela seulement, que l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie sont réunies dans les mêmes régiments, devenus ainsi des espèces de légions romaines. Elle est formée en divisions et entre avec l'armée de ligne dans l'organisation permanente des _corps d'armée_. Les divers corps dont elle est composée se rassemblent tous les ans, au printemps ou à l'automne, dans des camps de manoeuvres, pour conserver leur instruction et se former aux habitudes guerrières. Mais cette armée citoyenne, commandée par des officier» au choix desquels elle concourt, reste dans ses foyers, ne coûtant rien au trésor, sinon pendant le temps des manoeuvres, et sauf 500,000 francs employés à l'entretien d'un état-major peu nombreux. Une seconde réserve, disponible aussi en temps de guerre, consiste dans la _landisher_ du second ban, formée des citoyens de trente-deux à quarante ans qui ont servi dans l'armée ou dans la _landisher_, et présente encore, de l'avis des militaires les plus éclairés, toute la consistance d'une armée véritable. Tout cela fait un ensemble d'environ 600,000 hommes organisés, sans parler de la _landsturm_, ou levée en masse, composée de tous les autres citoyens valides de dix-sept à cinquante ans. A la fin de 1825, on comptait, au total, un million d'hommes exercés et soumis au service militaire. Pour obtenir ces immenses résultats, la Prusse n'a besoin d'avoir sur pied que 100,000 soldats, que 6,000 officiers, et ne dépense que 78 millions, quoique les officiers soient mieux payés que chez nous.