L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843

Part 4

Chapter 43,759 wordsPublic domain

Le premier ministre se trouvait aussi à son aise dans ses nouvelles fonctions que s'il les avait pratiquées toute sa vie; il commençait même à soupçonner que le gouvernement d'un grand-duché est beaucoup plus facile que la direction d'une troupe de comédiens. Toujours actif et toujours occupé de la fortune de son maître, il manoeuvrait pour amener la conclusion du mariage qui devait donner au grand-duc bonheur, richesse et sécurité; mais malgré toute son habileté, malgré les tourments qu'il avait jetés dans l'âme jalouse du baron Pépinster, l'ambassadeur employait au succès de sa mission les courts instante de repos que lui laissait sa femme. L'alliance de Biberick plaisait au prince Maximilien; il y trouvait de grands avantages: l'extinction d'un vieux procès entre les deux états, la cession d'un vaste territoire, enfin le traité de commerce que le perfide baron avait apporté à la cour de Noeristhein pour le conclure au profit de la principauté de Hanau. Muni de pleins pouvoirs, le diplomate était prêt à orner le contrat de toutes ses clauses que le prince Maximilien aurait la fantaisie de lui dicter.--Il faut dire ici que l'électeur de Biberick était passionnément épris de la princesse Edwige.

Le baron devait donc triompher par la force des choses et par la volonté décisive du prince de Hanau, si le premier ministre ne parvenait à organiser de nouvelles machinations pour détruire le crédit de l'ambassadeur ou le forcer à la retraite. Déjà Balthazard était à l'oeuvre et faisait la leçon à Florival, lorsque le prince Maximilien, le rencontrant dans le jardin du palais, lui demanda un moment d'entretien particulier.

«Je suis aux ordres de Votre Altesse, répondit respectueusement le ministre.

--J'irai droit au but. M le comte de Lipandorf, reprit le prince. Je suis veuf d'une princesse de Hesse-Darmstadt que j'avais épousée pour satisfaire à des exigences politiques. Trois fils sont nés de cette union. Aujourd'hui je veux contracter de nouveaux liens; mais cette fois je n'ai plus besoin de me sacrifier à des raisons d'état; c'est un mariage d'inclination que je médite.

--Si Votre Altesse me faisait l'honneur de me demander un conseil, je lui dirais qu'elle est parfaitement dans son droit. Après s'être immolé au bonheur de son peuple, un prince doit être libre de songer un peu au sien.

--N'est-ce pas?... Maintenant, M. le comte, je vais vous révéler le secret de mon choix. J'aime mademoiselle de Rosenthal.

--Mademoiselle Délia?...

--Oui, Monsieur; mademoiselle Délia, comtesse de Rosenthal; et j'ajouterai que je sais tout.

--Que savez-vous donc. Monseigneur?

--Je sais qui elle est.

--Ah!

--C'était un grand secret!

--Et comment Votre Altesse est-elle parvenue à le découvrir?

--C'est bien simple, le grand-duc me l'a révélé.

--J'aurais dû m'en douter!

--Lui seul, en effet, le pouvait, et je m'applaudis de m'être adressé directement à lui. D'abord, quand je lui ai demandé tout à l'heure quelle était la famille de la jeune comtesse, le grand-duc a mal dissimulé son embarras; alors, la position de mademoiselle de Rosenthal m'a donné à réfléchir; jeune, belle et isolée dans le monde, sans parents, sans appui, sans guide, cela m'a paru suspect. J'ai frémi en songeant à la possibilité d'une intrigue.. mais, pour détruire un injuste soupçon, le grand-duc m'a tout avoué.

--Et que décide Votre Altesse?.... Après une telle confidence...

--Je ne change rien à mes projets: j'épouse.

--Comment! vous épousez?... Mais non, Votre Altesse plaisante.

--Apprenez, M. de Lipandorf, que je ne plaisante jamais. Que trouvez-vous de si étrange dans ma détermination? Feu le père du grand-duc Léopold était galant, romanesque; il a contracté dans sa vie plusieurs alliances de la main gauche; mademoiselle de Rosenthal est née d'une de ces unions. Peu m'importe l'illégitimité de sa naissance; elle est d'un sang noble, d'une race princière, voilà tout ce qu' il me faut.

--Oui, reprit Balthazard qui avait déguisé sa surprise et composé son visage avec le talent d'un homme d'état et d'un comédien consommé..., oui, je comprends à présent, et je pense comme vous: Votre Altesse a le don de ramener tout de suite les gens à son avis.

--Pour comble du bonheur, continua le prince, la mère est restée inconnue: elle n'existe plus aujourd'hui, et, de ce côté, il n'y a pas de trace de famille.

--Comme le dit Votre Altesse, c'est fort heureux. Et sans doute le grand-duc est informé de vos augustes intentions au sujet de ce mariage?

--Non; je ne lui en ai encore rien dit, non plus qu'à mademoiselle de Rosenthal. C'est vous, mon cher comte, que je charge de faire ma demande, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer le moindre obstacle. Je vous donne le reste de la journée pour tout arranger. J'écrirai à mademoiselle de Rosenthal; je veux tenir d'elle-même l'assurance de mon bonheur, et je la prierai de venir m'apporter sa réponse ce soir, dans le pavillon du parc. Vous voyez que je me conduis en véritable amant; un rendez-vous, un entretien mystérieux.....

Mais, allez, M. de Lipandorf, ne perdez pas de temps; je veux qu'un double lien m'unisse à votre maître. Nous signerons en même temps mon contrat et le sien. À cette seule condition, je lui accorde la main de ma soeur; sinon je traiterai ce soir même avec l'envoyé de Biberick.

Un quart-d'heure après cette ouverture du prince Maximilien, Balthazard et mademoiselle Délia étaient en conférence avec le grand-duc.

Que faire? quel parti prendre? Le prince de Hanau était entêté, opiniâtre. Il ne manquerait pas de bonnes raisons pour renverser les objections et aplanir les difficultés.

Lui avouer qu'on l'avait trompé, c'était rompre pour jamais avec lui.

Mais, d'un autre coté, le laisser dans son erreur, lui faire épouser une comédienne!... c'était grave!--Et si un jour il découvrait la vérité, il y avait de quoi soulever toute la confédération germanique contre le grand-duc de Noeristhein.

«Quel est l'avis de mon premier ministre? demanda le grand-duc.

--La retraite, la fuite. Que Délia parte à l'instant; nous trouverons une explication à ce brusque départ.

--Oui, et ce soir même, comme il l'a dit, le prince Maximilien signera le contrat de mariage de sa soeur avec l'électeur de Biberick... Mon opinion, à moi, est que nous nous sommes trop avancés pour reculer. Si le prince découvre un jour la vérité, il sera le premier intéressé à la cacher. D'ailleurs, mademoiselle Délia est orpheline, elle n'a ni parents ni famille, je l'adopte, je la reconnais pour ma soeur.

--Ah! Monseigneur, que de bonté! s'écria la jeune cantatrice.

--Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas, mademoiselle? continua le grand-duc; vous êtes décidée à saisir la fortune qui se présente et à braver les conséquences d'une telle audace?

--Oui, Monseigneur.

Les femmes comprendront aisément la résolution de mademoiselle Délia. Une tête peut bien tourner devant une couronne. Le coeur se tait quelquefois en présence de ces coups du sort inattendus, splendides, enivrants. D'ailleurs, Florival, de son côté, n'était-il pas infidèle? Qui sait où pouvaient le mener les tendres scènes qu'il jouait avec la baronne Pépinster? Le prince Maximilien n'était ni jeune, ni beau, mais il offrait un trône. Sans parler des comédiennes, combien trouveriez-vous de grandes dames qui, en pareille circonstance, seraient rebelles à l'entraînement de l'ambition, et refendraient par un refus?

Balthazard s'arma vainement de toute son éloquence. Soutenue par le grand-duc, Délia accepta le rendez-vous du prince Maximilien.

--J'accepterai, dit-elle résolument; je serai princesse souveraine de Hanau. C'est un beau rêve!

--Et moi, reprit le grand-duc, j'épouserai la princesse Edwige; et ce soir même, le pauvre Pépinster, honteux et confus, repartira pour Biberick.

--Il serait bien parti sans cela, dit Balthazard... Oui, parti ce soir même, honteux, confus, désespéré; Florival enlevait sa femme.

--C'était pousser les choses un peu loin, remarqua Délia.

--Mais nous n'avons pas besoin de ce scandale, ajouta le grand-duc.

En attendant l'heure du rendez-vous, Délia, émue, rêveuse, se promenait dans les allées du parc, lorsqu'elle aperçut Florival, non moins ému, non moins rêveur, en dépit de ses idées de grandeur, elle sentit son coeur se serrer, et ce fut avec un sourire forcé qu'elle adressa au jeune homme ces paroles pleines de reproche et d'ironie:

--Bon voyage, monsieur l'aide-de-camp!

--Je vous ferai le même compliment, répondit Florival; car bientôt, sans doute, vous partirez pour la principauté de Hanau!

--Mais, oui, et comme vous le dites, ce sera bientôt.

--Vous en convenez?

--Où est le mal; L'épouse doit suivre son époux; une princesse doit régner dans ses États.

--Princesse!... comment l'entendez-vous?... Épouse!... Vous laisseriez-vous abuser par d'extravagantes promesses?....

Le doute injurieux de Florival s'effaça devant la formelle explication que Délia se plut à lui donner. Il y eut alors une scène touchante, où le jeune homme, un instant égaré, sentit renaître tout son amour, et trouva, pour exprimer ses regrets et sa passion, des paroles qui allèrent à l'âme de Délia. Les jeunes coeurs ont de ses retours soudains et puissants qui dissipent les vaines fumées de l'ambition, et qui se jouent des plus grands sacrifices.

«Vous allez voir si je vous aime, dit Florival à Délia. J'aperçois le baron Pépinster; je vais l'amener dans ce pavillon; il y a un cabinet où vous vous cacherez pour m'entendre, et puis vous déciderez, de mon sort.»

Délia entra dans le pavillon et se cacha dans le cabinet. Voici ce qu'elle entendit:

«Que me voulez-vous? monsieur le colonel, demanda le baron.

--Je veux vous parler d'une affaire qui vous intéresse, monsieur l'ambassadeur.

--Je vous écoute; mais soyez bref, je vous prie; on m'attend ailleurs.

--Moi aussi.

--Il faut que j'aille rendre au premier ministre ce projet de traité de commerce qu'il m'a remis et que je ne puis accepter.

--Et moi, il faut que j'aille au rendez-vous que me donne cette lettre.

--L'écriture de la baronne!

--Oui, baron. C'est votre femme qui a bien voulu m'écrire. Nous partons ensemble ce soir; la baronne doit m'attendre en chaise de poste à l'endroit indiqué dans cet écrit, tracé par sa blanche main.

--Et vous osez me révéler cet abominable projet de rapt?

--C'est moins généreux à moi que vous ne le pensez. Nos mesures sont prises, et j'enlève la baronne en tout bien tout honneur. Vous n'ignorez pas qu'il y a dans votre acte de mariage un vice de forme entraînant la nullité. Nous ferons casser le contrat; nous obtiendrons le divorce, et j'épouserai la baronne... Par exemple, vous aurez la bonté de me restituer sa dot, un million de florins, qui compose, je crois, toute votre fortune.

Le baron, anéanti, tomba sur un fauteuil. Il n'avait pas la force de répondre.

«Après cela, baron, continua Florival, il y aurait peut-être moyen de s'arranger. Je ne tiens pas absolument à épouser votre femme en secondes noces.

--Ah! monsieur, reprit l'ambassadeur, vous me rendez la vie!

--Oui, mais je ne vous rendrai pas la baronne sans conditions.

--Parlez, que vous faut-il?

--D abord ce traité de commerce, que vous signerez tel que le comte de Lipandorf l'a rédigé.

--J'y consens.

--Ce n'est pas tout: vous irez au rendez-vous à ma place, vous monterez dans la chaise de poste et vous partirez avec votre femme; mais d'abord, pour ne pas manquer aux convenances diplomatiques, vous écrirez la, sur cette table, une lettre au prince Maximilien; vous lui direz que, ne pouvant accepter les conditions qu'il vous propose, vous renoncez, au nom de votre maître, à son auguste alliance.

--Mais, Monsieur songez que mes instructions...

--Soit, remplissez-les exactement; soyez bon ambassadeur et mari malheureux, ruiné, mari sans femme et sans dot... Vous ne retrouverez jamais le double trésor que vous perdez la, baron! Une jolie femme et un million de florins, on n'a pas deux fois en sa vie pareille chance. Faut-il vous faire mes adieux? Songez que la baronne attend!

--J'y vais... Donnez ce papier, cette plume, et veuillez dicter, car je suis si troublé!...

La lettre écrite et le traité signé, Florival indiqua au baron le lieu du rendez-vous.

«J'exige de vous une promesse, ajouta le jeune homme: c'est que vous vous conduirez en gentilhomme avec votre femme et que vous lui épargnerez de trop vifs reproches. Songez au vice de forme! Elle peut faire casser l'acte au profit d'un autre que moi. Les amateurs ne manquent pas.

--Qu'ai-je besoin de vous promettre? répondit le baron... Ne savez-vous pas que ma femme fait de moi tout ce qu'elle veut! Ce sera sans doute encore moi qui aurai besoin de me justifier et de lui demander pardon.»

Pépinster sortit. Délia se montra et tendit la main à Florival.

--Je suis contente de vous, dit-elle.

--La baronne n'en dira pas autant...

--Mais elle méritait bien cette leçon. A votre tour d'entrer dans ce cabinet et de m'écouter: le prince va venir.

--Je l'entends, et je me sauve.

--Charmante comtesse, dit le prince en entrant, je viens chercher mon arrêt.

--Que voulez-vous dire. Monseigneur? reprit Délia en affectant de ne pas comprendre ces paroles.

--Vous me le demandez? Le grand-duc ne vous a-t-il donc fait aucune communication de ma part.

--Non, Monseigneur.

--Ni le premier ministre?

--Non, Monseigneur.

--Est-il possible!

--Quand j'ai reçu votre lettre, j'allais moi-même vous demander un entretien secret... oui, une grâce que je voulais solliciter de vous.

--Serais-je assez heureux!... Ah! disposez de moi! toute ma puissance est à vos pieds.

--Je vous remercie, Monseigneur. Vous m'avez déjà témoigné tant de bonté, que je me suis sentie encouragée à vous prier de faire au grand-duc... à mon frère... une révélation que je n'ose lui faire moi-même... Il s'agit de lui apprendre qu'un mariage secret m'unit depuis trois mois au comte de Reinsberg.

--Grand Dieu! s'écria Maximilien en tombant sur le fauteuil où venait de siéger le baron Pépinster.

Dès qu'il eut retrouvé ses esprits et ses force», le prince se leva et répondit d'une voix faible:

«C'est bien, Madame, c'est bien!...»

Puis il quitta le pavillon.

Après avoir lu la lettre du baron Pépinster, le prince fit de sages réflexions. Ce n'était pas la faute du grand-duc si la comtesse de Rosenthal ne montait pas sur le trône de Hanau.--Il y avait empêchement de force majeure, obstacle invincible.--Le départ précipité de l'ambassadeur de Biderick était une insolence dont il fallait se venger promptement.--Du reste, le grand-duc Léopold était un homme rempli de bonne volonté, habile, énergique, parfaitement conseillé.--La princesse Edwige le trouvant de son goût et n'imaginant pas de séjour plus agréable que cette cour si bien composée d'aimable» seigneurs et de femmes charmantes.--Toutes ces raisons déterminèrent le prince, et le lendemain fut signé le contrat de mariage du grand-duc de Noeristhein avec la princesse Edwige de Hanau.

La célébration du mariage eut lieu trois jours après.

La comédie était jouée. Les acteurs avaient rempli leurs rôles avec intelligence, avec esprit, avec un noble désintéressement. Ils prirent congé du grand-duc, lui laissant une grande alliance, une femme belle et riche, un beau-frère puisant, et un traité de commerce qui devait remplir les coffres de l'État.

Leur départ fut expliqué à la grande-duchesse par des missions, des ambassades et des disgrâces. Ensuite les portes de la citadelle de Ranfrang s'ouvrirent, et les anciens courtisans, amnistiés à l'occasion du mariage, vinrent reprendre leurs emplois.

La nouvelle fortune du grand-duc était une garantie de leur dévouement.

Eugène Guinot.

Théâtres

LE CIRQUE DES CHAMPS-ELYSÉES.--_L'Assassin de Boyvin, Lucrèce à Poitiers_ (GYMNASE).--_Le Métier et la Quenouille_ (VARIÉTÉ). _La Perle de Morlaix, les deux Malipieri_ (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).

Il faut avouer que le Cirque-Olympique est le plus heureux des théâtres; rien ne lui manque: il a maison de ville et maison de campagne. Qu'appelez-vous maisons? vous insultez monseigneur; un palais et un château, s'il vous plaît.

Tandis que les autres théâtres, en petit bourgeois qu'ils sont, passent dans leur prison enfumée la saison des lilas, des primevères et des roses, son altesse le Cirque-Olympique déserte son hôtel du boulevard du Temple, au premier sourire du printemps, et s'en va, comme un prince héréditaire prendre possession de sa résidence d'été. Les Champs-Elysées reçoivent Sa Grandeur. Là, le Cirque Olympique galope à la belle étoile et donne ses fêtes équestres à l'ombre des ormeaux et des chênes.

On peut envier cette fortune et ce luxe printanier, mais qui oserait dire qu'ils ne sont pas mérités? Quel autre théâtre, autant que celui-ci, a besoin de se rafraîchir d'un peu de verdure et de feuillage? L'air, le ciel pur et les champs n'appartiennent-ils pas de droit aux vieux braves, aux vétérans couverts de cicatrices et tout blancs de la poussière des batailles? Après sa rude campagne d'hiver, après six grands mois de canonnade et de feux de file, criblé de balles, noirci de poudre, succombant sous le poids des lauriers, conquérant de l'Europe entière, le Cirque-Olympique peut bien se permettre de se donner du bon temps sous la treille et de désarmer. Il convient qu'il remette son sabre au fourreau pour reprendre haleine, qu'il ferme la porte de son arsenal et de son parc d'artillerie, et se roule nonchalamment dans les plis des drapeaux pris sur l'ennemi.

Mais ne croyez pas que le Cirque-Olympique s'endorme dans son château, comme un mol Indien dans son hamac, au souffle des brises: non; les loisirs du Cirque sont actifs et occupés; son repos est encore un combat; il ne croise plus baïonnette, cela est vrai; il ne s'élance plus au pas de charge, il n'escalade plus les redoutes, il n'emporte plus les villes d'assaut, il n'envahit plus les territoires, il ne pourfend plus l'armée prussienne, il n'aiguise plus son sabre victorieux sur le dos des Anglais, des Espagnols, des Mamelucks et des Cosaques; mais, en vrai paladin retiré dans son donjon, il se console de la paix par l'image de la guerre, et donne des carrousels animés où sonne l'éclatante fanfare, où les chevaux piaffent et hennissent, où les escadrons s'élancent et volent à des luttes innocentes, où les étendards et les écharpes se déploient livrant au vent leurs couleurs diaprées.

A peine mai a-t-il revêtu sa robe de printemps, que le Cirque-Olympique a congédié sa vaillante armée; ses maréchaux rentrent au magasin, ses capitaines et ses lieutenants prennent un congé de semestre, ses soldats bivouaquent à la grâce de Dieu; Murat a fait charger sa cavalerie pour la dernière fois, Eugène a donné le dernier baiser filial à l'impératrice Joséphine, et le dernier feu de Bengale a illuminé l'apothéose du grand Napoléon.

Au lieu de Napoléon et de Murât, voici les écuyers; au lieu des mâles cuirassiers, des terribles dragons des invincibles fantassins, voici les escadrons féminins, l'armée imberbe et vêtue à la légère, qui livre sur le dos des chevaux, des batailles d'équilibre et d'adresse, franchit l'espace d'un bond hardi et passe à travers les cerceaux.--Cette armée aérienne reconnaît mademoiselle Caroline pour général.--Au règne de la baïonnette et du tambour succède le règne du cheval; où ses héritiers emportent au trot et au galop les admirations que l'infanterie avait gagnées au pas de charge pendant la campagne d'hiver, Et ce petit chat, cette carpe, cette anguille, cette balle élastique, qui saute, se roule, miaule, frétille, grimpe, tombe et rebondit, c'est Auriol? Auriol est la merveille du Cirque-Olympique et son enfant chéri. Non-seulement il plaît par sa vivacité charmante, par sa légèreté d'écureuil, par la souplesse de ses cabrioles et l'aisance de ses lazzis, mais il étonne par l'aplomb gracieux de ses jeux de prodigieux équilibre. Qui ne connaît pas le tour des bouteilles et le saut des chaises, ne connaît rien. Il faut voir avec quelle agilité, quelle sûreté, quelle adresse véritablement diabolique, Auriol sort victorieux de ces surprenantes entreprises. Comme il trouve un appui sur ce verre chancelant et fragile! comme il monte d'échelons en échelons sur ces chaises en pyramides, aussi léger qu'un oiseau grimpeur qui va de branche en branche! Auriol est mince et petit, à peu près de la taille du gentil diable Asmodée; il a quelque chose de sa malice et de son rire aigre et moqueur. Je pense qu'Asmodée eût été Auriol s'il ne s'était pas cassé la jambe, ce qui l'a forcé, au lieu de cabrioler, à prendre béquille.

Les clowns sont les alliés d'Auriol, mais ne lui ressemblent pas. Les clowns font tout avec poids et gravité, ils sont sérieux même dans leurs tours les plus lestes. Le clown représente la matière pure et simple; il étale sa force musculaire dans toute sa réalité; Auriol, au contraire, la cache sous mille ruses et mille grâces charmantes. On peut comparer Auriol à la cavalerie légère, et le clown à la grosse cavalerie.

Le clown se compose exclusivement d'un bras, d'un poignet, d'une poitrine, de deux épaules et d'une tête de fer. Voyez-le, le clown porte sur sa tête un clown, son compère, crâne contre crâne, main contre main, sans que cet énorme poids de chair et d'os meurtrisse ce front de granit et fasse sourciller mon Hercule.--Mais, ô prodige! ce granit et ce fer deviennent ductiles et s'assouplissent tout à coup. Le clown se traîne et se roule à terre, et son corps n'offre plus qu'un incroyable mélange de membres mis hors de leur place et confondus. Le pied est la main, la jambe est le bras, la poitrine est le dos, la tête est... ce que vous voudrez. C'est un cours complet d'anatomie intervertie.

Ainsi le Cirque-Olympique attire la foule dans sa vaste et magnifique demeure des Champs-Elysées» par ces merveilles d'équitation et ces tours de sorcier.

Jouis des mois de printemps et d'été, vaillant Cirque, et panse tes blessures! Que les ombres des glorieux morts tombés dans tes batailles d'hiver t'accompagnent aux Champs-Elysées! Saute par-dessus les banderoles et les écharpes; fais caracoler ton coursier à loisir, comme un conquérant en semestre; lance tes quadriges à travers l'arène, comme un cocher de César; piaffe, piétine, dans l'amble et tourne bride; dévoile le jarret de tes écuyères et trahis le mystère de leurs mollets; disloque-toi avec tes clowns; sois charmant avec ton Auriol; mais je le connais trop bien, ô mon brave! pour craindre que tu te laisses endormir à ces délices de Capoue. Dès que novembre reviendra, dès que tu verras poindre à l'horizon le traître léopard ou l'aigle à double tête; tu sonneras le boute-selle, en criant: A moi, Auvergne! voici l'ennemi; et tu laisseras là les batailles pour rire, et tu remettras le feu à tes canons, et tu te jetteras tête baissée dans les tourbillons de flamme et de fumée, et tu tailleras des croupières à l'ennemi, et tu reprendras l'édition inépuisable des bulletins de ta grande-armée, et tu recommenceras le grand tintamarre de tes innombrables victoires!

Paulo minora canamus!

Chantons des exploits et des héros moins grands! Le Gymnase nous convie, et le Gymnase n'a pas à beaucoup près les goûts belliqueux et splendides du Cirque-Olympique. Il chante dans sa petite salle ses petits couplets à la lueur de son petit lustre, et y débite sa petite prose du bout des lèvres, Mais quel aiguillon l'a piqué tout à coup? le voici d'une humeur massacrante; il s'attaque à la fois à deux ennemis dangereux et pleins de rancune; aux poètes romantiques et aux mauvais avocats. Commençons par les poètes.