L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843
Part 5
Le directeur du théâtre de Poitiers est dans la plus grande tristesse; le drame romantique l'a ruiné; depuis longtemps sa salle reste déserte. En vain, pour la repeupler, il a fait un appel extraordinaire aux nains, aux géants, aux éléphants distingués, aux chiens savants, aux hercules du Nord, à l'ours de la Mer Glaciale lui-même: le public n'en veut pas; il a bien assez de la _Tour de Nesle_ et de _Lucrèce Borgia_.--Que faire donc? Faut-il se noyer ou se pendre? Le directeur aime mieux encore attendre, afin de mourir de douleur.
Cependant trois drames frappent à sa porte, et se proposent pour relever sa fortune et assurer son salut. Voyons, dit notre homme. Le premier psalmodie des vers baroques et rocailleux; c'est Guanhumara, la femme _Burgrave_; le second chante une musique monotone et sépulcrale: c'est l'opéra de _Charles VI_; le troisième débite des hémistiches froids et musqués: c'est Holopherne accompagné de _Judith_. O ciel! dit le pauvre directeur, qui me délivrera de ces tristes chansons et de ces tristes vers? Moi, dit une voix calme et ferme, et aussitôt une femme simplement vêtue de la robe antique se présente d'un air chaste et recueilli: c'est Lucrèce, la _Lucrèce_ de M. Ponsard. Elle récite ses rimes pudiques ravit d'extase toute l'assemblée. Le directeur consolé se hâte d'accueillir Lucrèce. Lucrèce est le messie qu'il attendait.--M. Ponsard, qui assistait à la représentation, a trop de sens et de goût pour accepter sans examen cette ovation exagérée; il faut aux hommes comme lui, d'un esprit juste et délicat, un encens plus finement préparé.--Maintenant, au tour des avocats! Il s'agit d'un assassin sur lequel un avocat de Moulins se rue avec fureur; cet avocat demande un client et une cause à toute force; il tient son assassin et ne le lâchera pas! Quelle plaidoirie il lui ménage! que de beaux mouvements d'éloquence! quel exorde sublime et quelle étonnante péroraison! Déjà l'avocat nous donne un échantillon de son savoir-faire; il tonne, il éclate, il débite avec emphase tous les lieux communs en usage chez les Démosthènes de sa trempe; mais, hélas! l'assassin n'était pas un assassin; c'est tout simplement un amoureux qui causait dans un bois avec sa belle; un coup de feu, venu je ne sais d'où, a mis le couple en fuite: Boyvin, honnête citoyen de Moulins qui flânait par là, reçut quelques grains de plomb, et s'écria; «Au meurtre.» Le gendarme mit naturellement la main sur le galant qui fuyait, le soupçonnant du crime. Point du tout: un chasseur visait un lapin, et Boyvin s'est trouvé là pour recevoir les éclaboussures; tel est le mystère. L'avocat a beau faire et plaider contre l'assassin prétendu, que tout à l'heure il voulait défendre, l'affaire ne va pas plus loin et se dénoue par un mariage. Voilà mon avocat sans cause; il est assez plaisant et m'a fait assez rire pour que je lui envoie le premier plaideur que je rencontrerai.
M. Alfred de Musset a publié une délicieuse petite comédie intitulée: _la Quenouille de Barberine_. Barberine est chaste femme qu'un vaurien attaque pendant l'absence de son mari; le drôle s'est vanté de la séduire en quelques heures; non-seulement la vertu de Barberine se défend honnêtement, mais elle remporte une victoire charmante au dépens de l'ennemi: enfermé, par l'adresse de Barberine, dans un tour, à triples verrous, le séducteur est obligé de filer une quenouille de lin, comme une femme, pour obtenir sa liberté.
M. Alfred de Musset a évidemment emprunté le sujet de cette aimable esquisse au joli conte de Senecé: _Filez Sur l'amour_; MM. Bayard et Dumanoir sont venus ensuite. Le vaudeville de la _quenouille et le Métier_ répète Senecé et M. Alfred de Musset, mais avec beaucoup moins d'esprit, de goût et de délicatesse. La quenouille a dégénéré en passant ainsi de main en main.
Si vous visitez, le théâtre de la Gaîté, vous aurez affaire à deux mélodrames qui n'ont pas grande saveur.
Geneviève est si jolie qu'on l'appelle _la perle de Morlaix_. Mais Geneviève n'a que sa beauté; fille d'un simple matelot, elle n'a ni le bon langage ni les manières du monde; un jeune gentilhomme qui commençait à l'aimer, s'aperçoit de cette ignorance, en rougit, et délaisse la perle de Morlaix. Geneviève, cependant, a pris cette aventure au sérieux; l'amour lui donne de l'esprit, et peu à peu l'ignorante paysanne acquiert l'éducation et les talents qui lui manquaient, et ramène à elle, plus épris que jamais, l'infidèle gentilhomme qui l'épouse: le sujet a un certain charme, mais l'auteur a mal taillé sa perle.
Un Malipieri commet un crime: un autre Malipieri en est accusé. La mère des deux Malipieri connaît le criminel; mais pour sauver l'un, il faut perdre l'autre. Cruelle situation! Malheureusement la maladresse du drame a convaincu le public que ni l'un ni l'autre des deux Malipieri ne méritait d'être sauvé, le premier étant aussi coupable que le second, du crime d'ennui au premier chef.
Promenade sur les Fortifications de Paris.
Fortifier Paris, entourer de murs une ville contenant près d'un million d'habitants est, quelque opinion politique que l'on ait à ce sujet, une des entreprises les plus considérable de la puissance humaine, un des faits les plus importants de l'histoire contemporaine.
Aujourd'hui, cet immense travail est terminé en grande partie; les murs de l'enceinte sont achevés, les terrassements fort avancés; nos lecteurs voudront-ils nous suivre dans une excursion sur ces nouveaux remparts, en nous pardonnant l'aridité de quelques définitions techniques absolument nécessaires à l'intelligence du sujet, et qu'il n'est plus permis désormais à un bourgeois de Paris d'ignorer.
I
L'ENCEINTE.
L'enceinte de Paris est composée d'une rue militaire, d'un rempart, d'un fossé et d'un glacis.
Supposons une section faite perpendiculairement à la face de la muraille, nous aurons la figure ci-dessous.
La ligne A B est supposée l'élévation du terrain naturel, _aa_ est la rue militaire qui règne tout autour de l'enceinte; cette rue a 5 mètres de chaussée et 2 mètres d'accotement, elle est macadamisée et pavée en certains endroits; des plantations d'arbres en feront un boulevard unique pour son étendue. L'ensemble des terrassements _abcdefghik_ est ce qu'on appelle le rempart; on y distingue: _bc_ le terre-plein; il se lie avec le terrain naturel par un talus que l'on nomme le talus intérieur, _de_ et _fg_ sont des gradins ou banquettes sur lesquelles se tiennent les soldats qui font la fusillade.
Lorsqu'on se sert d'artillerie, on met de niveau les deux banquettes, soit que l'on veuille tirer à embrasure, c'est-à-dire à travers le parapet entaillé, ou bien à barbette par-dessus la plongée.
Nous venons de parler de plongée, de parapets que nous ne connaissons pas encore. Le parapet est cette masse de terre _g h i k_ qui met à couvert le défenseur de la place; elle doit résister au canon; on lui donne pour cela 6 mètres d'épaisseur, Quant à la plongée, c'est l'inclinaison _h i_, elle est au 6°, c'est-à-dire que le point _i_ se trouve de 1 mètre moins élevé que le point _h_. Cette inclinaison laisse un champ suffisant à l'arme du soldat. _i k_ est le talus extérieur; le petit espace _k l_, la berme. Toutes ces terres sont soutenues par un revêtement en maçonnerie qui règne dans tout le développement de l'enceinte; sa hauteur est de 10 mètres, son épaisseur moyenne de 3 mètres 50 centimètres. De 5 en 5 mètres il est renforcé par des massifs de maçonnerie qui entrent de 2 mètres dans les terres du parapet, et que l'on nomme contre-forts. Intérieurement, ce mur s'élève perpendiculairement à l'extérieur, il a une légère inclinaison qui lui donne plus de solidité; construit en moellons ordinaires et mortier hydraulique, il est revêtu d'un parement en meulière de 1 mètre d'épaisseur, et couronné d'une tablette en pierre de taille faisant saillie; les chaînes d'angles saillants sont aussi en pierre de taille; sur la face intérieure! un enduit le défend de l'humidité, et une chape en mastic bitumeux le préserve des filtrations de la pluie.
La ligne formée par la tablette, s'appelle la magistrale; la face extérieure du revêtement, l'escarpe.
Le fossé a 15 mètres de largeur; au milieu se trouve un autre petit fossé de 1 mètre 50 centimètres de largeur et de profondeur, qui sert à l'écoulement des eaux; c'est la cunette.
Par opposition à l'escarpe, l'autre paroi du fossé se nomme la contrescarpe; on a jugé inutile de la revêtir en maçonnerie, on a donc formé un talus à 45°.
En avant du fossé, le terrain est disposé de manière à couvrir les maçonneries de l'escarpe, à laquelle on pourrait, sans cette précaution, faire brèche de loin; et de telle sorte qu'un homme ne puisse s'y présenter sans être parfaitement vu des soldats placés derrière le parapet. Ce terrassement extérieur forme le glacis de la place.
Mais pourquoi ce rempart, au lieu de suivre une ligne continue, se trouve-t-il ainsi brisé systématiquement? Cette brisure est commandée par la nécessité de pouvoir du haut des murs en surveiller le pied dans toute son étendue. On conçoit, en effet, que du haut d'une muraille qui n'aurait ni rentrants ni saillants, le défenseur ne pourrait atteindre l'assiégeant qui aurait dépassé le point extrême de la plongée de ses projectiles, en sorte que celui-ci se trouvant à l'abri précisément contre le rempart même, pourrait facilement l'attaquer par la mine ou par tout autre moyen, et même planter des échelles, et monter à couvert jusqu'auprès de son ennemi avec tout l'avantage de l'impétuosité de t'attaque. Ces abris où les feux de la défense ne peuvent atteindre l'attaque, s'appellent des _angles morts_. Mais quand, par une habile disposition, une portion de fortification est vue par une autre de manière à ce qu'on ne puisse en approcher impunément, on dit que la seconde est _flanquée_ par la première. C'est à éviter les angles morts et à se procurer de bons flanquements que consiste en partie la science de l'ingénieur.
Si donc le polygone A B C D était à fortifier, au lieu d'élever un rempart sur les lignes primitives AB, BC, CD, on lui ferait suivre le contour _Aa, ab, bc, cd, dB_, etc. L'ensemble des lignes _Aa, ab, ac, cd, dB_ est ce qu'on appelle un front de fortification. Elles doivent remplir les confions suivantes:
_A b_ doit parfaitement flanquer les lignes _Bd, dc_ et une partie de _bc_; et réciproquement, _dc_ doit flanquer _Aa, ab_ et la partie de _bc_ qui ne l'est pas par _ab_. De cette manière, le front entier n'offrira aucun angle mort à l'assaillant.
Une enceinte se composera d'une suite de fronts, et présentera ainsi une série de parties saillantes _b'a'Aab, cdBef_ et reliées entre elles par les lignes _bc, fh_. Ces parties saillantes s'appellent des bastions; ces lignes, des courtines.
Le bastion est la partie la moins couverte de la fortification; c'est sur lui que se dirigeront les efforts de l'attaque. La courtine sera, au contraire, la partie la plus abritée; c'est sur elle que passeront les routes, que s'ouvriront les portes de la ville.
C'est sur les flancs que repose la sûreté de l'enceinte; les faces donnent des feux dans la campagne; pour éteindre ces feux, l'ennemi est obligé d'établir des batteries dans le prolongement même des flancs, afin de faire ricocher ses projectiles sur les pièces placées le long de ces faces. L'on voit de suite que plus l'angle du bastion sera obtus, plus il sera difficile d'en ricocher les faces; car il faudra d'autant plus reculer les batteries à ricochet pour les mettre hors de la portée des feux des bastions voisins. Aussi est-ce un axiome en fortification, qu'une suite de fronts en ligne droite est inattaquable. Nous nous sommes étendus sur ce principe, parce que c'est justement lui qui fait la force de l'enceinte de Paris, dont presque tous les fronts se développent suivant une ligne droite.
Les dimensions d'un front ne sont pas arbitraires. Pour que le point _c_ flanque le saillant A du bastion, il ne faut pas que cette distance dépasse la portée des armes à feu. Si l'on prenait pour base la portée du canon, à la fin du siège, quand l'ennemi qui a fait brèche à côté du point A donne l'assaut, l'assiégé, dont toute l'artillerie a été démontée, n'aurait pour se défendre qu'un feu de mousqueterie impuissant. Si, au contraire, on se basait sur le fusil de munition, dont le tir à six cents mètres n'a plus de certitude, on aurait des courtines trop courtes, des bastions trop rapprochés, et la dépense s'augmenterait considérablement sans avantage. La base adoptée est la portée du fusil de rempart, gros fusil qui se tire avec un appui. Le support est un piquet que l'on fiche dans la plongée du parapet; dans sa tête est creusé un trou cylindrique pour recevoir le pivot du fusil. Ce fusil se charge par la culasse; son tir est exact de deux cents à six cents mètres; la balle peut ricocher jusqu'au double de cette dernière distance. On a donc donné à C A la longueur de deux cent cinquante mètres; _c_ A s'appelle la ligne de défense. On comprend comment on peut déduire de la longueur de la ligne de défense et de la hauteur du parapet la grandeur des autres parties du front.
Nous pouvons maintenant faire le tour de l'enceinte sans rien rencontrer dont nous ne sachions le nom, la cause, l'effet.
Quels sont les points occupés par cette enceinte. Elle n'a pas moins de quatre-vingt-quatorze fronts; pour se faire une idée d'un pareil développement, qu'il suffise de savoir qu'à Metz, une des plus fortes places de France, il ne s'en trouve que vingt.
Sur la rive gauche on compte vingt-six bastions; l'enceinte commence à l'extrémité occidentale du parc de Bercy, s'étend en ligne droite jusqu'à Gentilly; là elle se contourne en une espèce de fer à cheval, puis reprend une direction rectiligne jusqu'à Montrouge, fait un coude et va tout droit ensuite aboutir à la Seine, en face le milieu du Point-du-Jour, après avoir ainsi enfermé Austerlitz, le Petit-Gentilly, le Petit-Montrouge, Vaugirard et Grenelle.
A mille mètres environ, plus en aval, reprend l'enceinte de la rive droite. Après avoir entouré le Point-du-Jour, elle longe le bois de Boulogne jusqu'à Sablonville, forme un rentrant à la porte Maillot; puis, donnant passage au chemin de la Révolte, s'infléchit jusqu'au milieu de l'angle formé par l'avenue de Clichy et l'avenue de Saint-Ourcq. A ce point elle Se dirige en ligne droite jusqu'au canal Saint-Denis; là elle tourne au sud-est. Arrivée au canal de l'Ourcq, elle court du nord au sud; aux prés Saint-Servais, deux de ses fronts reprennent la direction de l'ouest à l'est, mais elle la quitte à la hauteur de Romainville pour descendre en ligne droite jusqu'à Saint Mandé; alors elle fait un coude et va finir à la Seine, juste en face du pont où commence l'enceinte de la rive gauche.
La rive droite possède soixante-huit fronts qui enveloppent le Point-du-Jour, Auteuil, Passy, les Ternes, les Batignolles, Montmartre, la Chapelle, la Villette, Belleville, Ménilmontant, la Grande-Pinte et Bercy.
Cette enceinte laisse un passage à toutes les routes existantes, et l'on n'en compte pas moins de trente-cinq; en ces différents points le fossé est interrompu ainsi que le rempart. On a jugé inutile de construire des portes de ville. En cas de guerre, on ferait bien facilement les travaux nécessaires pour mettre ces trouées à l'abri de toute attaque. C'est dans cette prévision que le Gouvernement a fait l'acquisition d'une bande de terrain de 100 mètres de large et 250 de long, à droite et à gauche de chacune d'elles. D'autres emplacements marqués _a_ sur le plan, ont aussi été achetés pour la formation des établissements militaires nécessaire au service de la place. Enfin, sur une zone de 250 mètres en avant la crête des glacis, il est défendu d'élever aucune construction. Si l'on compare cette enceinte aux anciennes murailles fortifiées qui ont entouré Paris; à la Cité (A) qui soutint contre les Normands le fameux siège de 885; à l'enceinte de Louis-le-Gros, en 1134 (B); à celles de Philippe-Auguste (C) en 1208, de Marcel (D) en 1356, de Louis XIII (E) en 1630, on est effrayé de trouver un pareil accroissement, et rependant l'esprit entrevoit sans peine l'époque où la ville ira toucher ces nouveaux remparts. A eux seuls ils offrent une défense très respectable; mais leur force est presque doublée par un système de forts qui forment comme une première enceinte dont ils ne seraient que le réduit.
_(La suite à un prochain numéro.)_
Revue algérienne.
Les opérations militaires ont continué à être dirigées avec une énergique activité et d'incontestables succès, dans les diverses provinces de l'Algérie, pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Partout nos colonnes ont pris une offensive hardie; partout la guerre a été poussée à fond, en vue d'amener l'entière soumission des Arabes et de préparer les voies à la colonisation, qui seule, après la conquête peut nous maintenir en possession du territoire soumis à nos armes. Depuis deux années des résultats très satisfaisants avaient été obtenus; depuis trois mois ils ont été plus décisifs encore; et, sans se bercer d'illusions chimériques, il est permis maintenant d'entrevoir et d'espérer le terme de la lutte soutenue avec une si constante et, il faut le reconnaître, une si admirable opiniâtreté par notre persévérant ennemi, Abd-el-Kader.
Il y a deux années, en 1841, l'émir, après avoir tiré la nation arabe d'un sommeil de trois siècles, dominait sur la presque totalité des provinces d'Oran et de Titteri; il poussait des incursions incessantes jusque dans les environs d'Alger. Son gouvernement était complètement organisé: il battait monnaie; ses khalifahs levaient régulièrement en son nom les impôts; il disposait d'un corps de troupes régulières, véritable armée permanente organisée à l'européenne, recrutée de transfuges étrangers et s'élevant déjà à cinq ou six mille hommes. Maître des deux villes importantes de Mascara et de Tiemcen, il s'était créé, hors de notre portée immédiate, des postes de guerre, Saida, Tagdemt, Boghar, Thaza, contenant des dépôts et même des fabriques d'armes. Il avait mis en culture de vastes et fertiles domaines appartenant autrefois au beylik turc, et en tirait d'abondantes ressources: enfin, à son ordre, quinze à vingt mille cavaliers pouvaient être réunis contre nous sur un point donné.
Voici maintenant ce qui a été fait en deux ans par notre vaillante armée. Dès les premiers jours de mai 1841, les réguliers et volontaires de l'émir étaient battus et dispersés près de Milianah. Peu de temps après, il avait perdu sa petite armée permanente, et, avec elle, Boghar, détruit le 23 mai, Tagdemt le 25, Thaza le 26, et Saida au mois d'octobre suivant. Mascara, Tiemcen, étaient occupés par des garnisons françaises. Abd-el-Kader n'avait plus ni ses terres domaniales, ni ses moyens d'impôt et de recrutement; ses réguliers étaient à peu près anéantis, ses 20,000 volontaires réduits à 2 ou 3,000, et les terribles Madjouths, ces pirates de la Métidjah, incorporée dans nos auxiliaires indigènes. Les garnisons de Médéah et de Milianah, jusqu'alors en quelque sorte captives, agissaient au loin. Une grande partie des tribus de la province d'Oran nous amenait le cheval de la soumission. Aujourd'hui les khalifahs, revêtus par nous du burnous d'investiture, y exercent, au nom de la France, leur autorité; 9 à 10,000 cavaliers et fantassins, nos plus acharnés ennemis autrefois, servent et combattent dans nos rang, et la guerre, qui sévissait jusqu'aux portes d'Alger, est à trente ou quarante lieues de notre capitale africaine.
Malgré tant de pertes et de défections, Abd-el-Kader semble avoir puisé, dans ses revers mêmes, une nouvelle énergie. Loin d'abattre son courage, l'adversité l'a plutôt encore grandi, et à mesure même que ses ressources s'épuisent, son génie infatigable se multiplie pour en créer de nouvelles. A sa voix, des tribus ont transporté leurs tentes dans les montagnes. Amoindri comme chef militaire, frappé dans les deux nerfs de la guerre, l'impôt et le recrutement, l'émir est toujours respecté et redouté comme grand marabout, et les khalifahs qu'il avait nommés lui sont tous demeurés fidèles. Dans ces derniers mois cependant, sa puissance a été plus fortement ébranlée que jamais et le succès de nos armes lui a porté des coups dont elle aura grand'peine à se relever.
L'année 1843 avait vu reparaître Abd-el-Kader plutôt en partisan qu'en émir (V. _Illustration_, Nº 3, p. 37). La terreur qu'il exerce, au nom du Coran, sur les tribus auxquelles l'honneur fait un devoir de combattre et de mourir pour leur religion, et les intelligences secrètes qu'il entretient avec certains hommes puissants expliquent l'empire qu'il a conservé. Le mouvement occasionne en février dernier, par sa présence dans les environs de Cherchel, ayant gagné les montagnes de l'Ouest, notre armée s'est mise en marche pour châtier et maîtriser ces soulèvements; car elle a, depuis que notre occupation s'est étendue sur une grande partie du pays, deux rôles à jouer: celui de l'offensive et celui de la protection.
Dans ce double but ont dû être crées quatre nouveaux établissements militaires, destinés à garantir les succès obtenus et à favoriser en même temps la conquête du territoire encore insoumis entre le Chélif, la Mina et le désert, théâtre des hostilités entretenues par Abd-el-Kader et ses deux khalifahs, El-Berkani et Sidi Embarrek. Ces postes sont Ténès, El-Esnam, sur le Chélif central (ce camp a, par décision du ministre de la Guerre, du 16 mai, reçu le nom d'Orléans-Ville); Tiaret, au nord-est de Tagdemt et tout près du revers sud de la chaîne de l'Ouarenseris, et Teniet-el-Had, au revers sud de l'est de la même chaîne.
L'occupation définitive de Ténès, où a été installé sur la côte un poste-magasin, et la formation des camps d'El-Esnam et de Tiaret, ont eu lieu vers la fin d'avril.
Pendant que la province d'Alger jouissait d'une tranquillité qu'aucun événement sérieux n'est venu troubler, et qu'elle voyait se poursuivre paisiblement l'oeuvre de la colonisation, par la création des nouveaux villages, Saint-Ferdinand Sainte-Amélie, comme par le développement des anciens Drariah, Douera, etc., les khalifahs d'Abd-el-Kader, El-Berkani, et Sidi Embarrek, reparaissaient dans les montagnes à l'ouest de Cherchel et au nord de Milianah, et ravivaient l'insurrection dans la province de Titteri. Du 31 mars au 20 avril, nos colonnes, au nombre de sept, ont sillonné de nouveau dans tous les sens le territoire des Beni-Menasser et des autres tribus voisines, dont la résistance est favorisée par l'excessive aspérité du territoire. Elles ont fait un mal immense aux Beni-Kerrahs, aux Beni-Denys, Thectas, Bou-Melek et enlevé plusieurs kaïds nommés par l'émir. Nos auxiliaires indigènes nous ont prêté la plus utile assistance: notre kalifah, Sidi M'Barek, a saisi sur les tribus fugitives 600 prisonniers et 2,000 têtes de bétail; le Kaïd des Righa, près Milianah, a fait l'avant-garde de nos colonnes avec 200 de ses kabaïles. Ainsi nos alliés se compromettent de plus en plus au service de notre cause et préparent notre domination générale sur l'Algérie.
La division de Mostaganem, aux ordres du général Gentil, fouillait vers la même époque, les montagnes des Beni-Zéroual et le 20 mars elle enlevait de vive force le marabout de Sidi; Lekkal, chez les Ouled-Khrelouf, tuait à l'ennemi 300 hommes et faisait 712 prisonniers.